CHAPITRE IX. I
Moyen peu délicat de se faire aimer.
Le marquis reconduisit sa femme dans ses appartements, entra avec elle, la fit asseoir, et lui dit en demeurant debout :
— Je vous remercie, madame, des pleurs que vous avez versés et 1 versez encore sur la mort de la marquise douairière d’Aracena, et cela, d’autant plus que, lors de notre mariage, el e ne vous témoigna ; point toute l’amitié que vous pouviez avoir droit d’attendre d’elle.
Elle eut toujours en. outre une préférence bien marquée pour mon noble frère, mais je ne le lui reprochai jamais et n’en conçus jamais, non plus, de jalousie; mon caractère, peu liant, je l’avoue, n’a pas
pu se soumettre, dès l’enfance, à tout l’épanchement filial que mon cœur désirait mais ne pouvait accorder ; cependant j’ai aimé ma mère, dans le fond de mon ame, et davantage, je vous le dis avec douleur, que don Luis ne l’a jamais aimée... Madame, dans trois jours se feront les funérailles ; je vous prie d’aller avec vos femmes prier dans la chapelle du palais pour le repos de l’âme de la sainte , qui vient de mourir, et cela tous les soirs, dès que l’Angelus aura sonné.
— Je n’y manquerai pas, monseigneur.
— J’ai appris qu'une jeune fille, nommée Paquarita, était entrée, avant-hier, au service de la défunte marquise, et avait toute son affection ; je désirerais qu’elle trouvât en vous une aussi bonne maîtresse que celle qu’elle a perdue.
— Je tâcherai, monseigneur.
Doua Carmen était dans une position coupable sans nul doute ; son amour pour Carlos, qu’elle avait gardé vivace au fond de son cœur, malgré le mariage qui la liait à un autre, l’avait entraînée dans une voie de continuelles craintes, et elle tombait au pouvoir de remords cruels, quand elle se trouvait seule. Vertueuse par principes, sa nature ardente et son tempérament d’Espagnole l’avaient jetée, tête baissée, dans cette frénésie des sens et du cœur, dans laquelle on ne peut s’arrêter, une fois engagé. Son époux, froid et insei»sible devant ces charmes qui devenaient siens, ne lui avait jamais témoigné qu’une affection bornée, et c’était une immense excuse qu’elle appor- = tait à sa faute; car elle pensait bien souvent, au-dedans de son j
âme, que s’il avait voulu l’aimer, elle aurait trouvé assez de force et !
de volonté dans sa vertu pour résister à la passion qui, depuis, ; était devenue un crime dont elle appréhendait tôt ou tard le châti- ' ment.
Plus que jamais, ces réflexions vinrent l’assaillir, dès qu’elle se vit isolée dans sa chambre à peine éclairée par un flambeau de cire jaune, dont la pâle lueur donnait aux objets Iqui l’environnaient des t reflets et des formes que son imagination lui montrait fantastiques et effrayants.
Aussi, sortant de son espèce de torpeur, elle frappa avec force sur un timbre pour appeler ses femmes. Comme on ne lui répondait en aucune manière, elle se leva, sortit de son appartement et ordonna à un valet qu’elle rencontra de lui porter de la lumière au plus vite. | Teresa et deux autres caméristes accoururent, et pendant que, d’après i la volonté de leur maîtresse, elles travaillèrent à quelque ouvrage de
tapisserie, dona Carmen s’approcha d’une table et écrivit une longue lettre, qu’elle plia et cacheta avec soin.
— Par qui l’envoyer? se dit-elle, dès qu’elle l’eut terminée. — Je n’ai personne... Ah! j’y songe... oui, c’est cela, demain je m’en occuperai.
La marquise, après avoir placé cette lettre sous son chevet, se livra à ses femmes, qui la déshabillèrent et la mirent au lit.
Don Ramon, après avoir salué sa femme, s’était rendu immédiatement chez son frère ; mais comme sans le vouloir il fit quelque bruit en montant l’escalier qui y conduisait, il trouva celui-ci dans l’antichambre, et prêt à ouvrir la porte que lui-même venait de pousser.
— Que désirez-vous, mon frère? demanda le comte.
— Vous entretenir sur les détails de la cérémonie des funérailles.
