‹ La Giralda de SévilleChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

Un mauvais fils.

Au troisième étage du palais, au fond d’un corridor éclairé faiblciri'cnt par uiie lampe peridue au-dessus d’un tableau de la Notre-Damedbs-Sept-Doùleurs, se trouvait une petite porte latérale, laissée entr’oüverte, comme par quelqu’un qui, en la fermant, aurait craint de produire du lirUiL

A l’autre extrciriité de ce corridor, et presque invisible, à cause de l’ombre é^ai'ssc' qui l’erivironridif,- se tenait un homme accoudé contre la muraille et attendant, les yeux dirigés sur cette porte.

Nous allons' tout à’ fait la pousser, et pénétrer dans la chambre qu’elle'est destinée â clore, mais auparavant, il est nécessaire d’expliquer quelques cirebriStcinccs qi'ii' aideront à la parfaite intelligence dfe' cë qui s’y passe;

Dbrïa Mencia avait* ébritVacté une pieuse habitude qui, assurément, lié saurait être bien colriprise de nos jours, vu la complète et déplorahl'e indifférence dans laquelle on est tomlDé, en matière de religion, c’était dhiller régulièrement s’agenouiller tous les soirs devant ce tablèari' de la Vierge, et d’y prier pendant une heure , les genoux sur là pîerré, pour fuirie de ses pères, do son mari, et pour le salut de scs enfants.

Aussi, le soir de ce môme jour où elle avait vu partir la précieuse chape pour Notre-Dame-dcl-Pilar, n’avait-elle pas manqué à sa coutume.

Soit l’érnotion que lui causait le devoir rempli, soit quelque malaise nouveau, suite inévitable de son grand âge, elle ne pouvait prier attentivement et tourner toutes ses pensées vers la mère de son Sauveur; elle sé sentait cbr'rimé agitée d’uri pressentiment douloureux et sé trouvait, riialgré elféj en proie à un de ces d'écouragemerits qui font douter, et rendent la prière et les larmes insuffisantes pour consoler et gémir.^ •

Il y avait cependant une heure qu’elle était là, agenouillée, quand, ari milieu d’un sanglot, elle crut entendre des plaintes étouffées ; elle se leva aussitôt; en s’appuyant sur Nunez, qui était accouru promptemérit, elle écouta en penchant la tète vers le côté d'où semblaient venir les sons qui avaient interrompu sa méditation.

— Nunez, dit-elle, c’est derrière cette porte...

Et elle tendait le bras vers la porte latérale dont nous avons parlé.

— Je le crois comirib vous, senora.

— N’est-cé pas, jè rie m’étais' pas trompée. Est-re qu’il y a quelqu’un dans cette chambre?

Oui sefiora, il y a là Paquarita, votre nouvelle camériste.

— Comment?

— Oui. Madame lamaiaiiiise sait bien que le petit cabinet, destiné à ses femmes, et qui se trouve dans sa chambre à coucher, n’est pas entièrement préparé pour recevoir la jeune fille...

— Tu as raison, mais que signifie?... Je croyais avoir, seule, des sujets de douleur en ce palais. Approchons.

La douairière avança péniblement, et toujours soutenue par son bon serviteur, jusqu’à la partie où se trouvait la chambre occupée par Paquarita.

— Va m’attendre plus loin, dit la marquise en quittant le bras^de Nunez.

— Eh quoi, madame...

— Oh! ne crains rien, mon ami, je puis entrer seule, je serai assez forte.

Et la bonne, l’excellente femme, comme pour donner à ses paroles une apparence de vérité, releva la tète et marcha sans effort.

— Mais, seùora... fît Nunez insistant.

—Ah ! monsieur le jeune homme, oubliez-vous que c’est une femme qui est là, et que cette femme est une bien jolie fille? ou bien est-ce pour cette raison que vous voulez entrer?

— Ah! madame la marquise...

Allons! allons! va-t’en, dit là bonne dame en sourianf’et en poussant doucement son vieux valet de chambre.

