NEUVIÈME LEÇON
L*^tade de la formation du langage exige que nous poussions nos inveetigationa sur le domaine de la psychologie. — La forteresse linguistique de M. Max MuUer. — - Controverse entre ce linguiste et M. Withney et M. Darwin fils, d*autre part, sur la formation du langage. — Il n*y a pas de différence essentielle, mais seulement de degrë, entre le langage qu^on appelle instinctif des bètes et le langage conventionnel de rhomme. — Observations psychologiques à Tappui de cette théorie. — L^intelligence progressive des animaux. — Langage naturel, langage acquis par sélection et sous Tinfluence de la domestication. — Tendance à Timitation dans le langage des animaux et ûuts observés à Vappui de ce principe. — Valeur expressive des sons de la voix. — De Texpression en général chez Thomme et les animaux supérieurs. — Anatomie de l'expression. — Étude histologique et physiologique du cerveau et ses fonctions. — Les microcéphales. — Les cerveaux de singes. — Nous devons étudier la fonction par la même méthode comparative que nous avons suivie dans Tétude de Torgane.
Messieurs , le sujet que nous allons étudier dans ces leçons exige que nous poussions un peu plus loin encore nos investigations. Ce n*est pas seulement à Tanatomie, à la physiologie et à la physique que nous avons à demander des renseignements; il nous faut aussi entrer maintenant dans le domaine de la psychologie, de cette science si chère aux métaphysiciens et aux philosophes ; mais Je ferai cependant tout mon possible pour ne pas dépasser la ligne que nous devons nous tracer devant cette redoutable forteresse, selon Texpression de M. Max MuUer.
« Il est de notre devoir, dit le savant linguiste, de mettre en garde les intrépides disciples de M. Darwin ; de les avertir qu*avant de triompher, avant de crier victoire, avant de pouvoir faire
de rhomme le descendant d'un animal muet, il leur faudra faire le siège en règle d'une forteresse, qui ne s'eflfraiera pas de quelques manifestations, qui ne se rendra pas pour quelques coups de fusil, la forteresse du langage, qui, pour le moment, se dresse inébranlable, inaccessible sur la frontière des deux royaumes : celui de Thomme et celui de la bête. »
Il est fort à regretter qu'un homme aussi éminent et dont les travaux ont tant de valeur se laisse aller de la sorte à des affirmations qui ne sont rien moins que ^ientiflques, criant justement halte I au beau milieu du chemin dans lequel il a été luimême le premier à entrer.
La question de la formation du langage nous demandera effectivement une petite invasion dans le terrain psychologique, mais vous savez déjà que, pour nous, la psychologie n*est ou ne doit être qu'une branche de l'anthropologie ; mieux encore, une partie de la biologie, car, malgré les affirmations de notre savant collègue, la forteresse a été bel et bien ébranlée, et ses detiœ royaumes ne font plus maintenant aujourd'hui, pour bien des savants, qu'une seule et unique république : la zoologie.
M. Girard de Rialle nous a fait connaître, par un excellent article dans la Bévue de linguistiquey la controverse survenue à ce sujet entre M. Max MuUer et M. Whitney, qui n'est certes pas transformiste, d'une part, et, de l'autre, M. George Darwin, fils du célèbre naturaliste, répondant à ce dernier. (On the origin of language^ dans la Contemporary Review^,)
M. Withney est d'accord avec M. Darwin sur ce fait que l'homme ne doit pas son existence comme hom,me au langage, mais que le langage lui a permis d'atteindre un plus haut degré dans l'échelle de l'humanité; seulement, il ne pense pas qu'on puisse jamais découvrir les intermédiaires entre « l'expression toute instinctive des animaux » et l'expression toute conventionnelle de l'homme, « parce qu'elles sont, dit-il, essentiellement différentes ». Je crois inutile de vous dire combien ce raisonnement est faux. Pourtant, une phrase du savant professeur de Jale Collège fait pressentir qu'il ne peut échapper à l'inéluctable nécessité d'accepter, peut-être sans le vouloir, la théorie transformiste ; il dit : « Il n'y a point de saltus^ parce que le langage hu-
* Revue de linguistique, t. X, f. 3 et 4. 1878. — La théorie de révolution et la science du langage, par M. Girard de Rialle, p. 288-320.
main est an développement historique de commencements inânitésimaux, qni peuvent avoir été même de moindre importance que le langage instinctif d'une bête. »
M. George Darwin lui répond qu'il n'est pas sage de dire que la science n'atteindra point quelque objet. < Je ne saisis points dit-il, les motifs pour lesquels M. Whitney nie qu'un état de transition soit possible dans la formation du langage. Il n'imagine pas qu'une langue, bien qu'incomplète, naquit toute caparaçonnée d'une seule génération de singes anthropoïdes. Il est certainement probable que bien des générations de quasi-hommes passèrent qui se servaient d'un petit vocabulaire de cris conventionnels, et que ces cris devinrent de plus en plus conventionnels en s'éloignant de plus en plus des sons ou des exclamations d'où ils avaient tiré le\ir origine. Bien des racines se seront multipliées par scission et auront donné naissance à de nouveaux radicaux, qui devaient être plus tard graduellement séparés de leurs onomatopées originelles. J'imaginerais que l'origine initiative des quasi-mots (employés comme verbes, adjectifs et substantifs) a été, dans les temps primitifs, une sorte de mnémotechnie de leurs significations. Il est évident qu'un système de signes verbaux fera une bien plus profonde impression sur la mémoire, lorsque ces signes auront une relation môme faible avec les objets qu'ils représentent. Un enfant apprend et se rappelle le mot bé-moutony et nomme une vache moû longtemps avant de pouvoir conserver dans sa mémoire les simples signes motiton et vache ; il commence fréquemment par appeler les chiens et les vaches oua^oua et mou, et continue à employer ces mots même après qu'il prononce ces syllabes, d'une façon toute conventionnelle. N'est-il pas arrivé, à coup sûr, quelque chose de ce genre dans l'enfance des races humaines ? » Cela nous semble plus que probable, dit très-judicieusement M. Girard de Rialle, car de même que les phénomènes d'embryogénie apportent de solides arguments à la théorie transformiste, de même l'étude de l'enfance de l'individu-homme jette des clartés intenses sur l'enfance, aujourd'hui si lointaine, de l'humanité.
M. Girard de Rialle ajoute que l'étude physiologique de la faculté du langage tend à confirmer cette manière de voir. Dans un travail très-intéressant, M. le docteur Onimus (Journal danaich mie et de philosophie. 1873.) s'exprime dans des termes qui confirment la théorie darwinienne en linguistique :
180 DE LA FORICÂTION DU LANOAQB
€ Quant au langage, où nous croyons que l'on retrouve tous les caractères des actes réflexes d'éducation, les mouvements d'ensemble ne se forment que peu à peu et par une éducation longue et difficile; mais c'est absolument le même procédé que pour les mouvements d'ensemble moins compliqués, tels que la marche.
« Les premiers actes sont limités, simples, mais encore incoordonnés; puis, peu à peu, les mouvements qui ont lieu le plus souvent deviennent plus réguliers et plus étendus, et ce n'est que lorsque chaque mouvement simple est devenu bien net que les mouvements d'ensemble se font, d'abord indécis, puis coordonnés. »
M. Girard de Rialle nous reproduit aussi un passage d'un rédacteur de la Westminster Revieu) (octobre 1874>, qui a trait à cette controverse et qui intervient de la manière la plus sensée et la plus spirituelle dans la question : « L'acquisition du langage rationnel, dit-il, a donné, sans aucun doute, àl'esprit humain une supériorité gigantesque sur celui de tout autre animal ; mais cette même supériorité a été acquise graduellement, aidée considérablement par d'autres acquisitions faites plus ou moins dans la partie connue de notre histoire. Tels sont les arts d'écrire et d'imprimer, l'emploi de la vapeur et de l'électricité et même l'algèbre et la construction des routes, puisque tout cela a contribué à rendre la sagacité exceptionnelle de certaines individualités, la propriété commune de toute la race et son héritage durable.
< On se demande souvent pourquoi, si l'homme était à l'origine un animal muet, d'autres créatures sont restées aussi longtemps muettes, notamment les chiens, les singes et les éléphants, puisqu'on leur attribue les rudiments de raison, comme à l'ancêtre supposé et sans langage de l'humanité. Pour répondre, il faut se rappeler que, en comparaison de toute la carrière de l'homme sur la terre, le temps pendant lequel il a possédé un langage articulé peut n'être qu'une courte période, et que les autres animaux peuvent être à une période relativement moindre derrière nous que nous ne sommes capables de le supposer. Dans vingt mille ans d'ici, quand les chiens auront appris à parler, mais non pas encore à imprimer, les philosophes orthodoxes d'alors soutiendront que la forteresse « reste inexpugnable et inébranlable sur la frontière qui sépare le règne animal de l'homme », et c ils en appelleront à un fait palpable : c'est que, quoique les bêtes puissent faire ou ne pas faire, aucune n'a encore imprimé >.
Quoi qu'il en soit, et sans penser maintenant à ce qu'il pourrait arriyer sur ce sujet dans vingt mille ans d'ici, je crois que la barrière infranchissable, la formidable forteresse n'existe que dans l'esprit de ceux qui manquent de connaissances plus générales ou qui n'ont point étudié leur sujet avec assez d'attention et d'indépendance; souvent le préjugé le plus insignifiant se dresse, lui, réellement comme un véritable obstacle dans le développement de nos idées, dans le cours de nos études, et nous fait assister à ce curieux phénomène que les hommes les plus éminents, après avoir rendu par leurs travaux de grands services à la science se refusent à accepter les conséquences naturelles de leurs propres investigations, par la seule raison et sous la triste influence des préjugés dont ils n'ont pu ou su se défaire.
Quant à nous, nous ne pouvons admettre, en bonne méthode scientifique, d'autre difilérence entre le langage humain et celui des bétes, après l'étude anatomique et physiologique des organes que nous avons faite, qu'une difi'érence de degré, difi'érence qui. loin d'être une infranchissable barrière ni une formidable forteresse, n'est à nos yeux autre chose qu'une chaîne généalogique continue et graduelle des différentes étapes évolutives.
Et il est évident que, suivant la même méthode et en vertu des mêmes principes, nous sommes conduits à pousser nos conséquences de l'anatomie et de la physiologie à la psychologie comparée aussi.
La différence qu'on se platt à établir entre le langage instinctif des animaux et le langage conventionnel de l'homme est encore un expédient métaphysique. Les cris que la douleur, la colère et autres émotions violentes arrachent à notre organe par le seul fait de la contraction des muscles laryngiens et thoraciques, sont bien moins conventionnels, il me semble, que le langage de certains animaux, le chant de certains oiseaux et autres expressions émotionnelles que l'observation nous démontre ne point être instinctives, mais bien raisonnées et le fruit de l'expérience.
Quoique ce sujet paraisse puéril à première vue et déjà épuisé, je vais cependant réunir ici quelques observations qui me paraissent d'une grande importance pour compléter notre étude comparative ; elles nous démontreront encore une fois que nous n'avons pas été trop téméraires en acceptant dans notre travail, d*une manière absolue et sans réserves, les principes de la doctrine généalogique.
D*âbord, toutes ces différences dites spécifiques entre les animaux et l'homme s'évanouissent devant un examen sévère, et la prétendue frontière disparaît à mesure qu'on avance dans Tinvestigation. Où sont^ en effet, aujourd'hui, tous ces prétendus attributs de l'humanité ? Les aptitudes morales et intellectuelles, l'usage libre de la main, la station verticale, l'instinct social, le mariage, la vie de famille, l'organisation des sociétés, le sens religieux, l'industrie, la cuisson des aliments, l'usage des vêtements, l'agriculture, le suicide, et tant d'autres caractéristiques par lesquelles on a prétendu donner à l'homme une prééminence absolue sur les animaux, perdent énormément de leur valeur et deviennent bien relatives lorsqu'on établit une comparaison rigoureuse et qu'on les étudie par une méthode sévère.
Personne n'a mieux traité cette question que votre éminent professeur Cari Yogt. Avec le talent remarquable que nous lui connaissons, il nous a démontré que ce qu'on appelle Tàme humaine ne diffère pas de Fâme des bêtes en qualité, mais seulement en quantité. Il nous a fait voir par des exemples nombreux, par des faits authentiques, que les activités intellectuelles, les penchants, les sentiments et les facultés de Thomme se trouvent parfaitement à l'état d'ébauche, d'une manière frappante, chez les animaux. L'amour, la haine, l'amitié, la reconnaissance, la loyauté, le sentiment du devoir, la conscience, la pitié, l'abnégation, le sentiment de justice, la jalousie, l'orgueil, la perfidie, la vengeance, l'astuce, l'adresse^ la prudence, la réfiexion, la prévoyance et tant d'autres aptitudes et facultés se trouvent aussi bien chez la bête que chez l'homme. .
On sait aujourd'hui que les animaux s'organisent en sociétés et qu'ils pratiquent les lois de l'organisation des Etats ; qu'ils ont l'esclavage et la hiérarchie, l'éducation, l'économie domestique ; qu'ils savent soigner les malades, construire des maisons, des nids, des routes, des digues, des grottes ; qu'ils ont des assemblées, des délibérations publiques de tribunaux même ; qu'ils ont enfin un langage très-compliqué, et qu'ils se servent des signes, des gestes, de la voix, pour communiquer entre eux, dans la mesure de leur développement psychologique. « L'intelligence de l'animal, dit Krahmer, se manifeste de la même manière que celle de l'homme. On ne peut admettre une différence d^essence, mais seulement de degré, entre l'instinct et la raison. » L'animal
pense y réfléchit, acquiert de Texpérience, se rappelle le passé, songe à l'ayenir, sent absolument comme Thomme. Comme le dit le docteur Bilchner, il n*y a pas de nécessité immédiate résultant de Torganisation actuelle, ni de penchant aveugle et arbitraire qui lassent agir les animaux, mais bien une réflexion qui est le résultat de la comparaison et du jugement ^
L'anglais Parkjms, pendant son séjour en Abyssinie, a observé les mœurs des singes, et il dit « qu'ils ont une langue aussi Intelligible pour eux que la nôtre pour nous ». « Les singes, dit Parkjms, ont des chefs auxquels ils obéissent mieux que les hommes n*obéissent aux leurs, et ils ont organisé un véritable système de pillage. Si Tune de leurs tribus descend des fentes des rochers qu'ils habitent, pour piller, par exemple, un champ de blé, elle emmène tous ses membres, mâles et femelles, vieux et jeunes. Après avoir choisi des avant-gardes parmi les plus âgés de la tribu, qu'on reconnaît â leurs poils longs et touffus, ils examinent avec soin chaque fondrière avant de descendre, et grimpent sur tous les rochers d'où l'on peut découvrir la contrée. D'autres sentinelles couvrent les flancs et les derrières ; leur vigilance est remarquable. De temps à autre, elles s'appellent et se répondent pour annoncer que tout va bien ou qu'il y a du danger. Leurs cris sont si fortement accentués, si variés, si distincts, qu'on les comprend â la fin, ou que, du moins, on croit les comprendre. Au moindre cri d'alarme, toute la troupe s'arrête et prête l'oreille, jusqu'à ce qu'un second cri d'une intonation différente leur fasse reprendre leur marché. »
Les récits des voyageurs et les travaux des ethnographes et des naturalistes sont remplis d'histoires de ce genre. Qui ne connaît pas l'ouvrage de M. de Fravière sur les abeilles, leur industrie, leur langage, leur éducation ? Que n'a-t-on pas déjà dit et écrit sur les fourmis, les hirondelles, les perroquets ? La manière dont les chamois s'y prennent pour placer des sentinelles et pour s'instruire de l'approche du danger ne montre pas moins cette faculté de communication. « Est-ce l'instinct, dit le docteur Bûchner, qui leur a appris cette précaution, puisque les chasseurs de chamois n'ont pas existé avant les chamois ? »
€ Certains bateliers anglais, les punterSy ont remarqué que les
* Louis BUchner, Force et matière^ Paris — Leipzig, 1876.
canards sauvages ont des réunions parlementaires et votent. Jusqu*à présent, les bateliers ordinaires ne connaissent de cette lan* gue des canards que les cris d'avertissement et de sécurité. Mais ces oiseaux ont, comme toutes les bêtes, des expressions spéciales pour marquer leurs sensations de joie, de douleur, de faim, d'amour, de crainte, de jalousie, etc., et certains punters expérimentés les comprennent quand ils parlent de départ, de repos, de danger, de colère, d*amour, etc. Ces termes varient même selon les espèces. Avant chaque départ matinal, une discussion trèsbruyante et très-vive a lieu pendant dix à vingt minutes , et ce n'est qu'après cette délibération qu'on procède au départ. — On rapporte aussi qu'une oie tombée malade en couvant se rendit chez une autre et lui parla à sa façon ; par suite de cette conversation, la dernière remplaça la malade ; celle-ci prit place à côté d'elle et mourut une heure après. »
Il est encore très-intéressant d'étudier comment certains animaux changent ou perfectionnent leur langage par œuvre de sélection, ou bien encore, comme il nous est plus facile de Tobser^ ver, sous Tinfluence de la domestication. Tout le monde sait que certains oiseaux modifient leurs chants lorsqu'ils se trouvent à côté d'autres espèces supérieures, et qu'ils perdent souvent aussi les qualités sonores lorsque le milieu ne leur est point favorable.
