CHAPITRE XI
Petite excursion dans la politique.
Le comte était parti pour Madrid ; aussi trois semaines environ après la cérémonie des funérailles de la douairière, le trouvons-nous dans un élégant appartement de la rue Hortaleza, couché sur des divans d’étoffe de crin, recouverts de fine toile de Hollande et fumant négligemment le cigarito.
Dans une sorte de renfoncement de la muraille du fond, garni également de divans moelleux, était accroupie une femme vêtue d’un costume à la fois espagnol et oriental, et fumant, elle aussi, un imperceptible cigarito.
Cette femme était remarquablement belle, et ses traits seniblaient en outre resplendir plus particulièrement, grâce sans doute à la présence du comte, vers lequel elle tournait de temps en temps des yeux d’une éloquence non équivoque.
— Chère amie, fit don Luis en suivant la fumée lente qu'il soufflait devant lui, vous avez du tabac délicieux, et si j’en avais le courage, je vous réciterais un sonnet qui vient d’èti-c composé par uii poète, jeune et plein d’espérances, sur cet estimable sujet.
— Eh ! je le connais, répondit la dame avec une certaine impatience, c’est précisément pour moi que cc sonnet a été composé.
— Vraiment !... oh ! mais il faut convenir, ma mie, que vous êtes déjà bien et convenablement lancée !... Pardieu, voici à peine six
jours que vous avez débarqué à Madrid et vous avez déjà des poétriaux à vos gages!... Savez-vous que voilà une fortune brillante, peste !
— Brillante ! ah ! don Luis, pouvez-vous dire cela !...
— Ma chère Filadiz, vous êtes charmante, adorable, divine ! vous avez des cheveux magnifiques, à en vendre la moitié, sans vous gêner, à plus d une grande dame de ma connaissance; vous avez des -dents qui vous font un sourire splendide et dont un jeune chien serait jaloux; des bras et des mains sans pareils ; des pieds impossibles, que sais-je encore.... Vous avez tous les dons en partage^ mais il y a une chose qui vous manque, chose essentielle, qui complète la femme forte, en ce qu’elle s’élève au-dessus d’une foule de petites créatures sucrées et maigres dont on fait fi ! Cette chose, ô Teresa, c’est la philosophie.
— Vous êtes fou, don Luis.
•—Fou, moi!... ma chère enfant, la philosophie est un sens. Croyezmoi, vous êtes sur le chemin de la fortune, n’en déviez pas, ce serait maladroit, — bien plus, ce serait absurde.
La pauvre Teresa, car la belle créature couchée sur le divan n’était autre que l’ancienne camériste de la marquise d’Aracena, la pauvre Teresa, disons-nous, se contenta de hausser les épaules en soupirant.
Eh ! je sais bien que vous m’aimez, que vous m’aimez toujours, mais cela n’empêche pas de voir la vie comme elle est réellement. Je vais repartir. Je tenais à vous faire une position sortable, j’ai réussi. A mon prochain retour, si je ne vous trouve pas tout à fait transfigurée, je vous renie.—J’ai en Espagne une réputation à soutenir, je veux que vous me fassiez honneur.
— Tenez, don Luis, reprit Teresa, vous êtes le démon, convenezen tout de suite, une fois pour toutes.
Le comte se leva, alla prendre la main de la belle fille, la baisa galamment et lui dit en souriant :
— Petite innocente, si j’étais le démon, en serais-je réduit à souhaiter quelque chose? n’aurais-je pas tout pouvoir pour le mal comme pour le bien? ne réussirais-je pas à me faire... aimer, comme j’ai s bien réussi à me faire haïr ?
Teresa Filadiz baissa les yeux pour dérober à son ancien amant les larmes qui y perlèrent soudain à cette allusion du comte aux refus qu’il avait constamment essuyés de la part de Carmen. Elle ne l’aimait assurément plus autant que don Luis voulait bien se le persuader, mais elle donna ces larmes sans doute au souvenir des chagrins que lui avait causés cet amour, dont elle avait servi les [ressentiments et les rancunes.
Une camériste, mignonne et fraîche fille des Asturies, remarquable surtout par une telle quantité de cheveux que sa tète semblait être fatiguée de les porter, entra sur la pointe des pieds.
