‹ La Giralda de SévilleChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

Le métier d'espion est chose vile.

Retournons, maintenant, à la Paquarita, que nous avons laissée au fond du jardin, seule et pensive, et tentant de surmonter cet amour, si violent quand il frappe le cœur des femmes et des jeunes filles d’Espagne.

Au fur et à mesure que la fille du sonneur repassait dans sa mémoire la scène qui venait d’avoir lieu entre elle et celui qu’elle aimait si éperdument et avec si peu d’espoir, elle se perdait dans un dédale inextricable de conjectures, de projets, de craintes et de terreurs. Et vrainient, la pauvre enfant était bien à plaindre, car elle avait vu s’éteindre en un instant le flambeau lumineux qui, jusqu’à ce jour avait lui pour son ame ardente, et l’avait soutenue heureuse et riante* mais depuis un moment, pareille à un' vieillard, il lui avait semble que ses cheveux blanchissaient, que ses charmes se flétrissaient, que sa vie chancelait,..

Oh ! désespoir alors, car lorsque le cœur en vient à perdre ses illusions, tout s écroule, tout disparaît : le parterre émaillé de fleurs joyeuses et colorées se trouve tout à coup souillé de fange; la céleste vision qui donnait du courage, s’éclipse, et il ne reste plus' que ténèbres éppisses, douleurs amères, déceptions cruelles; le sang tarit et se coagule dans les veines ; le cœur vieillit, l’âme se meurt.

Pendant qu elle se désolait, Paquarita ouït soudain comme une sorte de chuchotement non loin de l’endroit où elle se trouvait; elle prêta l’oreille attentivement, mais ne pouvant rien saisir de ces sons éloignes et prononcés à voix basse, elle se leva, et marchant doucement sur la pointe des pieds, elle arriva, guidée par la voix, à l’un des angles éloignés du jardin, formant bouquet.

Une conversation était déjà commencée entre deux des personnages de cette histoire.

D-abord ce fui pour Paquarita un besoin irrésistible de curiosité que.d'écouter; puis le non» de Carlos, sortant de la bouche de l’un des interlocuteurs, la fit s’approcher davantage; elle se blottit derrière un tronc d arbre, en se faisant aussi petite que possible, retenant son naieine, et décidée à ne point perdre une seule parole.

-Il y a environ deux heures, dit une voix de femme, don Carlos

f - marquise, qui cependant, ce matin, lui avait enjoint de ne plus revenir.

— Es-tu sûre de cela, ïeresa ?

— Je l’ai vu, et mèipe, la senora m’a fait retirer dès qu’il est entre, mais J ai colle mon oreille à la porte du cabinet où pétais et j’ai

“ le lecteur doit sans doute avoir deviné

que c était le coipte écoutant le rapport de la camériste, surtout s’il se souvient du petit billet écrit par celle-ci -Eh I monseigneur, ils se sont répété cent fois qu’ils s’aimaient, vous savez., mais ^pendant la vertu de doua Çapln a étét plu forte, et c est elIe-meme qu» s’est, la première, séparée de son ama.d..:

Si vous 111 en croyez, monseigneur, vous ne vous occuperez plus d’elle, ni de don Carlos : elle est si heureuse de cet ainoùr ! de cet amour qui lui fait verser pourtant bien des larmes en secret, que je surprends, moi...

— Assez, Ïeresa, assez, ce n’pst pas pour entendre ce panégyrique que je suis venu ici ; j’ai encore quelque chose à te demander et qu’il m’importe de savoir... pour l’honneur de mon frère, vois-tu. Teresa; car le marquis, ajouta-t-il en souriant, est trop absorbé par les affaires de sa régence pour songer aux afiections de la famille... Or, tu m entends bien, voyant rarement son épouse, il ne peut suspecter sa conduite; tandis que moi, jaloux de conserver pur, exempt de souillure, le nom que nous ont laissé nos aïeux... Ecoute, Teresa, viens, approche-toi davantage, appui.ç-toi su^’ mon bras, et réponds... Pendant mon absence, pendant que j’étais à Cadix... vois-tu, le sort de don Ramoii m’afflige sincèrement, et je veüx mettre un terme à cette liaison criininellè qui dégénérerait bienlôt en scandale... Pendant mon absence, doua Carmen sortait-elle souvent ?

