ONZIÈME LEÇON
rontinuation de Tëtude du langage des enfants. — Gestes, expression des traits, ton émotionnel. — Affirmation et négation. — Raison physiologique de ces mouvements. — Observations de ces phénomènes chez les différents peuples. — Lien étiologique entre le langage de la
Êarole et les mouvements expressifs. — La Faculté de limitation. — Itude psychologique de son développement. — Premiers progrès phonologiques et phonétiques du langage. — Altérations et substitutions. — Procédés formatifs et leur évolution. — Confusion dp IV et de 17. Changements de la forme et de la signification des mots. — Principe de la duplication ou du redoublement. — Le monosyllabisme et dissyllabisme primitifs. — L*idée de temps, de force, d*espace et de nombre, exprimée par le procédé de la réduplication. — Ordre logique, le verbe étre^ les catégories grammaticales. — Les propositions enfantines et les locutions chinoises. — Les mots sont pour les enfants des appel lations uniformes, des substantifs généraux. — Substantifs formés par apocope des actions correspondantes. — La conjugaison enfantine. — Le procédé analogique. — L'analogisme 'est une diversification évolutive de la faculté d*imitation. — Essence métaphorique du langage. — Histoire et étymologie de noms des nombres. — L art d^ compter. — Abstraction, comparaison et jugement ; évolution ontogénique et phylogénique du langage humain.
Messieurs, nous allons continuer aujourâ*hui notre étude du langage enfantin, ainsi que Texamen de certains rapports qu*on trouve avec les langues des races inférieures, pour tâcher de saisir ou de découvrir ensuite, s*il est possible, quelquesuns des procédés formatifs et des lois évolutionnelles qui ont dû présider à la formation et au développement du langage humain.
Je vous répète pourtant ce qui a été déjà dit dans la leçon précédente, à savoir, qu'une systématisation absolue des phénomènes que nous étudions, serait encore trop hasardée dans l'état actuel
de nos connaissances, et que nous ne devons prendre de ces rapprochements que ce qui est, en bonne méthode, rigoureusement scientifique.
Le laugage de l^enfant civilisé et celui des races les plus inférieures, tels que nous pouvons les examiner à l'heure présente, ne peuvent pas représenter, cela est hors de doute, le langage des âges préhistoriques, le flatus vocis de Thomme primitif; mais l'unité physiologique du langage et de l'expression en général, ressortira évidemment de l'observation des phénomènes que nous étudions en ce moment, qu'on ne saurait attribuer aucunement au hasard, et moins encore à l'œuvre mystérieuse des puissances occultes. Nihîl ex nihilo fit, et nihîl in nîhilum potest reverti *.
Ce qu'il y a de plus important à établir, en effet, dans cette étude et à cette place, c'est précisément cette chaîne généalogique, sans solution de continuité qui se montre à l'observation, lorsque nous faisons un petit effort pour nous éloigner un tant soit peu des préjugés traditionnels.
En observant attentivement les enfants dans les premiers jours de la vie, et en tenant compte de la part qu'il faut faire aux influences héréditaires organiques, nous ne voyons réellement, dans leurs manifestations expressives, aucune différence caractéristique avec les petits animaux des espèces supérieures. Bien au contraire, il y a souvent infériorité relative, car le développement est quelquefois d'autant plus lent et plus rudimentaire à son début qu'il doit atteindre par la suite un degré plus élevé en organisation.
Plus tard, et pendant quelque temps encore, les moyens d'expression et de communication dont dispose l'enfant ne dépassent pas de beaucoup, autant que j'ai pu l'observer au moins, les aptitudes qu'on peut constater chez certaines espèces : quelques inarticulations, des cris, des gestes, l'expression des traits et du regard. Mais quel observateur sérieux n'a pas eu l'idée, en voyant les enfants, de se rappeler les singes ? Combien de fois sans y penser, et lorsqu'ils imitent nos mouvements, ou qu'ils nous font de ces malices enfantines, de ces espiègleries naïves qui nous amusent tant, ne les avons-nous pas appelés du nom caractéristique de petits singes ?
* Lucrèce.
Ce besoin constant de locomotion, cette mobilité excessive des traits et des membres, cette tendance universelle surtout, à escalader ou ^n'Tnp^r sur toutes sortes d'objets : tables, chaises, meubles, portes, même sur les arbres, si on a un jardin ou qu'on habite la campagne, ne nous représentent-ils pas l'époque dans laquelle nos vieux ancêtres menaient, comme il est plus que probable, la vie arboricole ?
Et avant, dans le plus jeune âge, pendant la première année, et lorsque la locomotion est réduite encore à l'emploi de leurs quatre membres, combien d'actes, de faits^ de gestes, ne surprenonsnous pas chez eux, soit du domaine de l'intelligence, soit des mouvements tout simplement automatiques, inconscients, qui nous font penser à l'héritage plus que certain des aptitudes et des facultés correspondantes à la famille simienne?
Mais revenant à l'expression et au langage, peut-on se refuser à voir la ressemblance frappante qui existe entre les moyens rudimentàires mis en jeu par l'enfant et ceux des singes ?
Le langage mimique, appelé avec raison langage des signes naturels, que nous associons encore plus ou moins au langage parlé, et qui est partout et chez tous les peuples le même, tire sa source évidemment d'une stade évolutive bien antérieure à l'usage de la parole, dans le développement généalogique de notre espèce.
Aussi l'enfant y a-t-il recours préféremment, même après un certain exercice des organes vocaux, par habitude héréditaire principalement, et par impuissance aussi, suivant ce même principe que, la force nerveuse suit d'abord les voies les plus habituelles, mais que si celles^! ne suffisent pas, elle déborde alors par toutes les autres.
Avec quelques monosyllabes élémentaires, l'enfant exprime ses différentes sensations, ses volitions et ses pensées à l'aide d'une mime plus ou moins adroite, selon l'âge et ses aptitudes, ainsi qu'avec le ton musical de ses sons interjectionnels. Le langage enfantin est donc, pendant bien longtemps, une sorte de musique et de mimique incohérentes, instables comme les idées flottantes et indécises de l'intelligence au début de son développement.