— Qu’y a-t-il, Conchita? demanda la courtisane.
— Senora, il y a dans le grand salon monsieur le duc d’Avice qui demande à vous voir.
— Ah! l’ancien vice-roi du Mexique ! fit Luis.
— Qu’il attende ! répondit Teresa en relevant sa jolie tête avec importance.
— 11 y a aussi.... monseigneur.... c’est-à-dire non, un valet de monseigneur.
— Eh ! qu’il attende aussi, Conchita.
— Qui diable est-ce que ce monseigneur? demanda le comte avec une certaine curiosité, — un prince ? ou bien notre grand ministre, le duc d’Olivarez ?
— C’est Son Eminence mons...
— Tais-toi! fit Teresa en interrompant sa camériste.
— Caramba ! exclama Luis, viva Teresita ! tu es sublime, mon enfant, et je te prédis une destinée plus que splendide 1 Ah ! tu donnes dans la vice-royauté et l’écarlate ! C’est parfait ! — Continue, Conchita, y a-t-il encore dans le salon ou dans l’antichambre quelque gros personnage d’importance, ou quelque valet à livrée magnifique?
— Eh bien ! réponds... dit Teresa en voyant hésiter la jeune fille.
— Il y a le bachelier Paco...
— J’y vais !... fit la courtisane en se levant debout et comme mue par un ressort.
— Peste ! s’écria le comte en éclatant de rire,— et de trois I c’est complet !
— Comte...
— Allons, enfant, me crois-tu assez niais pour te reprocher rien? Tout ceci me donne la mesure de la richesse de ton organisation. En six jours avoir à sa dévolion des amoureux si distincts : c’est preuve de goût et de science ! Teresa, je suis heureux de te voir ainsi consolée de mon affreux abandon ; je ne suis plus inquiet de ton sort, et je puis retourner sans remords dans ma belle Andalousie. — Adieu, morî ange.
Sur ces paroles, prononcées avec une grâce parfaite, don Luis baisa paternellement la Filadiz au fpont, et prit son chapeau et son épée des mains de Conchita, à qui il passa la main sous le menton.
— Teresa, dit-il, après avmr considéré un instant cette charmante créature, il faudra songer à la fortune de cette enfant, n’est-ce pas ?
. — Don Luis, j’en reviens à mon idée : je vais commander au petit Murillo un tableau représentant la tentation du Paradis terrestre ; c’est vous qui poserez pour le serpent.
— Pardieu, charmant projet! Abîmais je pars pour Séville demain.-Nous nous reverrons.
Le comte sortit et arriva bientôt à la Puerta del Sol.
Le marquis d’Aracena.
Il était deux heures de l’après-midi. Un grand nombre d’habitants se chauffaient au soleil de décembre, qui a encore sa force dans les beaux jours, et don Luis, pour éviter la renconti e de plusieurs seigneurs grandement occupés à faire briller leurs habits aux yeux des passants, chercha l’ombre ; ce qui était chose possible alors, car on sait qu’en plein été ce phénomène naturel de la lumière est à peu près nul en Espagne.
Soudain le comte aperçut, ^ son grand étonnement, collée contre la muraille blanche d’une maison de haute apparence, une figure qu’il lui sembla reconnaître. Cette figure appartenait à un homme déjà vieux et qui humait si complaisamment les rayons solaires qu’il semblait dormir. Il ne fallut pas une longue inspection au comte pour mettre un nom sur ce visage : c’était le sonneur de cloches de la Giralda.
— Que diable fait ici le vieux Pedro?... se demanda-t-il. A son âge, et dans sa position, au moins précaire, on ne fait pas facilement le voyage de Madrid. 11 faut qu’il y soit envoyé par quelqu’un... l’archevèque de Séville peut-être... qui veut être fait cardinal?... Non il ne manque ni de prêtres, ni de religieux qui eussent été plus convenablement chargés d’une mission. Mais je me rappelle... il a contribué à me jouer, pendant cette nuit où je gravis la Giralda à la poursuite de Carmen.,, poursuite insensée, et que la violence de
mon amour pouvait seule excuser... Si ce Pedro venait ici envoyé par elle... vers Carlos?... Mais Carlos n’est point à Madrid. 11 n’a pu encore achever son pèlerinage et remettre entre les mains du clergé de Saragosse cette chape d’or... Mais si cependant... comptons bien.
