SEPTIÈME LEÇON
FORMATION DE LA VOIX ET DE LA PAROIiB
L*organ6 de la voix ne peat être compare à aucun instrument de musique, mais les lois qui régissent les phénomènes sonores sont les mdmes partout. — Examen des lois acoustiques. — Instruments à corps vibrant solide, à corps vibrant liquide et à corps vibrant gazeux. — Instruments mixtes ou à anche. — Anches rigides par ellesmdmes, anches rigides par tension ou anches membraneuses. — > Les instruments mixtes à anches membraneuses sont ceux qui peuvent être compares à Torgane vocal de Thomme et des animaux. — Appareils de musique imitant la voix et la parole humaine. — La machine parlante de WecUstone» — La machine parlante de Faber, — Le larynx artificiel ou tube de Gussenhauer. — Application d'un larynx artificiel à un malade de Thôpital de Glasgow. — Fonctionnement de Toi^ gane vocal. — Mouvements du larynx et rôle de chaque partie de Torgane dans la phonation. — L'instrument vocal de Thomme est supérieur à tous les autres. — La voix humaine.-— De Tinfluence des sexes sur la voix. — Développement de la voix aux différents âges de la vie. — Du rôle de la voix dans la sexuation. — La mue. — La voix humaine et la voix des animaux. — Influence des qualités musicales dans le développement et la perfection de la voix humaine.
Messieurs, nous allons étudier aujourd'hui le mécanisme des organes de la phonation, dont nous connaissons déjà la conformation anatomique ; mais nous devons revenir maintenant un peu en arrière, et compléter notre examen sur l'acoustique, avec quelques observations qui me semblent nécessaires pour entrer plus facilement dans le fond de la question.
Les différentes théories physiologiques sur la voix se sont généralement établies sur des comparaisons plus ou moins heureuses avec certains instruments de musique. Je vous ai déjà dit aussi que Torgane humain ne saurait être comparé d'une manière
absolue à aucun instrument, mais qu'il est de toute évidence que les lois physiques, pour la production de» sons, sont les mêmes dans les uns et dans les autres. Ce sont donc ces lois surtout qu*il nous importait de connaître.
Dans la leçon que nous avons consacrée à Tétude des sons, je vous ai esquissé les principes établis par les plus éminents physiciens et naturalistes de notre époque. Nous avons vu que le son est un phénomène consistant dans un mouvement particulier de la matière ; un mouvement des molécules des corps, soit à l'état solide, à Vétat liquide ou à l'état gazeux ; nous avons constaté de même que ce mouvement est déterminé par la force élastique des corps, mouvement vibratoire qui doit être effectué cependant dans un temps donné et avec une certaine rapidité ; nous avons étudié aussi les lois qui régissent les vibrations sonores et leur application surtout à la musique physique, qui doit être pour notre sujet un guide indispensable ; nous n'aurons donc que trèspeu de chose à ajouter ici.
Les conditions de la production du son dans les instruments de musique obéissent aux mêmes lois et selon les différents corps; on les divise généralement en instruments à corps vibrant solide, à corps vibrant liquide et à corps vibrant gazeux ; ils sont encore différenciés en instruments à cordes et en instruments à vent ; il y a aussi les instruments mixtes ou à anche ; ce sont ces derniers qui off'rent le plus d'analogie avec l'instrument vocal de l'homme et des animaux, et, par conséquent, ceux que nous devons examiner avec le plus d'attention.
Dans les instruments à anches ou mixtes, les vibrations sonores sont produites par un courant d'air qui met en mouvement une lame ; on les divise en deux classes, selon que l'anche est rigide par elle-même ou qu'elle est formée d'une substance susceptible de le devenir par tension : dans Vharmonica à bouche^ par exemple, le corps sonore est une petite languette métallique fixée dans une fente rectangulaire à l'extrémité d'un tube porte-vent ; cette petite lame peut être ou libre ou battante; libre» si elle ne Arappe pas sur les bords de la fente ; battante, dans le cas contraire ; dans l'un comme dans l'autre cas, lorsqu'on souffle par le tuyau, elle entre en vibration et produit le son selon le degré de son élasticité et de la force d'impulsion de l'air. La question de savoir si c'est la languette ou l'air lui-même qui produit les vibrations a partagé les savants; Biot, Savart, Longet et autres di-
leur extructure, et elles subissent les mêmes lois qui régissent les vibrations des cordes, ce qui veut dire, en d'autres termes» que le nombre de leurs vibrations est réciproquement proportionnel aux racines carrées des poids qui les tendent ^ »
D'une manière générale et pour terminer, je dirai que les instruments à anche ou mixtes, et plus particulièrement à anche membraneuse, les seuls qu'on peut avec raison comparer A l'organe de la voix, se distinguent par ces faits : qu'ils ont en même temps les propriétés des corps élastiques gazeux et des corps élastiques solides. Gela les rapproche évidemment de l'instrument vocal.
Depuis longtemps déjà, on s'est occupé de la construction des appareils musicaux pour imiter mécaniquement la voix humaine. En 1837, sir Charles Weatstone construisit sa machine parlante, dont nous trouvons la description dans l'ouvrage déjà cité de M. £dward-B. Tylor*, d'après l'auteur lui-même. Cette ingénieuse machine, composée d'anches et de tuyaux, prononçait bien les mots latins, français et italiens ; elle disait : c Je vous aime de tout mon cœur : » « Leopoldus secundus Romanorum imperator », et ainsi de suite; mais elle ne réussissait pas aussi bien en allemand. Les sons des voyelles étaient rendus par les anches elles-mêmes, et, pour les modifier et obtenir les consonnes, tout était combiné en vue d'agir à la façon des organes humains. « Ainsi, p se produisait quand la main de l'opérateur se retirait subitement de la bouche de la figure, et b de la même manière, si ce n'est que la bouche n'était pas entièrement ouverte, tandis qu'une ouverture, comme celle des narines, était employée à m ; /" et v s'obtiennent en modifiant la forme de la bouche avec la main ; Tair pouvait passer dans de petits tubes pour produire les sifflantes ^ et sh ; les liquides r et 2 étaient prononcés par l'action d'anches chevrotantes. »
Comme le fait très-justement remarquer l'auteur, l'importance de ces ingénieuses imitations mécaniques du langage humain ne saurait étire mise en doute ; il serait facile, à l'aide d'instruments analogues, de fixer et de conserver un registre exact de la prononciation de différentes langues. Une machine à parler, parfoitement disposée, représenterait, en effet, pour nous, le squelette
t Fournie, Op. cit.
' La Civilisation primitive.
du langage, le cadre de voyelles et de consonnes en dehors des agents expressifs qui concourent à former le langage humain. Je vous ai déjà parlé, du reste, des brillants travaux de sir Charles Wheatstone, le premier qui ait posé d'une manière scientifique la théorie des voyelles dans sa fameuse critique des expériences de Willis <.
Tout récemment encore, M. Faber a imaginé aussi une de ces machines,- pourvue, comme dans l'organe humain, de son portevent, d'un larsmx et d'un appareil buccal ; elle présente, jusqu'à un certain point, un progrès sur celle de Wheatstone. C'est d'abord un tuyau assez gros, en caoutchouc, avec un sifflet intérieur ; devant la fente de ce sifflet se trouve fixée, par un de ses bords, une lame d'ivoire très-mince, mise en vibration par l'air introduit dans le tuyau à l'aide d'un soufflet, qui joue le rôle des poumons; pour régler la hauteur et l'intensité des sons, il y a une tige qui écarte ou rapproche de la fente la lamelle d'ivoire, et augmente ou diminue en conséquence le nombre des vibrations.
Un conduit, représentant le pharynx, fait suite au larynx. Six diaphragmes métalliques, placés transversalement, lui donnent différentes formes ; en les relevant ou en les abaissant de haut en bas isolément ou bien par groupes, on renforce ou on éteint certains harmoniques pour donner à un même son différentes valeurs et produire ainsi les différentes voyelles.
La bouche est aussi formée par une cavité avec sa mâchoire supérieure en métal, sa mâchoire inférieure en caoutchouc et une langue en caoutchouc aussi ; la mâchoire supérieure, avec sa lèvre de la môme matière, a une petite membrane pour fermer presque l'orifice buccal et produire Vf. Une autre membrane donne Yr par ses tremblements.
Les fosses nasales sont aussi figurées par une dérivation du conduit aérien communiquant avec une cavité en contact avec Tair extérieur. Cette cavité produit le timbre nasal.
Pour mettre en mouvement ces différentes parties, il a été établi un système de leviers droits et coudés, des tiges en nombre considérable, mais groupées, pour rendre plus aisée la manipulation, en sorte que tous ceux dont l'action simultanée est nécessaire pour la production d'un son déterminé aboutissent à une
t London and Westminster Review. 1837, Octobre.
tige qa'on peut mettre en mouvement par le jeu d*nne aenle pédale OU touche. Le clavier se compose ainsi de quatorze touches, qui donnent les lettres a^ e, i^ o» u, ly r, r, f, s^ ch, b^ dj g, et de trois pédales situées au-dessous de celles du b^ du €f et du g^ et qui donnent, avec timbre nasal, m^ n, /r,p, /, K. Avec cette machine, on peut combiner aussi des mots pour plusieurs langues, quoique la voix produite soit naturellement monotone, manquant forcément du plus essentiel de tous les tons de la vuix humaine, qui est le ton émotionnel.