Ses premières articulations, les premiers monosyllabes qu'il forme, soit par imitation, soit par le jeu naturel de ses organes^ sont en effet incohérents et confus, sans relation déterminée, sans signification précise ; au moins n'ont-ils pas celle que nous leur attribuons généralement Ils sont donc aussi vite oubliés qu'appris.
Je VOUS disais dans la précédente leçon avoir remarqué invariablement ce phénomène chez mes trois enfants : ah f eh / oh ! quelques fois ih ! sont les sons universellement employés ; c*est le ton et le geste, les traits de la physionomie et Texpression du regard qui nous indiqueront à peu près la signification qu'ils entendent leur donner.
Du reste, cet u^age du son adressé à Toule et du geste à la vue persiste longtemps et se perfectionne même dans le langage parlé, d'une manière plus ou moins exagérée, selon les peuples et les individus. Chez les races inférieures, il constitue encore comme chez les enfants, la plus grande part des moyens d'expression et de communication.
Je trouve dans l'ouvrage déjà cite de M. Tylor que les Tasmaniens, par exemple, d'après le récit du docteur Milligan, emploient les signes pour compléter la signification de leurs expressions monosyllabiques et donner force, précision et caractère à leurs sons vocaux. i
« Le capitaine Wilson, dit-il, signale l'emploi des gestes pour modifier le sens des mots dans le jargon chinouk. Nous trouvons une nouvelle confirmation de ce fait dans la description que donnent Spix et Martius des tribus les plus sauvages du Brésil, qui suppléent par des signes à l'insuffisance de leurs phrases. Ainsi, s'ils veulent dire qu'ils vont au bois, ils disent simplement: c bois aller »,en avançant la bouche dans la direction qu'ils veulent indiquer. Le R. J.-L. Wilson, dans son aperçu de la langue des Grébos, parlée dans l'Afrique occidentale, remarque qu'elle a des pronoms personnels, mais on en fait rarement usagedans la conversation, ceux qui la parlent se contentant des gestes pour indiquer si un verbe doit être pris à la première ou à la seconde personne ; ainsi les mots €ninei^ signifient J^ le fais ou vous le faites, suivant les différents gestes de celui qui parle. Outre ces exemples, il est encore bon de noter que les races inférieures recourent, en comptant, au langage mimique, dans des cas où les races éclairées emploient le langage verbal » ^
€ Les Groënlandais, les femmes surtout, accompagnent leurs mots de mines et de regards, et il faut avoir une certaine habitude pour les comprendre. Ainsi, quand ils affirment quelque
* E.-B. Tylor, Op. cit. t. !•', p. 193.
chose, ils aspirent Tair avec un certain bruit de la gorge < , et quand ils repoussent quelque chose avec dédain ou horreur, ils relèvent le nez et en tirent un léger son. Quand ils sont contrariés, on les comprend plutôt à leurs gestes qu'à leurs paroles j» >.
Je me suis bien appliqué à l'observation de cet intéressant sujet de Tafârmation et de la négation chez mes trois enfants et chez tous ceux que j'ai pu observer, et ma conclusion est tout à fait d'accord avec la solution donnée par M. Darwin, c'est-à-dire que j'ai fait des observations semblables, et j'aime mieux vous donner ici les siennes, qui auront certainement plus d'autorité.
« J'étais curieux de savoir, dit-il, jusqu'à quel point les signes que nous employons ordinairement pour indiquer l'affirmation et la négation se retrouvent dans les diverses parties du monde. Ces signes sont, jusqu'à un certain point, expressifs de nos sentiments ; devant nos enfants, nous faisons une inclinaison de la tête de haut en bas, en souriant, quand nous approuvons leur conduite ; nous secouons la tête latéralement quand nous la blâmons. Chez l'enfant, le premier acte de dénégation consiste à refuser la nourriture qu'on lui présente, ce qu'il fait en écartant latéralement son visage du sein ou de la cuillère dans laquelle on lui offre un aliment quelconque ; s'il accepte, au contraire, et reçoit les aliments dans sa bouche, il penche la tête en avant. J'ai fait bien souvent ces observations sur mes propres enfants, et, depuis lors, j*ai appris que les mêmes faits avaient frappé Charma et lui avaient suggéré les mêmes conclusions. Remarquons que si Tenfant accepte ou prend la nourriture, il se produit un mouvement unique en avant, et que l'affirmation s'exprime aussi par une simple inclinaison de la tète ; si, au contraire, Tenfant refuse, et surtout si on insiste, on le voit souvent secouer sa tête plusieurs fois d'un côté, à l'autre, ce qui est exactement le geste que nous
* A Qenàve et dans la Suisse romande on entend souvent prononcer à quelques personnes la particule affirmative oui, avec inspiration du souffle, ce que j*attrîbue & Teffet du moindre effort et à une distraction partielle dans la conversation.
' Zaborowski, L'Origine du langage, Paris. Germer Baillôre. 1870. Cet intéressant opuscule, qui vient de paraître dans la Bibliothèque utile, est postérieur à mon travail ; mais je n*avais alors publié que mes
2uatre premières leçons en fascicules séparés ; j*ai donc été trôs-beureux e constater & sa lecture que Tauteur a puisé ses inspirations & peu près aux mêmes sources que moi, au moins en partie. C*est pourquoi je me plais à le citer, quoique ces citations puissent faire double emploi avec celles d*un autre auteur.
mil^ kOf woly wail, wira ; d'autre part, on assure que les Pikambouls sont aussi nommés parleur manière de dire oui,piha. Cette façon de désigner les tribus, dit M. Tylor, de Tinvention des sauvages de TAustralie, et qui fut peutrétre employée au Brésil dans le nom de la tribu iesCocatapuyas (coca, non, tapuya, homme), est très-romarquable par sa ressemblance avec la division adoptée, au moyen âge, en langiœ dCoc et en langue cToïl, suivant le mot signifiant oui, qui prévalut dans le sud ou dans le nord de la France : oc est le latin hoCy comme nous pourrions dire : c'est cela, tandis que la forme plus longue hoc illud fut réduite à oïl^ puis à oui.
