Comptes rendus de V Académie des Sciences^ du 5 mai
les vides; il s'étale en feuille continue sur les éclats minéraux comme il s'étend sur toute la surface interne du tube ; il s'insinue en lames ou en filaments tout à fait capillaires dans les fissures de clivages, et c'est un tîaractère fréquent des dolérites à fer natif.
On remarque tout de suite que l'ordre de dépôt des minéraux lithoïdes et des minéraux métalliques n'a rien à voir ici avec l'ordre des fusibilités, et cela peut inviter à la prudence le^ lithologistes qui se sont exclusivement basés sur les études faites dans des creusets. Dans une coupe du produit obtenu en cimentant des fragments pyroxéniques par la fonte, on serait porté à voir dans les granules de fer le produit d'une première consolidation après laquelle les silicates auraient pris naissance; or c'est le contraire qui est vrai.
Mais le fait s'est manifesté avec bien plus dé netteté encore à propos de la roche mère du platine de l'Oural, sur laquelle M. Stanislas Meunier a arrêté longtemps son attention *. De la poussière de péridot et de pyroxène étant donnée, qui peut résulter des phénomènes de condensation brusque déjà décrits, l'auteur la soumet au rouge à l'action du courant gazeux où sont mélangés, avec de l'hydrogène, le chlorure de platine prépondérant et un peu de chlorure de fer. Le platine prend l'éclat métallique et s'allie à une petite quantité de fer, en affectant toutes les formes indiquées à l'instant pour la fonte : il fait des granules, des enduits, des lames et des filaments, c'est-
1. Comptes rendus de V Académie des Sciences^ t. GX, p. 254, 1890, et t. CXVIII, p. 368, 1894. ^ Le Naturaliste du 15 novembre 1898.
à-dire tous les accidents que M. InostranzefT a décrits dans Tophite platinifère deNijniTaguilsk. Cette fois-ci l'écart de fusibilité entre le platine et le pyroxène est si considérable que la conséquence devient tout à fait évidente . Les lithologistes, étudiant la roche ouralienne, ne manquent pas de considérer les granules de platine comme étant de première consolidation; mais comment peuvent-ils imaginer que ces granules aient pris, dans le bain fondu, les formes qu'elles présentent et jusqu'à celle d'enduit dé certains grains pierreux? La chose est absolument incompréhensible ; aussi est-elle fausse, et sa fausseté a, comme on va le voir, cette conséquence de renverser ce qui a été admis pour les roches silicatées à granules de composés métalliques, y compris les granules de fer oxydulé, de fer chromé ou de fer sulfuré.
C'est une des parties principales des recherches expérimentales de M. Stanislas Meunier que celle qui concerne la genèse de ces derniers minéraux, et leur histoire vient compléter non seulement celle des roches éruptives anhydres comme les dolérites, les ophites et les basaltes, mais aussi celle des roches hydratées et spécialement des serpentines.
Il est en effet très légitime de regarder une roche silicatée magnésienne à granule de fer oxydulé comme représentant un premier temps dans la série des transformations qui se terminent à la serpentine. Tout indique que ces granules parfois si volumineux se sont constitués d'abord sous la forme de fer métallique. Dans les expériences de MM. Fouqué et Lévy,
on voit le fer oxydulé s'isoler en granules de première consolidation, mais si ces granules sont ou en octaèdres ou en petits tubercules, jamais ils n'ont la forme si fréquente dans la dolérite et dans la serpentine de masses irrégulières se continuant en apophyses ramuleuses, branchues et parfois capillaires entre les minéraux silicates.
Au contraire, dans les produits de M. Stanislas Meunier, on voit des fragments péçidotiques ou pyroxéniques soudés ensemble par du fer métallique obtenu par le séjour de ces fragments dans un tube où se rencontraient deux courants gazeux constitués, l'un par du chlorure de fer et l'autre par de l'hydrogène. La cimentation une fois obtenue avec tous les détails de formes déjà plusieurs fois mentionnés, il suffit d'en soumettre le résultat à l'action d'un courant de vapeur d'eau au rouge, pour transformer le fer métallique, sans changement de forme, en fer oxydulé possédant tous les caractères du fer oxydulé naturel.