A l'état sauvage, les animaux changent et s'améliorent aussi pour la plupart, en proportion des changements dans leurs conditions de vie, de besoins, d'habitudes, de demeure, etc. » M. F.- A. Pouchet [Actes du Muséum dChistoire naturelle de Rouefi^ t. III, 1872) a montré, par des comparaisons immédiates, que la construction des nids des hirondelles s'est améliorée considérablemont depuis quarante à cinquante ans, de sorte qu'il y a plus d'espace pour les jeunes, plus de protection du nid contre les ennemis, la pluie, etc. Le même observateur mentionne que le loriot d'Europe ne suspend plus aujourd'hui son nid qu'à l'aide de bouts de fil et de ficelle qu'il ramasse, tandis que l'emploi de ce matériel n'a été rendu possible que par l'industrie humaine. Dire que les animaux sont des machines inaltérables, ajoute M. Pouchet, montre qu'on n'en a observé aucun. S'ils ne sont que des machines, l'observation la plus superficielle du moindre parmi eux fait voir que ces machines observent, comparent et jugent, et qu'elles possèdent toutes les facultés de l'entendement. »
L'action de la domestication sur l'intelligence des animaux est
considérable ; les chiens domestiques, qui descendent des loups et des chacals, ont gagné par ce fait extraordinairement en intelligence ; ils ont même acquis ce qu'on pourrait appeler des qualités morales, comme la conscience, l'affection, le tempérament^. Ils ont encore pris l'habitude, en passant à l'état de domesticité, d'émettre certains sons qui ne leur étaient pas habituels et perfectionner ainsi leurs moyens d'expression et de communication. C'est ainsi, dit Darwin, que les chiens domestiques, et, quelquefois même les chacals apprivoisés, ont appris à aboyer, et ce qui le prouve, c'est que l'aboiement n'existe chez aucune espèce du genre, si ce n'est, ditron, chez les canis latrans de l'Amérique septentrionale. On a vu de môme certaines races de pigeons apprendre à roucouler d'une manière nouvelle et tout à fait particulière '.
D'après Richard, la faculté d'aboyer qu'ont les chiens est un instinct acquis héréditaire. Elle serait devenue naturelle aux chiens domestiques, dont les jeunes aboient, même quand ils sont séparés de leurs parents dès la naissance. On a ainsi admis l'hypothèse que les aboiements seraient le produit des efforts faits pour imiter la voix humaine. Ce qu'il y a de certain, c'est que les chiens sauvages n'aboient pas. « Il y a de grandes troupes de ces animaux dans l'Amérique méridionale, principalement dans les Pampas. Il y en a aussi aux Antilles et dans les îles de la côte du Chili. En recouvrant leur liberté, ils ont perdu l'habitude d'aboyer, et, comme les autres chiens abandonnés, ils se bornent à hurler. On sait que les deux chiens apportés en Angleterre, par Mackenzie, de l'extrémité orientale de l'Amérique, n'ont jamais aboyé ; ils n'ont pas abandonné leur hurlement habituel ; mais le jeune qu'ils ont élevé en Europe a appris à aboyer. »
« Le chien Dingo, de l'Australie, porté en Angleterre, n'a jamais fait que hurler.
« Les chiens de l'tle Juan-Fernandoz, qui provenaient de ceux déposés par les Espagnols, avant l'époque d'Anson, pour détruire les chèvres, n'aboyaient point. Suivant une observation curieuse, les chats de l'Amérique du Sud ont également perdu ces miaulements incommodes qu'on entend si souvent la nuit en Europe. »
* Bûchner, Op. cit.
' Ch. Darwin, Variation des animaux et des plantes sous l'action de la domestication, trad. franc, par Moulinië. Paris, Reinwald, 1868.
été le meurtrier. < Le docteur Bœrlage, chassant au singe à Java, atteignit un singe femelle. L*animal tomba de Tarbre» blessée à mort, avec son petit, qui se cramponnait à son corps, et elle mourut en pleurant Cette scène émut si fort le docteur et ses compagnons de chasse que tous prirent la ferme résolution de ne plus chasser de singes. » Les offlciers de Texpédition britannique du capitaine Owen éprouvèrent une impression analogue à la vue d*un singe africain mourant de ses blessures, et ils prirent aussi la résolution de renoncer pour Tavenir à ce genre de passetemps^.
La scène que raconte Frédéric Cuvîer, entre Fouistiti-jaco (Mpale jacchics) et sa femelle, révèle cette expression de Fidée par un son, comme le dit très-bien M. Houzeau ; la femelle venait d'avoir un petit dans la ménagerie de Paris, et, sans doute fatiguée de le tenir dans ses bras, elle se leva rapidement en poussant un cri aigu. < Le mâle, à Tinstant; comme si on lui eût dit : Prenez l'enfant/ étendait les bras et se chargeait de sa progéniture. »
Les récits de voyageurs et les ouvrages de naturalistes contemporains sont remplis de faits de ce genre, témoignant en tout et partout qu*il n'y a qu'une observation incomplète ou faite avec des idées préconçues qui puisse aujourd'hui permettre d'établir cette prétendue barrière infranchissable entre l'homme et la béte. C'est ainsi qu'un savant aussi éminent et aussi érudit que M. de Quatrefages s'est permis, dans l'intérêt de la bonne cause^ de bâtir son règne humain.
Tous les animaux ont un langage, à l'aide duquel ils communiquent, non-seulement avec ceux de leur espèce, mais quelquefois aussi avec des espèces voisines, et souvent avec l'homme. Chaque animal a sa langue spéciale, et, selon le développement de son organe, il a la faculté aussi d'émettre un certain nombre de sons pour exprimer ses sensations, ses besoins et ses sentiments. Dupont a trouvé, par une observation rigoureuse, que les poules et les pigeons ont dans leurs voix une douzaine de sons différents ; que les chats en ont quatorze, les chiens quinze, les bétes à cornes vingt-deux, et ainsi de suite. Je ne sais pas si une observation analogue a été faite pour les singes ; mais, évidemment, le nombre doit en être de beaucoup supérieur, car, à part leur intelli-
f L. BUchaer, L'homme selon la science*
gence qui doit leur donner une délicatesse plus grande dans les fitcultés perceptives des sens spéciaux, la configuration de leur organe vocal, si rapproché déjà de celui de l'homme, permet rémission d'une variété de sons plus considérable.
Dans la formation du langage, nous trouverons les mêmes lois évolutives, la même série graduelle que nous avons déjà constatée dans la formation de la voix et de la parole, avec cette seule différence que le langage dépend plus particulièrement du degré de développement cérébral, tandis que la voix dépend plutôt des conditions anatomlques de l'organe vocal. Mais il est inutile d'insister ici davantage sur ces différences que nous avons établies déjà tant de fois dans dans le cours de notre travail. « Le langage, dit Tuttle, est l'expression de la pensée ; et si les pensées, que les animaux, incontestablement, se communiquent mutuellement, ne sont pas identiques aux pensées humaines, elles sont du moins très^nalogues. Le chien appelle son camarade ou son maître par un aboiement tout particulier ; dans le rugissement du lion, le grognement du tigre, le chant de l'oiseau, dans les mille bruits que produisent les insectes, on trouve tous les modes d'expression, de sentiment et de mutuel accord, depuis le cri d'appel jusqu'au signal d'alarme, depuis l'amour jusqu'à la rage, etc. » La valeur expressive des sons de la voix, pour exprimer les sentiments et les volitions, est à peu près la même chez Thomme et les animaux ; il n'y a, je le répète, qu'une différence quantitative. Il sera très-intéressant d'étudier ici comment les expressions, en général, répondant à certains états de l'esprit, se sont développées évolutivement jusqu'à nous, au moins depuis le degré le plus élevé de l'échelle zoologique. Gela nous facilitera beaucoup notre tâche dans l'étude de la formation du langage ; mais le cadre de ce travail ne nous permettra de le faire que d'une manière fort restreinte, et je dois encore sur ce €^et spécial vous renvoyer^ pour plus de détails, aux savants travaux des naturalistes qui l'ont traité avec la plus grande compétence ^
* Voyez les ouvrages de :
Darwin, L'expression des émotions chex Vhomme et les animaua. Albert Lemome, De la physionomie et de la parole. Paria, Qermer» BaUlidre, 1865.
Ch. Bell, Anatomy of Expression, London, 1844. Oratiolet, De la Physionomie. Soirées scientifiques de la Sorbonne 1865. Hubert Spencer, Principles of Psychology. 18r72. Duchenne, Mécanisme de la physionomie humaine. Paris, 1862. MuUer, Manuel de la physiologie»
sent couler lorsqu'on l'effraie beaucoup ou qu'on l'empêche de s'emparer d'un objet vivement désiré.
Humboldt prétend de même que les yeux du callithriœ sciureus € se remplissent instantanément de larmes quand il est saisi de crainte ».
Ces faits sont d'autant plus remarquables qu'on a, pendant bien longtemps, revendiqué exclusivement pour l'espèce humaine l'expression du rire et des pleurs.
L'apparence d'abattement chez les orangs et les chimpanzés jeunes, lorsqu'ils sont malades, dit M. Darwin, est aussi manifeste et presque aussi touchante que chez nos enfants. Cet état de l'esprit et du corps s'exprime par la nonchalance des mouvements, l'abattement de la physionomie, l'hébétement du regard et l'altération du teint.
La colère s'exprime chez les diverses espèces de singes de plusieurs manières différentes. < Certaines espèces, dit M. Martin, avancent les lèvres, fixent un regard étincelant et forouche sur leur ennemi, font de petits sauts répétés comme pour s'élancer en avant et émettent un son guttural et étouffé. D'autres manifestent leur colère en s'avançant brusquement, en exécutant des sauts saccadés, en ouvrant la bouche et en contractant les lèvres, de manière à cacher les dents, en fixant hardiment les yeux sur leur ennemi, comme pour indiquer une farouche défiance. D'autres enfin, et principalement les singes à longue queue ou guenons, montrent les dents et accompagnent leurs grimaces malicieuses d'un cri aigu, saccadé, répété. » Ce fait est confirmé par les observations de M. Sutton, qui affirme que certaines espèces découvrent leurs dents en signe de ftu^ur, tandis que d'autres les cachent en avançant les lèvres.
Le babouin manifeste également sa colère d'une autre façon, d'après les observations faites par Brehm sur ceux qu'il a gardés vivants en Abyssinie, c'est-à-dire en frappant le sol d'une main, « comme un homme irrité frappe du poing sur une table placée devant lui ». M. Darwin a constaté, en effet, aussi, ce geste chez les babouins du Jardin zoologique.
Chez plusieurs espèces de babouins, la partie inférieure du troni dessine au-dessus des yeux un rebord très-saillant, orné d'un petit nombre de longs poils, qui représentent nos sourcils. Ces animaux regardent sans cesse de tous côtés, et relèvent ces sourcils quand ils veulent regarder en haut; c'est ainsi, selon
toute apparence, qu'ils ont dû acquérir Thabitude de les remuer fréquemment. Quoi qu'il en soit» beaucoup d'espèces de singes, et particulièrement les babouins, sous l'influence de la colère ou en présence d'une provocation quelconque, agitent leurs sourcils rapidement et continuellement de hauten bas, en même temps que le tégument velu de leur front.
Un jeune orang, jaloux de l'attention que son gardien accordait à un autre singe, découvrit légèrement les dents, puis, faisant entendre un cri de mauvaise humeur analogue au son tish-shist, il lui tourna le dos. Sous l'influence d'une colère un peu plus intense, les orangs et les chimpanzés avancent fortement les lèvres et émettent un aboiement rauque. Un jeune chimpanzé femelle offrait, dans un accès de violente colère, une ressemblance curieuse avec un enfant dans la même situation d'esprit ; il poussait des cris retentissants, la bouche largement ouverte, les le* vres rétractées et les dents complètement découvertes ; il lançait ses bras de tous côtés et les réunissait quelquefois au-dessus de sa tête ; il se roulait à terre, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, et mordait tout ce qui se trouvait à sa portée ^.
Une question des plus intéressantes, et qui a donné lieu à des controverses nombreuses parmi les naturalistes, est celle du froncement des sourcils, qui constitue la plus grande caractéristique de l'expression de la physionomie humaine.
Le froncement des sourcils a lieu par la contraction des muscles sourciliers, qui abaissent les téguments et les rapprochent de la racine du nez, de manière à produire sur le front des plis verticaux.
M. Albert Lemoine affirme, avec sir Ch. Bell, que le sourciller et le frontal n'appartiennent qu'à l'espèce humaine en particulier. « La peau collée sur le fh)nt des bêtes, dit-il, n'est mue par aucun muscle. » — € Jules Romain, voulant peindre un cheval idéal, enfonce son œil sous un sourcil et pense l'enoblir en l'humanisant. Si le sourcil est le trait le plus caractéristique de la face humaine, n'entrevoit-dn pas qu'il puisse être uni, par une sympathie plus spéciale, avec l'attribut caractéristique de l'esprit humain, la raison, et représenter plus que le reste du visage, par ses mouvements variés, le travail de la pensée ? »
M. Lemoine donne ici, sans le vouloir peutétre, un argument
« Darwin, Op. cit.
précieux en faveur de la théorie de révolution, tout en voulant combattre les idées de M. Darwin, car Torang et le chimpanzé possèdent ce muscle l'un et Tautre. M. le professeur Owen Ta très-réellement constaté chez le premier et M. le professeur Macalister chez le second ; M. Macalister a observé aussi que le sourciller ne peut ôtre séparé de l'orbiculaire des paupières.