Ce qu'il y a de plus important à consigner ici sur l'emploi deces l)articules négatives et affirmatives et sur leur relation avec les signes caractéristiques qui les accompagnent généralement, c'est le lien, je ne dis pas de nécessité, ni de convenance comme le dit M. Whitney, mais tout simplement le lien physiologique qui les unit entre elles nécessairement. Et cela a d'autant plus de valeur pour nous que ce principe général nous permet d'établir, ici mieux que partout ailleurs, prenant le langage au début de sa formation, la connexion intime originairement existante entre le geste adressé à la vue et le son adressé à l'ouïe, entre l'expression mimique et physiognomonique et l'émission des sons vocaux.
Du reste, je vous ai dit antérieurement que les mêmes nerfs moteurs et sens! tifs et les mêmes muscles qui fonctionnent dans la phonation sont aussi ceux qui entrent en jeu pour les mouvements de la face et du cou; c'est ainsi que nous nous expliquons en même temps la dépendance réciproque et constante des gestes, des traits de la physionomie et du ton émotionnel de la voix. Il y a association évidente et fatale dans la dépense de force nerveuse, par les voies les plus usitées, dans le fonctionnement des parties plus voisines du cerveau ; ainsi, les bras sont-ils les premiers à entrer après immédiatement en action.
Les signes qui accompagnent l'affirmation et la négation sont héréditaires ou instinctifs. M. Darwin cite l'exemple de l'aveugle et sourde Laura Bridgman € qui accompagne constamment son oui de l'inclinaison de tête affirmative ordinaire, et son non du mouvement répété de la tête, qui caractérise chez nous la négation ».
M. le professeur Vogt raconte, en parlant des idiots microcéphales, qui n'apprennent pas à parler, que l'un d'eux, lorsqu'on
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lai demandait s*il voulait encore manger ou boire, répondait en inclinant la tête ou en la secouant ^.
M. Schmalz affirme, dans sa dissertation sur l'éducation des sourd»-muets et des enfants à peu près idiots, que les uns et les autres peuvent toujours comprendre et exécuter les signes ordinaires d'affirmation et de négation.
Cependant, ces mouvements ne sont pas partout identiquement les mêmes. Ainsi, d'après ses nombreux correspondants, M. Darwin constate une grande diversité, suivant les différentes races humaines. Pourtant, en ce qui concerne la négation, si nous supposons, dit-il, que les secousses imprimées de droite à gauche, au doigt ou à la main, sont symboliques du mouvement latéral de la tète, et si nous admettons que ce mouvement brusque de la tête représente lui-même l'un des actes accomplis souvent par l'enfant qui refuse de manger, nous devons reconnaître une grande uniformité dans l'expression de la négation dans le monde entier, et nous pouvons en même temps comprendre quelle est l'origine de cette expression. Les exceptions les plus marquées nous sont présentées par les Arabes, les Esquimaux, certaines tribus australiennes et les Diaks. Chez ces derniers, la négation s'indique par le froncement des sourcils, qui, chez nous^ accompagne fréquemment le mouvement latéral de la tête.
Quant à Tinclinaison de la tête comme signe d'affirmation, les exceptions, un peu plus nombreuses, se rencontrent chez certains Hindous, chez les Turcs, les Abyssins, les Dyacks, les Tagals et les Nouveaux-Zélandais. Quelquefois, l'affirmation s'exprime en élevant les sourcils ; comme une personne regarde naturellement, tout en portant la tête en avant et en bas, l'interlocuteur auquel elle s'adresse, elle est alors obligée d'élever ses sourcils, ce qui peut avoir amené ce nouveau signe expressif, dan^ un but d'abré. vlation. De même, chez les naturels de la Nouvelle-Zélande, Télévation du menton et de la tête en signe d'affirmation représente peut-être, sous une forme abrégée, le mouvement de retour de la tête après qu'elle a été inclinée en bas et en avant K
De ces observations, nous pouvons inférer logiquement le fait suivant : qu'il y a bien réellement unité physiologique dans ces différents mouvements expressifs, mais que les procédés et les
• Cari Vogt, Mémoire sur les microcéphales, 1867. ' Darwin, Op, cit., p. 301.
lui parlant d*an ton doux, lui dire toutes sortes de choses dures et désagréables ; il vous sourira, car il ne vous comprend pas ; diteslui au contraire, les choses les plus douces et les plus gaies d*ane voix un peu forte, ou en fronçant seulement les sourcils, vous le ferez immédiatement pleurer.
C'est par le ton émotionnel, par l'expression de la physionomie et par le geste, que le langage commence à se former et que l'enfant apprend à parler.
La faculté de l'imitation puisée héréditairement aux sources de l'animalité la plus inférieure, mais hautement développée d<^jà comme nous la voyons dans les espèces plus voisines de la fDrme humaine, vient tout de suite après au secours de l'intelligence pour l'aider à son développement par l'acquisition successive des connaissances et des signes représentatifs correspondants.
Et je dois dire ici un mot sur un sujet qui nous occupera plus longuement dans une des prochaines leçons. L'école qui explique, par exemple, la formation du langage humain comme s'étant réalisée par la simple imitation des sons et des bruits, qui prétend découvrir l'origine et l'étymologie des mots dans l'onomatopée, ne peut être pour nous une école sérieuse, en ce sens qu'elle ne tient pas compte des faits scientifiquement établis par la philologie et la linguistique modernes ; il faut en effet ignorer absolument les procédés et la méthode que suivent ces sciences pour prétendre, comme Je dit très-bien M. Tylor, ouvrir avec une seule clé toutes les serrures ; l'étymologie n'a rien à attendre du rapprochement des onomatopées.
Mais il ne faut pas non plus suivre l'exemple des linguistes or* thodoxes et lancer l'anathème contre un ordre d'études qui a sa valeur réelle aussi, par la seule raison et sous le prétexte des exagérations et des erreurs commises par ses représentants, plus zélés du reste que convaincus,lorsqu'ils prétendent donner comme un principe général ce qui ne peut s'appliquer qu'à des cas particuliers.
Car, s'il est de toute évidence que le langage des âges historiques ne saurait être étudié autrement que par la méthode qu'emploie la linguistique actuelle, c'est-à-dire principalement avec la grammaire, qui est pour ainsi dire le plan architectonique de la pensée, il est aussi certain que le langage anté-historique n'a rien à faire avec la grammaire, par la raison toute simple qu'il ne pouvait avoir et quMl n'avait certainement pas,dans les premières
stades de l'évolution psychique, d'ordre logique ni de grammaire possible.