Don Luis supputa scrupuleusement le temps probable que Carlos avait pu employer pour mener à bonne fin l’entreprise dont il s’était chargé, et demeura convaincu que son cousin pouvait fort bien se trouver dans la capitale, et que sa présence y coïncidait avec celle de son père nourricier.
— Il faut que'j’en aie le cœur net, pensa-t-il.
Il fit quelques pas, sans perdre de vue le dormeur, et en interrogeant le visage de tous les passants. 11 avisa soudain, couché sur une borne, et, se frottant le ventre avec des gestes de lézard, une manière de jeune drôle dont les traits indiquaient forcément une origine mauresque.
— Holà ! fit-il, arrive ici, paresseux.
Qu’y a-t il pour le service de Votre Excellence? répondit en sautant prestement à terre le descendant d’Abdérarae ou des Abencerrages.
— Hien que de très-simple. Tu vois ce vieillard, appuyé là-bas contre le mur?
— Parfaitement, monseigneur.
— Tu ne le perdras pas de vue jusqu’à demain matin, et tu t’ar rangeras de manière à savoir ce qu’il est venu faire à Madrid. Il s’appelle Pedro, il est de Séville. 11 y a une once d’or pour toi, si ce
que tu me rapporteras coïncide avec ce que je sai^ déjà sur son compte, sinon une piécette seulement.
— C’est bien, monseigneur. Où vous Mrouverai-je?
— Demain matin, à dix heures, rue Hortaleza, n° 13, chez lasenora Filadiz.
De ce pas, le comte se dirigea vers le palais du premier ministre, dont il avait audience.
A cette époque, l’Espagne, comme la France, était gouvernée par un faible roi, gouverné lui-même par un puissant ministre. Heureusement pour les deux nations, Philippe IV et Louis XIII avaient puisé dans leur caducité précoce le courage de laisser enfin tout entier aux mains des hommes de génie que la Providence plaçait près d’eux, un pouvoir dont ils s’étaient trouvés trop embarrassés chaque fois que, par de puériles révoltes dont ils ne pouvaient pas même revendiquer l’initiative inintelligente, ils avaient tenté de marcher d’euxmêraes, sans l’appui de ces bras vigoureux.
Olivarez et Richelieu étaient naturellement destinés à lutter ensemble. Us luttèrent.
Mais Richelieu devait finir par l’emporter; car il osa davantage.
Un huissier introduisit le comte d’Aracena auprès du duc d’Olivarez.
Le ministre avait l’air mécontent et accueillit assez brusquement le nouveau venu.
—Je vous avais enjoint, monsieur, dit-il, de me rendre un compte exact et détaillé de votre mission en Portugal et vous n’avez nullement tenu à me satisfaire, à ce qu’il me paraît.
— Monseigneur...
—Vos dépêches ne contenaient rien qui me satisfît. Vous n’ignorez pas que c’est pour entendre de votre propre tjouche tout ce qui concerne le pays que vous avez parcouru que je vous ai mandé à Ma(Jrid?
— J’.y suis depuis six jours, monsieur le duc, attendant votre bon plaisir. J’ai appris, aussitôt mon arrivée, que Votre Excellence était en Catalogne, et je me disposais à partir pour cette province lorsque don Beltran de Sarameaj l’un de vos secrétaires, m’a fait ^ire dé vous attendre ici.
rr- yoyons, dites-^oi ce que vous avez vu à Lisbonne.
— Rien de satisfaisant, monseigneur. Je vous l’ai écrit.
— Des mécontents, comme toujours?
—Oui, et pire que cela : desennenns irréconciliables atout jamais. 11 y a en Portugal un 'vieux levain de haine contre les Castillans que rien ne peut guérir, une soif inextinguible de vengeance^ que la vengeance elle-même ne calmerait pas ; et par-dessus tout un amour immense de la liberté qui fermente dans tous les cœurs et sera quelque jour la cause de quelque terrible catastrophe.
