CHAPITRE Xiy
Don Luis châtie| des deux mains.
Don Luis s’avança gravement et salua la marquise profondément.
Colle-ci s’était, instinctivement, à sa vue, rapprochée de sa suivante et s’appuyait sur son bras. En s’inclinant devant cet homme, elle sentit tout son sang refluer à son cœur et ses forces l’abandonner.
— Je suis venu, madame, dit don Luis, envoyé par votre époux ; il désire que vous daigniez m accorder quelques instants.
— Monsieur,1e comte, répondit Carmen avec un eflort visible, n’a pas douté, je l’espère, du plaisir qu’il me ferait?...
— Aucunement, madame, mais...
L’affaire dont il s’agit est-elle donc si importante, qu’il ait Juge à propos de vous en charger aussitôt votre arrivée, sans vous laisser même le temps de respirer.
— Le marquis, mon frère, a ordonné, madame.
— Qu’est-ce donc? demanda Carmen en tressaillant malgré elle.
— Vous me pardonnerez, marquise, mais il est des choses qu’une personne étrangère, quelque attachée qu’elle vous soit, ne doit i)oint entendre.
Prétendriez-vous, monsieur le comte, que cette jeune fille s’éloignât?
— Serait-ce trop exiger, chère sœur, que de vous en prier?
Non... mais elle est instruite de tous mes secrets, il n’y a donc
aucun inconvénient à ce qu’elle reste.
— Monsieur le marquis d’Aracena désire que je vous entretienne seule. Ce serait perdre un temps précieux que de tarder davantage à exécuter ses volontés. Veuillez céder.
La marquise n’eut pas la force d’articuler un mot; elle fit un signe de la main à Paquarita, qui sortit.
— Maintenant, monsieur, je vous écoute.
—Vous ne pourrez donc jamais vaincre votre frayeur, marquise? D’où vient que vous tremblez en ce moment? ne craignez rien de moi, ne suis-je point... votre frère?
Carmen regarda le comte. Ce langage l’étonnait, mais elle en eut bientôt l’explication, quand elle l’eut vu se diriger vers la porte d’entrée, et s’assurer que Paquarita, ni personne, ne pouvait entendre.
Il considéra un instant Carmen sans parler, souriant et calme, puis il se décida.
— Celte fille qui vient de sortir d’ici, doit vous avoir avertie, sans nul doute, de la connaissance que j’avais acquise au sujet de vos amours.
— Qu’est-ce à dire, monsieur? dit Carmen révoltée de cette brutalité d’entrée en matière.
— Oh I pas de récriminations, elles seraient déplacées. Vous vous êtes mise, Carmen, sous ma dépendance entière. Avant de repousser l’amour que je mettais, moi, à vos pieds, vous eussiez dû examiner votre conduite et voir si quelque tache ne la souillait pas.
— Monsieur !
— Pas de fierté, vous dis-je ! Ecoutez-moi jusqu’au bout. Je suis ici par la volonté expresse de votre mari. Savez-vous dans quel but ?
— Le marquis, en noble gentilhomme, ne peut vous avoir chai*gé que d’une noble mission.
— Le marquis, madame, sait que’vous avez un amant.
— Mon Dieu !
— 11 connaît son nom.
— Son nom !... Je n’attendais pas moins de votre loyauté; une délation.
— Le hasard seul a tout fait. Je n’y suis pour rien, je vous le jure. Le marquis m’a donc envoyé près de vous, afin de vous questionner adroitement sur ce sujet; mais il n’en était nullement besoin, comme bien vous pensez, car vous n’ignorez pas que je sais tout, des longtemps.
— Que voulez-vous alors, ô mon Dieu ?...
— Vous ne devinez pas ?...
— Oh I oh!... fit Carmen en sanglotant, toujours!... toujours!...
— Croyez-vous que mon absence ait pu éteindre la passion que vous m’avez inspirée? Au contraire : loin de vous je ne vivais pas, tout uî’ctait indifférent, un dégoût amer s’était emparé de moi sans que j’aie pu parvenir à le vaincre...
— Assez, don Luis, assez, fit Carmen sortant de son aifaissement. Toutes vos paroles ne me persuaderont pas ; il y.a trop longtemps que j’ai appris à vous bien connaître pour y croire. Retirez-vous.
