CHAPITRE II
Que la haine d’une femme pour un homme a, presque toujours, sa source dans l’amour qu’elle ressent pour un autre.
Doua Carmen de Guardera avait épousé, à quatorze ans, le marquis d’Aracena, c’est-à-dire qu’elle avait marché à l’autel parce qu’on le lui avait ordonné. Jenne fille noble de Catalogne, elle avait servi de rameau d’olivier entre les Guardera et les Aracena, gentilshommes d'Andalousie, deux familles puissantes en guerre et procès depuis longtemps.
L’époux de Carnien, gouverneur de sa province, s’était imaginé que sa charge lui enlevait tout moment à donner à d’autres soins que ceux de l’Etat; aussi avait-il mené avec sa femme une existence tout exceptionnelle, et après cinq ans se trouvaient-ils tous deux presque aussi étrangers l’un à l’autre, que si le prêtre n’eût pas uni leurs mains avec grande solennité dans la cathédrale de Saragosse.
11 est vrai que don Luis, trouvant dans son frère un caractère naturellement faible, l’avait entouré de menées astucieuses, de conseils perfides, et l’avait toujours détourné de la pensée d’un rapprochement; bien plus, il était assez adroit pour le gouverner entièrement. Il lui insinuait sa volonté, en matières domestiques et gouvernementales, tout en ayant soin cependant de ne parler que comme conseiller, car son influence n’était qu’occulte, à proprement parler, et le marquis, plein d’orgueil, se fût assurément révolté contre elle, s’il eût pu même la soupçonner dans un frère moins âgé que lui.
Don Luis, dès le premier regard qu’il jeta sur Carmen, s’était senti pour elle un sentiment haineux ; mais la beauté splendide de cette jeune fille lui avait bientôt fait voir, à n’en pas douter, que cette haine, au contraire, était de l’amour.
Mais de l’amour comme il le comprenait, lui, de l’amour sans tendresse, sans dévouement, sans le mutuel et perpétuel échange de deux âmes et de deux pensées ; quelque chose de profondément infâme et vicieux, où tout est frénésie et délire, où la pudeur et la
— C’était donc poui' le service du Roi?
chasteté sont foulées aux pieds, pauvres et honteuses sœurs, anéanties sous le coup de la profanation impie et sacrilège de cette religion du cœur, qui fait de l’amour une autre vie d'ans la vie.
A l’époque où commence notre récit, la marquise d’Aracena était dans tout l’éclat de ses vingt ans. Sa figure, d’une pureté dé lignes et d’une blancheur remarquables, était merveilleusement encadrée par des cheveux blonds, d’une luxuriante abondance; mais ce que ce visage pouvait avoir d’un peu froid était relevé par la vivacité prodigieuse de ses yeux et de ses sourcils noirs.
Ajoutons encore que pour arriver à rencontrer l’exquise perfection de ses mains dans une autre femme, il eût fallu franchir les Pyrénées, car les mains royales d’Anne d’Autriche étaient alors célèbres dans toute l’Europe.
Nous trouvons donc dona Carmen dans sa chambre à coucher, assise devant une fenêtre à balcon, et tenant à la main un miroir de Venise,
Elle suivait alternativement, dans la glace, le travail de sa camériste, qui lui tressait les cheveux, et les mouvements d’une petite barque conduite par deux rameurs, remontant le fleuve qui coulait à quelque distance de là.
Un homme était assis à la poupe et commandait le gouvernail, tandis qu’un autre se tenait à l'avant, debout, et semblait pressé d’arriver.
La barque approchait sensiblement et permettait de bien distinguer le nombre des personnages qui la montaient, mais non leur visage ; cependant, la tournure de celui qui semblait le chef de l’esquif frappa Carmen, qui le désigna à la camériste.
— Je ne vois pas sa figure, répondit celle-ci, à cause du chapeau qu’il porte ; mais à cet air de matador, je parie que c’est Ramiro Norea.
— Qu’est-ee que ce Norea? demanda la marquise avec nonchalance.
— Un bohème célèbre pai‘ ses hardies contrebandes.
— Comment le connais-tu donc, mon enfant?
— Moi, madame, c’est bien simple : c’est lui qui fournit madame la marquise des plus exquises parfumeries de sa toilette.