En êtes-vous bien sûr, comte?
r-rPrenez-y garde, monseigneur, la haines la vengeance, la liberté, qe sont trois grands destructeurs d’empires.
— Eb! tant que .Brpgance no sera point avec les mécontents, je suis tranquille.
— Mais le jour où il pactisera avec eux.?
. — Ce jour-là est loin. 11 y a onze ans, rappelez-vous, comte, que plusieurs nobles portugais tentèrent de s’emparer des nombreux galions qui revenaient de l’Inde chargés d’or, dans le but de faire servir ce*s richesses immenses à payer les soldats de la révolte. Ils étaient près, bien près, certes, de réussir, mais il leur fallait le concours du duc de Bragance ; ce concourt leur manqua au dernier moment.
— Le duc de Bragance, monseigneur, ne jugeait peut-être pas le moment opportun.
Toujours est-il que, retiré dans son palais de Villaviciosa, il a
refusé formellement de s’associer à ces patriotiques hasards. Ce cher duc est complètement étranger aux sollicitations d’une ambition qui, pour lui, serait un véritable fardeau ; il a bien assez à faire en se bornant à son métier d’homme riche : concerts bruyants, mascarades échevelées, soupers ruineux, chasses sans trêve, cavalcades somptueuses, Jean de Bragance use sa vie dans des voluptés sans fin, et tout en cultivant les arts avec le goût qui est inné chez lui, il n’aspire qu’à la réputation d’un prince libéral, affable et magnifique.
— Si vous vous trompiez. Excellence?... hasarda don Luis, tout en regardant le ministre d’un œil calme et clair.
— i Comte, les mômes conjurés ont fait une dernière tentative auprès de ce prince dégénéré, mais, comme la première fois, ils se sont retirés, au comble de l’étonnement, et ne concevant pas qu’il pût exister un homme né sur les marches du trône auquel il fût irapos- • sible d’inoculer l’amour du pouvoir. Ne s’est-il pas enfui après s’être présenté devant Philippe 111, lorsque le père de notre glorieux monarque fit un voyage à Lisbonne, étourdi, gêné, embarrassé des acclamations qu’une partie du peuple portugais, soudoyée parla noblesse, faisait entendre sur son passage ?
— -Eh! monseigneur, reprit le comte, si votre Excellence prend tout cela pour des conclusions en faveur de l’inertie du duc Juan, nous ajouterons encore que, l’an passé, plusieurs villes s’étant soulevées, le descendant des rois de Portugal fut de nouveau sondé sur ses intentions, et que le digne et féal sujet de Sa Majesté Philippe IV ne répondit à ces provocations que par des protestations de fidélité à la vice-reine; mais... /
— C’est vrai.
— Cette démarche a sauvé la conjuration, et les conspirateurs lui ont dû de conserver leurs têtes sur leurs épaules.
— Vraiment, comte ? fit Olivarez en souriant.
— Monseigneur, je ne crois pas aux comédies de Juan de Bragance. Ses concerts, ses chevauchées, ses chants, ses débauches, tous ces plaisirs sont autant de masques dont le larron affuble ses véritables pensées. Ses libéralités sont des semis habilement faits et qui germent tranquillement jusqu’au jour, probablement encore inconnu, où la fleur de révolte éclora.
— Seigneur comte, auriez-vous donc deviné bien des choses en Portugal?
— J’y ai relu mon histoire romaine, monsieur le ministre, et plus particulièrement le chapitre qui traite de l’expulsion des Tarquins. J’ai médité surtout et très-longuement sur la folie de Junius Brutus, et je me suis trouvé, forcément, amené à le comparer à Lorenzino de Médicis d’abord, et ensuite à Juan de Bragance.
— De sorte qu’à votre avis, comte d’Aracena, le duc Juan conspire?
— Oui, monseigneur.
Olivarez se leva et prit la ma,in du comte qui, pendant toufe cette scène^ était resté debout. " '
Asseyez-vous, mon ami, lui dit-il avec une grâce sérieuse.