— Non pas, madame... Vous devez vous souvenir, Carmen, qu’un jour je vous ai dit avoir jure que vous seriez à moi.
— Vous emploieriez la force pour y parvenir?
— Peut-être...
— O mon Dieu! Pauvre, pauvre Paquarita ! ton sort m’est réservé !
— Quoi ! vous savez?...
— Elle m’a tout appris... son déshonneur et votre infamie. Oh ! don Luis, quel mauvais génie a présidé à votre naissance ?
— Ne croyez pas, Carmen, que je veuille en quoi que ce soit... Oh ! non... loin de là. L’amour que je ressens pour vous est plus pur, et c'est de vous-même que je veux le bonheur.
— Oh I mon Dieu !... Suis-je donc tombée bien bas, qu’un homme, un gentilhomme, ose me parler ainsi ? '
Eh ! madame,'si vous aviez gardé pur le nom que mon frère a
fait vôtre, peubêtre me serais-je incliné devant vous, peut-être auraisje résisté à la frénésie qui me pousse ; mais en trompant mon frère, vous ôtes descendue, de vous-même, du piédestal où je vous plaçais. Vous vous êtes mise à mon niveau, et je ne renonce pas !
— Votre vue seule me fait horreur.
— Quand vous connaîtrez, madame, dit le comte froidement et après un silence, le prix que je mets à votre amour, vous ne parlerez pas ainsi.
— O mon Dieu ! je croyais votre colère éteinte ! Faut-il qu’elle se rallume ?
•— Doua Carmen, don Carlos... n’est-ce pas que c’est bien don Carlos, votre cousin et le mien ? des amours d’enfance qui se réveillent un beau jour ! mais la passion est aveugle, on ne considère pas si, alors, il y a crime, et l’on se jette tète baissée dans 1 abîme 1 Savezvous, madame, comment sont punis les adultères?... Don Carlos vous aime et vous l’aimez; oh ! n’essayez pas de le nier, ce serait du temps perdu... maintenant vous allez connaître mes conditions.
— Vos conditions!
— C’est vous qui vous êtes fait cette position, je vous le répète, ne vous en plaignez donc point 1 Si au lieu de me repousser vous aviez consenti...
— O mon Dieu! cet homme ne peut comprendre la vertu!
— Votre vertu! Pardieu, voilà qui est curieux ! Votre vertu ! Vous • êtes mariée et vous aimez un autre homme que votre époux !
— Mais si cet époux me refuse toute affection?
— Et vos devoirs, madame?
— Mes devoirs! c’est cela, le grand mot! Il faut, n’est-il point vrai, que^ je respecte des nœuds que l’Église a sanctifiés, sans quoi honte et adultère ! Et cependant, s’il l’avait voulu, j’aurais aimé don Hamon; mais dès le premier jour j’ai reconnu son cœur incapable de sentir et d’aimer. Moi, qui rêvais dans mon enfance joie et bonheur, je me suis vue reléguée dans un immense palais, seule avec ma pensée et mes souvenirs, sans rien pour la combattre et les détruire. On ne m’a pas mise en garde contre les dangers qui m’entouraient; bien au contraire : j’ai vu les épouses de nobles gentilshommes afficher leurs amants, en tirer même vanité ; j’en ai rougi pour elles- et je me suis dit qu’il y avait un moyen d’être heureux malgré tout. J’ai aimé alors de toutes les forces de mon âme un homme jeune et bon ; j’ai caché cet amour aux yeux de tous ; je me faisais une joie secrète de le savoir ignoré; et cet amour était calme et pur...
— Pur?... fît le comte avec un sourire amer.
Oui, monsieur, j’en jure Dieu, notre amour a été pur comme celui des anges du Seigneur!... Oh! vous ne le croyez pas!... oui c’était l’épanchement de deux cœurs l’un dans l’autre, un continuel échange de douleurs, de craintes et d’espérances... Mais vous êtes venu, don Luis, et votre contact en a terni la pureté. Ne pouviez-vous nous laisser en paix !
— Mais si je vous aime, voulez -vous imposer silence à la jalousie qui me consume ?