Carmen regardait machinalement la barque ; mais, consultée par sa camériste sur une dentelle à ajouter à sa coiffure, elle se trouva un instant distraite, de sorte que lorsqu’elle reporta les yeux vers le Guadalquivir, l’esquif avait disparu derrière un massif d’orangers.
— Est-ce fini, Teresa?
— Dans une minute, sei'iora.
— Fais promptement. Tu prendras ensuite ma guitare et me chanteras quelque romance moresque ou gaditane, à ta fantaisie. Je m’ennuie ce matin...
— Madame la marquise n’a pas bien dormi ?
— Très-mal.
— Elle ne s’est peut-être point couchée?
— Vous dites?... fit Carmen étonnée.
— C’est que j’ai remarqué que madame la marquise avait un nœud à la rohè qiiô je lui ai ôtée ce matin.
— Eh bien?
— Madame la marquise se rappellera peut-être qu’hier, en rhabillant, j’ai emmêlé lé lacet par mégarde, ce quia occasionné un nœud...
— Vous observez beaucoup depuis quelque temps.
La marquise leva la tête et regarda sa camérUîte dans son miroir,
— Vous ôtes rouge, Terèsa, ajouta-t-elle.
— Moi, madame !...
— Allons, dites qu’on peut entrer. Ne vienl-on pas de gratter à la porte?
Teresa obéit. Don Luis parut.
A sa vue, Carmen ne put retenir un raouvèment, imperceptible il est vrai, màis qui n’échappa point au comte. Elle se leva.
— Soÿcz le bienvenu, don Luis, dit-ellë avec grâce. Votre voyage i,-l-ilété heureux?
— Autant que je le pouvais désirer, chère sœur, et votre époux m'on a largement remercié, car je lui ai épargné cinq mortels mois d'ennuis qti’il eût passés loin de vous.
— Assurément, répondit le comte. Une affaire d’argent à traiter avec des Turcs. Ces infidèles avaient osé mettre le grappin sur une goélette venant de Rome, portant six chamois des Alpes et deux barils pleins d’or que le Saint-Père envoyait à la très-sainte Inquisition de Séville : une goélette doublement sacrée, comme vous voyez. Les mécréants n’ont consenti à rendre que les six chamois.
— Et il vous a fallu cinq grands mois pour mener à bien cette importante affaire diplomatique? demanda la marquise en souriant.
— Oh! non. J’ai profité du temps qui m’était laissé par mon frère, pour faire voile jusqu’à Sines, en Portugal, où j’avais une mission secrète s étendant jusqu’à Lisbonne. Je suis resté à Lisbonne jusqu’à la fin de l’été.
En disant cela. Luis fit à Teresa un signe que la marquise n’aperçut pas.
— J’ai à peine eu le temps de voir mon frère hier, continùa-t-il ; c’élait presque une audience, il y avait tant de monde... j’ai dû naturellement commencer mes visites d’amitié par vous, marquise.
— Je vous en remercie, don Luis, fit Carmen.
En ce moment ils étaient seuls. Teresa était venue prendre le miroir dés mains de sa maîtresse et emportait ce qui avait servi à sa toilette. Quand elle eut refermé la porte sur elle, don Luis s’approcha et après quelques minutes de silence :
— Avez-vous réfléchi, fit-il, à ce que je vous ai dit il y a cinq mois, Carmen?
— Monsieur...
— Faut-ii vous le répéter ?
— Eh bien, oui, j’ai réfléchi, j’ai pensé à cela tous les jours, monsieur le comte, à toutes les heures, à tous les instants.
— Et... qu’avez-vous résolu?
Carmen garda le silence, puis elle releva la tète.
— Tenez, don Luis, je serai franche avec vous... je ne puis... non, je ne puis vous aimer.
— Pourquoi?
— Vous me le demandez! vous ! le frère de mon mari I — Mais...
— Brisons là, don Luis, je vous en prie; si l’on vous entendait!,.. Le comte se rapprocha encore et se pencha vers elle.
— Je vous aime, Carmèn.
— Oh! vous me faites peur, don Luis!...
