CHAPITRE V
Avant d’aimer, femmes, soyez certaines qu'on vous aime.
L’amoureuse Paquarita se trouvait au jardirj, bien longtemps avant que la nuit fût tout à fait venue. C’est que, dans son impatience de voir l’objet aimé, elle s ciait imaginé que celui-Ci aurait, ainsi qu’elle, devancé Tinstaiit prescrit.
Comme on le sait déjà, elle était la sœur de lait de Carlos. La mère de ce dernier, étant morte en le mettant au monde, son époux, obligé de livrer son fils à des mains étrangères, jeta les yeux sur la femme du sonneur Pedro, qu’il avait obligé, et dont il attendait quelque reconnaissance.
i2 LA GIRALDA
Paquarita partagea donc ses premiers jeux avec un enfant appelé à une brillante destinée et qui déjà, par sa naissance, était grand d’Espagne de première classe, et d’une noblesse aussi illustre que celle du roi.
Lorsque arriva l’époque de leur séparation, Paquarita versa d’abon dantes larmes, elle perdait son compagnon ; mais elle elle oublia promptement, — l’enfance est oublieuse.
Quinze ans après, quand l’enfant fut devenue jeune fille, elle revit Carlos, commençant à devenir un homme, elle chercha dans ses souvenirs et se rappela ce temps où tous deux étaient si unis... mais elle songea bientôt que celui qu’ellejavait appelé son frère était un grand seigneur, — et elle pleura.
Toutes les fois que Carlos venait à la Giralda voir ses parents d’adoption, la jeune fille, après l’avoir embrassé, se retirait dans un endroit obscur de la salle et le regardait, avec plaisir d abord, avec ivresse ensuite.
Sa mère vint à mourir, à elle aussi : c’était une rose de son jardin qui s’effeuillait, une affection qui lui manquait tout à coup, eh bien ! dans sa douleur, au milieu de ses sanglots, elle pensait que si Carlos voulait l’aimer, comme elle l’aimait, elle trouverait plus facilement une consolation à sa douleur.
Un jour, Carlos vint à la tour, et annonça qu’il partait pour un long voyage, pour la France. Paquarita fondit en larmes, la pauvre enfant, et ne pouvait le quitter.
Elle resta longtemps, sur la rive du Guadalquivir, à suivre la barque qui emportait son ami. - •
Et c’est alors qu’elle s’aperçut, la pauvre fille, qu’elle ne pouvait plus vivre sans lui, et qu’enfin elle l’aimait d’amour.
Mais Carlos, en quittant la Giralda, avait été envoyé en Catalogne, dans la famille des Guardera; là, il avait connu Carmen, sa parente; ils avaient étudié ensemble, sur le même livre, et quand on leur disait d’aller jouer, ils s’enfoncaient dans les allées et rêvaient; ou bien ils prenaient un livre, et tous deux, en cachette, puisaient des leçons d’amour dans ces romanceros espagnols qui peignent si bien ce délire de l’âme.
Un jour la marquise de Guardera fit venir sa fille auprès d’elle et lui dit qu’elle allait être mariée, que le bonheur de deux familles alliées en dépendait; sans quoi, la division entre elles était imminente.
Carmen pria, mais en vain : sa mère ordonna.
Elle devint marquise d’Aracena.
Elle pleura bien davantage que Paquarita en quittant son compagnon d’études.
Carlos lui avait dit ; *- Je t’aime !
Plus tard ils se revirent; l’une était malheureuse, son époux ne l’aimait pas, et son cœur brûlait au souvenir de son bonheur passé ; l’autre était devenu un brillant cavalier et n’avait pas oublié l’aveu qu’il avait fait dans d’autres temps.
Ils s’aimèrent encore.
La marquise sentait bien toute l’imprudence de cet amour, tout ce qu’il avait de criminel ; mais ne trouvait-elle pas son excuse dans cet amour même?
11 est si facile de raisonner avec son cœur et de le convaincre !
Fatalité, qui présides au destin des hommes, si tu n’avais pas enlevé à Carlos sa mère, il n’eût peut-être jamais connu ni Paquarita ni Carmen. Ces amours que tu as créées, grandissant d’année en année, ne leur seraient pas fatales, comme tout fait présager qu’elles le deviendront. Entre ces trois jeunes têtes, il faut que tu en brises une, laquelle sera-ce? Toutes trois peut-être...
A la lueur douteuse de la lune, Paquarita rassembla quelques petites fleurs bleues, pauvres et tristes sur ce sol brûlé, et en forma un bouquet, qu’elle plaça dans ses cheveux qui, pourtant, n’avaient pas besoin de cette parure, ils étaient si magnifiquement beaux !