-- Don Luis, vous n’avez pas le cœur méchant, c’est pour m’effrayer et vous jouer de moi, n’est-ce pas, que vous m’avez parlé comme vous l’avez fait ?
— Rien n’est plus sérieux, madame.
— Oh ! vous êtes sans pitié.
— Avez-vous pitié de- moi, vous ! — vous foulez mon amour sous vosq)ieds et vous voulez que je les baise ! Non... Vous serez à moi ou les portes d’un couvent vont s’ouvrir pour vous ensevelir à jamais.
— Mon sort ne sera guère changé. Je ne me' plaindrai pas.
— Si vous êtes insensible à vos souffrances, peut-être^ne le serezvous point pour celles d’un autre.
— Que voulez-vous dire?...
— Si vous persistez à me haïr et à me repousser, Carlos me ven- ' géra de vos dédains.
— Vous oseriez attënter à ses jours ?
— Non pas moi, mais votre époux.
— Mais; poussé par vous, comme de tout temps. Vous souriez, don Luis, oh ! maudite soit l’influence fatale que vous avez sur son esprit!
— Vous la connaissez et vous venez me défier!
— Vous défier, non; je vous sjipplie. Tenez, don Luis, voyez-moi à vos genoux. Jetez-moi dans un couvent, tuez-moi, mais épargnez...
— Votre amant!... Vous l’aimez donc bien?...
— Si je l’aime ! mais je donnerais tout mon sang pour lui épargner une douleur.
— Malheur à vous, insensée! vous venez de dicter sa sentence'
— Mon Dieu! dites-vous vrai... non, je suis folle en effet, et j’ai mal entendu... vous avez dit ?... ma tête se perd... grâce !
— Carlos va revenir bientôt. Un ordre du marquis lui sera expédié demain. Mais il ne reverra Séville que pour y expier le crime de vous aimer.
— Grâce pour lui !
— Il mourra, madame, je l’ai résolu.
— Prenez ma vie et ne lui faites aucun mal !
— Folle que vous êtes, ne parlez pas davantage, car vous enflammez ma colère. Ne vous apercevez-vous pas que le nom seul de
Carlos, prononcé p^r vous, est comme un poignard que vous appuyez sur ma poitrine. Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je prolonge son agonie d’autant de blessures que vous faites à mon amour méprisé.
— Grâce... grâce!...
— Laissez-moi, madame.
— Ecoutez-moi...
Eh bien ! un seul mot. La vie de Carlos est entre vos mains.
— Que faut-il que je fasse, ô mon Dieu, pour la racheter?
-— Je vous l’ai déjà dit : Partager...
Carmen à ces mots se releva fière, résignée, le front rougissant, mais le cœur ferme et courageux.
— Assez, dit-elle, Carlo^ me mépriserait si je consentais à un tel marché. Je le suivrai dans la tombe, et du moins nous serons unis dans un autre monde. Don Luis, allez rendre compte de votre mission à celui qui vous a envoyé. Je n’essaierai point de me justifier ni de me défendre devant lui. Quant à vos propositions honteuses, vous pouvez être en sûreté, je ne songe nullement à en dévoiler l'infamie. Je laisse à Dieu le soin de vous punir.
— Carmen, il en est temps encore...
— Sortez!
Don Luis, malgré son audace naturelle et l’avantage de sa position, baissa la tête sous cet ordre, et sortit en jetant sur elle des regards pleins de haine et de vengeance.
La marquise ne put résister aux émotions violentes de cette scène, elle sentit ses genoux se dérober sous elle, et ne trouvant rien pour se soutenir, elle tomba évanouie sur le parquet.
L’air extérieur rendit le calme et le sang-froid à don Luis, mais en même temps le disposa à combiner les moyens de satisfaire sa vengeance. Avant^de rentrer chez son frère, il courut faire mettre en liberté les deux prisonniers, et leur dit d’aller dans une salle basse l’attendre en compagnie de flacons et de mets qu’il y avait fait disposer pour eux, et il ajouta qu’ils - y trouveraient leur ami, fray Tomaso, ce qui parut réjouir infiniment les deux compagnons,
— Eh bien ! comte, qu’avez-vous appris? demanda le marquis à son frère, dès qu’il le revit.