— Je vous aime, madame, entendez-vous? Vous ne pouvez m’aimer, avez-vous dit ; mais vousn’ètes pas franche jusqu’à la fin, non. — Vous me haïssez, ne le niez pas. J’en suis sûr. — ]\laîs moi jè vous aime, et je vais vous dire aussi avec franchise ce que j’ai arrêté dans ma S^olonté.
Carmen le regarda avec terreur.
— Vous serez à moi... tôt ou tard ; Je suis patient. Employer la force m’a toujours répugné, et ce n’est que poiussé à bout...
Si vous ôtés venu, monsieur, pour me forcer à subir de telles paroles...
— Écoutez-moi bien, madame, je vous prie. — Si vous ne m’aimez pas, c’est que vous en aimez assurément un antre.
— Ne vous méprenez pas, monsieur, répliqua Carmen avec une certaine hauteur : si je hé vous aime pas, si je vous hais enfin, c’est que je vous méprise !
— Oh ! marquise, ne nous emportons pas, c’est puéril et inutile. Cet autre que vous aimez, ce lic peut être votre mari, qui n’a rien fait pour cela, au contraire. Il vous tient presque emprisonnée, et à peine s’il vous voit aux heures des repas. J’ai donc un rival heureux et d autant plus redoutable à mon amour, qu’il est étranger et n’a pas le sacrement de son côte pour exiger qu’on l’aime.
Carmen se cacha la tète daïis ses mains. Le comte continua :
— Voici comment j’ai découvert tout cela... U faut que je vous l’avoue, afin que vous sachiez bien que toutes vos démarches me sont connues.
Carmen tenta de se boucher les oreilles, mais l’implacable amoureux éleva la voix, qui vibra cornm'e celle de flartgé des ténèbres.
— Hier, à dix heures du soir, vous ôtes sortie du palailj par une
LA GIRÂLDA. DE SÉVILÎ.E.
porte dont, par parenthèse, vous vous êtes procuré la clef je ne sais où, la petite porte du jardin. Une fois dehors, vous' avez marché, seule, enveloppée dans une mante noire et maéi^u^è, jusqu’à'fa rue de la Sièrpé ; là, après vingt pas environ, vous vous êtes arrêtée devant une petite maison, â laquelle vous avez frappé très-discrètement. On a ouvert de même, et un quart d’heure ne s’était pas écoulé que deux laquais en sortaient, portant une chaise dans laquelle vous étiez. Votre ama,ht vous attendait au pied de la Giralda, dans l’ombre, et vous l’y avez rejoint. Je connais votre amant, madame... La diiegriè que vous avez employée m’a tout dit : 11 Se nomme... Mahoel.
Carinen respira.
—^ Vdù.s voyez que je suis bien informé! Qu’en diteS-vous'?...
— Vous êtes le démon!... répondit-elle avec stupeur, car è’étàit en effet le nom qu’avait pris la veille don Carlos. Sans cettè précaution tout était perdu.
Le déikon, reprit-il en Sbiiriarit, pas toiJt à fait, maiS si je le voulais; j’en aurais le pouvoir... Rétléchis5ez-y, fcar'men... Je nié retire. Je vous le répète, je suis patient.
Il se dirigeait vers la porté, lorsqu’elle S’ouvrit, ët lë inài’qüis d’Aracenà entra, suivi de dOii CarldS..
Carmen k‘è léèa et marcha au deéitni de son hiari, qui la [iréviiit.
— Ne vous dérangez pas, madame; je venais cliérëliél- niô'n frère, nu’dh m’àva'^it dit être près de tbÜs. iSiotré mère, Hiadatne la marquise douairière d’Âéafcena, nous fait ctdinatiUcr.
— $e trouve-t-elle plus mal? demanda Carmen avec intérêt.
— ië'lècrdis, rhadame. Veriéi, don Lliis.
Don Luis et son frère sortirent. Carlos resta un mo'ment.
— Carmen, Carmen, quë s’èst-il donc passé?
— Mon Carlos, je t’aime, je t’aime, mais il faut me fuir, né plus chèrcliër è, riie vbir. Retourne ëuFraneb, mon ambUrt’ÿ sUivrti, niais ici c’est impossible...
— Mais...