Ce courant de vapeur d'eau est la reproduction de l'intervention naturelle, au sein des masses de première condensation brusque, des agents d'oxydation et d'hydratation, consécutifs à une diminution lentement réalisée de l'intensité de la chaleur d'origine, et c^est ce qui autorise à rattacher la serpentine à la genèse même de la magnétite.
Le phénomène s'est certainement réalisé dans la substance des roches platinifères de Nijni. Avec les granules de platine s'étaient faits des granules de
fer métallique. L'action aqueuse, en même temps qu'elle a serpentinisé la roche, a transformé le fer en fer oxydulé, tandis que les granules de platine ont complètement résisté.
M. Fouqué a tenté d'expliquer la présence de granules de fer natif dans certaines roches, en admettant que le fer oxydulé de première consolidation aurait été réduit par le passage d'un courant d'hydrogène. Mais M. Stanislas Meunier a montré que cette conception est tout à fait insoutenable. Il a réduit par l'hydrogène, au rouge et sans fusion, du fer oxydulé provenant des serpentines, et il a obtenu un fer poreux ne pesant plus que 4 au lieu de 7 et n'ayant dès lors aucune analogie avec les nodules des roches. Cette discussion est encore une confirmation à ajouter aux autres, de l'origine vraie des roches de condensation primitive.
Dans les roches il est fréquent que les nodules métalliques consistent en fer chromé. M. Stanislas Meunier a fait voir* que l'histoire. de ce minéral, quoique un peu plus compliquée, se calque exactement sur celle de la magnétite. Il a fait passer dans un tube encombré de fragments péridotiques , un mélange gazeux contenant à la fois du chlorure de fer, du chlorure de chrome et de l'hydrogène, et il a cimenté ainsi les substances minérales avec un alliage de fer et de chrome extrêmement remarquable. Puis, dans une seconde manipulation, il a transformé cet alliage en fer chromé, par son séjour au rouge dans un courant
1. Comptes rendus de VAcadémie des Sciences^ t. CVII, p. 1153, et t. CX, p. 424, 1890.
de vapeur d'eau. Le succès a été complet et la matière produite présente, en même temps que sa forme, ja composition rigourense du fer chromé de la nature.
La série dont il s'agit est encore augmentée du reste par les grains sulfurés qu'on obtient par la réaction mutuelle des chlorures métalliques et de Facide sulfhydrique.
Si Ton réfléchit, d'ailleurs, aux conclusions de l'étude dont nous n'avons pu donner qu'un très sommaire résumé, on verra qu'elles se réduisent à dire que la coque solide du globe, qui s'est constituée la première dans l'épaisseur de la masse terrestre et qui devait avoir d'intimes analogies avec la photosphère du soleil, consiste en roches silicatées magnésiennes avec abondance de concrétions métalliques, dont la genèse se rattache aux phénomènes qui se sont continués dans la substance des filons stannifères et jusque dans les cheminées volcaniques.
11 en résulte, pour l'économie générale du globe, des vues bien diff'érentes de celles qui ont cours habituellement et une distribution relative des matières où n'intervient plus d'une manière exclusive la considération, d'ailleurs très naïve, des densités des corps étudiés à la température ordinaire *. Le fer métallique, par exemple, ne se présente plus comme constituant un noyau massif, mais au contraire comme faisant une vraie coque, au-dessous de laquelle se sont consolidées plus tard les roches dont les éruptions nous
1. Voyez par exemple le diogramme publié en 1867, par M. A. Baudrimont, dans sa Théorie de la formation du globe terrestre (in-18, Bordeaux).
ont procuré des spécimens à toutes les époques géologiques. C'est même à cause de ce gisement spécial que ces roches, comme le basalte, ont pu nous apporter des lopins des roches initiales comme des dunites, comme les dolérites d'Ovifak, toutes pénétrés de fer non oxydé. C'est à l'extérieur de cette coque que se sont constituées les masses granitiques, considérées à tort comme les plus anciennes de toutes les roches.
Du reste, sans insister sur ces faits que nous pourrions développer beaucoup, il suffira de constater le contraste profond entre les vues qui nous sont suggérées par l'étude des produits expérimentaux et celles qui ont été émises par les purs mathématiciens (géomètres ou physiciens) traitant le même sujet, sans des éléments suffisants.