Le comte obéit et contempla un instant le large front du ministre qui s'assombrissait visiblement. / - -
— Pauvre Espagne !... fit le duc, il y a seize années que je lutte : de toutes mes forces pour la sauver, je sens qu’elle chancelle et fuit sous mes pas. Triste couronne, dépouillée de la majesté qu’avaient su te donner Charles-Quint et Philippe II, qui te relèvera de^la poussière où lu es tombée ? Le sang de tes xqis, ô Espagne ! est vicié à jamais, il lui faut une régénération* impospjble. La maison d’Autriche se meurt : après Philippe l'y, le néant!... La France nous dévorera. Richelieu nous guette... ,Comte, encore quelques années et nous assisterons au sppot^ç{e d!une royauté expirante et qui, malheureuse jusqu’aut bqUt, aura pu empêclier son démembrement. La Valteline, la Hollande^ il’Artois, la Catalogne, ces riches provinces, ce n’est rien auprè.s.dp Portugal!... Comte, le jour où le Portugal se détachera de la monarchie espagqole, ,1e ^luc d’Olivarez sera mort ou devenu fou.
Le ministre paryiqt cependaut à cha^er ces pénibles pensées et reprit :
— Enfin, ce que vous;avcz vu à ja çqpr de la duchesse de Mantoue SC résume en ceci : Le Portugal,est perAq, pour nous. — C’est du moins ce que vous semblcz dire.
— Madame la vice-reine ne désespère point, monseigneur, mais elle est pour les mesures pacifiques, vous le savez, et ce n’est point ce qu’il faut pour le mqmcnt daps ce pays. 11 faut envoyer à Lisbonne un homme solide avec pleins pouvoirs, un autre duc d’Albe.
— Je le voudrais, je ne le puis. Il y a auprès de Philippe IV un conseiller intime qui me fait perdre en une heure le terrain que je mets quelquefois des mois entiers à conquérir. Elisabeth de France prêche pour la conciliation et pour une occupation militaire sans démonstrations et par conséquent sans force; c’est peut-être adroit, mais c’est prouver son impuissance. La fille du Béarnais a les défauts politiques de son père sans en avoir les qualités ; elie a conservé des relations puissantes en France, qui suffisent à contre-balancer l’influence du cardinal, mais qu’elle vienne à mourir... Elle nous sert et nous perd en meme temps : sans sa volonté la vice-reine serait remplacée et nous nous ferions craindre à-Lisbonne; tandis que, malgré la douceur du joug, malgré les fêtes que donne à la noblesse la duchesse de Mantoue, nous ne parvenons qu’à nous faire ha'ir.
— Pourquoi Votre Excellence n’avîse-t-elle pas à faire disparaître le duc?
— Vous êtes pour les mesures extrêmes, comte ! On voit bien que vous n’avez pas sur votre tôle la plus terrible des responsabilités.
J ai pensé cent fois à cela, et j’ai eu beau calculer toutes les éventualités, rien n’a pu me sembler vraisemblable ou possible. Le magnifique, le libéral duc a jeté ses racines bien profondément dans l’amour des niais qui entourent toujours les ambitieux ou rampent à leurs pieds. Sa mort, fût-elle naturelle, nous causerait peut-être plus de soucis que son existence.
—Avec de l’adresse, monseigneur, et une préoccupation perpétuelle du même but...
— J’y réfléchirai, comte. Mais dans tous les cas, ne restez pas à Madrid ; le jour où J’aurai besoin de vous. Sa Majesté vous fera transmettre ses ordres sans que j’aie l’air de vous avoir désiré. Yqus reviendrez alors à Madrid, remercier le roi, et je trouverai quelques heures à vous donner en secret. Jusque-là, pas un mot et espérez. J’aime les hommes qui comprennent à demi-mot, et j’estime ceux qui devinent. A ceux-là on peut donner carte blanche, et c’est ce qu’il nous faut en Portugal.
Don Luis se leva et s’inclina devant le ministre, qui le rappela au moment où il allait disparaître derrière le vaste rideau de tapisserie qui recouvrait la porte d’entrée.
— Quand partez-vous pour Séville?
— A moins que Votre Excellence en ^^écide autrement, je compte quitter xMadrid demain, vers midi.
— C’est bien. Adieu.