— A présent?...
— Demain, peut-être, le temps me manquera.
— Mon cher Ramon, je vous en prie, remettons à demain. Je me chargerai d’une partie des travaux qu’exige votre gouvernement, et en nous partageant la besogne politique, nous aurons tout le loisir de nous occuper de cette affaire; ainsi souffrez que je vous quitte.
— Mais, don Luis...
— Ah ! j’ai en ce moment moi-même une affaire de la dernière importance à terminer.
— Et peut-on savoir?...
— Oh! ce n’est aucunement de politique qn’il s’agit.
— Mon frère, n’oubliez pas quel malheur nous a frappés aujourd’hui.
Don Luis n’avait pas perdu de temps et s’était hâté, aussitôt le premier moment de douleur passé, douleur que, tout endurci qu’il était, il n’avait pu maîtriser, il s’était hâté, disons-nous, de faire porter Paquarita endormie, dans son appartement.
Après s’être débarrassé de son frère, comme nous l’avons vu, il rentra dans sa chambre et fut assez étonné en apercevant la jeune fille debout, et cherchant à ouvrir la croisée, afin de se convaincre, par l’inspection du dehors, des localités où elle se trouvait. Ne pouvant y parvenir, elle s’était contentée de regarder au travers des vitres, mais la profonde obscurité de la nuit lui ôtant toute faculté de se renseigner, elle se décida, agitée d’un sinistre pressentiment, à sortir à tout prix et au plus vite de cette chambi’e qui l’effrayait sans qu’elle sût pourquoi*.
En se retournant elle se trouva clouée par le regard de don Luis qui entrait ; et alors, comprenant toute l’horreur de sa situation, elle courut vers le fond de la salle et se réfugia derrière un fauteuil.
Le comte s’avança, les yeux fixés attentivement sur cette belle créature toute frissonnante de peur, souriant sobrement ot s’applaudissant, au fond du cœur, de cette frayeur qui rendait Paquarita plus séduisante encore.
— Don Luis, s’écria la jeune fille, songez que votre mère vient de mourir I
Don Luis approchait,
Paquarita vit que tout bon sentiment était loin de cette àme ; cependant elle joignit les mains :
— Don Luis, ayez pitié de moi !
Don Luis approchait.
Paquarita vit dans les yeux du comte qu’elle était perdue.
— Mon Dieu, secourez-moi ! fit-elle en levant les bras au ciel.
Don Luis était près d’elle.
— Paquarita, je t’aime.
— Oh ! laissez-moi, monsieur le comte... laissez-moü...
— Tuas entendu, Paquarita, je t’aime...
— Monseigneur...
Paquarita se porta vers une autre partie de la salle.
— Pourquoi fuis-tu? n’aie pas peur, ohl je ne te veux pas de mal, au contraire, ma belle, et je te répète ce que déjà je t’ai dit : si tu veux être à moi, il n’est pas de trésors que je ne sois prêt à t’offrir.
— Monseigneur, je n’ai que faire de vos trésors ! 11 en est un au¬
quel je tiens plus qu’à tous ceux que vous pourriez amonceler à mes pieds : l’honneur !
— Mais qui te parle d’honneur?
— Vous, qui voulez me l’ôter.
— Vraiment, ces petites filles du peuple sont étranges avec ce motlà! Elles se l’exagèrent... Sache, la belle enfant, qu’il n’y a pas une de nos grandes dames de la cour du roi qui ne tînt à grand honneur et à grande gloire d’être aimée de moi.
— C’est que ces grandes et nobles dames, monseigneur, n’ont pas ce sentiment placé au cœur comme nous.
— Ce sont des mots, cela, rien que des mots !
— Oui, vous avez raison, fit la jeune fille, de crainte d’exciter sa colère ou de-froisser son orgueil, pardonnez-moi...
— Paquarita, je t’aime...
— Monseigneur, tenez, je suis à vos pieds. La pauvre enfant s’était en effet laissée tomber à deux genoux. — Je vous supplie en grâce, au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de votre mère, de votre mère qui est une sainte à présent, laissez-moi ce trésor inestimable, le seul durable, laissez-moi, o5 ! laissez-moi l’honneur ! Si vous saviez... mon pauvre père... comme^il en serait malheureux, lui qui m’aime tant !... il en mourrait, j’en suis sûre. 11 ne pourrait pas me donner le baiser du soir, car mon front rougirait trop et je me cacherais pour dévorer mes larmes.
