X PRÉFACE
héros et aux saints, parvenus à cet état d'humanité si haute, qu'ils donnent leur vie pour tous, sentent que rindividu n'est grand, n'est fort et durable que s'il fait sa vie et son âme unes avec la vie et l'âme de la patrie ou de l'humanité, et participent de la sorte à l'existence plus large, à la durée plus longue de la patrie ou de l'humanité.
Or je crois que dans la hiérarchie de l'idéal, et au seul point de vue de l'esthétique, le héros ou le saint sera placé un jour au-dessus du poète ou de l'artiste; car se vaincre soi-même est plus difficile et plus rare que de vaincre et pétrir la matière; car faire son âme très pure et très belle dépasse à nos yeux la création de l'œuvre d'art.
Quelle œuvre d'art, quel poème égaleront jamais en beauté la vie du Bouddha ou de Jésus, et leur œuvre, qui fut la régénération et l'illumination de tant d'âmes?
Le soleil, les astres sont moi, dit une parole hindoue, et je répète ce qui est l'idée profonde de ce panthéisme pessimiste : oui, notre chair est consubstantielle à la Substance infinie, notre pensée, notre âme à la Pensée vague, à l'Ame vague des choses; et le moi fini, identique au Moi infini, est bien fait à son image, la partie, identique au Tout, en est bien l'image, et c'est pour cela qu'imparfaite comme lui, elle voit comme en lui se mélanger en elle tant de misère et de grandeur, tant de nuit et de clarté, tant de douleurs et de joies ; mais elle peut, ce qu'il n'a su faire, créer pour une heure, et qui ainsi devient sublime, l'absolu dans le beau, dans la justice et le bien; or ce qu'elle peut accomplir en ce sens, elle le doit : et le rêve humain sera plus pur alors que le rêve ou le délire des choses.