Puis elle se laissa aller à fredonner quelque scouplets d’une romance plaintive :
Aimer d’amour, — joie, extase, mystère...
Présent que Dieu nous envoie, en retour
De nos douleurs. Les hommes ont la guerre,
Ils ont la gloire... Et la femme, sur terre.
N’a que l’amour!...
— Rien que l’amour, dit-elle avec un soupir, et puis après rien, rien...
Elle continua :
Aimer d’amour , — seul trésor que réclame Le cœur, — ainsi que l’aveugle le jour.
Oh! qu’elle est riche et superbe, la femme Qui, méprisant le reste, n’a dans l’âme
N’a que l’amour !... ^
— Carlos tarde bien, pensait-elle; il n’ose peut-être pas venir... quand je suis passée dans la cour du palais, pour venir ici, je l’ai vu qui descendait avec don Luis le grand escalier, ils se serraient la main et le comte lui souhaitait un bon voyage, avec une expression d’amitié... au fait, il l’aime peut-être... mais quand j’aurai dit àmon Carlos que cet homme m’a fait les propositions les plus honteuses... non, je ne lui dirai rien, ils se battraient... Je le déteste, ce don Luis !... 11 mettrait là, devant moi, à mes pieds, ses titres, une couronne royale, que je lui cracherais au visage, parce que c’est un infâme... tandis que Carlos, lui I oh ! je l’aime, je l’aime bien... il marcherait sur mon cœur, que je sourirais; il me dirait de mourir... je mourrais... ah! oui, mourir, après que je l’aurais pressé contre mon cœur... mon Carlito chéri...
Puis relevant la tête :
— Mais s’il ne venait pas... ô mon Dieu !...
Cette pensée la frappa tellement qu’elle se dressa sur la pointe des pieds pour voir plus loin, et apercevant une forme humaine qui se dirigeait de son côté, elle marcha vivement à elle, haletante ; elle avait reconnu Carlos. Mais dès qu’elle se trouva près de lui, la pudeur la rendit toute tremblante.
Carlos sentit la main qu’il prit frissonner dans la sienne, mais comme elle était glacée, il crut que c’était un effet de la brise du soir qui commençait à souffler.
— Paquarita, lui dit-il, après avoir marché, silencieux, pendant quelque temps, tu sais que je vais à Saragosse; — je serai revenu dans quinze jours, — mais pendant mon absence, j’ai compté sur toi pour veiller sur mon bien le plus précieux.
Et comme il vit qu’elle le regardait, étonnée de ce langage :
— Je vais m’expliquer, mon amie. — Paquarita, il y a au monde une femme que j’aime plus que ma vie, pour qui je sacrifierais volontiers mon honneur et le nom illustre de mon père, parce que cette femme est la plus belle comme la plus aimée, parce que pour moi, pour moi qu’elle aime, elle a tout sacrifié aussi...
Elle retira vivement sa main d’entre les siennes.
— Qu’as-tu, Paquarita ?
— Continue, dit-elle en contenant son cœur défaillant, continue...
— Je te confie cela, à toi, Paquarita, parce que je sais que tu es une bonne fille et que tu aimes ton frère, n’est-ce pas, ma sœur ?
Elle ne répondit pas.
— Tu connais, continua-t-il, tu connais dona Carmen, l’épouse du marquis d’Aracena, c’est elle...
11 s’arrêta, la pauvre enfant venait de tomber à genoux, en pleurant.
— Qu’as-tu? Paquarita, ma sœur, parle... réponds-moi... elle ne m’entend pas... mon Dieu! s’écria Carlos en se frappant le front. Paquarita !...
Il n’osait achever.
— Je t’aime!... murmura-t-elle.
— Malheureuse...
— Oui, je suis bien malheureuse, Carlos, plains-moi,., je t’aime depuis bien longtemps, va ; depuis le jour où j’ai commencé à le connaître... Oui, mais je suis maudite, tu ne m’aimes pas.
— Je ne t’aime pas ! moi, Paquaritaj! toi, ma sœur chérie.
— Je suis ta sœur, rien de plus.
— Hélas!...
— Oh! il n’y a pas de ta faute dans tout cela; je suis une insensée, une fille de rien, voilà tout.
— Paquarita...
— Écoute, je m’étais tellement bercée de l’idée que tu m’aimerais un jour, que je me figurais être une grande dame, une comtesse, une
marquise, et je m'attendais à entendre sortir de ta bouche un aveu impossible... Tu ne sais pas. . hier, quand tu étais en haut de la Giralda, avec don Luis, j’étais derrière vous, et quand je t’ai entendu dire : J’aime la Paquarita, enîeffet... tiens, Carlos, je me trouvai si heureuse, si heureuse en ce moment là, que j’aurais dû me précipiter en bas de la tour... je serais morte ravie, tandis que maintenant... Carlos essuya une larme et ne put que dire, le cœur brisé .