— Jamais, répopdit l’espion femelle, excepté pour aller aux offices, où je l’accompagnais. ' '

Et, continua l’hypocrite, don Carlos revint j^le son ambassade de France quelques jours avant moi... se voyaient-ils souvent?

— Oui, le marquis s’en aperçut et en parla à sa femme.

. •••• M^is^ ajouta don Luis en passant son bras autour de la

taille de Teresa, le soir, après que tu t’étais retirée dans ta chambre, attenante a la sienne, entendais-tu quelque bruit ou quelques paroles prononcées?...

— Non, je dormais profondément et je n’ai jamais rien entendu ; seulement la veille de votre arrivée, je fus réveillée, au point du jour, par le bruit d’une fenêtre qu’on semblait ouvrir chez la marquise. Je me levai promptement, et à travers ma serrure je vis la serïora penchée à son balcon.

Don Luis se mordit les lèvres jusqu’au sang et, pour cacher son trouble, se leva en disant :

- Merci, Teresa, c’est tout ce que je voulais connaître; tu es une bonne fille, et tu mérites une récompense.

Ce disant, il fouilla dans son pourpoint. La Teresa l’arrêta.

fu sais bien, don Luis, que ce n’est pas de l’or que je veux. ~Çà ! tu m’aimeras donc toujours, ç^{er^■da, dit le comte en l’embrassant : c est de la fidélité vertueuse, ou je suis un sot. Adieu, mon archange, retourne chez doua Carmen ; moi, je sqis pressé, l’on ni attend à la ville, il faut que je m’y rende... une expédition importante.

Il s’éloigna, et quand le bruit de ses pas ^ fut éteint, Teresa fit un mouvement pour sortir du jardin, mais elle s’arrêta, tremblante et comme pétrifiée.

Paquarita, les yeux en feu, un couteau à la main, lui barrait le passage.

— Infâme ! dit-elle, infâme! Tu es Andalouse, tu es Espagnole et tu fuis un semblable métier ! Tu trahis et tu vends ta maîtrise qui, j’en suis sûre, est bonne et ne t’a jamais fait aucun mal. Et tout cela pour don Luis, pour un homme que tout le monde exècre, pour un démon, oui ! Et tu as dénoncé don Carlos ! Teresa, ta conduite est ignoble et lâche ! Je suis la sœur de Carlo? : à genoux, misérable, et tremble!...

— Grâce ! s’écria Teresa épouvantée et tombant ?ur ?es genoux,

grâce, Paquarita, si tu savais...

Teresa, je suis maîtresse de ta vie, je pourrais la prendre s| je voulais, car je suis armée et tu ne l’es p^, car je suis irritée ef tu demandes grâce ; je te l’accorde. Lève-toi.

Ïeresa se leva, courbée sous la menace de la jeune fil|e.

— Mais tu vas me jurer de ne plus espionner doua Carmep, et de la servir au contraire contre don Luis.

Teresa semblait hésiter; Paquarita lui saisit le poignet.

— Eh bien ! fit-elle avec énergie.

Teresa se décida.

— Je puis te faire ce serment, Paquarita, dit-elle, et fou m’arrachera plutôt les entrailles que de m’y rendre infidèle. Non, je n’épierai plus doua Carmen comme je l’ai fait jusqu’à ce jour; moi aussi, je

trouve que c’e»t ignoWe et lâche ; dona Carmeu est une pauvre pt noble femme : on l'a mariée, par force, au marquis d’Araceiia, qui ne l’ainie pqis... Que nji’impQrte qu’elle ait un amant, et qqp cet amant soit don Carlos !

— Eh bien, dit Paquarita en passant la main §ur ses y,eux, don Luis est un monstre, il faut nous liguer contre lui.

— Contre don Luis ? demanda Teresa.

— Oui, don Luis, le comte d’Aracena.

— Contre lui, c’est impossible...

— Impossible ! pourquoi ?

— Je suis liée.

— Ah ! pauvre folle, dit Paquarita, je comprends ; et tu crois qu’il t’aime, cet homme ; mais tu ne sais donc pas que son visage a deux masques, que c’est un hypocrite, et qu’il t’a trompée, toi aussi, avec ses douces paroles et ses caresses mensongères ! ah ! tu ne crois pas ce que je te dis là. C’est pourtant bien la vérité ! S’il poursuit doua Carmen, crois-tu que c’est pour conserver intact l’honneur de son nom? Mais non, c’est parce qu’il l’aime.

—11 l’aime !