— Va-t’en, mon amour, va-t’en, je t’en supi)lie... les remords conimbncént à me gagner. Reste digne de moi en t’éloignant. .
Elle Se jéta au cou de son amant et, après l’avoir fortement pressé contre son cççur, le repoussa;
— Vâ-ren, Carlos... Je n’aui-ai pas la force... Adieu.
CarioS oÜèlt.
Carmen l’écouta s’éloigner, et se mit à sangloter dès qirellp n’entendit plus rien : son bonheur s’bn allait.
Teresa avait tout vu.
ClfAl^iTRE ni.
Le Rosaire et les Castagnettes.
liaUs une grande salle, ornée de portraits et de meubles d’iine épo que antérieure à celle où se passe notre récit, était couchée sut* üil fauteuil élevé une fenirae, avancée en âge, mais qui, malgré Son extrême vieillesse, avait conservé ces traits profondément caractérisés des nobles familles d’Espagne. Elle avait la tète appuyée sur un oreiller, et les jneds posés sur un coussin de velours écarlate. Elle tenait entre ses doigts, maigres et allonges, un riche rosaire dont elle faisait défiler les grains un ù un, en remuant faiblotnènt les lèvres. A chaque instant, cependant, elle interrompait sd prièbe poub fixer les yeux sur la porte d’entrée, située bn face dé sort fauteuil, et l’on voyait facilement if l’agitation fébrile de son corps, qüé les années n’avaient pas éteint entièrement cette vivacité inpatienté particulière aux gens de sa natioH.
Cette femme était doua Mencia de Halcon, marquisb-dbiiairière d’Aracena.
11 y avait bien dans la chambre un deuxième personnage, un moine, dom Pamfilo; mai? en ce moment il était tout à fait moine, — il dormait.
La porte ne tarda point à tourner doucement sur ses gonds et un vieux majordome entra sur la pointe des pieds.
— Eh bien! Nunez?
— Monsieur le marq'ns me suit, sefiura.
— Et don Luis?
— Il l’accompagne.
— C’est bien. Dès qu’ils séront entrés, tu poué laisseras, mon bon Nunez.
— Oui, senora... répondit le vieillard, hésitant à s’éloigner.
— Tu veux parler, mon ami, âs-tu donc quelque chose à me demander? parlé, demande, tu és sùr d’obtenir, tu sais qüé je t’aime.
— Je sais, madamé la marqùîsè, que vous oies la meilléùrë et la plus dighè dés femmes.
— Voyons, qu’est-cc?
— 11 y a en bas, a l’office, une jeune flllc que vous cohriâîssèz Bien et qui désire vous voir.
— Qui ést-éllë?
— C’est la fille de Pedro, lé sonneur dé là Gibaida.
— Ah ! Paquànta, là petite... mais èllé doit êtré gfau'ic a présent!
—- Et bien belle aussi, madame !
— Ah! tu as réiharqùé cela; NuneZ!
— ^ Ce n’est pas seulement moi, madame, mais tout le mondé.
— Tii me ramèneras quand j’aurai parlé à liifes îils, ehtëftds-îü ?
— Voici hiesselgiièurs, Séfioba;
Lb vieux sebvitcur ouvrit les deux battants de la pbbte, ët, àrirès quë don Luis et son frerë furent éntrés, il sortit, non salis âvoir avancé deux Sièges âtiprès du fauteuil dé la bonne ttiàfquîsfe.
Dona Mehcia dortna Sa main à haisbr au marquis, qui y déjidSà «n respcctüéüx bdiSer, ihais elle ne quittait pas lé cbiffte dés yèui ei essaya dé se soulever pour lui ; elle y parvint èt s’approcha d'é çç fils hien-airaé. Quand bile l’eùt embràSsé tendrement, elle retourflà à sa place, appuyée sur lui, les joueS sillonnées de larmes mais èaiifiànt; la bbnhe mère li’avait pas vu Luis depuis cinq nlois, Luis, bciiü de ééiî fils qu’elle avait toujours le pliis visiblèmcnt chéri.