— Ton père deviendra riche.
— 11 verra la honte empreinte sur mon front, monseigneur.
— Je mettrai, sur ce front charmant, assez de perles et de diamants pour éblouir ses yeux.
— Ce sont ces diamants qui me feraient rougir.
— Paquarita, je t’aime.
— Grâce, monseigneur, grâce !
— Ecoute, si tu ne m’aimes pas, peut-être est-ce parce que tu en aimes un autre, ce doit être cela; c’est la raison suprême des femmes... Tu en aimes un autre.
— Moi !
— J’en suis sùr.
— Eh bien ! vous dites vrai, monseigneur; et cet autre c’est...
— C’est?...
— Oh ! vous le tueriez,
— Non pas, bien au contraire ; peut-être, ne refuserait-il pas mes dons.
— Carlos !
— Carlos!... Carlos!... c’est Carlos d’Aracena, n’est-ce pas?
— Oui, mais il ne... il m’aime tant, monseigneur! ajouta-t-elle, en se reprenant vivement.
— Tu mens ! Carlos ne peut t’aimer, il aime...
— Je vous jure qu’il m’aime, monseigneur, moi seule.
La noble jeune fille pensait alors au serment qu’elle avait fait de sdu\er Carmen de la jalousie du comte.
— Tu mens, répéta don Luis, Carlos aime la marquise, ma sœur. — C’est une erreur, et celui qui a dit cela en a menti!... Est-ce que c’est possible !
— Dans tous les cas, s’il t’aimait, crois-tu qu’il t’épouserait!
— Hélas ! non, dit-elle avec un soupir, en appuyant la tète sur le fauteuil.
— 11 te déshonorerait donc.
— Que m’importe, je l’aime !
— Alors tu me hais, moi.
— Je n’ai pas dit cela, monseigneur, murmura-t-elle en s’affaissant.
— Mais tu le penses. Vois-tu, Paquarita, je ne puis t’avoir dit que je t’aimais, sans que tu sois à moi ; quant à la rivalité de don Carlos, je nelacrains pas ; et puis, quand il reviendra, son sort est décidé, il mourra.
Paquarita releva vivement la tête en répétant avec horreur ;
— Mourir?
— Oui, pour oser aimer la marquise, et un peu aussi à cause de ton amour pour lui ; écoute-moi bien, Paquarita...
— Laissez-moi, monseigneur... mais je sens que je vais... mourir,
il y a sur mes yeux comme un nuage épais que je ne puis percer...
— Ecoute-moi bien : j’avais prévu ta résistance insensée, mais j’avais résolu ta possession. Par mon ordre, un breuvage a été préparé et circule «lans tes veines.
— Du poison!
— Oh ! non, je ne veux pas ta mort, pauvre enfant, je t’aime trop! mais un narcotique puissant qui ne tardera pas...
Paquarita, à ces paroles, s’était soudainement levée debout, ouvrant les yeux et pleurant de désespoir.
— Infamie! dit-elle, infamie!...
Elle se dirigea vers la porte qu’elle trouva fermée, puis se retourna vers la fenêtre; mais don Luis la retint d’une main, tandis que de l’autre il détachait l’épais rideau qui se déroula devant elle.
— Oh ! mais je lutterai contre ce poison, dit-elle avec peine, et tant qu’il me restera... un peu de force...
—• Inutile, Paquarita, viens plutôt...
— Vous me faites horreur!... mon Dieu, donnez-moi du courage !
— Tes yeux se ferment...
— Don Luis... je te hais...^dona Carmen, je vous hais... Carlos!... Carlos, je te hais... mon Dieu, seigneur...
— Tes idées se confondent.
— C’est horrible une torture comme celle-là!... mon Dieu... oh! envoyez-moi un de vos anges... ah!...
Elle tomba, essaya de se relever, mais en vain; elle murmura encore quelques mots sans suite, puis le sorameil|Vint'à'bout de cette vertueuse volonté. « -
GHAPl'lRE X.