M. le docteur Fournie nous avait aussi promis de présenter bientôt une machine analogue et i laquelle il a travaillé pendant longtemps ; Je crois qu'il vient de tenir sa parole ; mais, ne la connaissant pas encore, je ne puis vous en fidre la description.
Sans doute, l'organe humain est de beaucoup supérieur à toutes ces ingénieuses et savantes imitations, mais celles^» nous démontrent, comme Je vous le disais tout à l'heure, que les lois physiques qui régissent les phénomènes sonores sont identiques en tout et partout, selon les corps qu'elles mettent en mouvement, et qu'on pourra certainement, avec leur aide, arriver à s'expliquer d'une manière positivement scientifique ce qui a été, jusqu'à nos Jours, presque du domaine exclusif de la plus hante fantaisie.
Je vais vous parler encore d'un autre événement scientifique pour nous, et qui est, pour la pathologie aussi, une bonne espérance, si les résultats répondent aux effbrts des savants : c'est l'application i un malade d'un larynx artificiel.
Le 10 septembre 1877, le chirurgien et professeur extraordinaire de pathologie de l'hôpital de Glasgow, M. David Foulis, opérait un individu attrint d'une fistule au larynx, et il dut enlever cet organe et le remplacer par un instrument artificiel. Cette difficile opération chirurgicale, admirablement réussie, a laissé le patient avec la fiusulté de pouvoir articuler des sons et de parler. Ce fait a produit grande sensation dans le monde savant.
En 1856 déjà, Kœberlé démontrait pour la première fois qu'il était possible d'enlever avec succès le larynx en partie ou en totalité. En 1870, Gzemy fit des expériences sur des chiens et reconnut que l'opération pouvait se réaliser avec succès. Le {«emier qui mit à profit ces expériences fkt Bilrotb, qui, en 1873, opéra la première extraction d'un larynx humain ; il s'agissait d'un cancer, et Bilroth eut la satisfaction de renvoyer le patient.
POlUaTIOlf DR LA VOIX BT DB LA PAROLE 131
deux mois apràs rppération, parfaitement guéri et parlant clairement, grAce à Tingénieux larynx artificiel connu sous le nom de tuàe de OiASsenbauer. Enfin, dans le cas que nous allons examiner, après plusieurs tentatives du professeur Foulis pour opérer son patient d'une manière partielle, il dut, à la date citée, réaliser Tenlèyement complet de Torgane dans des circonstances dont lui-même nous rend compte ^ Je préfère donc vous lire quelques parties du rapport qu'il en fait.
< L'opération, dit-il, dura deux heures et demie. Elle ftit suivie d'une convalescence qu'aucun accident sérieux ne vint interrompre. Cinq jours après, le patient avalait aisément des liquides. Chose curieuse, il trouva qu'il pouvait avaler une gorgée d'un liquide quelconque ; mais, quand il essayait de le boire goutte à goutte^ le liquide suintait à travers le tube de la trachée artère et en sortait pour tomber sur la poitrine. Le neuvième Jour, il avala quinze onces de thé mélangé de bouillon, en deux traits, sans aucune difficulté ; mais, comme le liquide suintait encore à travers la plaie , l'alimentation par le cathéter fut continuée pendant quelque temps.
€ Dès que la plaie me parut suffisamment contractée, je m'efforçai d'introduire le tube vocal que m'avait envoyé M. H. Reiner, de Vienne (Autriche). Cet appareil se compose de deux tubes, dont l'un entre dans la trachée artère, tandis que l'autre, s'adaptant au premier, passe au-dessus de l'épiglotte. Dans le tube supérieur s'insinue une cassette d'argent contenant une lame avec une anche vibrante. La partie antérieure de l'appareil est fermée par un bouton et le courant d'air passe pardessus l'anche, puis, par les orifices, il entre dans les tubes. Quand le courant montant heurte l'anche, elle est mise en vibration, et un son musical continu est produit, pour être transformé par la bouche en voyelles et en consonnes. »
Il nous rend compte ensuite de la série des difficultés provenant d'abord de la configuration du tube, puis de la raideur de l'anche, et enfin de la contraction de la partie supérieure de la blessure, qu'il fallut élargir en y introduisant tous les jours le doigt pendant un court espace de tempe. Ces difficultés (tarent enfin vaincues avec le concours du docteur Irvine et de M. Foulds, dentiste ; le premier ayant suggéré et réalisé, sur un
* La Nature, Reyue des icienoea, n® 255, 1878.
grossier modèle, l'idée de renverser la position relative des tubes, et le second en confectionnant nn tube tout A la fois l^r, poli, aisé à porter et s'adaptant hermétiquement A la plaie.
€ Ce tube vocal est basé sur le plan de celui de Gussenbauer, sauf des modifications essentielles. Par exemple, le tube inférieur s'introduit dans le tube supérieur, permettant ainsi au tube supérieur, qui est le plus difficile A placer, d'être mis le premier A sa place dans la blessure. De plus, sur le conseil de M. Foulds, l'anche n'est pas enfermée dans une cassette d'argent, mais est simplement poussée dans une rainure des parois du tube inférieur, comme on ferait d'un tiroir. Quand elle a été posée A sa place, l'anche s'incline, descend, et le courant d'air venant des poumons frappe l'extrémité libre de l'anche vibrante, au lieu de la cotoj&r de bas en haut, comme dans le tube de Oussenbauer. On a trouvé que cette disposition donnait une note meilleure que la disposition imaginée par Gussenbauer.
c La question de la confection de l'anche offrit aussi un grand intérêt. L'anche, dans l'instrument de Vienne, était faite d'une mince feuille d'argent allemand, et celle que M. Foulds fabriqua en premier lieu était de bronze. Le docteur Irvine trouva, en faisant des expériences, que de la vulcanite douce répondait mieux au but, et, d'après un modèle de ce genre, le patient a été mis A même de confectionner des anches de diverses substances, telles que l'ivoire, la corne, la vulcanite, le roseau, etc.^ occupations qui le distraient. J'ai entre les mains des anches faites par un bijoutier avec de l'argent allemand et de l'acier. Dernièrement, M. Foulds en a fait une avec un alliage d'argent et de laiton ; elle donne le plus riche de tous les tons; c'est Tanohe favorite du patient, vu la facilité avec laquelle il la fliit vibrer. Ainsi, le patient a un grand nombre de voix A sa disposition, et c'est chose très-instructive que d'étudier les variations des timbres de voix en changeant d'anches d'un moment A l'autre. Les notes les plus douces et peut-être les plus naturelles sont données par les anches non-métalliques; les anches métalliques rendent des sons plus bruyants. Avec la même cavité buccale, nous avons le timbre d'un ténor ou d'un baryton communiqué A la voix, grAce A l'emploi de telle ou telle anche ; ce fait tend A confirmer l'opinion déjA exprimée par des Juges compétents, A savoir que le timbre de la voix humaine dépend autant de la densité, de rélasticité et des autres qualités des cordes vocales que de Tac-
centuation d'ondes sonores particulières dans la cavité buccale. »
Le professeur Foulis termine son intéressante notice par d'autres détails sur la santé de son client ; il articule parfaitement avec ses anches artificielles^ et étant devenu dernièrement plus expert déjà dans la fabrication des anches, notre malade s'est confectionné une anche de vulcanite avec laquelle il peut réellement crier. Cette anche a besoin d'un conduit d'air plus fort pour vibrer; les autres ne vibrent, par contre, que dans un courant d'une certaine intensité. La respiration ordiaaire laisse les anches silencieuses.
Sans doute, la voix ainsi obtenue avec l'instrument artificiel ne présente pas la délicatesse ni la pureté absolue des sons naturels; elle sera évidemment un peu monotone, mais le phénomène s'explique, et les théories anti-scientifiques et plus ou moins idéales des gens bien pensants se trouvent ainsi réduites à leur fidre admettre que le souffle divin peut aussi s'introduire dans les tuyaux des instruments.
La connaissance de ces faits nous épargnera un peu de temps et de travail dans la démonstration de la formation mécanique de la parole, en nous facilitant considérablement l'entrée en matière, et en nous évitant surtout une critique qui aurait été nécessaire à cette place, et que je ne ferai maintenant que dans le cours de notre examen.
Nous pouvons donc dire d'une manière générale que la voix humaine est un phénomène sonore produit par l'organe humain, selon les mêmes lois et les mêmes principes qui régissent les phénomènes sonores dans tous les corps.
Et d'abord il nous faut établir ici comme classification systématique pour l'étude de notre sujet une distinction que je vous ai déjà faite précédemment ; la voix et la parole sont, en effet, deux phénomènes parfaitement différents, aussi bien physiquement que physiologiquement considérés.