La métaphore et la syntaxe, bien antérieures pourtant, sont cependant déjà la production d'une certaine culture, correspondant aussi à la vie historique. Le langage primitif s'est donc formé et développé par des principes et des procédés autres, plus rudimentaires, plus simples, qu'il s'agit de déterminer pour relier alors scientiâquement entre eux ces deux ordres d'études, qui ne sont nullement incompatibles ni ne s'excluent l'un l'autre.
Et, ici, nous sommes forcés de reconnaître le rôle que la faculté de l'imitation a joué, comme principe formatif des plus essentiels et comme procédé caractéristique, dans le langage de notre espèce. Ceux qui pourraient en douter encore n'ont qu'à étudier l'enfant pour en avoir la preuve ; au moins qu'ils ne supposent pas que l'enfant d'aujourd'hui et l'homme d'une autre époque appartiennent à deux espèces humaines différentes.
La faculté héréditaire de l'imitation se manifeste chez les enfants assez de bonne heure ; j'ai cru pouvoir la constater, comme je vous l'ai dit, chez le cadet, à Tàge de cinq mois ; chez les deux autres, un peu plus tard ; mais, lorsqu'elle s'éveille, elle est mise en action d'une manière de plus en plus générale, et c'est elle encore qui guide principalement dans la suite les premières acquisitions intellectuelles et les premiers tâtonnements du langage.
M. Taine, et avec lui bien des psychologues, pensent que la faculté du langage pourrait bien n'être autre chose que la résultante de cette autre faculté qu'ils prétendent éminemment humaine, la faculté de saisir les analogies, « ces tendances qui survivent, dit-il, à l'expérience d'individus semblables, et qui correspondent précisément à ce qu'il y a de commun en eux ».
Eh bient si nous cherchons à dépouiller ces forts raisonnements de la métaphysique qui les entoure et si nous renonçons, d'autre part, à toute querelle sur la signification toute relative des mots, qu'est-ce qu'il fout entendre par faculté de saisir les analogies ? N'est-ce pas la perception de rapport, de similitude, etc. (flwd, Xoyoç) entre deux ou plusieurs choses différentes? Et la faculté de l'imitation ne suppose-t-elle pas la perception analogique? L'imitation n'est-elle pas, en quelque sorte aussi, de Yanalogismef
Il est un foit certain que l'enfant, comme le dit très-bien M. Ber*
^8 DS L\ FOIiMATION DU LANaAOE
nard Perez, passe d'abord dn facile au facile, du même au mâme, puis du facile au moins facile, du semblable au différent, de l'analogie au contraste.
Certains philosophes font rentrer l'association des contraires, dans celle de ressemblances, soutenant, avec raison, que tout contraste implique une ressemblance quelconque qui le met en relief, et dont il ne serait qu'une sous-association ■.
Mais les débuts du développement psychologique ne sauraient comporter des associatious complexes. Les analogies premières frappent moins, les différences sont de mieux en mieux perçues, les classes se tranchent en espèces, les espèces eu variétés, les individualités elles-mêmes en singularités. Il y a comme une acuité progressive de la vision intellectuelle qui a saisi d'abord les grandes masses, les détails ensuite, les plus minutieux en dernier lieu, et à laquelle correspondent successivement toutes nos généralisations •.
Quoi qu'il en soit, l'imitation joue un rôle prépondérant dans l'acquisition du langage et dans le développement progressif de l'intelligence, par un exercice plus continu aussi des activités intellectuelles.
Tous ceux qui ont observé des enfants avec un peu d'attention auront certainement remarqué ce fait à plusieurs reprises et auront ainsi constaté que l'éducation, d'une manière générale, est principalement basée sur la mise en action constante de cette faculté héréditaire. Les eufants font rarement ce qu'on leur dit de faire, tandis qu'ils chercheront toujours à reproduire ce qu'ils voient faire aux grandes personnes. La faculté de l'imitation et l'imagination sont toujours en avance sur le jugement.
Voyez-lea,comme de véritables petits singes, reproduire à chaque instant dans leurs jeux et leurs amusements tout ce qui a rapport à la vie ordinaire de famille, ou tout ce qui frappe le plus leur imagination. Leur intelligence est comme un moule d'une tendresse et d'une délicatesse extrême, qui se façonne et se modèle d'après les impressions produites par les phénomènes du monde environnant.
Un visiteur vient à la maison, tout de suite ils mettront leur chapeau, leur manteau ou se déguiseront avec un chàle
• Bernard Pereï, Op. cit.
1 Beruarii Peraï, C^. cit.
de la maman ou toute autre chose, pour jouer à la visite avec un sérieux comique. ya*t-on faire une promenade à la ville, à leur retour ils se mettent à jouer à la promenade : ils renversent les chaises pour imiter les voitures ; l'un fait l'office de cheval, l'autre de cocher, etc., etc. Voient-ils leur mère coudre ou broder, ils veulent tout de suite coudre ou broder ; sont-ils avec les domestiques, ils prennent toutes sortes d'objets, quelquefois faisant les rapprochements les plus bizarres, pour imiter les différents labeurs du ménage : ils s'amusent alors à repasser, à laver, à balayer, à frotter, à faire la cuisine, etc., etc. Viennent-ils de dîner, ils se mettront à faire la dînette aussi.
S'il y a des frères plus petits qu'on tient encore dans les bras ou s'ils voient d'autres enfants du premier âge, ils aimeront alors mieux jouer avec leurs poupées qu'ils habillent et déshabillent, lavent avec de la salive quand on ne veut pas leur donner de l'eau, et tout de suite après ils les couchent dans leurs petits lits. Leur donne-t-on d'autres jouets pour varier leurs amusements, ils sont émerveillés tout d'abord, mais leur petit cerveau se fatigue bien vite d'une action trop soutenue, et leur attention ne durera pas longtemps : bientôt tous ces objets passeront la fenêtre pour aller au jardin.
Mon second enfant, chaque fois qu'il peut prendre la porte, monte à quatre pattes l'escalier qui conduit à mon bureau et arrive en riant de sa malice, et me demandant à faire abuela^ pour me dire qu'il veut écrire, lui. Un jour, me voyant souvent dans cette occupation, il me demanda ce que je faisais ; je lui répondis que j'écrivais une lettre à son abtcela (grand'mère en espagnol), et il fabriqua dans son imagination le verbe faire àbxiela signifiant écrire, qu'il emploie maintenant toujours.