— Pauvre, pauvre amie! pardonne-moi...
— Qu’ai-je fait au ciel, mon Dieu!...
Elle sanglotait, en couvrant de baisers la main de Carlos.
Si encore j’avais quelque espoir, ajouta-t-elle, mais non, jamais,
jamais... tu en aimes une autre... une autre, belle, riche, noble... et qui t’aime... oh ! mais elle ne t’aime pas plus que moi, va... Ecoute, Carlos, je ne puis être ta femme, c’est impossible; mais liens, si tu veux, je resterai auprès de toi, à les côtés, pour les instants ou lu seras triste. Je t’égaierâi. je le servirai de jouet... tu pourras me briser à ton gré et me chasser de chez toi... mais je resterai assise a ta porte, et quand tu passeras je serai trop heureuse de Te baiser les mains... dis, veux-tu... — Oh! mon Dieu, Carlos, je deviens folle... oui, folle, car tout ce que je dis c’est de la folie !...
Elle avait glissé, la pauvre enfant, et pleurait couchée à terre.
Carlos se pencha vers elle pour la relever, elle lui passa alors un bras autour du cou, et l’étreignant, le baisa sur les lèvres.
Ya^ Carlos, laisse-moi mourir maintenant, je suis heureuse...
Elle mentait, la malheureuse, car elle se tordait les mains de désespoir; Carlos pleurait aussi en l’appelant des noms les plus doux.
Si’bien qu’au bout do quelques instans, elle s’arrêta, et, se relevant, elle dit à son frère :
— Carlos, si tu ne peux m’aimer, du moins je'ilne veux pas que tu me haïsses ; je ne serai pas jalouse... je te le promets... je 1 aimerai même, cette femme, si tu me le commandes, n’est-cepas... Ah ! jeme souviens à présent—quand tu es venu ce soir, tu me disais qu il fallait veiller sur elle — c’est cela, je crois, dis? j ai bonne mémoire... oui, il faut veiller sur elle ; — mais dis-moi, Carlos, pourquoi ?
— Don Luis l’aime...
Elle aussi! il l’aime.— C’est comme moi, il m’aime aussi, mais
moi, je le hais, moi je le méprise, cet homme, il me fait horreur... va, sois tranquille, Carlito, tu peux partir... don Luis ne te ravira pas celle que tu aimes.
— Je compte sur toi, Paquarita, ma sœur, et je te devrai plus que ma vie. Observe bien ce qu’il fera; vois-tu, c’est un homme puissant, qui n’hésitera aucunement pour arriver à la réussite de ses odieux projets, dût-il employer les moyens les plus honteux et les plus terribles. Si tu t’apercevais de quelque chose, il faudrait en avertir le marquis... Non, Paquarita, non; tu conseillerais à dona Carmen de fuir, de se cacher, chez ton père d’abord, qui la connaît dejà,n’esl. ce pas, ma sœur?
— Oui, Carlos, je ferai comme tu désires, fit-elle avec résignation; dussé-je mourir, je le ferai. '
— Mais surtout ne dis rien de tout cela à la vieille marquise; car elle aime tant don Luis qu’elle ne le pourrait croire; cet homme l’a aveuglée. Dieu veuille que la pauvre mère ne vienne pas un jour à le maudire !
— Carlos, !va-t’en vite à Saragosse et ne me parle plus, je t’en supplie, car chaque parole qui sort de ta bouche me tue. Hâte-toi de quitter Séville ; je ne sais ce que j’éprouve, mais une sorte de pressentiment me dit que tu serais en-danger d’y demeurer plus longtemps. Va, quand il aime, le cœur ne se trompe pas. Va-t’en, Carlos, je te le répète, abandonne la misérable fille du peuple, qui ose aimer un grand seigneur...
î Paquarita... tais-toi, ma sœur, ma sœur chérie, ne me dis
pas de ces choses-là... Dieu m’est témoin que je voudrais, au prix de tout mon sang, t’épargner une douleur, et essuyer tes larmes avec l’espérance ; mais, ma chère enfant, il y a au-dessus de nous une volonté supérieure, sous laquelle on est forcé de plier. Je ne te parlerai pas de Carmen; mais, Paquarita, tu es, après elle, la femme que j’aime le plus en ce monde : tu sais que j’ai perdu ma mère, eh bien! cette amitié de fils que je n’ai pu avoir pour elle, je l’ai reportée tout
entière sur toi, douce compagne de mon enfance, qui as partagé avec moi le lait maternel, puisé la vie au meme sein, ma sœur, ma sœur...