D'après M. Houzeau et M. Savage, le froncement des sourcils nous serait commun avec certaines espèces de singes. M. Savage dit que, dans la colère, le gorille fronce très-fortement les sourcils. M. Darwin n*a observé le fait que partiellement.
c Deux fois, dit-il, j*ai fait passer brusquement deux chimpanzés de Tobscurité relative de leur cage à une lumière éclatante du soleil, qui aurait, à coup s&r, fait froncer les sourcils à un homme ; ils clignotaient ; mais, une fois seulement, je pus observer un froncement très-léger. » Une autre fois, en chatouillant le nez d'un chimpanzé avec une paille, il a observé, avec la contraction du visage, l'apparition des rides verticales, peu marquées, entre les sourcils. Toutefois, il ne pense pas qu'aucune émotion puisse leur faire froncer les sourcils.
Ce qui ressort de ceci, c'est, d'une part, que ces muscles (corrtigatores supercilii) n'existent que chez l'homme et chez certaines espèces de singes, et, d'autre part, que, tout en étant communs à l'homme et aux singes supérieurs, ils ne sont pas mis en jeu si souvent ni aussi développés chez les singes que chez l'homme.
Il est très-naturel, comme le dit M. Darwin, que ces muscles se soient développés beaucoup plus chez l'homme que chez certaine espèce de singes, puisqu'il les fait agir incessamment dans des circonstances très-variées : ils ont dû ainsi se fortifier par l'usage ; ce caractère est devenu après transmissible par hérédité. Le rôle que jouent ces muscles, de concert avec les orblculaires, est trèsimportant, car, selon la remarque de sir Ch. Bell, ils protègent les yeux contre les dangers d'un afflux sanguin trop considérable pendant les violents mouvements d'expiration. Lorsque les yeux se ferment avec toute la vitesse et la force possibles, par exemple pour esquiver un coup, les sourciliers se contractent. Chez les sauvages, dit M. Darwin, et en général chez les hommes dont la tète reste habituellement découverte, les sourcils sont continuellement abaissés et contractés pour abriter les yeux contre une lumière trop vive; ce mouvement, effectué en partie par les sourciliers, a
t)B LA FORMATION DU LANGAGE 105
dû devenir particulièrement utile aux ancêtres primitifs de rhomme, lorsqu'ils ont commencé à affecter la station verticale.
Tout récemment, le professeur Donders disait que les sourciliers agissent pour pousser le globe de Tœil en avant dans Taccommodation pour la vision rapprochée; il me semble que ces muscles ont dû jouer un certain rôle aussi lors du changement du plan du regard^ quand nos ancêtres ont commencé à prendre la station droite.
En outre» la mobilité excessive des muscles de Toeil qu*on remarque chez les singes, et plus particulièrement chez certaines espèces, et qui est nécessaire pour adapter la vision aux différentes situations possibles, depuis lastation horizontale jusqu'à la station verticale, a dû les exercer et les développer considérablement. Cette mobilité n'est pourtant pas particulière à ces muscles; tous les muscles de la face sont affectés dans ces grimaces, qui nous paraissent souvent si insensées chez la plupart des singes; elle se manifeste même dans le cuir chevelu de certaines espèces.
La grande mobilité du cuir chevelu, chez le gorille, chez plusieurs babouins et chez divers autres singes, mérite d'être signalée, dit M. Darwin, à cause de la relation de ce phénomène avec la faculté que possèdent quelques hommes de le mouvoir aussi volontairement, par un effet, soit de réversion, soit de persistance.
Les gradations évolutives sont donc, dans cet intéressant sujet de l'expre&sion, aussi bien marquées que dans toutes les autres différenciations organiques.
Encore, pour terminer, une observation de l'éminent naturaliste:
« Quand nous essayons d'accomplir quelque acte qui demande peu de force, mais qui est minutieux et exige de la précision, par exemple d'enfiler une aiguille, en général nous serrons énergiquement les lèvres, dans le but, je présume, de ne pas troubler nos mouvements par notre haleine. J'ai vu un jeune orang se comporter d'une manière semblable. La pauvre petite bête était malade et s'amusait en essayant de tuer, sur les carreaux des vitrès, avec ses doigts, les mouches qui bourdonnaient à l'entour; à chaque tentative, elle serrait exactement les lèvres et les avançait un peu. »
La similitude évidente entre les mouvements expressifs de l'homme et ceux des singes supérieurs est encore un argument de
plus en faveur de la formation naturelle du langage humain, puisque tout langage a sa source et sa raison physiologique dans Texpression.
Il est un fait certain, démontré, que les anthropoïdes possèdent les mêmes muscles faciaux que l'homme; que l'obserration attentive de leurs grimaces nous fait retrouver sur leur visage la plupart de nos mouvements expressifs; qu'il est aussi de toute vraisemblance que les singes vivant en société ont dû pousser à un très-haut degré cet art de communiquer leurs idées et leurs sentiments par des gestes et des mouvements physiognomoniques, avec cette faculté d'imitation que nous leur connaissons, et dont nous ne pouvons trouver d'exemple ni d'équivalent & un aussi haut point que chez l'espèce humaine.
Sir Charles Bell, dans l'ouvrage monumental dont je vous ai parlé S classe tous les muscles de la face en trois groupes, selon qu'ils ont pour point d'attache ou pour centre les yeux, le nez ou la bouche, et qu'ils mettent en mouvement quelqu*une de ces trois parties de la figure. Les principaux muscles sont : le frontal ou occipito-firontalis; le sourciller, corruçator snpercilii; l'orbiculaire des paupières; le pyramidal du nez; le levator labii sti" perioris alœque nasi; le levator làbii proprius\ les grands et les petits zygomatiques ; le malaris ; l'orbiculaire; les élévateurs; les triangulaires des lèvres, triangularis o^Hs, ou depressor anffuli oris; le canin, les carrés du menton, quadratus menti ^ et les risorii de Santorini. Ces muscles entremêlent beaucoup leurs fibres, et il est difficile aux anatomistes peu expérimentés de pouvoir les distinguer parfaitement. Ainsi, quelques-uns décrivent ces muscles comme étant au nombre de dix-neuf pairs et un impair; d'autres ont trouvé un nombre beaucoup plus grand. Moreau en compte cinquante-cinq; mais tous reconnaissent que leur structure est très-variable et qu'il est bien difficile de les trouver identiques chez une demi-douzaine de sujets K
Ils sont aussi très-variables dans leurs fonctions ; par exemple, la faculté de découvrir d'un côté la dent canine, de relever les ailes du nez et autres encore,sont très^ifférentes,suivant les personnes. L'étude systématique la plus complète qui ait été faite
* The Anatomy atul philosophy of expression as connected wiih thefine
arts, by sir Charles Bell, London, 1844.
» Moreau, La Physionomie^ par G. Lavater, 1820, ciWe par Darwin.
jusqu'à présent des contractions particulières de chaque muscle de la face est celle du docteur Duchenne» de Boulogne K
Sans doute, dans ses expériences, M. Duchenne a exagéré Timportance de la contraction isolée de certains muscles pris individuellement; mals,malgré les amères critiques dont il a été Tobjet, son travail représente aujourd'hui un réel progrès sur les précédents, comme le fait très-bien ressortir M. Darwin.
M. Albert Lemoine, particulièrement, lui adresse le reproche de vouloir établir une sorte de phrénologie de la face,comme Gall le fit pour les bosses du crâne, reproche très-peu justifié de la part d'un esprit aussi cultivé que celui de M. Lemoine, car je ne pense pas qu'il puisse comparer sérieusement les proéminences crâniennes avec les muscles du visage.
Quoi qu'il en soit, M. Duchenne a étudié mieux que personne cette délicate et difficile question de l'anatomie musculaire de la flgure,et il nous montre, ce qui est de la plus grande importance pour nous, quels sont les muscles dont la volonté peut le moins isoler Faction ; il a étudié aussi la contraction de chaque muscle et le plissement de la peau qui en résulte.
Ainsi, par exemple, le frontal^ en se contractant, ride le front d'une tempe à l'autre; Vorbiculaire palpêbral supérieur abaisse la paupière avec le sourcil et creuse à la base du front, entre les deux yeux, des sillons perpendiculaires; le sotircilier gonfle le sourcil vers sa tète et en brise la courbe naturelle, \^ pyramidal du nez forme à sa racine une espèce de bourrelet horizontal avec la peau qu'il ramasse. Les muscles que Ton pourrait appeler muets sont les muscles des oreilles et le muscle canin, qui ne se contracte jamais seul. Il en est de même pour tous les autres muscles,dont les mouvements, associés ou isolés, ont été examinés scrupuleusement par M. Duchenne avec l'expression particulière de la physionomie dans les divers états d'esprit.
Une question de la plus grande importance, qui ressort évidemment de l'ensemble de ces études et sur laquelle je me plais à insister de nouveau ici, est l'étroite dépendance, le lien physiologique de ces mouvements expressifs avec des fonctions d'un ordre distinct dans l'économie. Ainsi, le plus grand mérite de l'ouvrage
* Le Mécanisme de la physionomie^ avec planches photographiées. Paris. 1862«
de sir Charles Bell est d'avoir démontré d'une manière positive que les muscles de la face humaine, avant de devenir phylogéniquement les organes de l'expression, ont rempli et remplissent encore d'autres fonctions animales ; avant de servir à exprimer les sensations et les émotions, les contractions musculaires ont eu pour but la satisfaction des besoins organiques plusélémentaires, comme la nutrition.par exemple. La raison psychologique est ici subordonnée, je dirai même greffée,sur la raison physiologique, comme les organes de la parole et de l'expression le sont sur ceux de la respiration, de la mastication et de la vue. C'est une affaire de perfectionnement évolutif, de transformations progressives et graduelles.
Le problème de la formation du langage se simplifie donc ainsi à nos yeux et devient une question de relativité seulement, une affaire de proportions quantitatives.
L'homme et les animaux supérieurs ont en commun, comme nous l'avons vu, la faculté d'exprimer ses sentiments, ses volitions et ses pensées par des cris, par des gestes, par des mouvements de la face et du corps tout entier, et ils font usage de cette faculté dans la mesure de leur développement, lorsque les sensations la font agir.
D'après M. Spencer, c toute sensation qui dépasse un certain degré se transforme habituellement en acte matériel». Il est une autre loi générale que je vous ai déjà fait connaître, émise aussi par cet éminent penseur, à savoir que « un afflux de force nerveuse non dirigé, prend manifestement tout d'abord les voies les plus habituelles ; si celles-ci ne suffisent pas, il déborde ensuite vers les voies les moins usitées ». L'importance de la constatation de ces lois ne peut échapper à personne. Elles nous expliquent une foule de phénomènes qui étaient restés jusqu'à présent indéterminés ou incompris. « Une fï^ayeur intense s'exprime par des cris, des efforts pour se cacher ou s'échapper, par des palpitations et des tremblements ; et c'est précisément ce que provoquerait la présence du mal qui est redouté. Les passions destructives se manifestent par une tension générale du système musculaire, le grincement des dents, la saillie des griffes, la dilatation des yeux et des narines, les grognements ; or, toutes ces actions reproduisent à un moindre degré l'immolation d'une proie. * »
* Herbert Spencer, Principes de psychologie. Darwin, Op. cit.
La relation existant entre le signe et la chose signifiée, entre rexpression et la sensation, n*est donc autre chose qu'une relation du moins au plus, une affaire aussi de quantité.
De même, dans le langage,qui n'est pour nous que l'expression perfectionnée, simplifiée et portée à une plus haute puissance, nous constatons cette même relation, ces mêmes degrés ou diff^érencesduplus au moins. Il en est ainsi dans toute la série animale; rintensité sensitive doit déterminer la quantité de force nerveuse libre à dépenser et, par conséquent,la puissance de manifestation chez les divers êtres organisés selon leur développement, puisque tout excès de sensation doit se convertir en acte matériel.
Le langage se trouve donc naturellement dans cet ordre de faits; mais,plns il devient complexe en se perfectionnant, plus il se simplifie et gagne en puissance d'expression sur lui-même, en tant qu*il diminue dans Feffbrt et qu'il économise les moyens.
D'autre part, si, comme nous l'avons constaté, le perfectionnement de la voix suit de près les perfectionnements évolutifs des organes de la phonation, le langage, lui, dans son sens plus général, se perfectionne toujours, suivant dej)rès le développement supérieur du cerveau.
Le principe de l'association, si fécond dans ses conséquences, comme le dit M. Darwin, est ici l'un des plus importants facteurs de ces développements. Par le principe de l'association^le langage fixait de plus en plus les rapports intimes avec la pensée, en établissant ce lien étroit de dépendance réciproque qui le caractérise, et qui a fait dire à M. Whitney c qu'une langue agit comme un moule qui serait appliqué à un corps en voie de croissance. C'est parce qu'il modèlerait ce corps qu'on pourrait dire qu'il en a déterminé « la forme interne » .Cependant, ce moule est lâche et luimême élastique. L'esprit à son tour en change la forme ^ ». Le langage est aussi nécessaire à la pensée que les chiffres le sont à nos calculs, dit-on généralement, et c'est tellement vrai que l'idée du nombre ne pourrait, en effet, se présenter à notre esprit sans le secours préalable du principe d'association.
C'est à notre grand développement cérébral que nous devons le développement supérieur de nos moyens d'expression et de communication, c'est-à-dire le langage de la parole; mais c'est aussi à la parole, au langage (tarlé, que nos facultés supérieures, nos
' La Vie du langage. Pari», Oermer-Baillôre, 1875.
actîTHés psychiques sont rederables i leur tour des plus grands progrès accomplis.
Nous allons terminer cette leçon en explorant, qnoiqne d*Qne façon très-sommaire,ce département supérieur de notre organisme où s'élaborent les menreUleoses opérations de Tentendement.
M. Cari Vogt, dans nn moment de bonne humeur, sans doute, lança nn jour le fameux a^diorisme qui souleva contre lui Tire de tous les méta^Aiysiciens et i^ilosophes. < Il y a, dit-il, le même rapport entre la pensée et le cerveau qu*entre la bile et le foie ou l'urine et les reins, pour m'exprimer en quelque sorte cfHinefiL » Rien n*est plus vrai, si on veut bien comprendre la raison physiologique de ces mots. Comme le foie secrète la bile, le cerveau produit la pensée; Tactivité psychique n'est, en effet, autre chose qu'une propriété de la substance cérébrale. « La pensée, dit Moleschott, est un mouvement de la matière ; » donc, sans matière, point de mouvement; sans cerveau, point de pensée.