La voix est le phénomène sonore en lui-même, simple ou complexe ; la parole est l'articulation, la combinaison de sons complexes ou simples. Le docteur Condereau dit que la parole n'est pas la voix articulée, mais bien le souffle articulé, et il a raison jusqu'à un certain point, car chuchoter, parler à voix basse, c'est pourtant parler; mais la parole n'est jamais aphone d'une manière complète. Je reviendrai sur ce sujet.
La première chose que nous avons à fkire maintenant ici, après la description anatomique de l'organe vocal, c'est d'étudier son fonctionnement, de voir comment ses différentes parties agissent dans la phonation.
Il est entendu qu'en principe, nous pouvons classer l'organe de la voix parmi la dernière catégorie des instruments de musique que nous avons étudiés, c'eslrà-dire parmi les instruments mixtes à anche ; et, en effet, quoique différant par une supériorité et une perfection incontestables, l'organe humain peut être comparé i ces instruments par son mécanisme. Comme eux, il est composé des trois parties essentielles : le tuyau porte-vent, le corps sonore et le tube renforçant. Le premier est constitué par les bronches et la trachée artère ; le second par le larynx et plus particulièrement par la membrane vocale, et le troisième par le canal aérien supérieur qui va depuis le larynx Jusqu'aux orifices buccal et nasal.
L'air venant des poumons par les bronches et la trachée met en vibration les cordes vocales, qui jouent ici le rôle d'anches membraneuses, comme, quand on souffle à travers le tube, la lame élastique vibre et produit le son dans ces instruments ; la résonnance qui se produit dans l'organe humain, selon la forme et la constituti(Hi du tube sonore, se trouve aussi dans le même ordre de faits. Nous allons donc examiner séparément ces trois parties pendant l'acte de la phonation.
La trachée artère et lesbronches, qui conduisent la cdonne d'air pour mettre en vibration l'anche humaine, n'ont pas une influence très-grande dans les caractères spécifiques des sons ; mais une certaine longueur est nécessaire pour l'accommodement des vibrations laryngiennes, qui peuvent produire des sons graves ou aigus, soit par le rétrécissement ou l'élargissement du canal, selon sa contractilité, soit par son raccourcissement ou son allongement, par les mouvements d'ascension ou de descente du larynx.
La partie la plus intéressante, sans doute, à étudier ici, c*est le larynx lui-même, sur lequel les différentes théories des savants se sont le plus appuyées. Jusqu'à l'invention du laryngoscope ^ cette partie de l'organe n'a pu être étudiée d'une manière exacte pendant la phonation, quand même on la connaissait anatomiquementdans tous ses détails, et les expériences faites sur les larynx des cadavres et les larynx des animaux ne présentaient pas une au-
torité suCfisante en physiologie. Ce précieux instrument^ inventé par Manuel Garcia, et dont je vous ai déjà parlé, a permis d'observer le larynx pendant la phonation; mais il ne faut pas s'abuser non plus sur l'étendue des phénomènes observables par la laryngoscopie. Des connaissances anatomiques et physiologiques prâsilables sont absolument nécessaires pour retirer quelque fruit d'un examen sur le vivant.
D'une manière générale, les mouvements du larynx suscepti' blés d'être notés dans l'acte de la phonation sont les suivants : en premier lieu, rapprochement des cartilages arythéno'ides produite par les muscles crico-arythénoKdiens latéraux, et conséquemment rapprochement des cordes vocales; action du muscle arythénoldien pour maintenir en contact les arjrthénoldes ; contraction du ûdsceau inférieur pour donner une certaine rigidité aux cordes vocales ; enfin, frottement de l'air avec pression sur les bords membraneux des cordes qui entrent en vibration et produisent le son.
M. le docteur Fournie assure que les cordes vocales ne vibrent jamais dans toute leur longueur ; il attribue principalement le rôle phonateur au repli de la muqueuse, qui se trouve effectivement peu unie sur les bords des cordes à la fibreuse sous-jacente et de laquelle elle se détache pour vibrer ; il donne comme preuve l'expérience faite sur plusieurs larynx de cadavres qui devenaient complètement aphones par la seule suppression du repli muqueux. Je tiens de l'éminent professeur M. Schiff que la section de ce repli produit une raucité caractéristique chez les ruminants. Il y aurait toute une théorie à établir sur le rôle physiologique de cette membrane, mais cela n*a pas pour nous un intérêt de premier ordre, car nous savons que l'anche humaine peut produire des sons analogues avec une ou deux lames; la différence ne serait que d'un demi-ton. Au point de vue de l'évolution de l'organe et de son perfectionnement gradii^l, la chose serait plus intéressante à étudier. Je suis, du reste, convaincu que cela est certain, quoique on ne puisse pas le constater tot^ours à l'examen larjnigoscopique.
Quand on produit un son, on voit les arythénoldes se rapprocher l'un de l'autre assez rapidement, les cordes vocales se rapprochent jusqu'au contact par leur partie postérieure, et la muqueuse qui les tapisse se replie à leur surface ; alors le souffle presse et
écarte les rubans vocaux qui entrent en vibration et produisent le phénomène sonore.
A l'état de repos, soit pendant la respiration, on voit d'aberd répiglotte recouvrant à demi l'orifice du larynx. Les arythénoldes, qui présentent alors une forme tuberculeuse arrondie, s'écartent ou se rapprochent pour l'inspiration et l'expiration de l'air; les cordes vocales suivent ce même mouvement, en augmentant ou diminuant aussi les dimensions du tube laryngien.
La troisième partie de l'organe vocal (pour nous la plus importante) est le tuyau sonore ou corps renforçant. Les parties qui le composent sont : les ligaments thyro-arythénoKdiens supérieurs, les ventricules de Morgagni, l'épiglotte, les goutières latérales du larynx, l'isthme du gosier, la bouche et les fosses nasales.
Je vous ai déjà dit combien il était difficile, au point de vue de notre sujet, de préciser d'une manière exacte les dispositions variables que cette partie de l'organe peut affecter pendant la phonation ; la souplesse et la mobilité des parties molles sont considérables, surtout dans l'organe humain, et les modifications que les parois du tuyau vocal présentent aussi dans la production de tous les tons possibles de la voix sont favorisées par la constitution mâme des tissus qui les tapissent, qui peuvent devenir instantanément ou très-durs ou très-mous, sous l'influence de l'action musculaire. Nous allons examiner cependant le rôle de chacune de ces parties.
Les ligaments thyro-arythénoKdiens supérieurs subissent diverses modifications dans l'acte de la phonation ; ils se rapprochent au contact des ligaments vocaux inférieurs, ou bien ils s'effiacent sur les parois latérales du vestibule de la glotte ; quelquefois, ils font saillie dans la cavité laryngienne, la remplissant presque ; dans ce cas, la saillie qu'ils forment dans le vestibule de cette cavité servirait à modifier les sons produits par les ligaments inférieurs et à adapter aussi le tuyau aux vibrations sonores.
Los ventricules de Morgagni, que certains auteurs ont prétendu avoir un autre rôle dans la phonation, sont disposés de manière à faciliter les mouvements des cordes vocales ; on les voit, en effets avec le laryngoscope, pendant la production des sons, ramenés sur eux-mêmes, ne présenter qu'une petite ligne courbe à travers laquelle suinte le mucus destiné à humecter constamment
les ligaments qui, sans cela, manqueraient d'élasticité pour les vibrations ; c'est là, sans doute, leur principal rôle.
L'épiglotte n*influe pas énormément sur la phonation ; son rôle essentiel, nous l'avons déjà yvl, est dans la déglutition ; mais elle contribue aussi à ralentir ou à augmenter les vibrations sonores dans le vestibule de la glotte.
Les goutières latérales du larynx, qui ont été aussi, de la part de certains auteurs , l'objet de spéculations anti-scientifiques , n'ont d'autre fonction que de déverser dans l'œsophage les mucosités sécrétées par les glandes. Pour l'acte de la phonation, nous disons qu'il faut que les différentes parties du tuyau vocal soient constamment humectées ; or, il faut aussi que le liquide pharyngien ait un écoulement dans l'oesophage pour empêcher qu'il n'entre dans le larynx par l'espace inter^trythénoidien, ce qui produirait une perturbation forcée dans l'acte vocal. L'examen laryngoscopique nous ûût voir, du reste, l'immobilité parfaite des goutières pendant la phonation.
L'isthme du gosier a une très-grande influence dans la phonation par la mobilité des parties qui le constituent et par l'action des muscles qui peuvent élargir ou rétrécir à volonté les dimensions du tube vocal. Depuis la note la plus basse jusqu'à la plus élevée, le rétrécissement se fait lentement ou rapidement, mais toujours d'une manière progressive. Les mouvements du voile du palais ont aussi une grande importance ici ; car, selon qu'il se relève ou qu'il s'abaisse, la colonne d'air peut passer dans la bouche ou les fosses nasales. Pour la production de notes basses, le voile du palais s'abaisse plutôt pour permettre au son de retentir dans la cavité nasale et la cavité buccale en même temps; à mesure que le ton de la voix s'élève, le voile du palais se relève aussi, diminuant progressivement l'orifice bucco-nasal et faisant que le retentissement du son se produise de plus en plus dans la cavité buccale. Dans les notes les plus élevées de l'échelle vocale, l'occlusion de l'orifice bucco-nasal est complète.