Enfin, je crois puéril de m^étendre davantage sur ce que tout le monde peut constater tous les jours; la faculté de l'imitation est un des facteurs principaux de l'éducation de l'enfant, et bien que d'autres facultés s'éveilleront aussi corrélativement et postérieurement pour contribuer au développement psychologique de l'être, c*est elle encore qui occupe la plus grande place dans les premières étapes de l'évolution. Plus tard, elle produira en se différenciant et en se transformant, d'autres aptitudes et facultés dans le domaine de l'intelligence, mais elle continuera toujours à s'exercer dans la vie sociale de l'individu d'une manière considérable. Combien de remarques curieuses ne pourrait-on faire à ceux qui se
croient déshonorés de la modeste origine de notre espèce, sur les applications jouroalières que reçoit, dans la vie normale de l'homme, cette aptitude éminemment simienne et plus ou moins développée dans tout le règne animal !
Dans l'expression et le langage, lorsque l'enfant commence A se rendre maître, par un exercice suffisant, de son système musculaire et à commander à ses organes, il mettra en jeu et il reproduira tous ses mouvements, automatiques au début, pour manifester ou extérioriser ses émotions. Il s'identifiera bientôt avec la physionomie des gens qui le soignent et qui satisfont à ses besoins ; puis il commencera à imiter les gestes, les mouvements des traits, les sons de la voix et de la parole, plus ou moins adroitement toujours, selon les progrès de son intelligence et la dextérité de ses organes. Imiter est déjà en quelque sorte apprendre et imaginer en même temps.
J'ai observé chez beaucoup d'en&nts ces premiers tâtonnements- du langage, où l'impuissance deTorgane et l'incohérence des idées se manifestent par ces erreurs bizarres qui nous amusent tant.
Sans doute, il serait très-intéressant de les systématiser dans l'ordre phonétique comme dans l'ordre logique, mais je vous ai déjà dit que mes observations sont fort incomplètes, et le cadre de ce travail ne comporterait pas non plus de plus grands développements.
En outre, la grande variété de ces phénomènes rend extrêmement difficile de pouvoir préciser d'une manière certaine la multiplicité des cas qu'on pourrait consigner.
Nous nous bornerons donc à en choisir quelques-uns qui nous montreront les grandes lignes, soit les traits essentiels de l'évolution.
Dans Tordre phonétique, j'ai observé généralement chez mes trois enfants et aussi chez beaucoup d'autres, que les progrès dans Tarticulation sont lents quoique continus. Au fur et à mesure que l'organe vocal se forme, s'agrandit et se façonne par l'exercice constant de la respiration et de la succion, et plus tard par la mastication^ on peut constater graduellement la production de sons déjà plus pleins, plus caractérisés par le timbre des véritables voyelles, ainsi que de bruits correspondants aux consonnes qui se produisent après, peu à peu aussi, selon le développement et la souplesse des parties où ils doivent se produire.
Les substitutions ou altérations phonétiques et phonologiques sont de deux genres : par impuissance et par confusion. L*enfant altérera la prononciation d'un mot qu'il cherche à apprendre et à imiter, ou qu'il a déjà appris, en substituant une consonne à une autre que son organe ne peut encore produire, et cela mécaniquement; ou il confondra le son ou le bruit avec un son ou un bruit analogue à son lieu de production. Les règles sont ici très-variables selon les enfants; elles dépendent quelquefois des conditions du mot, plus ou moins facile à prononcer ; des conditions acoustiques de l'organe auditif et de l'état des associations psychiques, du plus ou moins d'intensité dans l'impression, et surtout de l'état accidentel et très variable à cet âge des organes vocaux.
Quelquefois aussi, l'enfant saura parfaitement bien prononcer un mot; il l'imitera ou le reproduira exactement lorsqu'il l'entendra, mais la mémoire ne le possédant que d'une manière incomplète, lorsqu'il voudra le dire spontanément, il ne pourra le faire qu'imparfaitement, souvent avec des substitutions tout à fait anormales.
J'ai pourtant noté que ces substitutions suivent plutôt la règle naturelle du procédé analogique, et que tel son ou tel bruit, telle sonnante ou telle consonne, seront généralement remplacés par une autre analogue, c'est-à-dire du même ordre anat omique et physiologique.
Le capital phonétique du langage enfantin est très-pauvre au début ; certaines consonnes sont absolument incompatibles pendant longtemps avec les conditions anatomiques de l'organe ; d'autres ne peuvent être articulées qu'aux sons simples et non aux sons composés ; d'autres s'articulent facilement à certains sons et pas à d'autres, et ainsi de suite.
J*ai remarqué, par exemple, un fait absolument constant : les consonnes dures ou bruits rudes sont très-difflciles à prononcer par l'enfant simultanément dans le même mot ; ainsi, il supprimera l'un et altérera l'autre, ou remplacera tous les deux, si le souffle est fort, par un bruit analogue de souffle faible ; souvent il inflxera ou emboîtera un son, c'est-à-dire une voyelle, entre l'un et l'autre. Ce procédé nous rappelle le cas admis en linguistique, qu'une voyelle a dû séparer à son origine certaines consonnes doubles qui se sont réunies par la suite, quelquefois même confondues en une seule, comme le ^ des arecs, et Vx des Latins.
Ce même procédé, je Tai remarqué aussi dans la séparation de diphtongues par une consonne médiane, quelquefois répondant à une sorte d'harmonisation sonnantique dans le redoublement des syllabes altérées : la métathèse et la contraction sont aussi trèsfréquentes.
Ainsi, je trouve dans mon journal qu'Adolphe, à l'âge de vingtdeux mois, disait cou pour clou, ot-tà pour ôtes-toi, cloute pour croûte, tovjer pour tuer, bougréte pour brouette, liff pour livre, anoir pour armoire, moussoir pour mouchoir, faguégué pour fatigué, la-lô pour là-haut. Puis rghouise pour nourrice, gouaselle pour mademoiselle, acquelocque pour enveloppe, cacquette pour casquette, pœterre pour pomme de terre.