Que si Carmen était un ange, Paquarita était une sainte.
Le lendemain, la marquise appela Teresa.
— Teresa, lui dit-elle, informez-vous, dans le palais, d’une certaine Paquarita qui était au service de feu la marquise d’Aracenà.
— Madame a besoin d’elle?
— Je vous ai dit de vous informer de cette fille, allez me la chercher.
En disant ces mots, dona Carmen tira de son sein la lettre qu’elle avait écrite la veille et la considéra avec une émotion douloureuse. Elle s’aperçut bientôt cependant qiie sa camériste n’était point partieaussi lui dit-elle avec impatience:
— Eh bien ! Teresa, que faites-vous?
— Pardon, madame, répondit celle-ci, visiblement troublée, mais...
— Achevez... Vous avez l’air tout bouleversé, mon enfant, qu’avezvous?
Teresa sembla se décider à décharger son cœur d’un poids énorme.
— Madame la marquise, dit-elle, depuis deux jours, vous n’ètcs plus la même pour moi... ai-je fait quelque chose qui m’ait attiré votre colère?... Voyez-vous, senora, il ne faut pas toujours juger les gens sur l’apparence, et l’on se repent bien vite... les remords... -Madame la marquise, pardonnez-moi... Je vous jure que si j’ai encouru votre courroux, c’est bien malgré moi, et que je ne m’en consolerai jamais.
— Mais vous ne m’avez rien fait, Teresa, dit Carmen tout étonnée de ce langage, je vous aime tout autant qu’hier, tout autant qu’il y a deux jours, et je ne vois pas (lu’il y ait là de quoi tant... te désoler. Je te pardonne, puisque tu le veux, mais assurément, je ne sais pas de quoi ce pardon peut te servir, je ne fen veux nullement... Là, essuie tes jolis yeux, et va me chercher cette petite Paquarita.
Dix minutes après,;Paquarita était devant elle.
La marquise, a la vue de la fille du sonneur, ne put retenir une Jégère expression de surprise et d’admiration : la beauté dans une fille du peuple, développée à ce point qu’elle ne pouvait la comparer à aucune figure connue, pi même à aucune de ces merveilleuses tètes, à la perfection desquelles Murillo commençait à accouturaer les -Espagnols, l’étonnait malgré elle.
Quoique le visage de la jeune Andalouse fût empreint, en ce mo-
ment, d’une pâleur et d’une expression douloureuse, sa beauté n’en avait acquis que plus d’éclat.
Elle se tenait au fond de la chambre, près de la porte, timide, les yeux baissés, attendant qu’un ordre lui fût adressé.
La marquise, après l’avoir considérée un instant, lui dit doucement: — Approchez, senorita.
Paquarita fit quelques pas, mais soit respect, soit aversion pour sa rivale, elle ne leva point les yeux sur elle.
La marquise quitta le fauteuil où elle était assise, et lui prenant la main, lui dit, sans remarquer le tressaillement que cet attouchement avait causé à la fille du sonneur :
— J’ai à vous parler bien secrètement, mon enfant.
Carmen alla s’assurer à toutes les portes qu’on ne pouvait la surprendre en se disant :
— Non, je n’ai rien à craindre de cette jeune fille, Carlos me l’a dit, et son père m’est dévoué...
Pendant ce temps, Paquarita la suivait des yeux, et se disait aussi au fond de son cœur :
Carlos,.clest pour toi que je souffre... elle va me parler de toi... il faut-que je t’aime bien! mais que dis-je... oh! non, non... je ne suis plus digne.de lui...
— Paquarita, lui dit la marquise en se rasseyant, feue la mère de mon époux .s’intéressait à toi, et le marquis m’a priée de te prendre à mon service. A compter de ce moment, tu dois te considérer comme m’appartenant; le vieux Nunez me dira quelies étaient tes attributions; et la somme que ma belle-mère t’avait allouée, je la double.
— Madame, je ne sais comment j’ai pu mériter...
— Tu vas voir. Mais pour cela, mon Dieu, j’y pense à présent il faut que je t’ouvre mon cœur, malheureuse que je suis, quelle humiliation!...