L'infiuence de la bouche sur la voix est moindre que celle des parties plus voisines du corps sonore, mais son rôle est de la plus grande importance, et je vous dis seulement pour la voix, car il en est tout autrement pour la parole, où elle a la plus grande action. La bouche, d'une manière générale, continue le rôle de l'isthme du gosier, mais son influence principale sur les sons condans des modifications qui portent plus spécialement sur le
chez rhomme. Noas ayons vu aussi, aa chapitre de raconstique, que le volume des sons d'une anche dépend surtout de ses dimensions longitudinales.
Le diapason de la voix chez l'homme n'est pas le même que celui de la femme ; la même note, par exemple \edo^ sur la quatrième ligne, représente pour Thomme 512 vibrations, et pour la femme 1,024; la femme chante généralement i Foctave de l'homme.
Dans toutes les espèces animales, le diapason féminin est généralement beaucoup plus haut que chez le sexe mâle.
L'intensité varie aussi chez les deux sexes : d'abord, par la quantité de matière mise en mouvement, et aussi par les dimensions de l'organe, ainsi que par la moindre force musculaire ; mais la voix féminine gagne en souplesse et en agilité.
L'étendue de la voix est pourtant à peu près la même chez la femme que chez l'homme. Voici, du reste, un petit tableau d'après Mueller qui nous donne l'échelle entière de la voix humaine, avec l'indication de l'étendue moyenne des différentes voix.
Peu d'hommes arrivent à fournir deux octaves et demi complets; mais ce cas n'est pas rare chez la femme.
Soprano
I Alto Bii fa^ nI| 1i| ii| irfj réj a!} la, ni, b, li, it, ré, n, b, mI, b, n, «i^ fi^ m^ fa^ uA^ b^ «4 rt^
Basae-Taille
Ténor
Le timbre est encore plus caractéristique chez chacun des deux sexes ; le nombre d'harmoniques varie selon les mêmes principes et par les mêmes raisons anatomiquesdans le larynx comme dans le tuyau vocal, etbienquelavoix de l'homme est plus harmonique, d'une manière générale, la voix de la femme possède une douce sonorité qui charme nos oreilles, n semble que la nature, dit Fournie, lui ait donné la douce sonorité qui la distingue, dans un but déterminé que Oerdy a très-bien défini : < La femme a la voix moins forte que celle de l'homme; le timbre en est plus doux, plus harmonieux et plus suave ; c'est un charme que la nature
lui a donné pour nous attendrir et nous adoucir, pour nous séduire, nous vaincre et nous dompter ; il semble que les fibres de notre cœur se trouvent toujours à son unisson ^ »
Le développement de la voix aux différents Ages de la vie, suivant de près le développement des organes, est un autre côté de la question,
L'enAmt, dans les premiers Jours qui suivent la naissance, ne tait entendre que des cris et des vagissements sans qualités sonores, peu agréables, exprimant la souffrance ; la constitution de Torgane, à ce moment, ne permet pas la production de son» harmonieux ; les cartilages sont tràs-mous, A peine indiqués dans la substance fibreuse; les muscles n*ont encore aucune énergie, et le tuyau vocal ne présente pas non plus les conditions favorables pour modifier les sons criards de l'anche.
Mais, peu à peu, ces cris, qui n'étaient produits que par les besoins et la douleur, deviennent Tinstrument le plus précieux de la vie de relation ; vers sa première année, il articule déjà quelques monosyllabes dont il sait se servir à peine, et la voix comm<*nce i prendre des qualités sonores plus déterminées ; la parole, du reste, devient pour Torgane une gymnastique incessante, qui contribue énormément au développement de la voix.
Depuis ce moment et jusqu'à Tàge de six à sept ans, le développement de l'organe de la voix parait suivre plutôt le développement cérébral que l'organique général ; la voix de la jeune fille et la voix du garçon ne diffèrent pas beaucoup; le diapason, le timbre sont à peu près les mêmes, et cela jusqu'à l'âge de douze à quatorze ans, c'est^-dire Jusqu'au moment de la mue.
A ce moment, l'un des plus critiques de la vie, s'accomplit une véritable révolution dans notre organisme pour l'établissement de la fonction génésique, révolution qui amène des modifications profondes dans tout nobre être, et qui produit quelquefois des perturbations [Aysiologiques considérables.
Chez la jeune fille, dont le développement est plus précoce, ce mouvement s'opère plutôt que chez les garçons ; il y a encore des différences selon les climats et la constitution particulière des individus,
La puberté se manifeste toujours par des phénomènes qui sont très-connus en physiologie, aussi bien que dans la vie intime
* Oêrdj, Physiologie médieaU. Fournie, Op. cit*
Chez rhomme et la femme, cette influence obéit aux mdmes principes; il y a même impulsion, mdme attraction fatale provoquées par les plus douces sensations que peut ressentir notre être.
Ces considérations nous amènent logiquement à établir cette relation de cause à effet, ce lien étiologique dont Je vous parlais tout à rheure, entre le développement des organes de la voix et le développement des organes de la génération.
Nous avons dit que la voix de la jeune flUe et celle du garçon, jusqu'au moment caractéristique de la puberté, se ressemblent beaucoup ; le diapason et le timbre sont à peu près les mêmes, les inflexions sont identiques ; mais, au moment de la révolution génésique, les sexes se caractérisent par la nouvelle fonction avec raptitude de reproduire l'espèce, aptitude et fonction qui doivent nécessairement avoir une expression spéciale et qu'il n'est pas difficile de constater dans l'expression significative du regard, mais plus particulièrement encore dans le timbre et les inflexions de la voix. Et je n'entends pas parler du langage de la parole ; les mots sont conventionnels et, comme le dit trè»-bien M. Fournie, ils ne servent que trop souvent â la prestidigitation sentimentale. L'expression est ici dans les inflexions particulières du phénomène sonore, dans l'accent et le timbre s^técial que possède la voix à ce moment, et qui expriment et provoquent les sensations et les désirs que nous éprouvons.
L'affreuse coutume de la castration vient aussi à l'appui de notre manière de voir dans cette question.
Tout le monde sait que la voix du castrat ressemble beaucoup à celle de l'enfant ; cependant, le diapason est plus bas, quoiqu'il soit beaucoup plus élevé que celui de l'homme. Cela tient particulièrement au moment où la castration a été faite, selon qu'elle a été pratiquée avant ou après la puberté. Le volume de la voix des eunuques est plus grand que celui des enfants ; mais le son vocal de ces malheureux n'a jamais la puissance, la force et l'énergie do celui de l'homme. Le timbre est aussi particulier, c'est-à-dire qu'il ne ressemble ni à celui de l'homme, ni à celui de la femme, ni à celui de l'enfant.
Quoi qu'il en soit , il eart évident que la coïncidence est aussi la même ; il y a dans ces phénomènes le même lien physiolo-
IfORMAtlON Dfi LÀ VOQC fiT DB LA PAtlOLB 145
gique de cause & effet. L*organe vocal du castrat subit généralement un arrêt dans son développement; aussi le larynx des eunuques est plus petit que celui de Thomme ; les cartilages scmt plus mous, moins développés ; les lames du thyroïde sont flasques, sans résistance, ce qui nous fait voir qu'il y a retard dans l'OBsiflcation. La voix est en conséquence le résultat de la constitution de l'organe, et subit logiquement un arrêt dans son développement. Avec la perte des qualités viriles sexuelles, la voix aussi perd les propriétés sonores qui devaient la caractériser.
D'une manière générale, l'influence de la voix sur les sexes ne saurait être contestée par aucun naturaliste. Ce côté si intéressant de notre sujet a été traité déjà très-brillamment par M. Dar^ win dans son ouvrage classique sur la sélection naturelle, et développé savamment par le grand interprète de la théorie de l'évolution, par l'éminent penseur Herbert Spencer, dans un travail dont je vous parlerai dans la suite.
L'homme et les animaux ont communément la faculté ou la propriété de traduire extérieurement un grand nombre de sensations et de sentiments. C'est une loi générale aussi que tout sentiment est un stimulus incitateur d'une action musculaire. Or, rexpression de la physionomie, l'émission des sons se trouvent compris dans ces manifestations physiologiques et parmi les plus importantes pour les phénomènes organiques que nous étudions.