Des phénomènes analogues se. trouvent consignés aussi sur le langage de l'aînée. Pépita disait lâche pour vache, loture pour voiture, chelal pour cheval, zâme pour femme^ zênétre pour fenêtre, aristrocate pour aristocrate, papi bo pour pas plus beau, les sansan pour les enfants. Une autre petite fille, que j'ai observée à peu près au même âge, disait les fan fans, mais le phénomène harmonique dans l'altération est ici le même.
Elle disait aussi la 16, pœterre et acquelocque, plus tard anqueloqtiCy et, suivant le procédé analogique, elle forma bientôt son verbe anqueloquer (envelopper).
La conftision de 1'^ et de l'r est aussi un phénomène caractéristique du langage enfantin ; souvent, les enfants changent ou remplacent mécaniquement ces deux lettres l'une par l'autre ; mais c'est surtout la grande difficulté dans la prononciation de Vr qui est à consigner ici. Cette vibrante prolinguo-médio-palatale a besoin, pour être prononcée, d'un certain exercice musculaire, et ne s'apprend que très-tard ; c'est surtout le muscle lingual qui doit s'habituer à la vibration latérale, presque toujours du côté gauche de la langue; les génio-glosses aussi ont une action soutenue, et il me semble avoir remarqué que le triangulaire des lèvres doit se contracter tant soit peu aussi du même côté. En tout cas, les mouvements nécessaires pour la prononciation de cette consonne, surtout si elle est initiale dans le mot, sont assez compliqués, et cela nous explique la grande difficulté qu'éprouvent les enfants à l'apprendre, de même que certains peuples^ comme les Chinois par exemple, qui ne la possèdent point dans leur alphabet et qui ne peuvent parvenir à la prononcer.
Généralement, lorsque les enfants entendent un mot commen-
çant OU se terminant par un r, et qu'ils font des efforts pour le reproduire» la prolinguo-propalatale l se produit nécessairement, car c'est le bruit le plus analogue et le plus immédiat anatomiquement; à la fin du mot elle est très-souvent supprimée.
J'ai remarqué aussi que les enfants commencent par la prononcer d'abord au milieu du mot, puis à la fin et dernièrement lorsqu'elle est initiale ; après, il se produira toujours pendant bien longtemps la confusion de ces deux lettres, et tantôt ils substitueront; 2 à r, tantôt r kl, réciproquement.
Cela me rappelle que, dans certains mots latins romanisés, cette confusion a produit aussi des altérations qu'on prend pour une loi étymologique, comme dans chapitre, de capitulum; pupitre, âe pulpitwn; épitre, de epistola; apôtre, de apostolus, et vice versa, peregrinus est devenu pèlerin. Il parait aussi que les anciens Egyptiens ne distinguaient pas bien nettement Tune de l'autre ces deux consonnes^
La difficulté dans la prononciation de la vibrante r persiste souvent chez les grandes personnes et constitue même, dans certaines contrées, une défectuosité du langage. Elle est alors substituée par le son palato-staphylin r, que nous avons observé comme un grasseyement dans les premiers essais de l'articulation. Ce son correspond, pour moi, à Yr voyelle primitive, très-guttural, que nous représente si bien le gazouillement enfantin, et que quelques auteurs regardent, avec raison, comme équivalent à Yr vocal sanscrit et à certaines langues slaves, comme le croate, par exemple. Cependant, ce son est considéré à tort, selon moi, comme un son lingual ; Je pense qu'il a dû. être plutôt très-guttural au début. M. Abel Hovelacque a été un des premiers à constater l'existence d'une voyelle r dans la langue commune indo-européenne ^.
En tout cas, Yr et 1'/ étaient très-indécis dans la langue mère ; ils se confondaient souvent et alternaient aussi ; par exemple, le sanscrit écrit ritch (laisser), rutch (briller), et le grec et le latin disent Ittrm, linqiw ; >cvxoc, lucere ; au latin rumpo répond le sanscrit lumpâmi. On sait encore que / et r latins ré{)ondeut souvent àdetn primitifs ; de même que Yr médial et final en latin est quelquefois aussi une substitution d'un s plus ancien.
Un phénomène remarquable et caractéristique du langage des
* Hovelacque, Mémoire sur la prononciation et la primordialité du r vocal sanscrit, Paris 187?.
enfants est cette loi de rharmonie vocalique ou sonnantique dont nous trouvons tant de vestiges encore dans nos langues, par des manifestations si variées, et qui a dû avoir une très-large application au début de la formation du langage humain.
Pendant longtemps, Tenfant chante plutôt qu'il ne dit ses mots. Les tons ascendant et remontant, descendant, exclamatif, interrogatif, etc. sont naturellement plus expressifs et directement significatifs pour lui que les mots eux-mêmes avec leur sens à peine déterminé. Aussi en font-ils un usage d'autant plus grand qu'ils veulent accentuer l'expression.
J'ai remarqué, par exemple, chez mes trois enfants, qu'ils conservaient aussi dans leur mémoire les désinences plutôt que les radicaux des mots, et surtout les syllabes accentuées. Ainsi ils disent àteau pour gâteau, èminfeghr pour chemin de fer, mené pour promener, etc. Certains linguistes ont appelé cela fn^^/ne^^ammaiical de la flexion ou de la terminaison ; mais il n'y a là d'autre instinct qu'un phénomène d'acoustique physiologique très-naturel et compréhensible. L'organe auditif perçoit, distingue et classe beaucoup plus facilement les sons doués de vie, ceux qui produisent une impression plus vive et plus profonde sur lui ; et ces sons seront nécessairement adaptés plus tôt, et remémorés aussi plus facilement, avec la signification directe avec laquelle ils ont été perçus. Il y a ici une sorte de sélection musicale et émotionnelle d'autant plus nécessaire que, dans ces pi*emières stades du développement psychologique, les fonctions cérébrales ne sont encore que dans un état relativement peu développé.
Je crois inutile de vous dire combien ce principe a été important dans l'évolution du langage, et le rôle qu'il joue encore dans sa formation ; c'est un fait qu'on peut constater à chaque moment.