— C’est inutile et vous pouvez vous d’épargner, madame, je sais tout, vous aimez Carlos.
— Tu le sais !
—Carlos m’a tout appris.
— Et il t’a dit qu’il m’aimait, n’est-ce pas?
— Il me l’a dit, ajouta la pauvre enfant avec un soupir.
— Eh bien! alors, nous aurons davantage de temps pour nous concerter. Voyons. Tu aimes Carlos?
— Si je l’aime, il est mon frère.
— Je le sais, et c’est pour cela que, d’abord, j’ai voulu m’adresser à toi ; car, vois-tu, Paquarita, ici, je suis comme une prisonnière. Je puis bien sortir, quand je venx, mais on m’épie sans cesse; il y a*un homme qui me hait et qui m’espionne.
— Don Luis, fit Paquarita avec effort.
— Oui, don Luis, un infâme qui se dit mon frère, mais qui est un misérable, dont l’audace va jusqu’à m’aimer et à me le dire! Mon Dieu, je sais.bien qu’il en a le droit; j’aime Carlos et je suis sa maîtresse, c’est un crime, oh ! mais du moins, ce crime a une excuse elle est toute dans mon amour... Mais ce don Luis, mon enfant ce n’est pas hn homme, c’est un démon vomi par l’enfer et qui, j’en suis sûre, emploierait les moyens les plus épouvantables...
Paquarita se mit à sangloter.
— 'Qu’as-tu, mon enfant, pourciuoi pleures-tu ainsi? Est-ce que toi aussi?... ah! je deviiie, malheureuse!... est-ce que don Luis?...
— Vous l’avez dit, madame.
—11 t’aime!
— Oui...
— L’infâme!
— Oh! oui, madame, bien infâme! vous ne pouvez vous imaginer jusqu’où il a poussé sa perfidie; madame la marquise, hier j’étais fière et rayonnante, aujourd’hui je courbe la tête de désespoir... La honte...
— La honte !
— Sans respect pour le corps de sa mère, à peine refroidi par la mort, il a fait glisser dans mes veines un breuvage horrible; et quand le sommeil a fermé mes yeux...
— Pauvre enfant!...
— Si, au moins, s’arrêtaient là mes infortunes! mais à présent que
je ne puis plus lever le front sans rougir, je ne suis plus digne de
lui...
— Qui, lui? Ah! ton fiance.
— Non, madame, celui que j’aime.
— Paquarita, je te plains autant qne tu me plaindrais, j’en suis certaine, si j*étais à ta place; mais je parlerai à don Luis, je parlerai à mon mari, et nul doute que le repentir ou la pitié ne les fassent venir à ton secours.
— Que pourront-ils me donner, madame?
— Ton père est vieux, et ses derniers jours peuvent se passer au sein du bonheur et de l’aisance.
— Ce bonheur et cette aisance me feraient horreur, ils seraient le prix de la honte. Non, madame, ne leur parlez pas ; seule je suis malheureuse, seule je veux avoir à souffrir et à pleurer.
— Mais eependant...
; — Madame la marquise, qu’avez-vous à me eonfier?
— Je veux faire parvenir une lettre à don Carlos, dit la marquise après un silence.
— Par quel moyen?
— C’est sur tpi que j’ai compté.
— Expliquez-vous, madame.
— Ton père, le sonneur de la.Giralda, ,est dévoué à Carlos?
— 11 l’aime autant et même davantage ^u’il n’aiiperait un fjls.
— C’est bien; ton père m’a déjà assure qu’il exécuterait ses vp- ■
lontés. '
— Yqus connaissez mon père? '
— Oui, enfant; un soir je me suis reposée chez lui avec Carlos.
— Un soir, il y a trois jours?. ;.
— C’est cela, il y a trois jours, la veille de son départ pour Saragosse; tu dormais pendant ce temps.
— Oui, je (Ipripais, malheureuse que je suis!... mais je me souviens... ce soir-là, don Luis est venu aussi à la Gira^a,
—11 nç m’a point vue.
' — Croyez-vous?
— J’en suis sûre; il sait que j’ai un amant, c’est vçai, ipajs il en ignore le nom. '
— 11 le connaît, fit Paquarita en appuyant.
— C’est impossible!