Le soir môme de cette entrevue, il y eut baiçe-raain au , palais,de l'Escurial, et don Luis obtint la faveur d’approcher lah’cine, gui l’accueillit avec le plus gracieux sourire.
La fille du roi Henri avait dans toute sa personne tous les sjgncs qui commandent le respect et l’amour ; Je sang du Béarnais, du premier Bourbon coimonné, colorait scs Jèyres ifînes et cependant pledijcs d’un sentiment exquis d’afiabilité.'
Elle était le bon ange de la monarchie espagnole.
Don Luis contempla cette reine auguste.avec le recueillement du pèlerin qui a traversé les mers pour vojr les saints lieux. 11 ne se don. tait pas, en lisant sur ce front pur des préoccupations de même qa- ‘ ture que celles que le duc d’Olivarez lui avait|exprimées, que le môme sang de Bourbon était destiné|à régénérer un jour l’arbre étiolé ; que l’écusson des lys brillerait sur les armes antiques de Castille et de Léon.
— Comte, dit la reine à don Luis, monsieur le duc d’Olivarez m’a parlé de vous comme d’un jserviteur dévoué et plein des qualités qui font l’homme d’Êlat.
Le comte s’inclina.
— Ce cher duc m’a persuadée, continua-t-elle, que nous devons renoncer aux mesures de douceur envers nos ennemis, et que les petites persécutions irritent; tandis que.... Le duc m’a dit encore que vous ôtes un savant homme et que vous avez plus particulièrement fait porter vos études dernières sur Junius et Lorenzino. C’est très-bien à vous ; mais pour les compléter, il faut vous décider à lire les ouvrages du Florentin Machiavelli, et tàcher.de mettre la main sur quelque vieux compagnon du duc d’Albe. Il en reste encore, je crois, qui pourront vous donner de précieux détails sur la manière dont ce vaillant homme de guerre,entendait ,1a domination à l’étranger.
L’étiquette, ce dernier vestige de la puissance espagnole, et qui suffisait à cette époque pour faire tenir la monarchie debout, ne permettait pas au comte de parler, sans être interrogé. Aussi se contenta-t-il d’exprimer le plus visibleraeiit .possiblo l’étonnement que lui causait ce langage.
— Eh! monsieur le comte, il faut.bien faire taire ses préférences quand il s’agit de si graves intérêts! Soyez-nous dévoué comme nous savons que vous nous ôtes,fidèle.
Le comte salua et s'éloigna.
La nuit suivante, il posséda en rêve la vice-royauté de Portugal, et fut assez étonné de,ne,point trouver, à son réveil, les grands officiers qu’il.avait vus dans le palais de la dnehesse de xMantoue.
Le lendemain, le comte prenait le chocolat, chez la Filadiz, lorsque la Conchita vint l’avertir qu’un jeune garçon demandait à le voir.
Le comte passa dans le salon, et y fut bientôt réjoint par son émis- ! saire improvisé. •
— Eh bien !, fit-il en s’asseyant, as tu quelque chose à m’appren- ■
dre ? !
— Je crois qu’oui, excellence. ;
— Parle donc, alors.
— Voici, seigneur:—Le vieux que vous nfavez indiqué, après .
s’être rôti au soleil, s’est dirigé vers le pont de Tolède en suivant une foule de ruelles et comme s’il eût essayé de me dépister, car il m’a semblé assez contrarié de rencontrer ma figure chaque fois qu’il s’est retourné. Arrivé près du .pont, il a regardé de côté et d’auti’e, a descendu la berge et s’est assis sous la première arche, après avoir allumé un cigarito.— J’ai cru d’abord qu’il voulait se livrer à la pêche, vu la grande quantité d’eau dont le Manzanarez est en* ce moment abondamment pourvu ; mais j’ai vu bientôt un beau jeune homme descendre à son tour la berge et pénétrer sous l’arche où notre homme fumait tranquillement.
— Un jeune homme, dis-tu ?
— Enveloppé d’un manteau d'une .étoffe un peu chaude par exemple, et qui ferait mon bonheur.
— Comment était ce jeune homme ?
—:C!est un grand seigneur, j’ep suis sur, car,il avait des éj)erqns d’or fin à ses bottes.