Elle entra.

Paquarita était étendue, immobile, dans un lit élevé; elle dormait. La marquise, appuyée à une des colonnes qui soutenaient un baldaquin de velours jaune, tenait une petite lampe qu’elle avait trouvée sur une crédence ; elle s’étonna, d’abord, du calme de sa lectrice, dont le sein se gonfla bientôt à bonds précipités; d’une main elle semblait chasser une image désagréable ou funeste, et sa bouche s’entr’ouvrait comme pour prononcer quelques paroles; mais quoique faisant des efforts inouïs pour parler, elle ne pouvait rien articuler; cependant en se raidissant et luttant, pour ainsi dire, contre Pobjet qui l’oppressait, elle changea sa tète de place et murmura enfin : ■ Laissez-moi, laissez-moi... monseigneur... grâce!... ayez pitié... que vous ai-je fait?... Ah! don Luis, don Luis... gr<âce! Ah! protégezmoi, mon Dieu... protégez-moi, madame la mar...

Dona Mcncia saisit la main de la jeune fille, qui se réveilla et la regarda avec terreur.

— N’aie pas peur, mon enfant, c’est moi, ta maîtresse.

— Vous, madame !

—Pourquoi ne t’enfermes-tu pas chez toi? Tout à l’heure, j’ai entendu du bruit dans ta chambre, tu pleurais, je suis accourue.

^ —Ah! je vous remercie, madame; un rêve affreux m’accablait; j’aurai peut-être prononcé quelques paroles sans suite?

— Non, mon enfant, non, je n’ai rien entendu, dors en paix.

La marquise Tembrassa au front, et, après avoir été déposer la lampe où elle Tavait prise :

— Paquarita, je vais t’enfermer, entends-tu, et demain j’enverrai Nurïez t’ouvrir; dors bien, mon enfant, adieu, à demain.

— Que vous êtes bonne, madame, dit la fille du sonneur en joignant les mains, vous avez les attentions d’une mère pour une pauvre fille du peuple. Que Dieu vous récompense comme vous le mentez 1

Le lendemain, dès que la marquise fut levée, elle appefa Nunez et lui dit, après que celui-ci lui eut baisé respeetueusement la main:

— Nunez, prends cette clef; tu iras ouvrir à Paquarita, que j’ai enfermée hier; quand tu l’auras fait, tu te rendras immédiatement chez mon fils don Luis, et tu le prieras de me venir trouver à l’instant, quelques raisons qu’il puisse te donner pour s’en excuser • et puis, en dernier lieu, tu t’occuperas à ce que cette petite Paquarita couche auprès de moi, la nuit prochaine, j’y tiens essentiellement, va.

Dès que le serviteur fut parti, lé révérend dom Pamfilo entra, et saluant la marquise, if s’écria :

— Dieu soit loué, madame! Le Seigneur vous protège, et encore tcut récemment il vient d’en donner une preùve éclatante.

— Laquelle, mon père?

— Le révérend dom Tomaso, que vous connaissez sans doute, vient de m’assurer qu’hier, à la nuit tombante, des voleurs avaient tenté d’arrêter don Carlos, votre neveu, afin de lui enlever le précieux trésor dont il était chargé.

— Est-il possible?

—Rien n’est plus vrai, m’a dit fray Tomaso, qui a vu de ses yeux les corps des deux bandits sur la route de Cordoue, à mir-chemin d’Alcala.

— Donc, mon révérend, le jeune Carlos aurait triomphé de ces brigands et échappé à leur convoitise ? '

— Dom Tomaso a présidé à leur sépulture et béni la fosse qui a dû les recevoir, bénédiction en pure perte assurément, car ces deux scélérats sont damnés sans miséricorde.

— Don Carlos est un vaillant chevalier !

— La cause pour laquelle-il combattait était sainte et sacrée, seîïora.

Don Luis entra.