— Rien, répondit Luis.
— Elle est innocente, j’en étais sûr.
— Ne vous hâtez pas de vous réjouir cependant. Ma science d’observations m’a fait faute aujourd’hui. Je suis encore fatigué du voyage, j’ai besoin de repos, et je suis certain de mieux réussir demain.
Le marquis resta soucieux quelques instants et reprit :
— Vous n’avez rien surpris, pas un geste, pas une parole échappée?...
— Rien.
— Pourvu alors que la marquise ne soit point offensée...
~ Oh! ne craignez rien de ce côté, elle ne soupçonne nullement ce que je voulais lui faire avouer.
— Elle est innocente, mon frère; il ne faut plus vous occuper de ceci.
• —Laissez-moi cependant tenter une seconde épreuve, peut-être qu’alors...
— C’est assez et même trop d’une épreuve, don Luis, je désire qu’il n’en soit plus question ; je vous sais gré néanmoins de la peine que vous avez prise. Ce sont là de ces services, frère, que l’ami le plus dévoué serait impuissant'à rendre; une mission qu’un frère seul pouvait comprendre et accepter.
Après avoir quitté le marquis, don Luis se rendit au rez-de-chaussée du palais, et arriva, guidé par les éclats de rire et le choc des verres, jusqu’à la salle où ses espions se livraient gaiement à toutes les folie.s, en faisant assaut de plaisanteries et de vaillantises sur la capacité de leur estomac. Sa présence leur imposa silence pendant quelques instants, mais les vapeurs du vin fqrent les plus fortes, et les joyeux propos recommencèrent de plus belle.
Peu à peu l’esprit disparut, ce furent des naenaces et des imprécations au fur et à mesure que les flacons se vidaient. Mais il est juste de dire que tous les frais d’esprit étaient faits par le comte de Mosquira, Tomaso et deux ou trois autres coquins de leur trempe.
Quant à José, outre qu’il ne buvait que de l’eau, il était d’une taciturnité que ses compagnons avaient plus d’une fois, vainement, tenté de faire fuir.
Mosquira était d’une gaieté folle et croyait ne jamais avoir bu assez, pour faire compensation à ses sept semaines de captivité, d’abstinence et d’eau claire.
Fray Tomaso n’était pas non plus en reste d’amabilité, mais quelqu’un d’indifférent ou d’étranger aux différents épisodes de cette scène eût pu s’apercevoir que par moments il devenait subitement sérieux, et qu’alors il regardait sombrement une table, chargée de bouteilles dès le commencement, et qui allait se dégarnissant graduellement, avec une rapidité qu’il trouvait effrayante.
Il est probable que pareille distraction lui venait d’arriver de nouveau, un des espions l’apostropha ainsi :
— Fray, tu comptes tes péchés par les flacons I
— Voyez comme leur nombre l’épouvante, dit un autre, quelle piteuse mine il fait I
Vous êtes des niais, reprit le comte ; est-ce que son caractère
sacré ne le préserve pas du feu de 1 enfer !
— Tous les hommes sont égaux devant Satan, dit le premier, et ce n’est certes pas sa robe crasseuse qui le fera passer en contrebande.
Tomaso, est-ce que tu as assez bu ?
Interpellé aussi directement, le moine répondit en levant la tête :
— Assez bu, jamais 1 je voudrais que mon ventre fût le tonneau des Danaides!
— Pas moi, dit Mosquira, il n’était jamais rempli; et la vraie volupté bachique n’existe que quand le coffre est plein.
En disant cela il frappa sur son ventre en hurlant :
— A boire !
Un des bandits se leva pour aller chercher une nouvelle bouteille, mais au premier pas il chancela et roula sous la table.
Cela vient à merveille, reprit le comte, il me réchauffera les
pieds et je serai plus à Taise. Dis donc, José, tu ne fais guère honneur aux munificences du comte d’Aracena, toi!
Tu sais bien que je n’aime pas le vin, répondit l’espion.
— Mais, si je ne me trompé, je crois distinguer parmi ces nobles fioles une certaine bouteille qui semble affecter une forme germanique.
Ce fut à cet instant que don Luis entra.