Platon avait déjà donné le cerveau comme le siège de Tâme ; mais son disciple Aristote la plaçait dans le cœur. Descartes trouva qu'elle était mieux logée dans la glande pinéale; Kant la cherchait dans Veau^ disait-il, contenue dans les cavités du cerveau. Tous les philosophes, enfin, ont cherché et cherchent encore dans quel endroit elle pourrait bien se trouver. Ennemoser finit par dire qu'elle est répandue dans tout le corps, et Fischer affirme qu'elle est inhérente au système nerveux tout entier; il y en a même qui veulent la placer dans le plexus solaire, cet entrelacement du grand sympathique situé au bas-ventre ^
Il s'agit donc de s'entendre seulement sur la valeur du mot. L'âme ne saurait être autre chose, physiologiquement, que l'ensemble des phénomènes psychiques, la réunion de toutes les fonctions cérébrales ; or, les activités du cerveau n'ont pour siège occasionnel que le cerveau.
Toute idée, toute pensée prennent naissance dans le cerveau ; tout sentiment, toute sensation, toutes sortes d'activités, volontaires ou inconscientes, ne procèdent que du cerveau. Voilà une vérité démontrée de nos jours jusqu'à l'évidence par des faits innombrables de la physiologie et de la pathologie. Les théolo-
* BUchner^ Op, cit.
gîens peuvent chercher encore et chercher longtemps, nous leur abandonnons généreusement le terrain.
La vie psychique, les activités conscientes ne sont autre chose, pour nous, que des propriétés inhérentes à la substance cérébrale. La pensée disparait avec la matière : c*est un fait que la physiologie, Fanatomie et la pathologie nous démontrent tous les jours. Les acéphales naissent avec un cerveau rudimentaire et meurent bientôt incapables de toute activité et de tout développement.
Dans une de mes leçons précédentes (voir la troisième leçon), je vous ai déjà esquissé les principaux phénomènes de la vie cérébrale et la constitution anatomique de cet organe, de sorte que j*anrai très-peu de chose à ajouter ici, quoique le sujet nous offre un champ des plus vastes.
Ainsi, nous savons que, d'une manière générale, l'énergie de rintelligence est en rapport constant et ascendant avec la constitution matérielle et les dimensions proportionnelles du cerveau ; que, d'après les recherches et les expériences comparatives des plus grands naturalistes de notre époque, c'est Thomme qui se trouve au premier degré de Téchelle, et que le cerveau va toujours en diminuant à mesure qu'on descend dans la série animale.
Si, au contraire, on parcourt la série de bas en haut chez les vertébrés, où la sensibilité consciente réside déjà principalement dans cet organe, on voit les hémisphères grossir à mesure que Tespèce se trouve à un degré supérieur, c Ce sont d*abord de simples ampoules nerveuses, ne se distinguant guère des autres renflements nerveux intra-cràniens. Puis, graduellement, ces vésicules cérébrales grandissent, finissent par dominer et recouvrir plus ou moins complètement les autres ganglions nerveux encéphaliques ; leur surface, presque exclusivement formée de cellules nerveuses, se sillonne, se plisse en digitations fiexueuses appelées circonvolniiotis. Ces circonvolutions sont d'ordinaire d'autant plus nombreuses que Tanîmal est plus intelligent. Leur objet, comme celui du peigne^ qui refoule dans l'œil, d'arrière en avant, la rétine de certains oiseaux, est de multiplier la surface sous un petit volume. En même temps que leur nombre et leurs ramifications augmentent, la substance grise, l'écorce cellulaire qui les recouvre et est la partie consciente du cerveau augmente d'épaisseur. Chez l'homme, il faut évaluer à plusieurs milliers \^
mémoire est faible ; ils jouent volontiers, mais ne peuvent pas prendre part aux Jeux des autres enfants, parce qu'ils ne les comprennent pas ; on les tolère comme des animaux domestiques. La plupart font connaître leurs besoins par des sons criards, dont leurs gardiens, ou les personnes qui les connaissent, comprennent la signification, de mêm^que le chasseur sait interpréter les cris des animaux et les mouvements muets de son chien. La plupart n*ont pu être amenés jusqu'au langage articulé; les Aztèques (microcéphales) répétaient quelques mots qu'ils avaient appris, à peu près comme les perroquets. Il n*y a que les microcéphales de Millier, chez lesquels, selon toute apparence, Tarrét du développement cérébral était moins prononcé que chez tous les autres, qui aient pu articuler quelques mots et môme quelques phrases simples. »
Le savant professeur ajoute que ce mélange de caractères humains et de caractères simiens provient, surtout quant à ces derniers, de Tarrét de développement qui, ayant frappé Tenfant pendant la vie utérine. Ta maintenu à un degré intermédiaire entre Thomme et le singe, degré constituant d'ailleurs une des étapes évolutives par lesquelles l'embryon humain passe dans le cours normal de son développement ^
Du reste, le cerveau de l'enfant ne se développe non plus qu'insensiblement, au fur et à mesure que se perfectionne son organisation matérielle. La substance cérébrale est plus fluide, contient plus d'eau et moins de graisse que chez l'adulte. Les diflTérences entre la substance grise ou blanche, les particularités microscopiques du cerveau se forment insensiblement; les stries, très-visibles sur le cerveau de l'adulte, ne se trouvent point sur le cerveau du nouveau-né; à mesure que ces stries deviennent visibles, l'activité intellectuelle augmente. L'enfant a la substance grise de la superficie du cerveau très-peu développée et les anfractuosités sont peu élevées et rares ; le sang est aussi peu abondant. Avec le développement successif des hémisphères, dit Cari Vogt, les facultés intellectuelles se dégagent insensiblement.
Ici comme partout, la phylogénie et l'ontogénie viennent se prêter un mutuel concours. Le cerveau, cet important organe auquel sont étroitement liées toutes les activités intellectuelles, chez l'animal comme chez l'homme, se trouve construit d'après
» Cari Vogt, Jjeçôtis sur Vhomme, 2« édition. Paris, Reinwald, 1878.
an plan fondamental commun, que nous voyons apparaître déjà chez les poissons, pour se développer à partir de là.
Dans ce développement graduel, le plus grand saut dans le perfectionnement de cet organe n'a pas lieu, comme on le présume, entre l'homme et l'animal ; il est bien autrement caractérisé entre les marsupiaux et les mammifères à placenta, puisque chez ceuxci apparaît une formation absolument nouvelle, la grande commissure ou corps calleux j qui réunit les deux moitiés du .cerveau jusque-là séparées.
A partir de cette stade évolutive, les deux hémisphères, c'està^ire les régions cérébrales les plus importantes, continuent à grandir et à se compliquer, comme je vous le disais tout à l'heure, jusqu'à atteindre leur plus grand degré de perfection chez le singe et chez l'homme; mais cette perfection est semblable ou analogue chez l'un comme chez l'autre, au moins dans ses traits essentiels.
Bn effet, si divers en grandeur et en perfection que puissent être les cerveaux simiens et humains, il est pourtant démontré aujourd'hui ,par desobservations anatomiques nombreuses et minutieuses , que toutes les parties, tous les traits essentiels du cerveau humain sont parfiûtement représentés chez l'animal, et que si l'homme a la prééminence, c'est seulement à cause de la perfection relativement grande des détails anatomiques cérébraux coïncidant avec un volume cérébral considérablement plus fort ; il y a, en outre, un développement relativement plus considérable de la substance grise, qui est, comme jeviens de vous le dire, affectée spécialement à l'activité intellectuelle. Mais, comme le dit le docteur Bùchner, il n'y a rien d'absolu dans ces traits différentiels ; tout cela est relaUf, tous ces détails sont déjà indiqués dans les cerveaux des singes. « On peut même en quelque sorte considérer les cerveaux des singes comme une sorte de plan qui, chez l'homme seul, a été soigneusement exécuté ^ »
Une considération analogue se dégage de l'étude que nous avons faite aujourd'hui. Le langage mimique et physiognomique, les facultés expressives que possèdent déjà certaines espèces simiennes ne pourraient-ils pas être considérés aussi comme une sorte de plan qui^ chez Vhomme seuly a été soiQneuseme^it exécuté f
En tout cas, il me semble qu'une bonne méthode scientifique
* Bttchner, L'Homme selon la science.
Le processus da langage humain n'a pas été certainement celui que nous pouvons surprendre aujourd'hui dans le babil enfantin; Penfant,quand il vient au monde,est déjà Théritier des facultés et des aptitudes exercées et développées par des générations nombreuses^ par des siècles d^évolution et de sélection,et il serait puéril de le comparer d'une façon absolue à l'homme primitif sous aucun rapport. Rien ne serait plus faux que si l'on m'accusait de prendre cette théorie au pied de la lettre. Mais nous trouverons évidemment dans l'étude que nous allons faire des analogies nombreuses, certaines lois d'évolution et de formation qui nous seront d'un grand secours et d'une grande utilité, ainsi que de rapports constants dans cette partie du développement psychologique de notre espèce, et si l'application du mot m'est permise, je dirai entre la phylogénie et Tontogénie du langage humain.
Je ne me permettrai donc pas de l'ériger en système, mais je le choisis volontiers à l'appui de nos inductions scientifiques, et je l'accepte absolument comme procédé d'investigation, avec la même méthode,bien entendu, que nous avons suivie jusqu'à présent dans toutes nos études, c'est-à-dire par la méthode comparative et expérimentale*.
Un article de M. Taine, publié dans la Revue philosophique (janvier 1876),et un autre de M. Ch. Darwin dans la Revue sciefttifique du 14 juillet 1877, m'ont fait reprendre avec plaisir et empressement le journal que j'avais déjà commencé sur le langage de mes jeunes enfants,et qui m'avait été suggéré par les judicieuses observations de notre cher maître Schleicher sur les siens, dans les Beitrage zur vergleichenden Sprachforschung.
Sans aucune idée a priori^ sans système d*aucun genre, j*ai noté jour par jour leurs progrès linguistiques à chaque instant qu'une originalité quelconque élargissait le cadre de leur manifestation. Leur différence d'âge étant très-peu sensible, j'ai pu observer un très-grand nombre de faits et établir presque une série de phénomènes qui ne peut être encore complète, bien entendu, l'aînée ayant à peine ses trois ans et demi. (Le second a deux ans et le troisième dix mois.) Mais j'ai cherché,par l'observation d'autres enfants un peu plus âgés, à compléter mon cadre, et sur d'autres du même âge aussi, pour contrôler en même temps les faits constatés chez les miens. Je vais donc mettre un peu d'ordre dans ces notes prises ainsi au jour le jour, pendant les
heures de délassement et d'épanouissement paternel, et étudier avec TOUS ce que nous pouvons utiliser pour notre travail.
L'ouvrage de M. Darwin sur Texpression m*a été aussi d*une utilité très-grande et d*un secours précieux dans ces observations, et je vous citerai encore le livre, dont je vous ai déjà parlé, de M.Albert Lemoine (De laphysionomie et de la parole), dXxïsi que le dernier qui vient de paraître, dé M. Bernard Ferez (Les trois premières années de V enfance) ^oii le sujet est traité de main de maître ^ Les travaux de M. Bain et de M. Bagehot sont aussi très-remarquables et j'en ai tiré un grand profit.
Je viens donc, vous voyez bien, armé de toutes pièces, et si je ne réussis point à la tâche, il ne faut Tattribuer à autre chose qu'à mon incompétence dans la matière; d'autres plus habiles continueront sans doute le chemin qui nous a été si savamment tracé par les éminents penseurs dont je viens de vous parler; ils termineront et compléteront ces esquisses, qui ne sauraient être autre chose, pour le moment, qu'une simple et grossière ébauche.
La naissance est une rude épreuve, a dit le poète; et, en effet, les premiers rapports de l'être avec le monde extérieur sont des souffrances et des douleurs vives qu'il manifeste par des cris et de^ vagissements. Les poumons sont envahis tout à coup par de libres torrents d'oxygène qui produisent sur les organes respiratoires une impression douloureuse; la sensibilité cutanée tout entière est mise en mouvement lorsqu'elle se trouve enveloppée d'une atmosphère très-froide relativement à lia température du séjour qu'il vient de quitter. L'enfant pousse alors ses premiers cris de saisissement avec les premières inspirations, déterminant les premiers actes réflexes d'une existence qui désormais développera évolutivement toutes ses facultés. C'est des régions périphériques sensitives que partent ainsi les premières impulsions pour mettre en mouvement la machine qui ne doit plus s'arrêter jusqu'à la fin de la vie.
Dans ce premier cri, inconscient tout d'abord, il serait difficile de deviner la voix humaine. Certains auteurs croient pouvoir y reconnaître le timbre caractéristique des sons de la voix, mais, pour ma part, je ne saurais l'établir d'une manière positive. Le coassement de la grenouille, le croassement du corbeau ont leur timbre caractéristique aussi; mais il y a, au contraire, analogie,
< Paris, O. Baillière, 1878.
selon moi, quant au son fondamental, avec les cris de ces animaux. Le timbre, en outre, change considérablement dans ces premiers vagissements des premiers jours, et il m*a semblé pouvoir distinguer ce changement chez mes enfants, surtout comme caractéristique de la transition du cri à la voix.
Cette transition s'opère après plusieurs semaines^et j'ai remarqué qu'elle avait lieu plutôt chez les enfants qui, par manque de soins ou par un état plus souffreteux, crient ou pleurent davantage; chez mon aînée, ce fut à l'âge de quatre semaines et demie que j'ai constaté ce fait avec un certain mouvement déjà des lèvres et de la langue ; mais ces sons sont encore criards. Evidemment c'est surtout l'exercice de l'organe qui, par les fonctions de la succion et de la respiration se développe peu à peu, et modifie la nature des sons.
Nous avons vu dans notre étude anatomique qu'à ce moment de la vie,les cartilages du larynx sont encore très-mous et que les fibres musculaires sont trop pâles pour pouvoir agir encore avec une certaine énergie. Quant au timbre, il devra se modifier au fur et à mesure que la cavité buccale s'agrandit et se forme aussi, pour favoriser le retentissement harmonique des sons, en modifiant avantageusement les sons de l'anche , qui sont touj ours criards.
Pendant les trois premiers mois, il est bien difficile de pouvoir observer quelque phénomène notable sur la phonation. Les cris, les pleurs, le sourire,les mouvements des membres et la contraction des muscles de la face précèdent toujours le développement de la voix. Cependant, tous ces actes réflexes deviendront dans la suite, par un exercice fréquent et grâce au principe d'association, des actes volontaires au service de l'expression et, par conséquent, du langage. Il y a dans la trame de ces sensations transformées des observations défiant toute analyse,mais extraordinairement intéressantes et qui nous révèlent cette puissance d'adaptation par accumulation héréditaire dont est douée notre espèce ; et je dis défiant toute analyse, parce qu'il nous est impossible de décrire d'aucune manière ces nuances délicates, infinitésimales pour ainsi dire,des ébauches de l'expression, que seul l'œil attentif et l'affection maternelle peuvent saisir et analyser.
Si les mêmes principes biologiques, si les mêmes lois régissent révolution organique à toutes les stades de développement, il nous sera permis de conclure,dans cette sorte d'embryologie de l'exprès-
sion» des données de Tembryologie elle-même. L*ontogénie et la phylogénie doivent encore se donner ici la main.