—*• Oui, il l’aime comme il t’a aimée, toi ; c’est un caprice hideux qui a passé dans son âme damnée et lui a soufflé cette rage de posséder l’épouse de son frère, ce n’est pas un autre sentiment! Est-ce que don Luis a de l'honneur! Insensée! d’aimer un pareil homme.

— Je ne l’aime pas, Paquarita ; mais c’est comme une sorte de fascination que cet homme exerce sur moi. 11 y a six ans, j’étais l’heureuse fille d’un pilote de San-Lucar, Angel Filadiz ; mon père me chérissait avec idolâtrie, et ne goûtait de joie, les jours où son travail lui laissait quelque repos, qu’à me voir causer amicalement avec l’homme qu’il avait choisi pour mon fiancé. Oh •! nous étions bien heureux tous trois, quand le soir nous bâtissions nos projets d’avenir et d’union qui devaient, hélas 1 être sitôt détruits.

Le jour de la cérémonie arriva ; j’étais parée merveilleusement, fière et joyeuse, au milieu de mes parents et de mes compagnes ; mon fiancé rayonnait et mon vieux père pleurait d’attendrissement. Nous marchions vers l’église et déjà nous l’apercevions quand, soudain, une bande de gitanos sortit comme do desspus terre, et se ruâ sur ma famille qu’elle dispersa. Mon fiancé se débattit en vain, on le bâillonna et l’on m’emporta, moi, malgré meg cris, jusqu’en dehors de la ville.

Un carrosse était là, dans lequel on me plaça eu compagnie d’un homme qui ne desserra pas les dents de toui le voyage. Cet homme, c’était don Luis. Deux jours après, la force l’avait rendu maître de moi. — Par la suite, regardant ses violences comme un effet de l’amour qu’il me jurait, j’en vins bientôt à l’aimer mpi-mème. — Oh ! mais, j’en fus cruellement punie, car un jour un homme vint à moi qui me dit qu’à San-Lucar on avait vu mon pauvre père et mon fiancé monter une barque... qu’ils'ramèrent tous deux jusqu’à ce qu’on les eût perdus de vue, et que le lendemain, hélas 1 les flots de l’Océan avaient rejeté deux cadavres sur }:es grèves.

Teresa continua après avoir essuyé ses yeux : Don Luis me délaissa bientôt ; il ne venait plus que rarement à la maison où il m’avait placée, il s’impatientait de mes pleur g et d,e me§ prières; enfin, pour le voir plus souvent, je consentis à entrer au service de la marquise, mais alors il prétextait sans cegse de nouvelles occupations pour m’éviter, tantôt des alfaires de |’Etat, tantôt des affaires de famille; et quand il m’ordonna d’épicjr dofia,Carm,çn, je crus que ce serait peut-être un mpyen de rac'fiure àinièr’eneorc, j’obéis; et tüüt cela, ces infâmes màchinatiohs, c’était pour une male ! Paquarila, es-tu sûre qu’il l’aime ?

— Si j’en suis sûre î Ct|rlp3 nie l’a dit.

— Mais, elle ne l’aime pas, elle, au moîn

— Elle je hait, die le méprisé.

— Oui, je suis tranquille de ce côté, mais n’importe, on n’est pas maîtresse d’un sentiinent de jalousie. Doua Carmeu est si bdle !... il faut que don Luis ait l’âme bien perverse, pour chercher ainsi à tromper son frère, qu’il dit tant aimer!

— Teresa, tû sais que Carlos est parti ce soir pour Saragosse, il

reviendra dans quinze jours; jusque-là, veille bien à ce qpe je comte n’ait avec dona Carmen que les plus rares entretiens.

— Oui.

— Mais il faut feindre, et ne pas lui laisser soupçonner que nops nous entendons pour entraver s;es desseins.

Les deux Andalouses quittèrent le bosquet, tourmentées du même sentiment : jalouses et maudissant toutes deux la même femme qui leur ôtait, à l’une un amant, à l’autre l’espoir d’être aimée.

Sondain, au milieu du silence de la nuit, on entendit au loin quelques coups de feu, comme §1 un combat avait lieu entre plusieurs personnes.

— Qu’est-ce que cela? fit Paquarita en tressaillant.

— Oh ! rien, des contrabandistes, sans doute.

Un dernier coup de feu retentit faiblement et tout se tut.

Les deux Andalouses se séparèrent en se serrant la main.

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