— Révérend dom Pamfilo, dit la marquise, je vous en prie, laissezmoi seule avec le comte.

Le moine se retira, et la mère et le fils se trouvèrent seuls.

— Mon fils, dit dona Mencia, vous ne vous doutez pas pourquoi je vous ai fait appeler ?

J avoue, madame, dit le comte en souriant, que je l’ignore entièrement.

— Don Luis, écoutez-moi, et soyez franc.

— C’est donc sérieux, ce que vous avez à me dire, madame?

— Très-sérieux. Don Luis, vous aimez...

— J’aime?...

— Paquarita, dit la marquise avec un effort.

— Pardieu, dit le comte en éclatant de rire, vous me dites là une plaisante chose, et je ne vois pas qu’il y ait là, quand ce serait vrai, de quoi vous occuper.

— Don Luis I...

— Moi ! aimer Paquarita, cette petite! une fille de rien!... Oh!...

— Si vous ne l’aimez pas, vous cherchez à la séduire.

— A la bonne heure! Nous nous entendrons, en parlant ainsi. En effet, j’avoue que cette fille a fait quelque impression sur moi.

— Et vous voulez la déshonorer ?

— La déshonorer ! moi ! impossible !...

— Impossible! Eh quoi, parce qu’elle est l’enfant d’un homme du peuple, vous vous croyez le droit de jouer, à plaisir, avec son cœur.

— Un caprice !

— Et vous vous en vantez encore ! Un caprice ! Don Luis écoutez et songez un peu à l’avenir que vous préparez à cette enfant. Et son pauvre père donc, qui n’a qu’elle au monde efqui, j’en suis sûre mourrait de douleur, comme je mourrais, moi, de vous perdre..! Parce que vous voyez une jolie ülle, heureuse et fière de sa jeuness'è,* du bonheur qu’elle peut attendre avec un homme de sa condition et que cette fille vous plaît, vous vous dites : Cette femme sera à moi... et vous ne pensez à rien autre chose qu’à satisfaire votre passion!... et môme, je le vois à votre regard, vous vous persuadez que cette petite sera, au contraire, fort honorée de votre amour!

— Ma mère, si c’est pour suivre une conversation sur ce sujet que vous m'avez fait venir...

— Don Luis, depuis votre naissance, je vous ai toujours préféré à votre frère et, que Dieu me pardonne cette injustice maternelle que je trouvais, dans mon amour, toute naturelle!... Don Luis, par cet amour aveugle et sans bornes, je vous adjure! conservez l’honneur de cette enfant.

— J’en suis désolé, madame, et j’ai peine à me rendre compte de l’intérêt si puissant que vous lui avez voué; mais cette enfant a su me plaire, et ma résolution est prise, depuis si longtemps, que je n’ai pas pensé, une seule fois, aux obstacles qui pourraient m’arrêter.

— 11 en est pourtant des obstacles, don Luis.

— Je les briserai, madame.

LA rjRALDA

— Oli! jo vous vois donc enfin tel que vous ôtosl On ne m’avait pas trompée, quand on me disait d’écarter le serpent de mon sein.

— Finissons cette scène ridicule, ma mère, et permettez-moi de me retirer.

— Don Luis, Pedro le sonneur en mourra.

— Qu’importe !

Et il fit quelques pas pour sortir.

— J’en mourrai, moi ! fit la marquise avec un accent déchirant.

— Vous ! pour si peu !

— Don Luis, mon enfant, mon fils, écoute-moi encore quelques instants, de grâce... je n’ai personne pour m’aimer ici-bas, moi qui suis vieille et souffrante... Ton frère est un égoïste, et je comptais sur toi, sur ton cœur, pour me rendre en double ces affections qui me manquent..^ écoute-moi... vraiment, si je te prie ainsi, ce n’est pas pour cette Paquarita... Que m’importe cette fille! Non, c’est parce que je ne peux pas supporter de voir mon enfant adoré suivre une route mauvaise et lâche, se faire un jeu de ce qu’il y a sur la terre de sacré et de respectable... c’est parce que je crois à la vertu; je sais que c’est une grande satisfaction que de se sentir homme d’honneur, et je voudrais te voir, don Luis, un peu de cette vertu dans l’âme...