Il est^en efTetyCurieux et intéressant de voir comment les traits caractéristiques de Texpression humaine sont les derniers à apparaître et à se développer chez Fenfant. Tous les caractères de l'expression appartenant aux époques plus lointaines de l'embryogénie, aux formes et aux organismes plus inférieurs» se développent en premier lieu avec une rapidité extraordinaire et passent avec une vélocité qui ne nous permet pas même de les apercevoir aisément ; au contraire, les caractères des dernièi'es phases de révolution phylogénique s'accusent davantage et sont beaucoup plus lents à se manifester. C'est le cas du rire et des pleurs, du sanglot, des conditions musicales de la voix et de la formation de la parole, cette dernière étape du perfectionnement progressif de l'expression.
Si, comme le prétendent certaines écoles, l'homme a apparu sur la scène du monde muni de tous les attributs essentiels; si le langage humain, d'origine humaine ou divine, fût contemporain, comme on le prétend, de l'apparition de l'hommesur notre planète, l'enfant devrait venir au monde en parlant, et il ne faut pas rire de la proposition: elle découle nécessairement d'une prétention semblable,etceux qui la soutiennent encore auraient à nous expliquer comment, contre toutes les lois de leur raisonnement et de leur logique, l'enCGuit ne parle pas aussitôt qu'il pense, aussitôt qu'il vit. Mais passons.
Ces premiers actes réflexes, communs à presque tout le règne animal, vont devenir peu à peu chez l'enfant des actes conscients, des volitions déterminées qui développeront,en vertu du principe d'a8sociation,les facultés qui doivent le caractériser. La sélection naturelle viendra aussi nécessairement rendre ces mouvements, ces sons expressifs, d'inconscients, conscients, de mécaniques voulus; mais il doit y avoir préalablement association des idées, car nous voyons l'enfant, qui a commencé à les produire par nécessité, les produire ensuite à l'occasion par volonté ou bien par utilité reconnue ; c'est ainsi que lorsqu'on a habitué les enfants à se rendre vite à leurs pleurs, ils pleurent après toujours volontairement pour qu'on les soulage, souvent même seulement par caprice ou volonté.
Mais, je le répète, combien n'y aurait-il pas à étudier dans ces trois premiers mois du développement de l'expression? Il doit avoir
nécessairement un accroissement très-rapide des aptitudes expressives, d'autant plus fugaces ou moins saisissables que le développement organique est supérieur et qu'il représente beaucoup plus des catégories sériaires dans l'évolution.
Ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y a un certain langage de la physionomie de l'en faut et de ses cris déjà variés, môme à cet âge si tendre, que la mère comprend; et que certains traits, certains accents de l'expression maternelle, sont aussi compris par l'enfant; ils savent distinguer, par exemple, le ton de la joie, de la colère, des caresses, des menaces etc.; cela tient, il me semble, principalement à l'attention particulière, au zèle affectueux dont seules les mères sont susceptibles et qu*elles déploient d'ordinaire avec un dévouement dont nous ne savons pas généralement estimer la valeur.Mais il y a là aussi des influences liéréditaires,des affinités naturelles qui interviennent sans doute dans ce précoce échange d'idées et de sentiments.
Ce qu'il y a de vraiment sérieux et de certain à consigner ici, comme je vous le dis, c'estque les dernières manifestations expressives chez l'enfant, celles qui apparaissent le plus tard sont celles qui caractérisent précisément le type humain, telles que les larmes, le rire, les sanglots, la voix et la parole. Nous allons les passer en revue successivement.
J'ai observé attentivement mes trois enfants pour me rendre compte exactement de ces phénomènes, et, en effet, je n'ai pas constaté dans leurs cris et leurs pleurs le versement de larmes avant l'âge de deux mois. Une fois seulement, mon second, étant tombé avec la nourrice dans l'escalier, et s*étant contusionné J'ai remarqué qu'au milieu des cris qui s'ensuivirent, il avait les yeux injectés ; mais les larmes ne coulèrent point sur son visage.
Ce fait se trouve aussi confirmé par les observations de M. Darwin. « Dans les premières semaines, dit-il, l'enfant ne répand pas de larmes. » c Ce n'est pas que les glandes lacrymales soient encore incapables de sécréter; j'en ai fait pour la première fois l'observation, après avoir accidentellement effleuré du revers de mon paletot l'œil ouvert d'un de mes enfants, âgé de soixantedix-sept jours; il en résulta un larmoiement abondant ; mais bien que l'enfant poussât des cris violents, l'autre œil resta sec, ou,da moins, ne s'humecta que très-légèrement. J'avais remarqué une faible effusion de larmes dans les deux yeux, dix jours auparavant, pendant un accès de cris. Les larmes ne coulaient pas encore
en dehors des paupières et ne descendaient pas le long des joues, chez ce même enfant, à l'âge de cent vingt-deux jours; c'est seulement dix-sept jours plus tard, c'est-à-dire à l'âge de cent trente neuf jours, que j'observai pour la première fois ce phénomène. »
Il parait^ en effet, que les glandes lacrymales ont besoin d'une certaine habitude acquise avant de pouvoir entrer facilement en action; de même, dit M. Darwin, à peu près que les divers mouvements et goûts consensuels transmis par l'hérédité réclament un certain exercice avant de se fixer. « Cette hypothèse est surtout vraisemblable pour une habitude comme celle des pleurs, qui a dû s'acquérir postérieurement à l'époque où l'homme s'est séparé de l'origine commune du genre Homme et des Singes anthropomorphes, qui ne pleurent pas. »
Il est surtout très-remarquable de voir que ni la douleur ni aucune autre émotion ne provoque,dans la première période de la vie,la sécrétion des larmes qui deviennent plus tard le mode le plus général d'expression, lorsque l'enfant en a pris l'habitude. Mais le caractère des pleurs se modifie aussi de très-bonne heure, et on peut reconnaître chez les enfants, par exemple, les pleurs de la colère, différents de ceux de la douleur. M. Darwin pense que cette différence doit s'attribuer à ce que, en avançant en âge, nous réprimons nos larmes dans la plupart des circonstances, excepté dans le chagrin, et à ce que l'infiuence de cette répression habituelle se transmet par hérédité à une époque de la vie plus précoce que celle où elle s'est d'abord exercée. Les pleurs deviennent après exclusivement la manifestation de la douleur morale.
Le sanglot est encore plus particulier à l'espèce humaine, et, quoiqu'il existe une étroite analogie entre lui et l'émission abondante des larmes, il ne se présente que plus tard encore, c'est-àdire à un âge déjà plus avancé.
Les pleurs et les cris du petit enfant consistent en expirations prolongées, entrecoupées d'inspirations courtes et rapides, presque spasmodiques. Suivant Gratiolet S c'est la glotte qui joue le principal rôle dans l'acte du sanglot, lequel s'entend « au moment où l'inspiration surmonte la résistance de la glotte et où l'air se précipite dans la poitrine »; « toutefois, la fonction tout entière de la respiration devient également spasmodique et violente. »
* De la physionomiey 1865. p. 126, Darwin, Op. cit.
M. Darwin dit que» chez l'un de ses enfants, les inspirations étaient, à Tàge de soixante et dix-sept jours, si rapides et si fortes que leur caractère approchait de celui du sanglot; c'est à l'Age de cent trente-huit Jours seulement qu'il a remarqué pour la première fois un sanglot distinct; à partir de ce moment, dit-il, chaque accès violent de pleurs était suivi de sanglots.
Il me semble que le moment où se produit le sanglot, de même que les larmes, doit être très-variable chez les enfants.
J'ai obserYé,en effet,chez les miens,des différences très-grandes à ce siget ; mon aînée, Pépita, a versé des larmes abondantes de trè&^nne heure et a sanglotté aussi presque aussitôt, tandis que le cadet. Fernando, qui pleure rarement, n'a versé de larmes que très-tard, à peu près à l'âge de quatre mois ou de quatre mois etdemi ; je n'ai pu surprendre de sanglot chez lui qu'une seule fois tout dernièrement, c'estÂ-dire après son neuvième mois. Cela doit dépendre d'une foule de circonstances parmi lesquelles il faut compter la santé, le caractère, les soins et l'éducation.
Le rire est une autre expression caractéristique de l'humanité, bien que, comme nous l'avons constaté déjà, cet acte réflexe soit propre aussi à certaines espèces de singes supérieurs.
M. Darwin a observé chez l'un de ses enfants le sourire à l'âge de quarante-cinq jours, c'est-à-dire « que les coins de la bouche se rétractèrent et ses yeux devinrent très-brillants ». Le lendemain, il remarqua le même phénomène; mais,le troisième jour, l'enfant étant indisposé, il n'y eut plus de trace de sourire. « Pendant les quinze jours qui suivirent, dit-il, les yeux brillaient d'une manière remarquable chaque fois qu'il souriait, et son nez se ridait transversalement. Ce mouvement était accompagné d'une sorte de petit bêlement, qui représentait peufrêtre un rire. A l'âge de cent treize jours, ces légers bruits, qui se produisaient toujours pendant l'expiration, changèrent un peu de caractère; ils devinrent plus brisés ou saccadés, comme dans le sanglot; c'était certainement le commencement du rire. Cette modification du son me parait liée à l'accroissement de l'extension latérale de la bouche, qui se produisait à mesure que le sourire s'élargissait.
c Chez un second enfant, j*observai pour la première fois un véritable sourireà quarante-cinq jours, c'estnà*dire à un âge peu différent, et chez un troisième, un peu plus tôt. A soixanten^inq jours, le sourire du deuxième enfant était bien plus net que celui du premier au même âge ; il commençait même à ce moment à émettre des
sons très-analogues à un véritable rire. Nous trouvons dans ce développement graduel du rire chez Tenfant quelque chose de comparable» jusqu'à un certain point, à ce qui se passe pour les pleurs. Il semble que, dans Tun et dans l'autre cas, un certain exercice soit nécessaire, aussi bien que pour l'acquisition des mouvements ordinaires du corps, tels que ceux de la marche. Au contraire, l'habitude de crier, dont l'utilité pour l'enfant est évidente, se développe parfaitement dès les premiers jours ^
€ On pourrait donc croire, dit-il, page 227, que le sourire «constitue la première phase du développement du rire. Toutefois, on peut admettre le point de vue inverse, qui est probablement plus exact; l'habitude de traduire une sensation agréable par l'émission de sons bruyants et saccadés a primitivement provoqué la rétraction des coins de la bouche et de la lèvre supérieure, ainsi que la contraction des muscles orbiculaires; dès lors, grâce à l'association et à l'habitude prolongée, les mêmes muscles doivent aujourd'hui entrer légèrement en action, quand une cause quelconque excite en nous un sentiment qui, plus intense, aurait amené le rire; de là résulte le sourire. »
Les fûts observés par l'éminent naturaliste me paraissent absolument exacts, bien que, ici,comme dans les autres manifestations expressives, l'âge précis dans lequel elles se produisent soit très-variable selon les enfants.
J'ai vu, en effet, chez les miens, que le moment où le sourire se produit n'est pas constamment le même; l'aînée ne nous a donné un sourire réellement qu'au deuxième mois, tandis que les deux autres l'ont fait l'un à quarante-cinq jours, l'autre à l'âge d'un mois. J'ai vu beaucoup d'autres enfants âgés d'un mois sourire parfaitement, et il me semble qu'on ne peut induire du sourire un signe de précocité expressive ; ce serait plutôt, je pense, dans ces premiers jours de la vie, un signe de santé, de bien-être et de satisftiction organique.
Enfin, nous sonunes déjà ici en présence de la production du premier matériel phonétique du langage humain. Le cri de la douleur, les vagissements plaintifs de la souffrance, les sons saccadés et quelquefois spasmodiques du rire, voilà le premier bagage avec lequel nous nous mettons en route. A partir de là et en vertu des forces organiques évolutives, par le principe d'association, puis
> Darwin, Op. cit. p. 228-229.
par les lois de l'analogie et du contraste, ces actes réflexes vont se transformer et produire cette faculté du langage parlé si précieuse pour le développement psychologique de notre espèce, qui a dérouté et déroute encore de nos jours la logique de nos métaphysiciens et nos philosophes.
J'ai pu remarquer que le plus jeune de mes enfants, qui souriait à rage d'un mois et qui riait avec un petit bêlement très-appréciable à quarante-cinq jours, qu'à partir de ce moment, il s'amusait déjà à exercer ses organes avec ces gazouillements sympathiques qu'aimenttantàentendre les mères, parce qu'ils manifestent généralement la satisfaction et la jouissance.
En observant aussi d'autres enfants à peu près du même âge, j'ai constaté que ce phénomène n'est plus un acte réflexe, mais bien un acte voulu et plus ou moins déterminé et conscient ; faut-il l'attribuer à une influence héréditaire, et ce premier exercice de l'organe de la voix reconnaltrait-il pour cause un principe virtuel de la faculté qui s'éveillerait à tel moment,par des circonstances favorables ? Ou bien est-il tout simplement le résultat de l'association fatale et inconsciente des sensations éprouvées ? Il est bien difficile de pouvoir répondre à ces questions. Cependant,à ce moment de la vie,la faculté d'imitation ne s'est pas encore montrée, et on ne saurait admettre que ces gazouillements représentent des essais ou des tentatives pour imiter les sons entendus ou les chants que les nourrices emploient pour les endormir, comme on l'a prétendu d'abord. Il est, au contraire, plus vraisemblable que le plaisir qu'éprouve l'enfant à exercer l'organe de la phonation soit une résultante des premières associations des actes réflexes aux efforts conscients.
L'enfant crie et pleure, et,lorsque l'habitude lui apprend que les cris le soulagent, ce qui est évident, il pleurera ou il criera pour être soulagé ou satisfait d'un besoin ; il rira de même par mouvement réflexe,lorsqu'il éprouvera des sensations agréables; mais l'habitude ou la fréquence de cet acte inconscient fera, par le même principe, qu'une association d'idées s'établisse entre la sensation et l'expression, qui, d'autre part, comme nous l'avons déjà dit antérieurement, n'est que la sensation elle-même transh formée. M. Bain ^ dit qu'il considère l'expression comme une simple partie de la sensation, et il ajoute que « un très-grand nombre
• T?ie Sensés and the Intellect, 1855, cite par Darwin.
de faits pourraient être rangés sous le principe suivant : « tout état de plaisir répond à une augmentation; tout état de douleur à une dépression d'une partie ou de la totalité des fonctions vitales. »
Lorsque Tenfant est en possession de la première ébauche d*association consciente entre la sensation et Texpression, entre le signe et la chose signifiée, pour parler le langage des psychologues, il a réalisé, selon moi, la plus grande conquête en ce qui concerne la faculté du langage parlé : il a franchi la plus grande distance dans révolution.
Ainsi, voyons-nous ces gazouillements devenir peu à peu, mais encore assez rapidement, variés de monotones qu'ils étaient et les produire par plaisir exclusivement, sans autre motif ni raison que la jouissance que Tenfant éprouve dans cet exercice agréable.
J*ai pu constater ce fait bien des fois avec mes trois enfants : le cadet, dans son berceau, faisait entendre ses gazouillements ; le second, avec son rabâchage de perroquet essayant une chanson barbare, et Talnée bavardant à sa poupée « qui n'est pas sage et qu'il faut mettre enpunitioni^ etc^etc; et tout cela en chœur, produisant un de ces concerts où l'harmonie n'est pas le trait caractéristique. Je cherchais,dans ce moment, mon crayon et mon carnet à la main, de surprendre quelque mot nouveau, quelque articulation bizarre, mais la cacophonie devenait de plus en plus grave,avec le chant des oiseaux,qui s'évertuaient aussi mutuellement et qui mélangeaient leurs accords aux accents mécaniques du verbiage enfantin. On aurait dit que, les uns et les autres, enfants et oiseaux, voulaient se surpasser dans cette gymnastique qui gênait passablement mes investigations.