-i- Avàhcez-vouS, don Luis, dit-ellb; et vous aussi, dbii Ràliù)!! fnbS chbbS enfants... Vous allez bien m’écouter, n’est-ce jfàs? ^
— Ma mère, fit le bdmte àperbevant le moine, il y a là clbhi Pànifiilo. Avez-vous résolu aussi qu’il entendrait vos paroles?
— Oui, mon enfant; il connaît depuis longtemps le motif (pii‘va me les dicter.
— Et d’ailleurs, ma mère, le révébcfid n’en jioürrait profiter. s vous n’avicz pas eu d’àvancblà précaution de l’instruire; il songé en ce moment aiix béatitudes qui rattondent là-haut ; OU péut-èfrë bieh aux bénéficès qu’il attend, lui, plus siirbrrtënt ici-bàs, siiîTèlit en dirigeant des consciences comme la vôtre, madame.
— Non, Luis ; c’eSt un saint hoiiime qüé (loin Pamfild ; et l’argénl
que je lui remets... •"
— Est pour les pauvres, je n’en douté qas ! fit Luis eil se récrlàiit.
— Qu’àviéz-vous à nous dire, madame ? dbrhanda le marquis ch s’asseyant.
— Le voici, mes cnfafits, 11 y a vitigt-sept ans, vous étiez criebre bien jeunes , vous fûtes atteints tous debx en même temps dé là pcüte vérole. Les médecins, voyant que votre mal s’étàlt développé à un point extrèmb et leur préséntait des effets qui leur ëtaiébt inconnus , vous àvaieht condamnés. Don Luis d’Aracena, vbife pÔTé, m’apprit cèlle déplorahlë nouvelle les larmes aux yeux, mais il mé disait d’èspérer encore et que Dieu daignerait peut-être faire un miracle en votre faveur ; mais moi j’étais, hélas! trop certaine de vous perdre, car déjà votre sœur m’avait été enlevée par cbtte terrible maladie.
La vieille maiquise essuya une laiane et reprit ensuite:
— C’est alors, mes enfants, que j’eus recours à Dieu, mais d’une nfanière jilus directe. Je passai toutes mes journées et iinb partie db mes nuits dans les églises, je me privai de nourriture, jb répaiidis des aumônes abondantes, et Dieu, prenant en pitié ma douleur, exauça enfin ma prière : à vbus il rendit la santé, à moi le bonheur. 11 y a quelques jours je me souvins de ce temps et je me ràppblni tout à coup qiic j’avais promis une chape d’or à Notrb-Darhe-del- Pilar. Ce vœu, je ne sais comment et je ne m'explique cct oubli (|Üb par l'ivresse fie mon bonheur, s’était entièrement effacé dé ma inê-
g LA GIRALDA
moire, mais maintenant que je suis vieille et que mon heure suprême est près de sonner, il faut que j’accomplisse ce dernier devoir, que je paie cette dernière dette.
Et se tournant vers le marquis, elle ajouta :
— Don Ramon, levez-vous, prenez cette clef et allez ouvrir ce panneau sculpté représentant le mauvais esprit enchaîné par l’ange du Seigneur.
Le fils aîné de la douairière se dirigea vers l’endroit désigné et ouvrit le panneau, qui découvrit une chape d’or fin, ciselée au marteau et toute parsemée de pierres précieuses.
— Mes enfants, j’avais promis en outre à Notre-Dame de lui porter ce don moi-même, mais l’âge et les infirmités sont venus me dire : Il est trop tard. C’est pourquoi j’ai pensé à vous, don Ramon, j’ai pensé que, chef de la famille des Aracena, il était de votre devoir de remplir cette mission. Ai-je bien présumé de vous, mon fils ?
— Sans nul doute, ma mère, répondit le marquis, ce m’est un grand honneur et une grande joie que vous m’ayez jugé digne de cette mission, mais je me vois dans la nécessité cruelle de vous refuser. Pardonnez-moi, mais les devoirs de ma charge, le service de Sa Majesté exigent que je reste à Séville. Mon frère Luis...
— Non!... dit la bonne marquise, voyant que ce dernier fronçait le sourcil, j’avais décidé que ce serait vous, Ramon, mais puisqu’il en est ainsi... je... préfère... au fait, vous avez raison... et d’ailleurs mon heure approche, j’ai besoin de vous pour me fermer les yeux... Restez ici tous deux. Je veux mourir entourée de mes enfants. — Puisse le ciel me pardonner de forfaire ainsi à mes promesses!...