Tous les centres sensitifs de l'organisme, analogues en ceci aux centres nerveux dessensations spéciales, comme l'odorat, la vue, la préhension tactile, etc. , envoient leurs impressions au système nerveux central, avec cette différence que les impressions qu'ils transmettent sont inconscientes dans la vie physiologique et donnent lieu à ce qu'on appelle généralement mouvement réflexe; rien n'arrive dans l'organisme alors sans que le système nerveux central n'en soit affecté et sans qu'il ne renvoie, sous n'importe quelle forme, son impression vers la périphérie. Après les belles expériences de Claude Bernard, il est permis aujourd'hui de supposer aussi que lorsque une fonction nouvelle, à un moment donné de la vie, se développe dans l'organisme, les organes affectés à cette fonction seront le point de départ d'une série d'impressions qui produiront, par l'affectation spéciale et toute particulière du système nerveux central, une réaction dont l'influence se portera natu-
iO
rellement dans certaines directions déterminées^ et c'est bien li le cas du phénomène physiologique que nous examinons^.
Enfin, nous ne pouYons, en bonne méthode scientifique, demander Texplication des causes phénoménales qu'aux phénomènes eux-mêmes ; toute spéculation métaphysique doit être laissée de côté.
Il nous suffit de constater que le phénomène sonore de la voix se trouve intimement lié aux autres phénomènes organiques d'une manière générale, et plus particulièrement encore à l'ordre de ûdts que nous venons d'étudier.
La formation et le développement de la voix chez l'homme comme chez les animaux s'expliquent donc ainsi d'une manière rationnelle; ils dépendent absolument de l'état émotionnel des êtres dans la plus large acception du mot.
Mais, quelle cause de perfectionnement incessant et successif pouvons-nous trouver mieux que cette intime union avec les fonctions organiques les plus essentielles?
L'émission des sons vocaux a dû être primitivement une conséquence involontaire et sans but déterminé des contractions des muscles thoraciques et laryngiens produites par la douleur, la crainte ou les besoins; tel est le cas des premiers cris ou vagissements du nouveau-né^ ainsi que de certains cris des animaux.
Lorsqu'une grande excitation agit sur le sensorium, tous les muscles du corps entrent énergiquement en contraction, et les animaux les plus muets d'ordinaire laissent échapper alors, inconsciemment et sans but plausible , des cris violents. « C'est ainsi, dit Charles Darwin, que le lièvre et le lapin ne font Jamais usage de leurs organes vocaux, si ce n'est poussés à bout par la souffrance. » Les chevaux et plus particulièrement l'âne souffrent la douleur en silence jusqu'à certaines limites, et, lorsqu'elle devient excessive et surtout si elle se joint à la terreur, ils poussent alors des cris épouvantables.
Ainsi la douleur, la colère, la terreur et les besoins ont été les principaux facteurs dans la vie animale de l'émission des sons vocaux.
D'après les brillants travaux des physiologistes célèbres que Je vous ai déjà nommés, comme Mueller, Magendie, Fournie, Claude Bernard, Virchow,Letourneau, on peut affirmer, avec M. Herbert
* Claude Bernard, Physiologie du système nerveuœ.
Spencer et M. Darwin que, dans l'état que nous appelons sensation^ la nécessité forcée de la dépense d*une certaine manière de la force nerveuse libre, doit engendrer quelque part une manifestation équivalente de force. Lorsque, par une excitation violente du système cérébro-spinal, un excès de force nerveuse libre se produit, il se dépense généralement en sensations, pensées, mouvements, etc., d'autant plus rapides et plus désordonnés que Texcitation est plus intense. M. Herbert Spencer dit encore que € un afflux de force nerveuse non dirigée suivra évidemment d'abord les voies les plus habituelles ; si celle&-ci ne suffisent pas, il débordera dans les voies moins usitées ». Or, les muscles respiratoires et les muscles de la face, qui sont ceux dont le jeu est le plus firéquent, sont les premiers indiqués pour entrer de suite en action ; les muscles des membres supérieurs et inférieurs viennent après, et, en dernier lieu, ceux du corps tout entier ^
Ainsi, les muscles de la face et les muscles respiratoires étant, par un exercice plus grand et par un mouvement plus fréquent, les voies les plus habituelles et celles que doit suivre en premier lieu la force nerveuse libre i dépenser, sont naturellement les premiers à engendrer cette manifestation équivalente de force.
Les organes de la respiration sont donc des premiers à être im- [Hressionnés, et nous avons tout droit d'inférer que l'émission des sons est, i son origine, associée aux manifestations émotionnelles des sensations.
Gela nous conduit naturellement à penser aussi que si les différentes émotions provoquent l'émission de sons différents, comme il est de toute évidence, la diversité des sons est aussi, en principe, la base et la clef en même temps de la formation de la voix et de la parole ; c'est, en outre, la seule explication scientifique que nous puissions admettre dans l'état actuel de nos connaissances.
Le plus ou moins de perfectionnement de la voix dans toute la série animale provient particulièrement de la quantité, de la diversité et de la qualité des sons que l'organe vocal est susceptible d'émettre, selon son développement. Ce principe est loin d'être absolu ; mais nous avons déjà étudié dans notre leçon sur l'acoustique les propriétés particuliiûres des sons, et nous avons constaté dans
* Charles Darwin, Op. cit.
148 FORMATION DB Lk VOIX ET DB LA PAROLE
celles-ci des différences essentielles, applicables aussi bien à l'instrument vocal de rhomme et des animaux qu*à tous les instruments.
Nous avons établi aussi que les sons musicaux sont tous les sons susceptibles d'être comparés entre eux sous le rapport de la hauteur ; que c'est par leur combinaison successive ou simultanée, selon les r^les de temps, de hauteur, d'intensité et de timbre, que l'effet musical est obtenu.
Ces principes sont absolument applicables à l'émission de sons vocaux, et l'étude anatomique et physiologique que nous avons faite de l'organe de la voix chez l'homme et les animaux nous donne une explication suffisante des moyens dont chacun dispose sous ce rapport.
En constatant les qualités musicales de la voix humaine, nous sommes forcés de convenir que c'est bien U que réside son éclatante supériorité ; bien'plus encore, que c'est à ces qualités particulières, représentant une série immense de progrès et de perfectionnements^ qu'il a été donné à notre espèce d'obtenir ce développement considérable de nos moyens d'expressions et, en conséquence et par les mêmes lois, de nos plus hautes facultés.
Ainsi, M. Herbert Spencer et M. Darwin attribuent à l'aptitude musicale l'origine de la parole et de la faculté du langage articulé. Le premier, dans un intéressant ouvrage sur la musique*, a étudié les différents caractères que revêt la voix humaine sous l'influence des émotions diverses , travail malheureusement peu connu, où il démontre comment la voix se modifie, selon les circonstances, dans ses propriétés essentielles, c'est-àrdire sous les différents rapports de hauteur et d'étendue, d'intensité et de timbré. Il démontre encore que le langage passionné a des rapports intimes avec la musique vocale et, par conséquent, avec la musique instrumentale.
M. Darwin pense, d'autre part, que les ancêtres de l'homme ont commencé par émettre des sons musicaux avant d'acquérir la faculté d'articuler le langage, d'où il conclut que, lorsque la voix humaine est mise en Jeu par quelque émotion violente, elle doit revêtir, en vertu du principe de l'association, un caractère musical ^.
^ Herbert Spencer, Essays Scienti/îc Political and ^fieeutatice, 1868. The Origin and Function of Music, cite par Darwin. * Charles Darwin, Op. cit.
L'habitude d'émettre des sons musicaux, d'abord comme moyen de séduction de mâle à femelle, se développa ainsi chez les ancêtres de l'hommoi en s'associant aux plus vives émotions de l'organisme et aux plus énergiques manifestations de la lutte pour l'existence, à la rivalité, à l'amour, au combat et à la victoire. N*7 a-t-il pas toujours quelque chose d'analogue dans notre langage, ou ne nous reste-t-il plus rien de cette manière primitive d'exprimer nos émotions ?
HUITIÈME LEGON
Les différenciations ëvolatives s'expliquent en partie par la diversification fonctionnelle. — Le phënomône sonore est le résultat du perfectionnement graduel des organes de la respiration. — Théorie de J. Grimm. — La chaleur organique est en rapport direct avec Ténergie respiratoire. — Influence probable de la cnaleur organique sur la voix. — Principes fondamentaux des mouvements expressifs, d*aprôs Charles Darwin et Hébert Spencer. — Les sensations et émotions associées à rémission des sons. — Chant des oiseaux. — Théories de la voix des oiseaux. — Les sons musicaux sont antérieurs et probablement le fait occasionnel de la faculté de Tarticulation. -» Le cri, la voix, la parole sont des manifestations évolutives d*une même faculté. — Distinctions physico-musicales entre les sons et les bruits. — Voyelles et consonnes, sonnantes buccales et sonnantes nasales. — Valeur musicale des voyelles. — Classification anatomo-physiologique des sons et des bruits articulés et articulables de la voix humaine. — Résumé et conclusions sur la formation de la voix et de la parole.
Messieurs y un principe qui découle de la loi biogénétique ^ fondamentale que j*ai invoquée déjà à plusieurs reprises dans le cours de cette étude, et qui a été souvent Tobjet de bien des critiques de la part des savants orthodoxes, est Texplication de certaines différenciations organiques évolutives par la diversification fonctionnelle.