L'émission des sons vocaux,et surtout des sons musicaux,a été et est toujours, sans nul doute, une cause de plaisir plus ou moins marquée chez l'homme et chez les animaux; mais il ne faut pas accorder encore aucun caractère musical à ces gazouillements des premiers jours ; ils sont cependant la source, c'est-à-dire la matière première,avec laquelle l'intelligence et la conscience en s'éveillant construiront graduellement, par œuvre de sélection, notre principal moyen d'expression et de communication.
J'ai observé chez mes enfants, à l'âge à peu près de trois mois, qu'ils produisaient plus particulièrement ces gazouillements, ayec des sons déjà variés, lorsque, par une impression agréable quelconque, par des caresses ou autres, ils venaient de rire ; et je me demandais alors s'il n'y avait pas là un phénomène de con-
J*ai observé de même que Tassociation des impressions diverses et des sensations différentes se fait peu à peu, par des degrés lents et successifs, formant des assemblages qui s*enrichissent de plus en plus et s'anastomosent les uns dans les autres pour vivre de la même vie ; mais les impressions simultanées, concomitantes, de nature différente, acoustiques, visuelles, olfactives, sapides et tactiles, qui forment des groupes déflniis et concrets dans la série générale de nos associations, se développent toujours indépendamment et plus ou moins vite chez les différents individus.
A trois mois et demi. Fernando connaissait parfaitement son biberon et en le voyant il montrait sa joie par de petits cris ; il agitait aussi ses bras, et ses yeux devenaient brillants. Plus tard, à rage de six mois, lorsqu'il se réveillait dans la nuit et qu'il pleurait ou criait de toutes ses forces pour appeler sa nourrice qui dormait près de son berceau, il entendait et comprenait parfaitement les différents petits bruits que celle-ci produisait avec les objets préposés à son alimentation nocturne, et plus particulièrement encore le petit bruit que faisait le tuyau de verre en frappant contre les parois, lorsqu'on bouchait le biberon; il ne cessait naturellement de pleurer ou de faire semblant de pleurer pendant qu'on faisait cette opération assez brève, mais il diminuait ses cris et en changeait l'inflexion et la modulation au fur et à mesure que ces petits bruits lui indiquaient que son attente touchait à sa fin.
On avait pris l'habitude de l'endormir dans les bras, en lui chantant une de ces mélodies monotones que l'on emploie généralement ; mais, un jour, je me suis permis de le prendre et de lui réciter quelque chose de plus gai ; il s'est endormi également; mais, le lendemain et les jours suivants, il fut impossible à la nourrice d'obtenir l'acquiescement de l'enfant, et elle ne parvint pas à l'endormir, malgré toutes sortes de changements dans ses airs habituels ; je fus donc obligé de m'exécuter encore une fois, et sa mère dut enfin se rendre aux exigences musicales de cet organe par trop difficile, en me laissant la remplacer pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que l'enfant voulût bien l'oublier et que la nourrice changeât aussi, d'autre part, le ton et la cadence de ses chansons.
Je me suis bien fixé sur ce phénomène, chez beaucoup d'autres enfants, et je crois pouvoir affirmer que les sons musicaux, d'une manière générale, affectent agréablement et sympathiquement l'organe d'assez bonne heure.
Le jeu du piano et de certains autres instruments, comme la
flûte, le YîoloD, etc., la voix chantée aussi, produisent une impression vivement agréable chez les enfants. J'ai remarqué ce fait d'une manière constante chez les miens, aussi bien que chez tous ceux que j'ai pu observer. Il est également à noter que les airs gais et les sons harmonieux produisent généralement une impression plus intense que les sons mélodieux et doux.
La première ébauche d'association du son à l'idée, du signe à l'objet, me paraît coïncider aussi, la plupart du temps, avec l'association des sensations visuelles et des perceptions auditives : il y a là un phénomène psychologique de la plus grande importance pour le développement de nos facultés, que nous ne connaissons pas suffisamment. Le mouvement réflexe doit prendre alors de lui-même le caractère d'une volition et produire nécessairement une retentivité plus considérable dans les centres affectés. La simultanéité dans l'impression auditive et visuelle et leur association dans la sensation éprouvée, viendront alors greffer l'image avec plus d'énei^e dans cette phosphorescence organique des cellules cérébrales qui, selon M. Luys^, constitue la mémoire ou reviviscence des sensations.
J'ai remarqué, en effet, d'une manière constante chez mes trois enfants, que ces premiers gazouillements, d'inconscients et mécaniques qu'ils étaient, et résultant seulement du plaisir que l'organe y trouve, devenaient peu à peu voulus et déterminés, se nuançant et se variant aussi déplus en plus, et coïncidant toigours avec une plus grande conscience dans les perceptions des deux sens principaux : la vue et l'ouïe.
Avant l'articulation du moindre phonème, il y a déjà, dans les sons émis, une sorte de gamme musicale que l'enfant met en exercice plusieurs fois par jour, en exerçant à la fois l'organe de la phonation et celui de l'ouïe. J'ai cherché, à plusieurs reprises, à me rendre un compte exact de la variété, du nombre et de la valeur de ces sons, mais je n'ai jamais pu réussir qu'à obtenir la constatation du fait ; il me semble, cependant, que la gamme est complète et qu'on pourrait facilement déterminer huit tons différents.
Evidemment, la première voyelle qui se caractérise est la voyelle a, ce que nous pourrions appeler la cellule vocaliqtie ou sonnantiquCf car c'est, en effet, le son simple par excellence et le premier
• Le Cerveau et ses fonctions. Cite par Bernard Ferez.
22i DE LA FORMATION DU LANGAGE
alors surprendre, aussi bien dans la phylogénie que dans l'ontogénie de Texpression.
Ainsi, la connexion évidente, entre ce qu'on appelle le ton émotionnel et le ton voyelle se trouve confirmée physiologiquement, non-seulement dans cette esquisse du langage enfantin que nous sommes en train de faire, mais aussi dans le langage en général, et plus particulièrement dans certaines langues rudimentatres, où les inflexions et modulations sonores tiennent place de la pauvreté du lexique et de Tabsence de grammaire.
Ces procédés euphoniques, que nous trouvons dans le langage des enfants pour exprimer la signification, comme dans le phonème a dont je viens de vous parler, se retrouvent exactement dans certaines langues. En siamois, par exemple, on dit hâ (chercher), hâ (peste), hà (cinq). Dans l'Afrique occidentale, nous le trouvons aussi; dans le Dahomey, so signifie bâton; sô^ cheval; ^d, tonnerre ; dans le Joruba, bà veut dire avec; &à, plier*.
Le Hottentot distingue ces mots homophones en les chantant en quelque sorte sur des tons différents. Le mot yhaib^ par exemple, peut signifier «obscurité », ou bien « linge », ou bien « lieu », selon qu'il reçoit telle ou telle intonation. La langue anamite possède six intonations différentes : le ton aigu, le ton interrogatif, le ton ascendant ou remontant, le ton descendant, le ton grave et le ton égal^. On sait le rôle que Jouent aussi, dans la signification, les différents tons de la langue chinoise.
Il est un fait notoire en linguistique, que le ton émotionnel joue encore un rôle considérable, et que son emploi est d'autant plus fréquent et plus essentiel que nous descendons dans la série des langues d'une organisation inférieure.
Ainsi, comme le dit M. E. B. Tylor : « Quand Horne Tooke s'acharne contre un malheureux grammairien italien, le laborieux et exact Ciconio, qui ne semble avoir jamais eu une lueur de raison... ^i\ n'est pas aisé de voir quelle objection le pionnier de la philologie anglaise pourrait trouver contre l'assertion éminemment vraie qu'une seule interjection, ha ! ou ahi I peut exprimer plus de vingt émotions ou intentions différentes, telles que peine, menace, prière, désir, dédain, suivant le ton dont on la prononce. »
* T.-B. Tylor, La CwHisation primitive. Paria, Reinwald, 1876. ' Âbel Hovelacque, La Linguistique.
Le fait est tellement vrai que, lorsque une sensation un peu intense vient nous impressionner fortement, nous avons recours généralement à ces sortes d'interjections qu'on appelle bestiales, à cause , selon l'expression du savant philologue, de leur ressemblance avec les cris des animaux. Dans le langage ordinaire, nous en faisons aussi continuellement usage pour toutes ces nuances délicates de la pensée, que le langage phonétique, si pauvre d'ailleurs, est impuissant à représnter, mais nous les employons spécialement dans l'état émotionnel.
Les premiers essais d*articulation se produisent en vertu de ce phénomène qu'on pourrait appeler altération du caractère musical des modulations sonores, de ces bruits ou consonnes qui viennent accompagner l'émission du son, tantôt par le choc des vibrations sonores contre un obstacle qui masque le passage de la colonne d'air, tantôt par une explosion initiale des bruits coefficients.
Le premier phénomène sonore de ce genre que j'aie noté chez mes enfants est la production d'un son staphylin-glottal roulé, que nous pourrions représenter graphiquement par ahgr^ ou ar ^ (prononciation française), ou açr ou ar (en allemand et en espagnol). C'est une sorte de grasseyement qui se différencie déjà par&itement des gazouillements des premiers jours. Je l'ai remarqué invariablement chez mes trois enfants. Fernando produisait ce son généralement pour montrer sa reconnaissance et son contentement des caresses maternelles ; j'ai cru le lui entendre depuis l'flge de trois mois, et très-souvent accompagné d'un sourire ; il servait à exprimer d'une manière générale le contentement. Ce même ahgr était aussi émis lorsqu'on lui présentait un objet quelconque qu'il désirait ou qui lui plaisait extraordi nairement. Plus tard encore, à l'âge de huit mois à peu près, la palatale i s'associait à ce grasseyement, et, lorsque l'émotion était un peu vive et qu'il était produit avec une certaine force, le voile du palais vibrait : ahgri, ahgri.
J'ai suivi l'évolution de ce son chez ce dernier enfant, car je l'avais déjà remarqué aussi chez les premiers.
Ainsi, j'ai observé que Vi s'y associait à l'apparition des premières dents, c'estrà-dire lorsque la cavité buccale commençait à
* Vh représente ici une expiration soutenue.
' Le signe diacritique a été dëjà employa par M. Ascoli pour marquer IV voyelle.
se former ou à se dilater en amphore, pour me servir de Texpression du docteur Coudereau ; en tout cas, je ne Tai pas remarqué To, avant Téclosion de ses premières incisives ; il serait pourtant hasardé d* établir rigoureusement une théorie systématique sur ce sujet.
Mais j*ai parfaitement noté qu*au fur et à mesure que la car vite buccale devenait plus spacieuse et que les sons amphoriques se caractérisaient, les sons gutturaux staphylins se modulaient et s*adoucissaient en même temps.
Ce son guttural dont il est question, je l'ai remarqué invariablement chez mes trois enfants, avec plus ou moins d'acuité ou de force dans l'expiration. Chez l'aîné, par exemple, il fut d'abord ahgr ; quelque temps après, ahgri; puis, en s'adoucissant, il devint aghi^ ahgi, et, en dernier lieu, agui-guiy aguigui *.
Ce phénomène phonologique est d'autant plus remarquable qu'il confirme cette loi générale de la tendance au moindre effort; j'ai remarqué aussi la persistance de ce grasseyement, devenu son articulé, pendant longtemps. Ainsi Pépita, à l'âge relativement avancé de deux ans et demi, et lorsqu'elle avait à son service un grand nombre de mots, revenait, par une sorte de réminiscence, à cette articulation primitive qu'avait exprimée seule son contentement. Lorsqu'elle était vivement et agréablement impre^ sionnée, soit par le cadeau d'une poupée, soit par quelque autre réjouissance enfantine, elle exprimait l'intensité de sa joie en recourant à tous ses moyens d'expression;. et ce phonème primitif précédait toujours les mots appris plus tard ; elle disait alors en sautillant : Aguigui l je suis contente^ aguigui t je suis contente. Je pensais qu'elle l'avait absolument oublié, ne le lui ayant plus entendu prononcer depuis bien longtemps ; mais lorsqu'elle vient à être sous l'impression d'une grande joie, son aguigui reparait.
J'ai cru m'expliquer ce phénomène par le fait que certains actes qui ont été originairement le résultat du mouvement réflexe, et qui sont devenus plus tard, par association, des actes parfaitement voulus et déterminés, soit par plaisir, soit par utilité reconnue, la force de l'habitude, les fait redevenir de nouveau inconscients ; au moins nous les reproduisons sans intervention apparente de là volonté. Ainsi, lorsque nous éprouvons une sensation un peu vive, agréable ou pénible, nous recourons involon-
t L*accent tonique* toujours trôs prononce.
tairement, par un mouvement réflexe, aux interjections émotionnelles qui précèdent toi^ours la proposition , et nous disons : ah /que c'est beau ; oh! que c'est bon ; ah! quel plaisir; oA/quel malheur.
J'attribue aussi à ce même principe du mouvement réflexe par réversion certains phénomènes morphologiques très-curieux du langage humain, comme, par exemple, les bruits gloussants et gazouillants des dialectes indiens de TAmérique et les consonnes claquantes de certains peuples de l'Afrique méridionale, comme les Bochimans et les Hottentots ; ces dernières sont appelées généralement, par les voyageurs et les ethnographes, des cliks et claks. Les Hottentots possèdent quatre dé ces consonnes : un claquement dental figuré par un trait vertical : | (ou, selon quelques auteurs, par un c) ; le claquement ^a/ate/, figuré par deux traits horizontaux coupant un trait vertical (ou par la lettre r, d'après quelques auteurs); le claquement cérébral rendu par un point d'exclamation : ! (ou par la lettre q) ; le claquement latéral figuré par deux traits verticaux : 1 1 (ou par un oo). Il parait que les Bochimans en ont encore plus dans leur langue, six ou sept, assure-t-on. Le claquement latéral est le plus étrange de tous ; il reçoit son nom, dit M. Abel Hovelacque, de ce que les dents latérales jouent un rôle important dans son articulation*.
c Les claquements peuvent précéder les consonnes gutturales tz, A, et toutes les voyelles; on les rencontre d'ailleurs à chaque instant, presque à chaque mot. »
Or, voici Tobservation qui m'y a fait penser. J'ai remarqué chez mon second enfant, Adolphe, que nous appelons Riquet (nom d'amitié), un fait qui est assez fréquent chez tous les enfants, lorsque, après le sevrage, ils passent de la succion à la mastication : un petit claquement linguo-palatal se fait toujours entendre plus ou moins fort, selon les individus, et très-principalement aussi, selon le plaisir qu'on trouve dans la dégustation. C'est le son que M. Coudereau appelle explosif pneumatique ; je m'en suis aperçu la première fois chez Adolphe, mais j'ai constaté ensuite le même fait chez les deux autres, et encore chez bien d'autres enfants du même âge. Adolphe faisait entendre ce petit claquement, assez fort même, lorsque l'aliment qu'il dégustait
• A. Hovelacque, Op, cit.