J'ai remarqué que mon plus jeune enfant imitait mieux le ton émotionnel, l'emphase et î'infiexion musicales d'un mot que le mot lui-même, quoiqu'il fût simple et facile, à la portée de ses facultés vocaliques ; je me suis bien fixé sur ce phénomène chez les autres aussi, et il m'est arrivé de le voir confirmé bien souvent ; ils reproduisent généralement beaucoup mieux et plus fidèlement le ton, raccent, l'emphase, l'inflexion sonore, que les accidents et les mouvements nécessaires à la production de la parole, dont la vie et l'expression sensibles paraissent ne résider à ce moment que dans ses qualités émotives. Aussi se rappellcnWls, d'autre
part» principalement, comme Je vons dis plus haut, les désinences et les syllabes accentuées.
Nous avons vu aussi comment, dans les langues de races inférieures, les conditions musicales du mot jouent un rôle considérable dans la signification; la part que prend l'accent dans révolution de nos langues, bien que cela ait pu échapper à la sagacité de certains linguistes, est encore une preuve de l'influence directe et prépondérante que le caractère musical a dû exercer et exerce sur les débuts de la formation du langage. Il est des faits dans cet ordre d'idées qui confirment encore ce principe, comme, par exemple, la persistance de Taccent tonique dans les roots d*origine populaire dans nos langues néo-latines. Accentus anima vodSy dit le grammairien latin.
Les erreurs que nous faisons souvent en étudiant le langage enfantin tiennent principalement à Tignorance dans laquelle nous sommes de ces lois, pourtant si simples.
Nous apprenons à nos enfants une langue qui est le résultat du travail et de la culture successifs de générations nombreuses, dont les formes actuelles, par Tusure et l'action des siècles, ne peuvent représenter les idées sensibles primitives ni s'adresser non plus à des intelligences au début de leur formation. Aussi pensons-nous souvent que Tenfant a compris la signification que nous donnons aux mots les plus usuels, et qu'il les apprend ou les retient dans la mémoire comme un signe arbitraire de la chose ou de l'idée qu'ils représentent. Mais l'enfant ne fait qu'apprendre et désapprendre tous les jours ; il ne saisit tout d'abord dans le mot que son rapport émotionnel, la relation sensitive, et il lui attribuera une signification suivant son degré de développement cérébral, d'une manière plus ou moins confuse, plus ou moins homogène ; puis il marchera de surprise en surprise. Chaque progrès est pour lui une révélation inattendue, non-seulement par l'acquisition de nouveaux mots et de nouvelles idées correspondanteSy mais aussi par la transformation du sens et de la valeur de ceux qu'il avait acquis précédemment. Ces premiers tâtonnements du langage sont pour lui une source constante d'exercice et d'activité cérébrale qui l'aideront au rapide développement de ses facultés intellectuelles. On a souvent dit que l'étonnement est le commencement de la philosophie; mais nous pourons dire, avec plus de raison, ici, que l'enfant commence à apprendre et à fixer
Mennety qu'elle nomma par leurs noms, mais le terme générique de chien continua à être pour elle mûtzeli; c'est-à-dire qu'il y a un prince y un mennet, et puis des mûtzelis.
Ce procédé de réduplication, si familier aux enfants, nous le retrouvons dans certaines langues rudimentaîres, comme un élément formatif de la première importance ; il s'applique bien souvent à rendre l'idée des superlatifs et des intensitifs par allongement, principe éminemment physiologique. Ainsi, par exemple, le Polynésien fait de loa, \ong; lololoa, trè^long; leMandingue, ding, enfant, ding-ding, un très-petit enfant*. Ailleurs, nous le trouvons auss' pour donner l'idée du pluriel, comme dans le malais raja-raja^ princes; orang-orang, gens. Il sert aussi à donner l'indication de nombre, comme le mosquito toal-uHilj quatre (deux-deux), ou la distribution comme dans le copte otiai-ouai, individuellement (un-un). Mais nous le trouvons employé surtout pour donner de l'intensité et de la force à l'expression; ainsi, le botocudo, par exemple, dit : hou-hou-hou-gitcha, sucer (compaparez le tongan hûhû, souffler); kiaku-kack-kach^ ^hpWlon; quichua chiuiuiuignichiy vent soufflant à travers les arbres ; maori karurtiy bruit du vent, hororo, tourbillon; dayakftafta^kàka, rire bruyamment ; aKno chiritischiriukanni^ une râpe ; samil murumuru, murmurer ; akra ewiewiewiewie, il parlait, se répétant continuellement*.
Ainsi, de l'intensité, par extension et analogie, on arrive à l'idée de nombre, de force, de distance, e^c. M. Tylor nous donne une liste assez complète de pronoms et d'adverbes pris aux vocabulaires de races inférieures, où l'idée de différentes distances est donnée à l'aide d'une échelle graduée de voyelles : c'est le contraste des voyelles, par exemple, qui dénote la différence entre ce, ceci et cela, ici et là. Une série typique nous est fournie par le javanais iki, ceci (tout près) ; ika, cela (à quelque distance) ; iku, cela (plus loin) : nous disons en espagnol aguif allà^ acxiUà^ ici, là, là bas, tout là bas.
Les Australiens emploient, suivant M. Oldfleld, le procédé de l'allongement de la voyelle en combinaison avec celui de réduplication symbolique : dans la tribu watchandie jir^e signifie
* Voir Pott. Doppelung als eine der wichtigsten Bildungstnittel der Sprache, 1S62.
» E.-B. Tylor. op. cit
déjà OU fsasé^ jir^ie'Jir^ie veut dire passé depuis longtemps; mais, si Ton appuie quelque temps sur la première syllabe, cela veut dire passé depuis un temps immensément long. On peut citer encore bau-rie, qui signifie petit, boti-rie^ou-rief très-petit, et iHH^e-bouriey extrêmement petit. Guillaume de Humboldt rapporte que, dans le dialecte guarani septentrional (FAmérique du sud), la façon d'appuyer plus ou moins de temps sur la suffixe du parfait yma p-ma, indique le temps plus ou moins long depuis lequel une action s*est passée.