— Vivat! s’écrièrent-ils tous en chœur, vive don Luis!
— Monseigneur, votre vin est excellent !
— C’est de l’ambroisie î
— Tomaso, un verre? dit Luis, que je vous fasse raison, verse et du meilleur !
Tomaso se dirigea, en chancelant, vers le buffet et en rapporta la bouteille qu’avait remarquée don Juan.
— Tomaso, observa Luis, goûte à ce vin et dis-nous si c’est véritablement du vin du Rhin. Tu t’y connais, je crois.
— Allons, dépêche-toi ! lui cria-t-on.
Le moine but un verre de la divine liqueur, et alors don Luis lui tendit son verre qu’il remplit, mais en arrivant à José, il allait passer outre, quand celui-ci lui tendit le sien en disant :
— Verse, mon révérend, il y a dix ans que je n’ai goûté au vin du Rhin et je n’aime que celui-là.
— Il n’est pas dégoûté l’ancien ! mais il est peu national I Préférer cette piquette, quand on a chez soi des crûs si fameux!
Arrivé à Mosquira, le flacon était vide.
-Est-ce une plaisanterie, Tomaso? tu mêla paierais cher ! fit Juan avec une sorte de colère.
— N’aie point peur, il y en a d’autre.
— Hâte-toi, je meurs de soif I
Le inoine se dirigea de nouveau vers le buffet et en rapporta une seconde bouteille ; tout en versant à Mosquira il échangea avec le comte d’Aracena un regard imperceptible que surprit cependant José. Mais à peine eut-il rempli le verre de son ami que, feignant de broncher, il lâcha la bouteille, qui se brisa sur la dalle en mille morceaux.
— Maladroit! crièrent tous les buveurs.
— Maladroit! peste soit de toi! dit aussi Mosquira après avoir bu.
de SÉVILLE.
11 y en a d’autre encore, se hâta de dire fray Tomaso qui, dès
cet instant, parut abjurer sa mélancolie.
— Verse, verse. A pleins bords ! ‘
— Oui, verse, répéta don Juan. Verse, mon révérend. Tiens! je ne
puis pas me lever... Est-ce que j’aurais déjà... mon ventre en tient plus que cela pourtant... à l’ordinaire... .
— Tu n’es pas bien disposé aujourd’hui, Mosquira, lui dit don Luis, va te coucher.
— Me coucher, fi donc!... Je vais vous chanter une ballade...
— Pas de chanson! du vin!
— Je veux chanter... moi... Vive le roi! et il entonna à tue-tête :
Frasquita la Gaditane,
Dont émane
Tant de volupté le soir;
Promenant sa taille fine,
Assassine
Par les feux de son œil noir !
—i Assez de fadaises, ami Juan, fit José.
— Eh ! je veux continuer, moi !
Quand on la voit, svelte et blftnclie,
Le dimanche,
Sur la fraîche Alameda...,
Oh! la mémoire!... balbutia-t-il la langue épaisse.
Sur la fraîche Alameda...
Se peut-il que sa mantille...
— Juan, tu déraisonnes.
— Qui est-ce qui a dit cela, je veux le savoir!
11 se leva d’un air menaçant et fit quelques pas dans la salle, en cherchant son épée, qu’il croyait à son côté, mais ne pouvant parvenir à trouver cette rapière peu illustre, sa colère s’apaisa; de sorte que se trouvant près du buffet il saisit une bouteille.
— Tenez, je boirai à moi seul... plus que vous autres réunis.
Ce disant il la porta à ses lèvres, mais il n’en avait pas avalé une gorgée, qu’il tomba à la renverse, en blasphémant, et devint bientôt immobile, après avoir prononcé encore quelques mots.
Don Luis fit signe à José de le suivre et sortit avec lui.
Les autres compagnons continuèrent à boire et à deviser, au point que le jour naissant les y surprit, sans s’occuper du comte de Mosquira, qui gisait dans un coin.
Le pauvre diable était mort en emportant les dernières strophes de celte chanson andalouse dont il avait voulu régaler ses amis et dont très-peu d’aficionados connaissaient alors les couplets, qui brillaient surtout par l’originalité, la couleur et le salera.