— Avait-il plume au chapeau ?
— Certes, une plume orange d’une fameuse longueur, et qui doit coûter cher le brin !
— C’est lui! fit Luis. Lui à Madrid !... U se rend à Séville peutêtre, il y arrivera avant moi.... Oh !.,.. Continue gt dépêche-toi.
— Monseigneur,'lé vieux s’est lève, et s’ést approché du nouveau venu avec les ma,rques (l’un grand .respect. Ils ont cau^é longtemps, et enfin le beau jeune homme a tiré une lettre de sa poche et l’a remise au vieux.
Une lettre ! s’écria le comte.
— Après quoi, ils se sont séparés. J’avais bien envie de suivre le jeune homme.
— C’était une excellente idée, ^rôle, il fallait Je faire.
— C’est ,que, monseigneur m’avait ordonné de suivre le vieux et je craignais....
— Enfin, qu’est ensuite devenu le vieillard ? , "
— Il a remonté la berge, a passé le pont, et a marché environ l’espace d’une , demi-heure en sifflant. Je vous assure que, malgré ses cheveux blancs et ses jambes maigr(is, il va très-bien.
— Ensuite?
—11 est arrivé à une hôtellerie que monseigneur connaît sans doute?
— La Fontaine d’or, après ?
— Il a détaché un sac d’avoine pendu au nez d’une mule, a donné quelque argent à la servante açcqurue 'à sa rencontre, à enfourché la mule, et a pris le galop.
— Malédiction ! fit Je comte entre ses dents.
— Alors,|rapnseigneur, 'corqnie j’étais un^peu fatigué, que je ne me sentais par (le force à rattraper çqtle bête à k coursé, et que, d’ailleui’s, y fussé-je parvenu, je ne pouvais pas continuer çej exercice jusqu’au Mexique si je brave homme eût pu la fantaisie de s’y rendre, j’ai pris bravement le parti de revenir sur mes pas.
— Il fallait venir. nçe , pré venir de su ite.
— Monscigpeur pi’aynit dit : ce matin.
— Allons, c’est bien. Va-t’en.
Ce disant le comte donna une pièce d’or au jeune drôle, qui sortit en gambadant les révérences les plus respectueuses.
— Courir après Pedi’O et lui arracher cette lettre, folie !... pensait Je comte; d’ailleurs, il a marché toute la nuit.... Chercher Carlos, à quoi;bon? Ah ! ils s’écrivent.,.. Une fois à Séville, le vieux sonneur ne fera point un pas que je n'en sois informé..'.. A bientôt !
Le comte rentra souriant chez Teresa et prit congé d’elle.
— Peut-être te reviendrai-je dans quelque temps, mon amie, ditil, je vais à Séville attendre les ordres de Sa Majesté qui daigne me vouloir quelque bien.
— Ma maison sera toujours la vôtre, monseigneur, vous le savez,
— Peut être alors t’emménerai-je à... en admettant toutefois que tu ne contractes pas ici un de ces profonds attachements que certaines femmes ne savent jamais rompre.
— Don Lqis, je vous suivrais au bout du monde.
— Ceci est fort galant, mon enfant, mais je n’en demanderai jamais putanf. Te faire une fortune brillante, tel est mon désir
constant : c’est un moyen de me faire pardonner les torts que je réconnais avoir envers toi.
— Tn es bon, don Luis^'quand tu le veux.
— Eh! certainement, fit le comte en souriant.... je suis bon, qui
ne l’est pas. Ah ! si je n’avais point d’amour !.... si je pouvais, une bonne fois, briser en mon cœur cette passion absurde, ennemie, dévastatrice, je songerais à accomplir de grandes choses I... mais je ressemble, vois-tu, ma pauvre amie, à ces insectes que les enfants retiennent attachés par une patte.Dès que jé veux m’élever, dé¬
ployer mes ailes, voler vers le soleil qui m’attire, mes passions m’arrêtent, elles m’emprisonnent dans’leurs exigeantes petitesses, m’absorbent dans leurs énervantes délices, et je succombe, je m’annihile.... Rage et mépris !... Enfin !...
Deux heures après, don Luis traversait à son tour le pont de Tolède.