Nous ne prétendons pas, comme on veux bien nous le faire dire, que la fonction a créé Torgane, pas plus qu'il ne viendrait à l'idée de personne d'affirmer que l'enfant parle ou crie avant de naître ; nous renvoyons cette absurde objection à ceux qui nous l'adressent. Mais
' De rcvfa roO |3cov. Hœckel.
il est de toute évidence que, dans le développement organique, la tendance à la différenciation se manifeste d*abord au point de vue fonctionnel, et que la fonction réagit sur l'organe en l'adaptant de plus en plus aux conditions nouvelles. C'est un fait incontestable que l'étude ontogénétique et phylogénétique nous montre dans toute la série animale.
Je ne veux pas m'étendre ici sur des considérations qui nous éloigneraient peut^tre du but principal de notre travail. Ce principe, sur lequel est basée en grande partie la doctrine transfor^ miste, se trouve déjà solidement établi par des naturalistes éminents dont Je n'aurais qu'à vous citer les noms. Darwin, Haeckel, Vogt, Huxley, Biichner, Schaaffhausen, Gegenbaur et tant d'autres ont montré, en effet, comment les organes se transforment évolutivement et comment se produit dans ces transformations la diversification fonctionnelle. Et la meilleure preuve en est la présence des organes rudimentaires existant encore, quoiqueatrophiés et sans utilité aucune, dans l'organisme ; parmi ces legs des états organiques antérieurs. Je puis citer la queue de la vie embryonnaire et les muscles atrophiés annexés à l'appendice caudal de l'homme pendant toute sa vie, l'os Inter-maxillaire, les muscles atrophiés de l'oreille, les glandes mammaires de l'homme qu'on trouve quelquefois même au nombre de quatre , la dentition de lait calquée encore chez l'homme sur la dentition animale, la glande thyroïde, les côtes rudimentaires qu'on observe quelquefois sur les vertrèbres cervicales de l'homme, le pli de l'œil en forme d'hémicycle, l'appendice vermiculaire du csecum, l'utérus masculin, certains organes de la femme qui nous rappellent l'époque où les organes des deux sexes résidaient dans un seul individu, les poils laineux du fœtus humain, le reste des poils de notre corps, la barbe des femmes , le percement de l'os de l'humérus au-dessus du coude qu'on trouve dans les squelettes des racen inférieures et préhistoriques, etc., etc.
Si les adversaires de cette doctrine, dit Hœckel, comprenaient rénorme importance de pareils faits, ils seraient réduits au désespoir. < De ces adversaires, pas un seul n'a pu expliquer tant soit peu ces fidts aussi remarquables qu'importants. Il n*y a peutêtre pas un seul type élevé dans les règnes animal et végétal qui n^ottre quelque organe rudimentaire. » — < C'est l'inverse du mode habituel de formation ; il semble que, par l'adaptation à de
nouvelles conditions d'existence et par Texercice, de nouveaux organes puissent naitre d*une partie non encore développée, etc.* » Ceci admis^ nous pouvons nous expliquer comment le phéno* mène sonore apparaît originairement dans la vie animale.
Nous trouvons d*abord, au bas de Téchelle zoologique, les ani« maux inférieurs complètement aphones; puis, à mesure que nous remontons jusqu'à l'homme, les différenciations évolutives apparaissent par un développement plus considérable des organes de la respiration, et avec elles les propriétés sonores qui réagissent à leur tour sur l'organe.
Jacob Grimm, dans son travail sur l'origine du langage, se basant sur une distinction qui n'est plus admise aujourd'hui en histoire naturelle, dit que « seuls les animaux à sang cTiaud^ les mammifères et les oiseaux, ont une voix ». Chaque animal, dît-il, possède un cri particulier pour exprimer le bien-être ou la souffrance, pour appeler ceux de son espèce et pour eflï*ayer ses ennemis. < La faculté d'articulation résulte, selon M. Grimm, du port dressé de l'homme, qui lui permet de percevoir facilement et complètement les sons, tandis que les animaux sont courbés vers la terre. » L'organe vocal des oiseaux est aussi plus en rapport avec celui de l'homme, « car, dit-il, si les oiseaux s'éloignent de nous par l'ensemble de leur structure, ils s'en Reprochent aussi davantage par le port dressé au cou, cause probable de la perfection de leur chant < ».
Il est évident que si le célèbre linguiste, qui a tant contribué au progrès de la science, avait eu en même temps des connaissances plus étendues d'anatomie et de physiologie, il aurait pu établir sa théorie sur un terrain plus solide en donnant à ses inductions le caractère scientifique dont elles manquent malheureusement.
La distinction d'abord entre les animaux à sang froid et les animaux à sang chaud est une distinction vicieuse; car il n'y a point d'animaux à sang froid dans le sens littéral du mot : les différences ne peuvent porter que sur le degré ; mais la chaleur organique peut être bien pour quelque chose dans le phénomène sonore de la voix.
^ Hœckel, Op. cit.
' Jacob Grimm, De l'origine du langage.
Les oiseaux et les mammifères, en effet, sauf quelques rares espèces, ont déjà les systèmes respiratoire et circulatoire plus perfectionnés ; les deux sangs ne se mélangent jamais et la respiration est ' plus active; la température organique est indépendante de la température externe, et ils ne sont pas astreints à Thivernation comme les espèces inférieures. La température des oiseaux varie entre 38 et 45 degrés, selon les différences individuelles et setuelles. La température des mammifères est inférieure de quelques degrés; elle oscille entre 36 et 40^'; celle de Thomme varie entre 3ÔS50 et 37^50, différant aussi selon Tàge et le sexe ; cbez Fen&nt, elle est plus élevée que chez l'homme; chez la femme, elle est encore moins élevée, et, chez le vieillard, elle s'abaisse notablement, surtout pendant le sommeil ; elle suit, du reste, assez fidèlement les oscillations de l'énergie respiratoire. Dans tout le règne animal^ la température organique est supérieure normalement à celle du milieu ambiant; elle oscille et varie aussi, mais elle dépend alors bien plus des conditions biologiques de rindividu que de la température extérieure*.
€ La machine animale, dit Lavoisier, est principalement gouvernée par trois régulateurs principaux : la respiration, qui consomme de l'hydrogène et du carbone et qui fournit du calorique ; la transpiration, qui augmente ou diminue, suivant qu'il est nécessaire d'emporter plus ou moins de calorique ; enfin, la digestion, qui rend au sang ce qu'il perd par la respiration et la transpiration < ».
On sait que tous les animaux absorbent de l'oxygène en proportions qui varient suivant des lois déterminées avec la classe, l'espèce et les conditions physiologiques; d'autre part, l'oxygène est le principal agent des transformations chimiques, qui sont à la fois l'effet et la cause de la nutrition. Or, toute combustion développe de la chaleur, et on peut affirmer que la production et le maintien des températures organiques sont dus à la combustion lente des substances.
L'énergie respiratoire détermine ainsi l'intensité de la chaleur, et celle-ci coïncide avec la production du phénomène sonore, par cela même que, chez les espèces de vertébrés supérieurs, comme
< Charles Letonmeaii, La Biologie,
* Layoisier, Mémoire de l'Académie des sciences. 1789, ciU par Letourneau.
nexioQS qui relient les cellules nerveuses, soit entre elles, soit avec les autres parties du corps. Mais cette direction est aussi fortement influencée par l'habitude ; cela revient à dire que la force nerveuse prend volontiers les voies qu'elle a déjà fréquemment parcourues. »
Ainsi, tous les mouvements expressifs, y compris le mouvement sonore, s'expliquent en vertu de ces trois principes.
€ Tout acte, quelle que soit sa nature, ajoute encore l'éminent naturaliste, qui accompagne constamment un état déterminé de l'esprit, devient aussitôt expressif. C'est, par exemple, l'agitation de la queue chez le chien, le haussement des épaules chez l'homme, le hérissement des poils, la sécrétion de la sueur, la modification de la circulation capillaire, la difficulté de la respiration, la pr(yduction de sons divers par l'organe de la voix ou par d'autres mécanismes. Il n'est pas jusqu'aux insectes qui n'expriment la colère, la terreur, la jalousie et l'amour par leur bourdonnement. Chez l'homme, les organes respiratoires jouent, dans l'expression , un rôle capital, non-«eulement par leur action directe, mais encore et bien plus d'une manière indirecte ^. »
Nous avons vu aussi, en effet, d'après M. Herbert Spencer, que les muscles faciaux et les muscles respiratoires, en vertu de ce troisième principe, sont les premiers à entrer immédiatement en action. Les organes de la .respiration sont toujours les premiers aff'ectés par une émotion quelconque.
C'est ainsi que la douleur, la crainte, les besoins, la colère feront pousser des cris violents; la joie, la gaieté, l'amour et autres douces émotions produiront des sons plus ou moins harmonieux en relation toi^ours avec la sensation éprouvée, d'abord inconsciemment, contre toute idée ou volonté; puis, par effet de l'habitude, chaque fois que la sensation doit se reproduire ; puis enfin consciemment, par l'utilité reconnue et le besoin d'exprimer les émotions.