— Ma mère...

— Tu me le promets, n’est-ce pas?

— Quoi donc?

— De ne pas... Don Luis, ne fronce pas le sourcil, sois calme... Oui, promets-moi de ne pas chercher à la séduire.

— Eh bien ! oui, je vous le promets, dit don Luis en souriant et comme prenant son parti.

La marquise respira, mais le sourire de son fils comprima sa joie.

— Luis, dit-elle, tu ne me dis pas cela franchement.

— Eh !... fit le comte avec impatience.

— Don Luis, je veux que la vertu règne, incontestée, chez moi.

Don Luis ricana d’une manière étrange.

— Luis, jure-moi d’épargner Paquarita,

— Encore!... Eh! madame, vous ôtes... folle!

La marquise se voila la face de ses mains.

— Je suis punie, ô mon Dieu! s’ecria-t-elle, démon injustice à son égard, le malheureux !... 11 insulte sa mère, il ne croit pas en vous, ô mon Dieu !

Don Luis se dirigea vers la porte; elle s’écria :

— Mon fils ! arrête, je te pardonne, je t’aime...

Don Luis ouvrit la porte et fit un pas.

— Mon fils ! encore un mot, je t’en supplie...

Don Luis n’était plus là.

La malheureuse mère tomba sur ses genoux.

— L’infâme! murraura-t-elle.

Les sanglots arrivèrent trop pressés pour ne pas l’étouffer, elle se laissa aller, et tomba lourdement sur le plancher.

Paquarita et Nuuez entrèrent, et voyant l’état dans lequel se trouvait leur maîtresse, se mirent à lui prodiguer tous les soin's qu’ils pouvaient imaginer. Bientôt trois caméristes accoururent, et avec leur aide, on put parvenir à placer la marquise dans son lit.

Dès que la nouvelle de cette crise se fut répandue, don Ramon se rendit aussitôt près de sa mère et ne quitta plus son chevet.

Dom Pamfilo, agenouillé au pied du lit, récitait des prières, auxquelles Nunez, Paquarita et les caméristes joignaient leurs voix attristées.

La secousse avait été trop forte ; aussi, dès que le médecin Moya eut examiné la marquise et consulté, sur les antécédents de la crise, ceux qui pouvaient lui fournir des explications, il déclara que la noble douairière d’Aracena n’avait plus que quelques heures à vivre.

Dom Pamfilo lui administra le saint viatique, et la pauvre femme trouva encore assez de force pour articuler quelques paroles, et pour prier Dieu de veiller sur ses enfants.

Dona Carmen vint mêler de mêmcvses prières et ses larmes à celles des assistants, ne soupçonnant pas qu’elle se trouvait privée, ainsi que Paquarita, d’une protectrice contre don Luis.

La journée se passa dans l’attente du moment suprême, et l’on fut

obligé de forcer, pour ainsi dire, les femmes à prendre quelque nourriture; car la marquise avait été bonne pour elles toutes, et elles sentaient qu’en la perdant, elles perdaient presqu’une mère.

Don Luis vint, lui aussi, assister aux derniers moments de sa mère, mais ce n’était pas le devoir ni la douleur-qni l’attiraient, il avait cru cela convenable, le bourreau !

Il ne vit pas, malgré ce moment solennel et cette scène lugubre, ^ sans un plaisir qu’il réprima, Paquarita combattre et succomber enfin sous l’étreinte d’un sommeil, puissant.

Le râle de l’agonie mortelle lui fit relever la tète, et, parmi quelques gémissements poussés par la marquise, il crut entendre son nom...

Quelques minutes après, l’âme de dona Mcncia était retournée au | ciel, et paraissait devant Dieu. :

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