— Je vous jure, madame, que c’est la vérité : don Luis a tout.np pris. Outre l’espionnage, il fait agir la trahison. Donà Cartnen/vOus avez été trahie. ' , ■
— Trahie ! par qui ?
— Par votre camériste, par Teresa.
— Dieu du ciel! est-ce possible! ^
Paquarita raconta exactement à la marquise ce qui s’était passé entre elles deux, deux jours auparavant ; la marquise ne pouvait assez s’indigner, et l’interrompit plusieurs fois, pour éclater en reproches contre la .perfjde.
— Si tu né m’avais détaillé à ce point sa trahissn, Paquarita, je douterais de ta sincérité, mais je m’explique maintenant fort bien cette sorte de curiosité... et puis ce matin, sa douleur visible et ce pardon qu’elle implorait... Je le vois, elle se repent; son indigne et basse action lui pèse; ii’importe, elle quittera mon service. Loin de moi les infidèles et les traîtres !
— Madame, elle m’a juré de ne plus vous nuire, et de vous servir au contraire contre don Luis.
La marquise sembla réfléchir.
— Tant mieux, cola est bien, mais il faut qu’elle parte. Don Luis est adroit, et par quelque nouveau mensonge, peut-être par un semblant d’amour, il la ramènerait à lui. Il faut l’éviter à tout prix. Tu la remplaceras auprès de moi, le veux-tu, Paquarita!
— Moi, madame?
— Oh! ne crains rien, ce ne sera pas une domesticité pénible qui pèsera sur toi, non, mais une amitié de sœurs qui s’aiment. Devant le inonde tu seras ma camériste, tandis qu’en particulier, comme à présent, tu seras mon amie.
Paquarita mit, avec un elfort bien douloureux à son cœur, sa main dans celle que lui tendait Carmen.
— Paquarita, approche-moi un peu cette table et ces plumes.
La marquise décacheta la lettre et y ajouta ces mots :
« Je suis épiée plus que jamais, mon Carlos, mais je trouverai toujours, je l’espère, le moyen de t’écrire. Ne reviens que dans deux mois : je te préviendrai du jour où tu pourràs^artir et venir à moi sans crainte; mais si tu ne reçois pas de lettre, viens dans deux mois. N’y manque pas, j’ai soif de ta vue. Adieu! je t’aime. »
— Paquarita, dit-elle en pliant la lettre, et la recachetant, j’ai une clef qui ouvre une porte secrète du palais ; cette porte conduit au dehors; ce soir, quand la nuit Sera venue, nous prendrons nos mantes et des masques, et nous irons chez ton père, à la Giralda.
— Y pensez-vous, madame, vous exposer à ce point! Si don Luis, par ses espions, l’apprenait.
— Mais il faut bien que je voie Pedro le sonneur, car c’est lui que je veux charger de cette lettre; je veux que demain il parte pour Saragosse.
— Eh bien ! madame, domiez-la-moi, je la lui remettrai.
. — Paquarita, tu m’es fidèle^ n’est-ce pas?
— Vous me le demandez, madame, vous en doutez?
— Non, mais Teresa...
— Tqresa est une ingrate, madame, vous l’avez comblée de bontés, et elle n’a pas su les reconnaître; moi, hier, je ne vous aimais pas, je ne vous avais pas encore vue, je ne vous.avais jamais parlé; mais aujourd’hui que je vous ai pu apprécier, je .ne puis que vous aimer, oui je vous aimerai, je le sens, quand même une voix perfidemç crierait... me crierait de vous haïr.
— Paquarita, il y a quelque chose que tu rac’caches?
— Non, vraiment, madpme.
La marquise hésitait àlqi coqfier la lettre, mais l’expression loyale du visage de la jeune fille la passura.
— Tiens, ma sçeur, voici la lettre. Elle contient une terrible preuve contre moi, je te la livre sans crainte, quoique ce serait ma sentence de nmrt, si elle venait à être surprise.
— Ne craignez rien, dona Carmen, on ne me l’arracherait.qu’ayoc la vie, dit la brave jeune fille en la glissant dans son sein.