228 DB LA POKMATION DU LANOAQB
était de son choix. Comme sa mère le lui reprochait souvent et tâchait de le corriger de ce bruit désagréable, il était parvenu à le dominer ; mais quand il avait bon appétit et que le morceau était de son goût, il revenait involontairement à son petit claquement, qui précédait toujours chaque bouchée.
Cette mauvaise habitude (d*ailleurs très-naturelle) produisit le phénomène suivant : quand on lui demandait si ce qu'il avait mangé était de son goût, il répondait bon ; mais lorsqu'il l'avait trouvé extraordinairement bon, il préposait toujours au mot significatif, le petit claquement palatal caractéristique, quelquefois même sans qu'on lui demande rien : v^on S disait-il. Estrce que c'est bon, Riquet? v-bon^ invariablement.
Si nous cherchions à reproduire le claquement palatal des Bochimans et des Hottentots, nous pourrions parfaitement l'imiter, car je le crois analogue à ceux que produisent les enfants dans les circonstances que nous venons d'examiner ; mais, pour les claquements latéraux produits par le jeu des dents latérales, il me semble que notre appareil masticateur s'y refuserait d'une façon absolue ; et cela se comprend, du reste, très-bien, si nous tenons compte de la différence anatomique considérable qui existe sous ce rapport entre les races inférieures et les nôtres.
En tout cas^ je ne vois dans ces phénomènes autre chose qu*un degré plus ou moins grand de l'intensité de la sensation, et il n'est pas extraordinaire que chez les races où les besoins et les sensations nutritives prennent une aussi large part dans l'existence, les sons et les bruits expressifs traduisent fidèlement dans leurs langues les sentiments et les émotions qui les dominent le plus souvent.
Une remarque à faire encore au sujet de ces gazouillements et grasseyements primitifs des enfants, qui constituent les premières tentatives d'articulation.
Qu'est-ce que l'enfant peut bien vouloir dire à sa mère avec son ah y agr ou agri^ lorsque celle-ci le caresse ou lui cause tendrement? quelle est la signification, le sens précis et concret de ce premier phonème enfantin presque univer:^el : a^ ah on hâf
Quelques linguistes prétendent qu'il y a là une accusation de personnalité, rémission inconsciente d'un pronom, le mot moi enfin.
* Le V reprësente le claquement, ou explosion pneumatique.
Dans le Jadschurveda, il est formellement dit, d'après M. Grimm, que le premier homme prononça en premier lieu ces mots : Je suis moi^ et que cet homme, quand on rappelait, répondait : je le suis. « Quand Thomme, dit M. Grimm, prononça pour la première fois son je^ en sanscrit aham^ il Témit à pleine poitrine, en raccompagnant d'une articulation gutturale qui a persisté dans toutes les langues de même origine. » Ainsi, ce serait un pronom personnel analogue ou identique au aham sanscrit, qui constituerait, sous sa forme plus idéale, la première modulation de l'organe humain.
Or, ce son guttural doit plutôt nous donner l'idée d'une signification beaucoup moins abstraite que la notion de personnalité, et nous rappeler, au contraire, l'une des fonctions les plus indispensables de la vie : l'acte de manger.
Il me semble, en effet, que ce aham serait précisément le son naturel qu'aurait pu émettre un gosier semi-humain affamé au moment de s'abattre sur une proie ; il correspond à une ouverture totale et à une fermeture violente de la bouche, avec une inspiration de souffle profonde et énergique.
J'ai constaté à plusieurs reprises, chez beaucoup d'enfants, qu'ils produisaient invariablement ce même son pour signifier l'acte de manger. Il est souvent même l'objet d'un amusement entre les nourrices et les enfants pour exciter l'appétit quelquefois capricieux de ces derniers. Les mères le prononcent bien souvent aham^ ham ou am, selon l'âge et l'adoucissement du son guttural. M. Taine dit que le petit enfant qu'il observait, à l'âge de quatorze mois, se servait du mot ham pour demander â manger.
D'autre part, j'ai remarqué aussi chez Fernando que lorsqu'il souffrait pour l'éclosion de ses premières dents, il produisait un petit son analogue en mordant un objet d'ivoire, ou quelquefois même ses petits doigts ; il disait et répétait : am, Mm, ham^ ham^ en exerçant déjà mécaniquement et par effet de la douleur ses mâchoires futures.
C'est toujours le phonème a avec l'addition de Vm qui pourrait faire naître l'idée de la notion de la première personne du singulier. Cependant, il n'en est rien : Vm ici ne signifie autre chose que l'exécution d'un effort ou la préparation â le faire. Lorsque nous voulons, en effet, mettre une certaine somme de force au service d'un acte quelconque, les muscles se contractent.
les yeux se dilatent en conséquence et la bouche se ferme mécaniquement ; les lèvres se serrent avec force, pour empêcher, dirait-on, rhaleine de s'échapper ; c'est le résultat de l'attention soutenue que nous portons à l'action.
J'ai remarqué aussi invariablement ce fait chez mes trois enfants, dans une foule de cas, surtout chez l'ainée et le cadet. Un soir, il faisait un clair de lune admirable et la mère voulut en faire jouir, ou plutôt jouir elle-même de l'admiration naïve de son poupon, qui avait alors six mois. On amena Pépita au jardin, en lui disant : Regarde, regarde la lune ; c'est beau, n'est-ce pas? L'enfant prêta un grand moment d'attention à ce spectacle pour elle nouveau et étrange, et les yeux grands ouverts, elle voulait répéter le mot beau et faisait de grands efforts pour l'articuler, mais elle ne le pouvait pas; elle avait été fortement impressionnée. Comme sa bouche était naturellement fermée, elle produisait un son nasal assez prolongé, la sonnante m, avant de réussir à prononcer le mot; enfin, elle ouvrit la bouche et répéta plusieurs fois très-énergiquement : beau, beau I mais précédé toujours de cette sorte de grondement qui dénotait la force d'expression qu'elle voulait donner à son enthousiasme naïf : m... beau! m... beau ! Cela s'est répété depuis bien des fois.
Le cadet Fernando m'a fourni l'occasion de le constater de nouveau à plusieurs reprises ; lorsqu'on lui donne quelque objet pour l'amuser et que cet objet lui fait grand plaisir, il produit invariablement le même son nasal ; ne pouvant pas encore articuler la sonnante o à l'explosion labiale, il dit tout simplement bé. Est-ce beau, Nanan? (nom d'amitié)? m..M^ m, .M.
La même sonnante nasale se produit pour dire bon^ c'est-à-dire extrêmement bon, jusqu'à l'âge à peu près d'une année ; par la suite, c'est le petit claquement palatal î;, dont je vous ai parlé, qui se fait entendre; ce que j'attribue, d'une part, au développement déjà plus grand des sensations sapides et, d'autre part, à la tendance au moindre effort.
Ce qui me fait croire, c'est que, de même que le claquement palatal n'est autre chose que la continuation ou répétition du petit bruit caractéristique de la mastication, le petit mugissement qui produit la sonnante nasale se trouve aussi être le résultat d'une plus grande attention ou application à l'acte de la succion. Lorsqu'un enfant au sein commence à être satisfait et qu'il éprouve une agréable sensation, il produit une sorte de hum hum qui
quelquefois ressemble au ron ron des petits chats quand ils mangent aussi avec plaisir ou qu*on leur frotte doucement le dos. G*est tout simplement une manifestation de contentement et de satisfaction.
M. Darwin dit que son petit enfant se servait du mot hum en signe d*approbation , comme s*il avait voulu dire : « oui, bien sûr. »
Rocbefort décrit les Caraïbes écoutant le discours de leur chef dans un respectueux silence et témoignant leur approbation par un hun'hun\ juste comme au dix-septième siècle, dit M. Tylor, une congrégation anglaise eût salué un prédicateur populaire.
Il nous sera donc permis de croire, malgré que nous risquons fort quelques excommunications, que le pronom sanscrit aham aurait bien pu être originairement toute autre chose que le pronom personnel de la première personne; il aura pu s*y trouver aussi, mais en germe seulement et identifié et confondu avec la chose et l'action tout à la fois ; la notion de personnalité concrètement déterminée n'apparaît, en effet, que beaucoup plus tard dans le développement embryonnaire du langage humain. Je n'ai jamais pu surprendre, dans les premiers bégaiements de mes trois enfants, remploi des pronoms personnels et encore beaucoup moins celui de la première personne; ils se nomment toujours à euxmêmes par les noms que les grandes personnes leur donnent. Je reviendrai d'ailleurs sur ce sujet.
Quant au phonème ah, il est prudent et logique de n'y voir, c'est-à-dire de ne lui attribuer non plus qu'un sens très-indéterminé ; pendant bien longtemps, l'enfant n'a pas d'autre mot à son service pour exprimer ses sensations, ses pensées et ses volitîons, et il ne différencie les cas qu'à l'aide de l'intonation musicale, et, plus encore, par le langage mimique, par les gestes et l'expression de la physionomie.
L'exercice musical de ces gazouillements, qu'il se plaisait à exécuter, ébauche déjà dans son esprit , avec la faculté des perceptions auditives, la conscience de la diversité des sons, comme les mouvements réflexes de son système musculaire, par l'intermédiaire des sensations visuelles,deviennent aussi peu à peu les manifestations voulues et déterminées de ses sentiments et émotions. C'est ce premier rudiment d'association d'idées que les psychologues appellent naissance do la volonté, de la raison, de l'entendement, du jugement, etc., etc.
La fluidité ou ductilité des formes expressives suit normalement ici, dans son développement graduel, le progrès de densité dans la substance cellulaire et corticale du cerveau ; et, par œuvre de sélection et de perfectionnement évolutif, Texpression subit elle-même en partie ce que nous pourrions appeler une sorte de cristallisation.
A l'âge de neuf mois. Fernando continue à s'expliquer à Taide de son ah universel, mais avec des intonations très<»ractéristiquement différentes et une mimique des plus complètes , bien qu'il ait déjàarticulé plusieurs mots, parce que ces premiers mots sont aussi vite oubliés qu*appris.
J*en ai inscrit dans mon journal quelques-uns que je vais vous citer ici, car ils nous montrent les premières dit Acuités et les premiers tâtonnements de l'articulation.
A quatre mois et demi, il articulait le premier bruit explosif joint au phonème a, et il disait : àp*pâi àp'pâ, avec grand effort, ce qui se voyait du reste très-bien, car il écartait considérablement les paupières et ses yeux devenaient brillants.
Quelques jours après, il produisait mam'ma, mam'màf avec un moindre effort, ou peut-être avec un effort plus localisé déjà dans l'organe de la phonation, car ses yeux brillaient aussi, mais les paupières ne bougeaient pas ; l'effort est déjà caractérisé ici par la sonnante nasale elle-même, comme un tâtonnement, comme quand on voudrait parler et qu'on ne le pourrait pas. C'est bien là aussi le mtù-mu du sourd et muet, pour dire qu'il ne peut ou ne sait parler. Les Anglais écrivent mum pour dire : «Taisez-vous ! »
A cinq mois, il avait un tant soit peu dominé la difficulté en parvenant à réaliser l'articulation pendant l'expiration seule du souffle, et il disait pàpà (aigu), màmà (plus grave), mais trèsbrefs et saccadés tous les deux.
Lorsqu'il était en colère, il proférait un cri staphylin-guttural prolongé ft/ir, en serrant les poings et devenant tout rouge : on aurait dit le cri du sapajou ; mais, lorsqu'il éprouvait une grande joie ou qu'on le chatouillait pendant longtemps, et que son rire devenait spasmodique, le son se prolongeait de l'expiration à l'inspiration du souffle, et il produisait alors un hhr^CLhr aigu, de nature vraiment bestiale. J'ai provoqué la répétition de cette expérience, pour m'en rendre bien compte, deux ou trois fois ; alors il se mettait de nouveau en colère, faisaitlamoue, allait pleurer, et
il fidlait l'embrasser bien vite pour lui demander pardon de mon excentricité. Souvent, quand il était content et satisfait, mais non excité par une joie trop vive, il articulait la sonnante e avec un petit bruit explosif medio-linguo-medio-palatal : ké-cké^ et il pouvait s'amuser à le répéter pendant quelque temps en examinant, on aurait dit soigneusement les doigts de ses mains qu'il tournait et retournait, ou bien inspectionnant sur tous ses côtés le premier objet venu qu'on lui donnait pour le distraire. Rien ne m'a jamais amusé autant que cette récréation enfantine, qui nous rappelle si bien les singes.
Les modulations se changeaient souvent sans conscience ni signification ; c'était un exercice auquel il se livrait par plaisir, et qui s'était substitué par développement aux gazouillements des premiers jours ; mais un progrès considérable s'était accompli par ces premières articulations, car désormais l'enfant possède déjà la matière du mot.
Ces ké^ké devenaient tantôt kârckâ, tantôt ak-kâ, tantôt tàr tà'tà^ àrtâ'tâ, àrbà-àâ-bà, dâ-dà-dâ, puis pé-pé-pé, bé-àé-bé, etc.
Une sorte de plainte douce, soit quand on l'ennuyait en rhabillant ou de toute autre manière, par exemple lorsqu'il avait appétit et qu'on le faisait uii peu attendre : ayayâ / oyXyà^ (iyo.'yà / était une différenciation que je crois avoir remarquée à rage de neuf mois seulement; pourtant, il me semble l'avoir entendue bien avant chez mes autres enfants. Quoi qu'il en soit, cette découverte fat très-importante pour l'enfant, et il s'en aperçut probablement, car il enrichit son langage d'une variété plus grande de sons composés, en faisant usage de cette nouvelle gamme.
Ainsi, hà /»a, hé M, kâ kây qui étaient déjà un grand progrès parla facilité de l'articulation pendant l'expiration du souffle seulement, se diversifient en se différenciant et en se prêtant à tant d'autres combinaisons phoniques nouvelles : hâ hâ devient oyà'Và,* hé hé^ eyéeyé; kâ kà, kay^'yà kayffyà, et ainsi de suite, et la chanson recommençait avec ces nouvelles variations.
La classification de M. Coudereau reçoit ici une confirmation au point de vue anatomique et physiologique. J'ai remarqué , en effet, que les sons se différencient peu à peu, en se substituant insensiblement dans l'ordre marqué par ce savant. Les sons primitifs glottal, staphylin et palatal deviennent graduellement et successivement amphoriques, nasonnés, labiés, en se remplaçant
Riquet\ or, un jour qu'on rappelait et qu'il entendit répéter le nom plusieurs fois de suite, il fit entendre, lui aussi, en même temps, le mot iquet. Mais icquet, atten-dé f et acho furent oubliés instantanément, et il ne les reproduisit que lorsqu'on les lui répétait souvent bien des fois : c'est bien là l'écho du perroquet.
Cependant, comme le perroquet aussi, il finira par ne pas oublier le mot> à force de l'entendre, et une fois emmagasiné dans la mémoire par cette loi de la retentivité, il lui donnera, par habitude, un sens quelconque qui ne sera pas toujours celui que nous lui attribuons, mais le sien, et qu'il modifiera sans doute après par l'expérience et l'éducation.
Je me suis appliqué à l'observation de ces phénomènes de deux ordres différents en ce qui concerne les progrès de la parole chez l'enfant, parce que je les crois d'une très-grande importance dans la formation du langage humain.