Paquarita ne répondit rien; immobile et le regard fixe, elle reportait sa pensée au temps où l’innocence était sa sauvegarde contre cet amour qui la brûlait.
— Adieu, Paquarita, dit Carlos la tirant de sa rêverie, adieu, tâche d’être heureuse.
— Carlos, quand reviendras-tu?
— Je te l’ai dit, ma sœur, dans quinze jours.
— Dans quinze jours... quinze jours... adieu, adieu.
Elle lui tendit la main; le jeune homme l’attira sur son cœur et l’embrassa tendrement au front.
— Adieu.
Quand elle fut seule, Paquarita s’assit à terre en se disant :
— Quinze jours! je serai morte avant ce temps... Oh! dona Carmen... cette femme!... cette noble marquise; elle n est pourtant pas plus belle que moi... Carlos... tu veux que je la sauve de don Luis, le pourrai-je?... Qu’a-t-elle donc fait pour être aussi aimée de lui?...
Il me méprise peut-être, maintenant que je lui ai dit que je l’aimais... Oh! j’aurais dû me taire et renfermer mon amour dans ma poitrine, il l’aurait brisé... Dona Carmen... oh! je la hais, cette femme!...
Don Carlos d’Aracena traversa le jardin et rencontra dans la cour du palais don Luis qui parlait avec don Juan, son espion, et don Ramon, son frère. Le marquis s’appuyait familièrement sur le bras de celui qu’il ne connaissait que comiiie un bon et loyal gentilhomme, car don Luis avait ses espions sans que personne sût qui ils étaient; et don Juan, léger et railleur de caractère, tout en amusant le gouverneur, était le confident de ses pensées, qui se trouvaient ainsi transmises et employées par son frère, — toujours avec succès, puisqu’il connaissait les craintes, les désirs du marquis et les faisait concorder avec ses desseins secrets.
— Ah! vous voici, Carlos, dit don Luis, approchez, cousin.
— Je vous croyais déjà parti, ajouta le marquis. ^
— Je ne tarderai pas, don Ramon, répondit Carlos ; je veux être arrivé demain à Cordoue, vers sept heures du matin, et ie vais faire seller mon cheval.
— Si vous voulez, cousin, je puis mettre un carrosse à votre disposition.
— Merci, monseigneur, je trouverai le mien à Cordoue, je l’y ai laissé à mon retour de Madrid, ayant pris le Guadalquivir pour rentrer à Séville.
— Bon voyage, cousin, fit don Luis, au revoir... Ah! méfiez-vous des voleurs.
— Oh ! je serai bien armé, répondit Carlos.
Ils se serrèrent la main, et le jeune messager de la douairière se dirigea vers les écuries.
Mais en tournant un mur, il ’se trouva face à face avec Carmen appuyée au bras de Teresa.
— J’ai peur, lui dit-elle, et j’ai voulu vous revoir pour vous dire : — Prenez garde!
Qu’ai-je donc à craindre, chère cousine? fit Carlos en affectant
la gaieté.
— Prenez garde ! vous dis-je, reprit-elle avec force.
— En vérité...
Mais la présence de Teresa s’opposait à toute explication, et Carmen tendit sa main au jeune homme qui la baisa avec ferveur, répondant ainsi à la plus douce pression...
— Voici don Luis! s’écria tout à coup la marquise en s’éloignant de lui et se serrant contre la camériste avec effroi.
— Eh bien? fit don Carlos de ce regard plein de franchise dont s’épouvantait tant sa maîtresse.
— Encore une fois, prenez garde ! dit-elle.
Carlos vit bien qu’il fallait dissimuler ; il s’inclina gracieusement devant elle.
— Adieu, seffora, dit-il la main sur son cœur.
Us se séparèrent.
Une demi-heure après, Carlos sortit du palais, monté sur un ardent cheval arabe, suivi d’un écuyer, également à cheval, et précédé d’une mule, chargée de la précieuse chape d’or et menée en bride par un laquais.
Gomme la petite caravane tournait la rue d’Alcala, Carlos aperçut un homme qui marchait contre le mur, en fredonnant un refrain, et qui, levant la tête, s’approcha et lui permit de reconnaître don Juan de Mosquira.
— Diego, dit Juan à l’écuyer, cède-moi ton cheval un instant; je vais vous accompagner jusqu’au faubourg, don Carlos.
L écuyer reste avec le laquais conduisant la mule, laissant passer les deux jeunes gens en avant.
Les deux seigneurs marchèrent ainsi cote à côte, en devisant de choses légères, et échangeant quelques-unes de ces charges espagnoles qui provoquent le rire par leurs tours hardis et souvent licencieux; plaisanteries qui, presque toujours, forment le fond de toute conversation andalouse.