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V. — L'histoire de la terre racontée par les roches

Quand un historien entreprend d'écrire l'histoire d'un pays, son premier soin est de prendre connaissance de tous les documents épars qui pourront jeter quelque lumière sur les événe-

ments qu'il doit raconter. Il fouille les archives et les bibliothèques publiques, recueille tout ce qu'il peut dans les livres et parcourt même les pays étrangers à la recherche de tous les écrits contemporains qui pourront éclaircir quelque point obscur ou incertain. Ce n'est qu'après un long travail de ce genre qu'il rassemble tout ce qu'il a recueilli et qu'il en fait la trame d'un récit continu. Il trouvera sans doute dans ses recherches que certaines périodes sont fort clairement retracées par les documents contemporains, tandis que sur d'autres c'est à peine s'il peut réunir quelques informations satisfaisantes, tous les papiers qui auraient pu le renseigner sur les faits étant perdus ou détruits. Son histoire contient donc des parties moins dignes de confiance, peut-être même des lacunes que toute l'activité de ses recherches n'a pu combler.

Ce qui est vrai de l'histoire d'un pays l'est aussi du géologue. Comme nous l'avons dit déjà, comme vous avez pu vous en convaincre à chaque pas, la terre a son histoire aussi bien que les peuples qui l'habitent. Le géologue peut s'appeler l'historien de la terre. Ses recherches ont pour but de rassembler toutes les preuves encore

existantes des changements qui se sont produits sur la surface de la terre et de les disposer dans Tordre où ils se sont présentés, de façon à rétablir jusqu'à nos jours la grande marche des événements.

Les roches de l'écorce terrestre sont pour le géologue ce que sont pour l'historien les écrits et les inscriptions, les médailles et les livres. Elles contiennent tous les témoignages réels dont il dispose. Ce qu'il découvre en un endroit peut se comparer à ce qu'il trouve en un autre. Il doit faire de longs voyages à la recherche de ce qu'il ne peut trouver chez lui. Il rencontrera certaines lacunes qu'il ne pourra entièrement Combler, malgré toute son habileté, car les roches, comme nous l'avons vu, sont sujettes à des révolutions aussi destructives que celles qui firent disparaître les archives des cités et des nations. Le géologue ne peut donc écrire, tout au plus, qu'une chronique imparfaite, mais cette chronique a pour nous tous un intérêt profond, car elle est l'histoire de notre globe, de ses continents et de ses océans, de ses montagnes et de ses vallées, de ses rivières et de ses lacs, des familles de plantes et d'animaux qui peuplent sa surface, de

l'origine et du développement de l'homme luimême.

Relativement aux premières périodes de l'histoire de la terre, les roches ne peuvent maintenant nous fournir aucun témoignage direct. Quand la terre se détacha du soleil, elle fut sans doute une masse incandescente, comme Test encore l'astre qui lui donna naissance. Les roches que nous voyons aujourd'hui n'ont pu se former que longtemps après cette époque. Ainsi, quoique les roches puissent nous reporter fort loin dans le passé, elles ne peuvent nous conduire jusqu'aux commencements de l'histoire de la terre comme planète séparée. Cette période reculée ne peut s'appuyer que sur d'autres preuves princi» paiement astronomiques.

Vous avez appris dans les pages qui précèdent comment chaque espèce de roche apporte son témoignage à l'histoire terrestre. Vous avez découvert par exemple, dans les roches d'une carrière ordinaire, remplacement d'une mer ancienne avec les restes des animaux qui la peuplaient. Vous avez vu également comment une tourbière peut vous permettre de retracer les limites d'un lac disparu depuis longtemps,

sur lequel nos rudes ancêtres lançaient leurs canots de chêne ; comment aussi les roches d'une houillère nous offrent les traces des forêts successives qui croissaient vigoureusement à la surface et ont été les unes après les autres ensevelies profondément sous la terre.

Dans tous ces exemples, ce que nous apprend chaque série de roches n'est qu'une partie de l'histoire générale du globe. Plus nous recueillerons de ces témoignages particuliers, plus complète sera cette chronique générale de la terre que la géologie a entrepris d'écrire.

Suivant la loi de superposition, les roches stratifiées inférieures sont les plus anciennes. Nous ne pouvons pénétrer qu'à une faible distance dans la terre. Les mines les plus profondes ne descendent qu'à quelques mille pieds. Si ces roches occupaient encore leur position horizontale primitive, nous ne pourrions étudier que celles qui sont tout près de la surface ; mais, comme elles ont été brisées, recourbées, relevées et abaissées, nous voyons non seulement la partie supérieure de la série mais encore quelques-unes des plus anciennes assises. Au lieu d'être horizontales, les roches s'inclinent plus ou moins Geikie. — lui. 12

rapidement vers l'intérieur presque toiyours, et nous pouvons examiner leurs bords, comme nous le ferions d'une rangée de livres (fig. 39 et 40).