Leur réunion, c'est-à-dire leur association dans l'expression sonore, me semble être un des plus importants facteurs que nous puissions déterminer parfaitement, qui doit spécialement caractériser l'une des plus importantes étapes évolutives de notre développement intellectuel.
Les mots ébauchés par l'enfant,comme les sons de ces gazouillements et ces inarticulations primitives, produit spontané du mouvement réflexe d'abord, puis devenus volontaires et déterminés, forment, selon moi, un assemblage distinct des sons et des mots qu'on leur apprend à répéter et qu'ils prononcent exclusivement par la faculté héréditaire de l'imitation.
On peut observer que ces derniers sont beaucoup plus vite appris, mais que le sens absolu et concret reste incompris ou est transformé par l'enfant. Les premiers, plus lents à se produire, plus indéterminés et confus, sont cependant plus en relation avec le développement évolutif des facultés.
Mais bientôt advient ici quelque chose d'analogue à ce qui se passe dans l'association des sensations elles-mêmes.
La simultanéité ou concomitance dans les sensations différentes, auditives, visuelles, olfactives, sapides, tactiles, thermogènes qui s'anastosmosent entre elles, forment une sensation synthétique dans le sensorium. De même, les mots et les sons appris et les mots et les sons individuels, produits du devenir physiologique, se confondront nécessairement dans cette homogénété
instable et confuse qui caractérise les premières ébauches de la pensée.
M. Max Muller dirait : il y a fusion incohérente du « langage émotionnel et du langage rationnel ».
Je tiens à insister sur ce point, car il est pour nous de la plus grande importance, et il me semble que bien des erreurs commises sur ce s\i}et, par des penseurs et des savants de tout ordre, peuvent ne provenir que d*une observation incomplète du phénomène psychologique que nous étudions dans ce moment.
C*est ainsi, par exemple, que M. Taine croit l'enfant susceptible de généralisation à Tàge de dix mois, et que M. Max Muller place l'abstraction aux débuts de la formation du langage.
Je n*ai pu saisir réellement un seul cas qui justifie une semblable prétention ; et, ce qui nous trompe, c'est que, dans l'observation de l'enfant, nous négligeons souvent de tenir compte des choses les plus élémentaires, les plus simples et de celles qui, au contraire, nous donneraient des explications plus satisfaisantes.
c On peut, dit M. Taine, assister de près à la naissance de ces noms généraux ; chez les petits enfants, on la prend sur le fait. Nous nommons tel objet particulier et déterminé, et, avec un instinct d'imitation semblable à celui des perroquets et des singes, ils répètent le nom qu'ils viennent d'entendre. Jusque-là, ils ne sont que des singes etdesjperroquets; mais ici se manifeste une délicatesse d'expression toute spéciale à l'homme. Vous prononcez, devant un bambin dans son berceau, le mot papa, en lui montrant son père ; au bout de quelque temps, à son tour, il bredouille le même mot, et vous croyez qu'il l'entend au même sens que vous, c'est-à-dire que ce mot ne se réveille en lui qu'en présence de son père. Point du tout; quand un autre monsieur, c'es^à-dire une autre forme pareille, en paletot, avec une barbe et une grosse voix, entrera dans la chambre, il lui arrivera souvent aussi de l'appeler papa. Le nom était individuel, il Ta fait^^n^a^ /pour nous, il ne s'appliquaitqu'àune personne ; pour lui, il s'applique iuneclasse. En d'autres termes, une certaine tendance ^ correspondant i ce qu'il y a de commun entre les divers personnages munis d'un paletot, d'une barbe et d'une grosse voix, s'est éveillée en lui, à la suite des expériences par lesquelles il les a perçues. Ce n'est pas cette tendance que vous voulez éveiller, elle s'est éveillée toute seule ; voilà la faculté du langage, elle est fondée tout entière sur ces tendances, qui survivent à l'expérience d'individus semblables
en&nt qui, susceptible déjà d'établir des rapports et des différences plus ou moins tranchés à ce sujet, appelait les hommes autres que son père, d*une manière générale, les papas de rue.
Ces phonèmes et quelques autres aussi simples, comme baba , tata^ dacUif nana^ gaga^ etc., constituent tout le capital phonétique de la première enfance du langage humain, mais les idées ne sont guère plus nombreuses dans les premières stades de notre développement intellectuel.
Une douzaine de ces mots correspondent généralement dans un développement normal à une douzaine d'idées, mais sans rapport évident encore, sans lien défini, pouvant être appliquées aussi bien à une chose qu'à une autre, arbitrairement, au hasard. Le signe ne s'unira ou ne s'associera définitivement et consciemment à l'idée que lorsque les analogies et les différences seront devenues sensibles grâce à une attention soutenue et à une certaine puissance de comparaison. La loi de retenti vite est encore ici un des principaux facteurs pour fixer et associer le phénomène sonore, arbitrairement ou conventionnellement, à une de ces primitives et élémentaires opérations de la pensée.
La métaphysique linguistique n'est pas pourtant restée en arrière de la métaphysique psychologique dans ses conclusions.
Ainsi, il est entendu que les noms de père et de mère dans nos langues indo-européennes tirent leur origine d'un groupe de mots qui pourrait être représenté par i>atoret matar^ formés par l'addition du suffixe actif ^r ou ^ar aux racines i>a et tmi. L'addition de ces suffixes leur donnant l'aspect de dérivés de racines verbales sanscrites pa^ protéger, et raa, produire, on conclut à l'étymologie de ces deux mots de patar^ protecteur, et matar, producteur. Ils appartiennent au même groupe organique que vater^ mutter^pater^ mater ^ narhp et fiior^ïp, pltar^ matar^et autres de la famille aryenne.
Ce système de dérivation admis jusqu'à présent en linguistique a soulevé pourtant quelques objections savantes ; et, sans entrer ici dans une discussion qui nous mènerait loin et qui trouvera sa place ailleurs dans notre travail, sur la primitivité de racines verbales abstraites ou de racines nominales et pronominales, il me semble qu'il y a là un autre côté de la question qui a été absolument négligé.
Ainsi, M. Adolphe Pictet se tire d'affaire en tournant la diffi-
culte qu'il laisse naturellement subsistante. Il admet d'abord Texistence des racines verbales pâ et ma, protéger et produire, puis les formes vulgaires pa et ma qui servaient à désigner le père et la mère, et il croit résoudre le problème en combinant les deux et en supposant que les racines verbales pà et ma servirent à former les vocables indo-européens signifiant père et mère, à cause de leur ressemblance avec les mots que balbutient les jeunes enfants.
M. Michel Bréal, avec la prudence extrême dont il fait usage généralement dans ses notables travaux, admet positivement pourtant que les formes vulgaires pa et m^ sont antérieures aux racines verbales d'où Ton prétend les faire dériver ; par conséquent, protéger et produire pourraient, au contraire,venir , par abstraction et analogie, de papa et de maman.
Il est évident que n'importe quel modede dérivation qu'on puisse admettre dans l'étymologie de ces deux mots les formes pa et //ta, signifiant père et mère, sont antérieures à tous ces procédés qui caractérisent déjà dans le langage un degré supérieur de développement.
En étudiant les langues de races inférieures, nous voyons, par exemple, que ces mômes phonèmes et autres analogues servent indistinctement à signifier les mêmes noms de père et de m^e, ainsi que quelques autres idées du domaine de l'intelligence enfantine, phonèmes que, d'autre part, représentent aussi les premières articulations, les premiers essais et les premiers efforts que iGBdts l'enfant pour parler.
M. E.-B. Tylor a relevé une série de mots signifiant père et mère dans différentes langues des sauvages qu'il compare avec d'autres, et correspondant à cette douzaine d'idées en&ntines dont je vous parlais tout à l'heure. Ce sont toujours ces mêmes bégaiements ou articulations primitives, arbitrairement employés partout.
Ainsi,chez les tribus australiennes, il a noté, par exemple maTnman^ père, ngangan^ mère, et par métaphore pouce, gros orteil, Uinnamamman, le père du pied) ; tammin, grandipère et grandmère; da^^a,mauvais,étourdi, enfantin; &i-^f,&iA poitrine; j9ai!?p^, père; pappa,petit enfant, petit, (d'où s'est formé le verbe papparniti, devenir un petit, être né.) (Nos enfismts disent souvent aussi que lorsqu'ils seront grands, nous deviendrons petits et qu'alors ils nous corrigeront si nous sommes méchants. )
On peut prendre des exemples dans Tlnde ou ailleurs, le langage des enfants de toutes les races étant partout le même. Ainsi, en tamil, appâ^ père; ammâ, mère; bodo, apMj père: âyâ^ mère; dans le groupe kocch, nânâ et nânîj grand-père et grand*mère paternels ; mâmâ, oncle ; dâdâ^ cousin, peuvent être rapprochés du sanscrit tata^ père, nanâ, mère, et de mots hindoustanis de la même classe.
Le même mot peut servir encore à désigner différentes idées dans le langage enfantin ; ici, par exemple, marna signifie mère, là, père ou oncle; maman peut signifier en même temps père et beau-père; dada peut vouloir dire ici père, là nourrice; tata^ père dans un endroit, fils dans un autre, etc.
' Un seul groupe de mots peut servir à montrer le caractère de cette stade du langage : les Indiens Pieds-Noirs disent, par exemple, ninnah, père; les Grecs vcyvoc, oncle, vcwec, tante; le zoulu nîna ; le sangir nina; le malagasy nini, mère ; le javanais nini^ grand père ou grand*mère ; le vayu nînij tante paternelle ; Tindieii darien ninahj fille; l'espagnol nifio^ nifia^ enfant; l'italien nînna^ petite fille; le milanais ninin^ lit; Titalien ninnare^ bercer, etc., etc. *
Ce qui ressort évidemment de ces rapprochements plus ou moins méthodiques, c'est que le processus du langage humain à son origine, aux débuts de sa formation, est en tout et partout le même. Ces phonèmes élémentaires, ces articulations primitives, sont nécessairement le résultat du développement physiologique, ébauche de l'expression sonore en relation avec l'état encore rudimentaire des organes, signifiant ou s'adressant plutôt aux êtres ou aux choses qui frappent en premier lieu l'attention enfantine, aux premières idées de l'éveil de la conscience, aux premières relations enfin de l'organisme avec le monde extérieur.
Dans ces mots que les enfants de tous pays articulent inconsciemment, mécaniquement, dans les premières étapes de l'existence, nous ne pouvons voir scientifiquement, je ne dis pas d'abstraction ni de généralisation, cela est absurde, mais pas même une relation logique quelconque. Ce sont tout simplement des efforts, des tâtonnements et des ébauches d'une faculté qui se développe lentement par des degrés successifs.
Il n'y a dans ces phonèmes primitifs ni nom , ni verbe, ni pronom ;
* Tylor, La Civilisation primitive.
ai sujet, ni attribut, ni régime; encore moins de relations dérivatives.
Papa^mama, baba^ dada, to/a,/taAa,etc.renferment bien toutes les significations possibles, mais n'en ont en réalité aucune. Le mot, comme Tidée qu*il représente, est homogène, instable, indéterminé, confus ; d*une fluidité analogue à celle de la substance cérébrale à ce moment de la yie,il ne signifie ni ne peut exprimer autre chose que des idées embryonnaires, confuses, amorphes, des concepts sans détermination et des relations vagues et indéfinies. Et la source n*est pas celle que prétend deviner M. Taine : elle n*est qu'aussi haut que peut l'être le début de notre développement physiologique.
J'ai observé chez mes trois enfants et aussi chez beaucoup d'autres, qu'ils donnaient généralement la préférence aux modulations plus faciles, plus commodes, et qui exigeaient un effort moindre pour l'émission: papa, marna, baba; dada, tata,haha, gaga viennent ensuite, puis y à Vày ^to., et, malgré que leur emploi soitextraordinairement variable, on peut s'apercevoir qu'elles correspondent d'une manière générale,surtout les trois premières,à l'articulation tout simplement du souffle sonore avec les petits bruits d'explosion produits par l'ouverture naturelle de la bouche ; elles correspondent en même temps à une accommodation de l'organe pour la fonction de la succion.
Je trouve aussiconsigné dans mon journal que chacun de mes enfants avait émis d'abord et modulait de préférence par la suite Tune de ces trois articulations : papa, marna et baba, qui correspondent à trois ouvertures différentes, quoique très-peu sensibles, de la cavité buccale, avec cette co'incidence, que je me garde bien pourtant de donner comme absolument déterminante, mais qui pourrait y avoir sa part d'influence, que les dimensions du bouton des glandes mammaires ou du bout en caoutchouc du biberon se trouvaient être en rapport avec ces trois différentes accommodations de l'organe pour l'émission des trois modulations sonores : pa, correspondant à la plus grande dimension ; ma, ensuite, et 2w, à l'ouverture moindre de la bouche.
J'ai comparé plusieurs fois entre eux les bouts en caoutchouc des différents biberons et les boutons des glandes mammaires de la nourrice, et j'ai aussi examiné et observé chez d'autres enfants le même phénomène, qui s'est toujours reproduit d'une manière invariable.
Ainsi, je suis porté à croire que si Tenfant met généralement dans sa bouche un bouton d'une certaine grandeur pour téter, il accommodera Torgane, par exercice et par habitude, à la disposition nécessaire pour que le bruit explosif labial soiti?, et il dira plus fréquemment et plus facilement i>apa; si le bouton est plus petit, ce sera marna, et, s*iL est encore plus petit, il dira balH$ premièrement et avec moins d'effort.
Je crois aussi inutile d'insister davantage sur la signification ou le sens incohérent de ces premiers phonèmes ; chacun signifie et veut dire certainement toutes sortes de jolies choses, autant surtout que le veut la tendresse maternellei En espagnol, i>ai>a veut dire père, comme en français ou en anglais; mais il signifie aussi notmHture; mama^ mère et téter en même temps, et baba^ nourrice, aussi bien que le liquide salivaire qui suinte extérieurement de la bouche de celles-ci et de leurs poupons dans leur admiration réciproque. Ce n'est que Taccent tonique qui vient après à différencier la signification.
L'erreur dont nous nous sommes occupés déjà que l'enfant fait plus tard dans les mots papÀ et mamÀn, et qui fait croire à M. Taine à une ébauche de la faculté de généralisation et d'abstraction chez le jeune être, est encore une preuve évidente de cette homogénéité confuse et instable du sens de ces premiers vocables. Je trouve, dans le dialecte de l'île de Meang, le mot marna ^ signifiant en même temps père et homme ; babi^ mère et femme ; et c'est bien là, il me semble, le sens qu'il faut invariablement attribuer partout, dans l'esprit enfantin, à ces articulations élémentaires.
Papa et homme, maman et femme; papa, maman et nourriture, biberon et nourrice sont synonymes, dans ces premières opérations de l'intelligence. Ce n'est qu'après, et par des degrés successifs dans révolution physiologique et psychologique de l'être, que la ségrégation se produit et que la multiplication des effets a lieu, rendant hétérogène et cohérent ce qui était, au début, incohérent et homogène ; concret, déterminé et défini ce qui, dans ces premières ébauches de la pensée, ne saurait être autrement qu'indéfini et indéterminé.