Le cadre des fiiits propres à nous démontrer le bien-fondé de ces principes est large ; nous n'avons que l'embarras du choix.
Il est de toute évidence, en effet, que les sons vocaux produits originairement sous l'impression de lasoufiïanceou de la crainte, par la contraction mécanique et inconsciente des muscles respî-
* Chsrles Darwin, Op. cit.
TatoireSi sont devenus plus tard, par l'exercice, d*un usage habituel, dans des buts raisonnes et divers.
Bn observant attentivement des enfants même très-jeunes, on constatera, comme le dit aussi Darwin, qu'ils s'aperçoivent de tràs4)onne heure que les cris les soulagent, et qu'ils agissent bientôt en conséquence volontairement.
Lorsque l'enfant, qui souffire sa première douleur, pousse son premier cri, il ne peut le faire pour manifester qu'il souffre ni pour appeler à son aide ; mais, bientôt après, l'usage de ces cris devient raisonné, quand il apprend qu'en criant on arrive à son secours, soit pour satisfaire ses besoins, soit pour le caresser et calmer sa douleur. Toutes les nourrices vous diront comment les en&nts crient de plus en plus fort lorsqu'on les a habitués à se rendre plus vite à ses appels.
Certains animaux, sous l'empire de la ftireur, émettent des sons qu'ils s'efforcent de rendre rauques et éclatants, sans doute pour inspirer de la crainte à leurs ennemis : les rugissements du lion, les hurlements du chien, etc. Les m&les rivaux se défient toujours en se provoquant de la voix, associant son usage à l'émotion de la colère, de la jalousie et autres sensations.
Il serait très-intéressant d'étudier comment les diverses sensations ou émotions provoquent l'émission des sons différents chez les diverses espèces zoologiques ; une telle étude n'a point été Cute, que je sache, au moins systématiquement, et les observations isolées de quelques naturalistes ne sont pas suffisantes à établir une classification quelconque.
Mais il est de toute évidence que, dans cet ordre de faits, nous trouverons les mêmes causes phénoménales, les mêmes principes biologiques que nous constatons dans toute l'évolution organique, les rapports évidents entre la fonction et l'organe, ainsi que les différenciations graduelles que l'anatomie et la physiologie nous montrent dans toute la série animale.
Un célèbre zoologiste allemand, le docteur Gustave Jœger, a étudié cette question au point de vue de sa science spéciale ; il a cherché surtout à démontrer l'étroite connexion qui relie l'extérioration vocale de l'animal à celle de l'homme. La relation est si intime, dit-il, qu'il est impossible de résoudre la question de l'origine des langues, sans étudier soigneusement au préalable le langage des animaux. « Le cri de l'accouplement, si varié chez les
160 pormàtion de la voix et Dfi Là parole
tiô, tix f — Coutio, coutio, coutio, coutio ! — Squô, squô, sqnô, squô ! — Tzu, tzu, tzu, tzu, tzu^ tzu, tzu, tzu, tzu, tzi I —Cottot, tiou, squa> pipiqui, zozozozozozozossozozo, zirrhadingt — Tsiasisi, etc., etc.
Il est évident qu'un grand nombre d'oiseaux chanteurs produisent, dans leurs chants, des sons qu'on peut appeler articulés.
Les analogies que nous avons trouvées avec l'organe humain, dans l'organe vocal des oiseaux, et surtout chez ceux qui sont susceptibles d'apprendre à parler, comme les perroquets» le corbeau, etc., nous expliquent suffisamment ce phénomène pour qu'il soit nécesisaire d'insister ici de nouveau.
Certains cris des animaux peuvent être aussi considérés et sont, en effet, des sons vraiment articulés ; mais il y a loin de là encore à une faculté générale d'articulation.
Avant l'articulation, nous devons placer nécessairement les sons musicaux qui, étant susceptibles d'être comparés entre eux!, selon l'expression de Helmholtz, en hauteur, intensité, étendue, etc., ont donné probablement par cela même naissance à la faculté de l'articulation. C'est à ce point de vue que le chant des oiseaux off^ un intérêt tout particulier pour nous, et c'est ce qui a fait dire aussi à Jasger que les oiseaux ont été les précepteurs de l'homme.
Quelques animaux émettent aussi des sons musicaux, et, chose remarquable, un singe, un des gibbons, produit, dit M. Darwin, une octave complète, montant et descendant l'échelle par demiton ; aussi peuton dire de lui que, « seul de tous les animaux mammifères, il chante ^ ».
L'état émotionnel donne toujours à la voix un caractère plus ou moins musical, selon les sensations qu'on éprouve ; par exemple, il est évident que la hauteur de la voix est très-souvent en rapport avec certains états de l'esprit ; la plainte douce^ la souffirance légère, le langage affectueux se tiennent toujours dans un ton élevé ; par contre, la colère, la terreur et autres émotions
^ De la descendcutee de Vhomme^ trad. fi*anc. par Monlinië, yol. H, p. 290.
Les mots cités sont du professeur Owen. On a récemment montré one certains quadrupèdes, des rongeurs, qui sont plus bas placés dans réchelle (]ue les singes, ftont capables de produire des sons musicaux définis. Voir rhistoire d*un hespei^omys chanteur par le révérend S. Lockwood, dans le American Naturalist,, vol. V, décembre 1871, p. 761. Darwin, Op, cit,, p. 94, note.
FORMATOIN DE LA VOIX BT DE LA PAROLE loi
donnent à la voix un caractère opposé. D'après Gratiolet et Darwin, Rengger a constaté que les singes qu*il possédait au Paraguay (Cehus azarœ) exprimaient : l'étonnement par un bruit qui tenait le milieu entre le sifflement et le grognement» la colère ou rimpatience par la répétition du son hourhou sur un ton plus bas, grondant ; enfin, la crainte ou la douleur par des cris perçants. L'homme aussi exprime généralement l'angoisse et la douleur par des gémissements sourds et des cris aigus. La gaieté et le rire peuvent produire souvent un ton de voix plus haut» d'autres fois plus bas, mais Tintensité du son est ici moindre ; une surprise agréable donnera de l'étendue à la voix, tandis que l'impression contraire produira un son bref quand l'expression n'est pas absolument aphone.
Mais la plus grande expression musicale des sons de la voix doit se produire associée aux douces émotions de l'acte de la reproduction de l'espèce. Nous avons vu, en effet, que même les animaux les moins doués sous ce rapport, ceux qui d'ordinaire ne produisent aucun son, émettent un cri particulier au moment de l'accouplement. L'art de charmer a dû prendre une grande place dans le perfectionnement de la voix. Un animal mâle devra, pour séduire sa femelle, employer des sons qui soient agréables à l'oreille de son espèce ; il s'eflbrcera naturellement de les rendre doux et harmonieux, et pour cela il exercera constamment l'organe vocal à cette fonction avec plaisir et volupté. Il semble du reste, comme le dit très-bien Darwin, que les mêmes sons plaisent souvent à des animaux très^ifférents, grâce à la ressemblance de leur système nerveux. Le plaisir que nous éprouvons en écoutant le chant des oiseaux, nos maîtres, selon l'expression de Jseger, en est la meilleure preuve. Les oiseaux eux-mêmes s'exercent aussi et perfectionnent leur organe, comme il est très-facile de constater quand on les observe attentivement. C'est une erreur de croire, par exemple, que le chant des oiseaux est spontané et non appris ; ils ont besoin, au contraire, de l'apprendre comme nous ; chaque printemps, on peut, en effet, se rendre compte de ce (ait en observant les effbrts que font certaines espèces, surtout le rossignol, pour se surpasser et surpasser leurs rivaux dans cette ardente compétition musicale. Tout le monde sait que, dans la saison d'automne, les Jeunes rossignols, livrés à eux-mêmes, ne chantent pas bien; c'est au printemps suivant seulement, dans la saison des amours, que, inspirés par la passion et entourés
d'habiles modèles qu'ils cherchent à vaincre, ils obtiennent la perfection de leur chant.
L'émission des sons musicaux, associée aux principales émotions, peut être considérée sans nul doute comme le point de départ naturel des perfectionnements successifs et graduels de la voix humaine ; ce principe est assez important et mérite qu'on en tienne compte.
D'autre part aussi, le caractère musical de certains sons, en impressionnant plus agréablement le système nerveux central, a dû développer les aptitudes expressives chez les êtres mieux doués, en sorte que la sélection naturelle réalisait ici par elle et pour elle les plus grands perfectionnements.
Comme l'a démontré Helmholtz, par suite des dimensions de la cavité interne de l'oreille et du pouvoir de résonnance qui en résulte, les notes élevées, par exemple, produisent chez l'homme une impression particulièrement violente ; l'impression des cris perçants et celle des sons harmonieux et doux sont absolument opposées. Quelle impression ne produit pas toujours sur nous Tœuvre musicale ? et quel rôle ne prennent pas encore aussi l'harmonie et la mélodie dans notre langage émotionnel ?