— Le ciel ne pardonnera pas ! dit tout à coup une voix forte.
C’était le moine qui sortait du sommeil dans lequel il avait paru si
profondément plongé un instant auparavant.
— Ah! fit don Luis en riant, révérend dom Pamfilo, vous vous réveillez pour maudire! Est-ce charitable? Ne devez-vous pas vous laisser forcer la main pour l’absolution, en merci de mon frère et de moi qui, en entrant ici, n’avons pas voulu troubler vos méditations dégénérées, je crois, en un bon et gros sommeil.
— Malheur aux impies î dit le moine en s’avançant.
— Grâce, dom Pamfilo ! fit la douairière épouvantée.
Don Ramon s’approcha de sa mère et lui dit :
— Madame, j’ai trouvé un expédient que peut-être vous accepterez; cet expédient le voici: Un de nos plus proches parents, puisqu’il est le neveu de notre père, se chargera de porter à Saragosse la chape d’or dont il est question. C’est de don Carlos que je veux parler, ma mère; consentez-vous à le charger, lui, un Aracena, de cette mission sainte dont vous me réserviez l’honneur?
— Carlos! fit la marquise, il est de retour ?
— Oui, madame. L’ambassadeur de Sa Majesté Catholique M. le duc d’Estuniga, qui l’avait emmené avec lui à la cour de France, est de retour depuis un mois.
La marquise se recueillit un instant, et après avoir consulté le moine du regard, répondit à son fils aîné, déjà fatigué visiblement de cet entretien :
— Eh bien! marquis, envoyez-moi.don Carlos. Qu’il vienne me parler, je veux bien. C’est un brave jeune homme, un loyal cavalier, et puis c’est un Aracena,comme vous disiez. Allez le chercher bien vite, mon ami, car j’ai hâte d’en finir. Il partira dès ce soir, n’est-ce pas?
— Comme vous désirez, il sera fait, madame.
Les deux frères se retirèrent, dora Pamfilo les suivit. Le vieux Nunez vint au-devant de sa maîtresse, qui lui dit vivement:
— Nunez, pourquoi ne m’as-tu point appris l’arrivée de mon neveu Carlos? Tu sais que je l’aime et que j’eusse été bien aise de le voir. Lui, du moins, est respectueux et tendre avec moi, quoique je ne sois que la sœur de son père... Ah! Nunez, je ne suis pas heureuse dans mes enfants!... Hélas! l’un, froid et calme, ne m’a jamais adressé un mol d’amitié, encore moins une caresse d’amour... L’autre... l’autre a en lui quelque chose d’étrange qui me surprend, qui... m’épouvante... Je le vois parfois sourire, eh bien ! son sourire, au lieu de me faire plaisir comme aux autres mères, au lieu de m’emplir le cœur de joie, me fait peur et me glace... Va, Nunez, je suis une bien malheureuse mère !
Elle pleurait, la pauvre femme,
— Nuîïez, mon ami, continua-t-elle en s’essuyant les yeux, ne ra’avais-tu pas parlé d’une jeune fille, de la petite Paquarita? Va me la chercher, va, mon vieil ami, j’ai besoin de voir un visage jeune et souriant.
Lorsque le majordome rentra avec Paquarita, parée de ses plus beaux habits des jours de fête, la vieille dame ne put retenir un cri d’admiration. Elle se rappelait le temps où elle aussi avait été jolie, rose et pimpante comme la gracieuse créature qui était là devant elle.
— Approche, mon enfant, approche.
Paquarita fit quelques pas au-devant de la marquise, et s’inclina gracieusement.
— Comme tu es belle !
La jeune fille rougit.
— Viens donc plus près... Mais comme ta basquine est gracieuse, et ces rubans orange... Est-ce ta couleur de prédilection, à toi, ou bien celle de ton fiancé?
Paquarita devint pourpre et baissa les yeux.
— 11 ne faut pas rougir, ma belle. N’est-ce point chose permise à ton âge? 11 doit être heureux ton nobio! Voyons, réponds donc...
— Mais, madame...