Mais elle se ravisa et reprit la lettre qu’elle rendit à dqù^ Carmen. — Non, dit-elle, il vaut mieux que vous en chargiez yops-mème mon père; il écoute bien sa filje, niais pu mot de vous .lui fera bravér mille morts.
— Comment le voir ?
■ — Ecoutez, je vais allei’ lui dirp ec qqc vops coinplez.cxiger ,de son dévouement, et ce soir, à la nuit tombante, trouvez-vous à la brèche du parc. Il y sera.
— Bien, fit la marquise, heureuse de s’exposer à un danger pour son amant.
— Mon père est un vieux soldat, il retrou vera son épée pour défendre votre honneur, madame.
La marquise se jeta au cou de la jeune fille, et l’embrassa avec transports.
— Tu es une noble fille, Paquarita, et celui qui sera ton époux sera bien heureux.
— Madame, oubliez-vous..,
— 11 te pardonnera, quand il saura que la violence...
— Il ne le saura jamais, je ne serai l’épouse de personne au monde; et je ne voudrais pas, pour le salut de mon àine, tromper un honnête homme qui m’aimerait.
Paquarita sortit, accompagnée du regard de Carmen qui la suivit dans la cour du palais, jusqu’à ce qu’elle en eût franchi le seuil. ‘ La marquise appuyait son front brûlant contre les vitres de la fenêtre, qu’elle se disposait à ouvrir, afin de goûter au balcon un peu do fraîcheur; elle en fut détournée par Teresa qui lui dit:
— Madame, il est midi, le soleil est dans toute sa force, sa chaleur vous tuerait.
Doua Carmen examina pendant (juclques instants le visage de sa camériste, dont les yeux sc voilèrent.
— Teresa, dit-elle, allez trouver l’intendant de la maison du marquis, et dites-lui de vous compter soixante pistoles. A dater de ce moment vous ne fuites plus partie de mes femmes.
LA cm ALLA DE SÉVILLE.
— Quoi, madame!...
— Teresa, ne me forcez pas à vous répéter...
— Je le vois, madame la marquise, Paquarita a parlé... eli bien! elle a fait ce que j’adrais fait à sa place; je n’étais plus digne de rester auprès de vous. Je pars, madame. Je pars avec votre' malédiction.
— Teresa, je vous ai déjà pardonné.
— Oh ! merci, merci, dit la camériste en s’emparant d’une des belles mains de la marquise qu’elle baisa avec larmes, croyez à mon repentir et ne me méprisez pas. Merci, madame, vous êtes bonne... oh! oui, bien bonne... et vous ne méritez pas les persécutions que vous souffrez.
Dona Carmen alla, pendant une heure, prier dans la chapelle du palais pour le repos de l’àme de la douairière d’Aracena.
Le vieux Nunez vint aussi^s’agenouillerjauprès du cercueil, et répandre des larmes sur le drap mortuaire.
Le fidèle domestique était encore plongé dans sa douleur, seul, au milieu de la nef, quand la nuit arriva; et ce fut dom Pamfilo qui le tira de cette sorte de torpeur en lui disant :
—Nunez, vous avez assez prié. L'âme de celle qui repose là est aux côtés de l’Eternel. Gardez vos prières, suspendez la source de vos larmes, et réservez-les pour de plus grands pécheurs.
— Je n’ai plus personne à aimer, mon père, je ne puis prier pour personne.
— Priez pour ceux qui souffrent, dit le moine, en montrant la marquise qui s'éloignait lentement.
Il y avait un quart d’heure environ que l’horloge du palais avait sonné huit heures, quand dona Carmen arriva à la brèche du parc.
Une minute après un homme à cheval, vêtu d’un costume de soldat, accourut à toutes brides et voulut mettre pied à terre au milieu des broussailles où se tenait la marquise.
— Pedro, dit-elle, restez à cheval, vous allez partir immédiatement. Paquarita vous a dit où vous devez vous rendre.
— Oui, senora.
— Eh bien! prenez cette lettre, c’est... pour lui... mais surtout que personne...
— Soyez tranquille, madame, je l’avalerai plutôt que de la rendre, serait-ce au démon lui-même!
Le sonneur avança la main, et, en y glissant la lettre, la belle marquise serra cette main loyale sur laquelle elle laissa tomber liue larme.