Sous l'influence du mépris ou du dégoût, dit M. Darwin» il existe une tendance, dont les causes sont explicables, à souffler par la bouche et les. narines, et à produire ainsi un son analogue iipetih ou psh. c Qu'il vous arrive d'être arrêté court ou subitement étonné, et vous aurez immédiatement une disposition à ouvrir largement la bouche, comme pour exécuter une inspiration profonde et rapide, sans doute parce que vous étiez préparé à prolonger l'exercice que vous exécutiez. Pendant la profonde expiration qui suit, la bouche se ferme légèrement et les lèvres se portent un peu en avant ; cette forme de la bouche répond, d'après Helmholtz, au son de la voyelle o. Il est certain qu'une foule laisse échapper, en effet, un oh prolongé lorsqu'elle vient d'assister à quelque spectacle étonnant. Si la douleur se mêle à la surprise, il se produit une tendance à contracter tous les muscles du corps, y compris ceux de la face, et les lèvres se portent en arrière; cela explique peutrêtre pourquoi le son devient alors plus élevé et prend le caractère de ahf ou achl La crainte, qui fait trembler tous les muscles, amène naturellement du tremblement dans la voix; celle-ci devient en même temps rauque, par suite de la
sécheresse de la bouche, que produit l'arrêt du fonctionnement des glandes salivaires. »
Il serait très-intéressant d'étudier systématiquement comment chaque émotion provoque l'émission de sons vocaux différents chez les diverses espèces, surtout dans les degrés supérieurs de réchelle zoologique; mais, par les seuls faits que nous avons passés en revue, nous sommes déjà en droit d'affirmer que cet ordre de {diénomènes se trouve sous les mêmes lois générales qui régissent tous les phénomènes biologiques.
Les mêmes principes, les mêmes causes efficientes qui président à révolution des organes régissent aussi évidemment l'évolution fonctionnelle, avec cette particularité essentielle que la tendance à la différenciation se manifeste principalement par la diversification évolutive des fonctions, origine, selon les plus éminents naturalistes, de la plupart des perfectionnements organiques.
Plus que dans toute autre partie de la science, dans le sujet qui nous occupe, on ne pourra nous traiter de téméraire si nous donnons comme des hypothèses parfaitement scientifiques, comme des faits acquis, les résultats de nos observations et de nos inductions, rigoureusement flûtes par une méthode sévère.
Du cri à la parole, de la voix au langage phonétique, nous pouvons suivre, en effet, la série complète des transformations, et nous expliquer aussi toutes les différenciations évolutives , les perfectionnements successifs accomplis dans le combat pour Texistence, les effets de la sélection et les conquêtes progressives réalisées par les mieux doués.
Nous avons étudié le phénomène sonore d'abord par l'examen anatomique des organes de la phonation, puis par l'étude physiologique de la fonction, et partout nous avons constaté cette même gradation, ces différences spécifiques et ce lien étiologique qui les relient généalogiquement.
Le crix, la voix, la parole, ne sont donc que des manifestations différentes de la même faculté ou propriété , plus ou moins développée chez les différents êtres, la faculté d'exprimer les émotions et les sensations par l'extérioration vocale. Ici comme partout, la théorie des formations lentes et successives se trouve entièrement confirmée.
Nous aurons à traiter encore cette question dans les leçons qui vont suivre sur la formation du langage, et nous terminerons celle^i par l'étude des sons vocaux articulés ou articulables de la
parole humaine, avec quelques observations qu'il sera utile de consigner aussi.
D*abord, je vais insister encore sur cette différe^we infranchissable de Farticulation. Cette prétendue faculté spéciale peut être considérée comme un précieux attribut de notre espèce par ceux qui le voudront bien, mais il faut y mettre de la bonne volonté. La faculté ou propriété de lier, articuler, ou combiner ensemble deux ou plusieurs sons de la même ou non-nature n'est pas un privilège absolu de nos organes ; il ne Pest que tsèsrelativement. Il y a certains cris des animaux, certains sons vocaux qui sont parfaitement articulés aussi ; et à qui protesterait au nom de notre dignité humaine et de nos idées anthropomorphiques, vous n'avez qu*à rappeler que les grenouilles chantent en grec^ en disant ppax^xJ^ xoa$ xoa$.
Un singe, le gibbon-siamang {Hyldbates sy^idactylus), rapporte Salomon Muller, profère un cri réellement articulé, qu'on entend à plus d*un kilomètre de distance; il y a au moins dans ce cri, en effet, deux syllabes articulées, comme le remarque M. Houzeau, sans compter les syllabes formées par la simple voyelle a plus ou moins aspirée, avec différence de ton et d'étendue,ce qui constitue, d'autre part, un commencement d'articulation. Oôeh^gôek^ gôék^gôek^gôéh^haj ha^ha^ha,haâûM th^goriWQ aussi, d'après M. Savage, articule un cri aigu et prolongé : Kha-ha^kha-ha !
La différence essentielle et caractérisque réside dans la variété, la quantité et la qualité des sons et des bruits que l'organe peut produire et conséquemment combiner, associer, articuler, ce qui est déjà appris et non instinctif, aussi bien chez les animaux que chez l'être humain.
Les proportions ne sont qu'une question d'arithmétique musicale ; la parole humaine peut, en effet, être considérée comme une sorte d'algèbre barbare de la phonation.
Je vous ai dit antérieurement que le son mtisical est caractérisé par la régularité, l'uniformité, la constance des vibrations périodiques et isochrones du corps sonore et, par suite, des ondes aériennes qui transmettent ces vibrations à l'oreille. Le àruit^ au contraire, est produit, soit par un mélange de sons discordants et confus, soit par une trop grande brièveté dans la durée d'un son unique, brièveté qui ne permet pas à l'oreille d*apprécier sa hauteur.
c Des sons musicaux, dit Guillermin, combinés de manière à
satislGaire l'oreille, c'est-à-dire selon les lois de rharmonie, ne forment pas un bruit ; mais rien ne ressemblerait plus au bruit que le mélange des sons musicaux résultant de tous les instru* ments d'un orchestre jouant à la fois dans tous les tons, sans rhythme, sans harmonie, sans mesure. Toutes les vibrations, ainsi coexistantes dans Fair, se contrariant de toutes les manières possibles, donneraient lieu à la plus horrible cacophonie.»
Savart a essayé de déterminer une limite à la brièveté des sons et, par ses expériences avec la roue dentée, il a conclu « qu'il est possible de donner la hauteur d'un son dont la durée ne dépasse pas on cinq millième de seconde ».
Ainsi, en étudiant attentivement la nature physico-physiolologique de la parole, nous pouvons constater que les éléments phoniques qui la composent se trouvent compris absolument dans le cadre de cet ordre de faits. Les voyelles ou sonnantes sont des sons parfaitement musicaux (simples ou composés), mais dont la hauteur est appréciable à l'oreille. Les consonnes sont des bruits produits, soit par la discordance, la disharmonie, le manque de rhythme et de mesure dans les vibrations, soit par la brièveté de rémission, qui ne permet point d'en apprécier la hauteur. La combinaison, l'association des sons et des bruits, l'articulation des phénomènes simples ou composés aussi, est ce qui constitue le parole, et cette faculté n'est le privilège de l'homme que dans la mesure de la perfection de son organe et de la richesse des moyens dont il peut disposer, mais surtout à cause de son grand développement cérébral.
Dans la perception des sons par l'ouïe humaine^ nous avons dit que la limite était de 32 vibrations simples par seconde pour les sons graves et de 73,000 vibrations pour les sons aigus. Tous les sons compris dans cette échelle continue et susceptibles par conséquent d'être comparés entre eux, sont ce qu'on nomme des sons musicaux ; c'est en les combinant par voie de succession ou de simultanéité, d'après les règles déterminées de temps, de hauteur, d'intensité, de timbre, qu'on constitue l'œuvre musicale.
« C'est donc de cette association relative des sons que dépenpendent tous les effets essentiellement caractéristiques qu'on résume par le mot d'express ion musicale. Mais pourquoi certaines associations de sons ont-elles tels ou tels effets ? C'est un problème qui n'est point encore résolu. Ces effets doivent, à la vérité, se trouver, d'une manière ou d'une autre, en rapport avec les rela-
lions arithmétiques bien connues existant entre les vitesses de vibrations des sons qui constituent une échelle musicale. Il est possible, mais ce n'est encore qu'une hypothèse, que la facilité mécanique plus ou moins grande avec laquelle l'appareil vibrant du larynx humain passe d'un état de vibration à un autre ait été primitivement une cause du plaisir plus ou moins marqué produit par diverses successions de sons. »
Nous allons voir maintenant, d'après les règles données par Helmholtz, quels sont, dans cette échelle, les sons spécifiques cor* respondants aux différentes voyelles que nous pouvons comparer.
La voyelle a, par exemple, a pour spécifique ou caractéristique le si bé-mol 4. Quand nous prononçons le son a à une hauteur quelconque, c'est le si bé-mol^ qui est le son dominant ou de plus forte résonnance de la cavité buccale ; à ce son correspondent 922 vibrations, d'après les expériences de la sirène de Cagniard de La Tour.
Voici, du reste, un tableau que nous connaissons déjà en partie :