Loin d'être par conséquent enterrées sous les milliers de pieds de roche solide qui les recouvraient autrefois, les roches du fond apparaissent souvent sur le sommet de hautes montagnes. Le géologue n'a plus ainsi la peine de creuser des puits ou des trous de sonde profonds pour retrouver l'ordre des roches qui s'étendent sous ses pieds. Par des coupes soigneusement établies de ce qu'il observe à la surface (fig. 45 et 46), il détermine cet ordre avec certitude, et il apprend aussi comment se succèdent les chapitres de sa chronique.

L'écorcè terrestre, au moins pour autant que nous puissions l'examiner, est faite principalement de roches sédimentaires et organiques. C'est donc là qu'il faut surtout rechercher les éléments de l'histoire de la terre. Si nous pouvions les entasser les unes au-dessus des autres dans l'ordre de leur formation, ces roches formeraient probablement une masse de plus de douze milles d'épaisseur. Cette masse est la bibliothèque d'où nous devons tirer nos documents.

A part l'ordre de superposition, le géologue possède un autre indice sur l'âge relatif des roches. En comparant entre elles les différentes séries, il a découvert que les fossiles ou les débris de plantes et d'animaux diffèrent de l'une à l'autre. Ainsi, pour en revenir à la figure 46, on constate que les fossiles qu'on rencontre dans les roches A diffèrent de ceux de la série B, et ces derniers de ceux de la série C. En partant des plantes et des animaux de l'époque actuelle pour remonter à des roches de plus en plus anciennes, nous voyons que les plantes et les animaux fossiles deviennent de plus en plus différents de ceux qui vivent aujourd'hui. Chaque grande division de roches a ses fossiles caractéristiques. Nous pouvons donc, à part l'ordre de superposition et mieux encore qu'avec lui, distinguer entre ces divisions au moyen des fossiles.

A l'aide de ces méthodes de classification, le vaste ensemble complexe des roches stratifiées peut se ramifier en grandes divisions peu nombreuses et celles-ci en subdivisions de plus en plus étroites, de façon que chaque banc de roche ait sa place marquée dans la série. Cet arrangement est nécessaire à la clarté, de même qu'un

ouvrage d'histoire doit être divisé en volumes, les volumes en livres, les livres en chapitres, les chapitres en pages et en lignes.

Faisant usage de tous les témoignages que lui fournissent les roches, le géologue essaye d'écrire l'histoire du globe. Il montre comment la terre et la mer ont souvent changé de place, comment à différentes reprises les volcans ont éclaté sur tous les points du globe, comment les continents se sont élevés les uns après les autres, comment les chaînes de montagnes se sont successivement formées, comment les vallées, les ravins et les lacs ont été creusés, comment les climats ont varié lentement de la chaleur tropicale au froid arctique. Au milieu de toutes ces révolutions de la terre solide elle-même, il constate en même temps d'immenses changements dans les plantes et les animaux qui peuplaient sa surface. Il peut montrer que la vie, débutant dans le passé le plus éloigné par les organismes les plus simples, s'est élevée à travers les âges à des formes orga nisées de plus en plus parfaites. Il décrit com ment chaque groupe de mollusques, de poissons, de reptiles est apparu successivement, et après de longues périodes a disparu lentement, pour

faire place à des familles nouvelles ; comment enfin, aux dernières pages de l'histoire qu'il raconte, l'homme a paru sur la scène.

L'histoire géologique fait passer de la sorte sous nos yeux beaucoup de faits calculés pour imprimer dans nos esprits l'idée de la haute antiquité de notre planète , et du merveilleux enchaînement des changements qui constituèrent l'ordre de choses actuel. Elle nous apprend que les montagnes et les vallées n'ont pas été brusquement formées comme nous les voyons aujourd'hui, mais qu'elles l'ont été graduellement, par une longue série d'opérations semblables à celles qui s'exercent encore lentement de nos jours. Nous découvrons que chaque point de la terre que nous foulons peut nous dire son histoire si nous savons l'interroger. Chose plus étrange encore, nous trouvons que les races de plantes et d'animaux qui peuplent aujourd'hui la terre et les mers ne sont pas les races primitives, qu'elles ont été précédées par d'autres et celles-ci par de plus reculées encore. Nous voyons que sur la terre les êtres vivants ont leur histoire comme la matière inerte. Au début de cette histoire merveilleuse, nous ne découvrons les traces

que de formes inférieures, comme les foraminifères de la vase de l'Atlantique. A la fin, nous rencontrons l'homme, pensant, travaillant sans cesse, luttant sans relâche contre les forces de la nature et les maîtrisant Tune après l'autre à mesure qu'il apprend à connaître les lois qui les dirigent.

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