— Parle sans crainte. Est-ce qu’on ne dit pas tout aux personnes de mon âge? ne savons-nous pas tout comprendre... Est-il grand et vaillant?
Les yeux de Paquarita se mouillèrent de deux larmes qu’elle put cependant retenir.
— Oh ! reprit dona Mencia, nous avons donc un amour malheureux dans ce petit cœur-là?
— Hélas 1 répondit Paquarita, se décidant à parler, il ne sait pas que je l’aime, madame la marquise.
— Et lui, t’a-t-il dit qu’il t’aimait?
— Non, mais je sais...
— Oh ! mais a-t-elle de jolis pieds ! Que. tu dois bien danser avec d’aussi jolis petits pieds, Paquarita! Nunez, donne-lui mes castagnettes.
— Eh quoi, madame, vous voulez... fit la jeune fille, incapable de se rendre compte de la mobilité d’impressions qui formait le fond du caractère de la grande dame.
— Oui, danse-moi un boléro,un fandango... Allons, allons.,.
— Pourtant...
— Veux-tu donc me désobliger, petite?
— Non pas, madame, mais au moinsxjl me faudrait...
— 11 te faudrait?...
— Un cavalier.
— Eh! tu n’en as pas besoin... Va, va, mon enfant, danse et saute, tu me feras plaisir, tu me rappelleras mon jeune temps. Nunez, donne-moi ma guitare.,
Et la vieille marquise, malgré ses soixante-dix ans, préluda vigoureusement à la rondena andalouse. '
Les castagnettes sonores suivirent bientôt les accords de la marquise, et la jeune fille commença cette danse nationale qui tient à la fois du vertige et de la passion : ces pas pressés, cadencés, ralentis, veloutés, furieux, pleins d’une lenteur voluptueuse ou d’une agilité surprenante et soudaine; et au-dessus de tout cela les castagnettes, ce bruit sauvage qui devient musique sous des doigts exercés et qui se marie si joyeusement à cette danse déhanchée^t lascive, que dansent cependant, sans en rougir, l’épouse vertueuse et la vierge timide, — le boléro.
Mais la Paquarita était ravissante ainsi, son corps souple se tordait comme un serpent, et de ses yeux humides jaillissaient des lueurs qui eussent animé des cœurs moins ridés que celui du vieux Nunez, à les briser, à les fondre en extase infinie.
Aussi la marquise et son majordome répétaient-ils avec transports :
— Andal Anda! la Paquarita*. Ay! que salero!...
Quand la jeune fille, haletante et lassée, eut fini de bondir, dona Mencia battit des mains.
— Paquarita, que fais-tu chez ton père? demanda-t-elle.
— Rien, madame la marquise.
— Rien, vilaine paresseuse, dit-elle en lui tapotant sur les joues, eh bien! veux-tu entrer à mon service?
Je venais'précisément pour obtenir cette grâce, madame, fit la
belle enfant, heureuse de se voir dispensée d’une supplique, toujours pénible.
— Vraiment ! ah î quel bonheur ! Mon enfant, à dater de ce mopient, tu auras trois cents piastres de gage avec l’emploi de... Tu sais lire ?
— Oh ! oui, senora.
— Eh bien! tu seras ma lectrice; c’est-à-dire, petite paresseuse, que tu n’auras presque rien à faire. Cela te convient-il?
— Oh! que vous êtes bonne, madame!
— Eh bien! c’est entendu. Adieu, petite.
La bonne dame se leva seulepet sans effort de son fauteuil, prit le bras de son vieux serviteur, pour rentrer dans sa chambre à coucher, et quitta la jeune fille après l’avoir baisée sur le front. Ces souvenirs de ses beaux jours l’avaient rajeunie.
Quand Paquarita fut seule, elle pensa.
— Et maintenant je serai plus près de lui,,. Mais pourquoi m’at-il donc dit de venir solliciter?.,.
Carlos survint.
Don Luis.
— Ah! te voilà,Paquarita, dit-il; merci, ma sœur. Ecoute, je partirai ce soir pour Saragosse, mais auparavant je veux te parler. Trouve-toi au jardin à la nuit tombante.
— J’y serai, répondit-elle.
Carlos entra chez la douairière d’Aracena.