C'est aussi dans le langage des races inférieures que nous voyons comment les résultats de ces procédés enfantins et primitifs passent dans le grouqe des mots courants. Rien ne le démontre mieux que les mots dont se sert Tune des tribus actuelles les plus sauvages, les Botocudos du Brésil, pour indiquer la mer. Ils ont un mot pour dire ruisseau ouatou, et un adjectif qui signifie grand, ijipahijiou ; en joignant les deux mots gratid et misseauy et si Ton renforce leurs voyelles, ils forment le mot signifiant rivière, onatouijiipakitiiou, comme si Ton disait gr-and ruisseau ; puis on amplifie encore pour exprimer l'immensité de rocéan, ouatouiijipakijiotl'OUrOuoU'OU'Ou. Une autre tribu de la même famille obtient le même résultat d'une façon plus simple : le mot ouatou^ ruisseau, devient ouatourOU'Ou^Uy la mer. Les Chavantes étendent très-naturellement l'expression romrO-wodi^ je vais très-loin, en romrOoo-O'WOdi^ je vais vraiment très-loin ; et quand ils veulent compter au-delà de cinq, ils disent Aa-o^Qft/,ce qui signifie sans doute un grand nombre^. Je trouve marqué que mon af née Pépita, disait que, pour aller voir sa grande maman en Espagne elle devait aller très-loin, très-loin, très-loin^ très-loin, très-loin, très-loin... à Madrid 1, et qu'il lui faudrait pour y arriver... six moments!
Ces procédés à la fois ingénieux et naïfs se retrouvent donc à peu près les mêmes, aux premiers âges de la vie de l'homme, comme dans les premiers âges de l'humanité, puisant toujours sa source dans la raison physiologique du processus de l'évolution. C'est donc par des à peu près semblables que le langage humain a tâtonné à ses débuts.
Dans Tordre qu'il est convenu d'appeler logique, le babil enfantin nous offre encore de très-curieuses observations. '
* Tylor, op. cit.
272 DE hk FORMATION DU LANGAGE
Et cela est d'autant plas important à consigner à cette place que la chose nous démontre combien ces conventions, dites logiques, sont étrangères aux premières étapes psychologiques de révolution humaine, aussi bien chez l'individu que dans Tespèce.
Je vous disais que le langage des enfants, comme les langue» plus rudimentaires, ont pour caractère commun et essentiel Findétermination et rincohérence. La langue chinoise, par exemple, est une langue incohérente. Si, au lieu de dire : Je vais à Rome, les oranges viennent de TEspagne, nous disions: je vais fin Rome, les oranges origine Espagne, nous parlerions comme parlent les Chinois.
Or, je trouve une analogie frappante entre ces locutions rudimentaires et les propositions enfantines. Comparez-en seulement quelques-unes que je trouve dans mon journal sur le langage de mes enfants ; de vingt à vingt-quatre mois, Adolphe disait :
Rghiqué ça veut (moi, Riquet, je veux cela).
Votghr papa ecrighr (je veux voir ce qu'écrit le papa).
Pas mettre ! (je ne puis pas le mettre).
AlUie^ attghrappe minon^ mange rghou-^ghou (Aline ^ allée attraper le chat qui mange les pigeons).
Rghiqué aller en lille (moi riquet je veux aller en ville).
Rghiqué la mettre à caquette (c'est moi, Riquet qui t'ai mis la casquette).
Monté la là hatte pattes (je suis monté là-haut à quatre pattes).
Vetcœ Aline pœterre (Aline, je veux des pommes de terre).
Mais non dire : papa manger (papa, je ne veux pas que tu parles, mais que tu manges).
Et bien d'autres encore qu'on pourrait appeler du patois n^re ou de véritables locutions chinoises.
J'ai également remarqué, et c'est bien là une preuve certaine de l'homogénéité et de l'incohérence des idées à cet âge que, retenant seulement du mot ou de la chose le côté saillant, c'est-àdire la partie qui a le plus frappé l'imagination, ils appelleront ou nommeront les objets et les personnes par des substantifs aussi bien que par des adjectifs selon qu'ils aient fixé dans leur mémoire l'un ou l'autre.
Il en est de môme pour le nom et le verbe, la chose et l'action. Suivant toujours le procédé analogique, ils formeront tantôt des substantifs avec des verbes, tantôt des verbes ils feront des subs-
DB LA PORllATION DU LANCULGE 273
tantifSy selon les besoins de la commodité d'expression et les exigences correspondantes à la pauvreté des moyens dont ils disposent. Mon atnée me disait qu'elle m'aimerait bien si Je ne lui faisais pas de contraries ; une autre fois : Fé bon papà^ seule ment tu fais de contrariages. Un autre jour, elle me reprochait de faire beaucoup des travaillements et de ne pas jouer avec elle.
Ce procédé naïf se retrouve employé dans presque toutes les langues et particulièrement encore dans les langues néo*latines. M. E. Egger a publié un travail dans lequel il démontre que la langue française possède plus de trois cents substantifs, dérivés ainsi par apocope d'un infinitif correspondant ^
La constation de ce fut est pour nous aussi d'une grande importance, car il nous indique ce principe formatif qui est encore employé dans les langues modernes, d'une manière assez large, et à l'aide duquel l'esprit populaire les enrichit tous les jours.
La notion de temps et de mode, de nombre et de personne, est aussi, à cet âge, incohérente et indéterminée dans l'esprit de l'enfiEtnt.
Rien ne nous le montre mieux que la manière dont ils font usage du verbe lorsqu'ils commencent à avoir conscience déterminée de l'action. D'abord, ils l'emploient toujours invariablement à l'infinitif; puis, lorsque, à force d'entendre parler, ils commencent à saisir les différences des temps et des modes, de nombre et de personne, ils en font usage, suivant toujours le procédé analogique presque universellement employé, et qui n'est pour nous autre chose, comme je vous l'ai déjà dit, qu'une transformation ou diversification évolutive de la fieu^ulté d'imitation.
On parle aux en&nts généralement à la seconde personne du singulier ; on leur dit, par exemple : tu mangeras, tu recevras, tu dormiras, tu seras sage, etc., etc., et, à force de l'entendre répéter, ils formeront leurs phrases en Reproduisant exactement le même temps et la même personne que vous employez. Je trouve marqué dans mon journal que Pépita disait invariablement : Je sortiras f pour je sortirai; Je mangeras ^ je sauteras, Je m/mteraSf je grimperas^ et ainsi de suite : je bousculeras les vilains garçons de rue s'ils font mal à mon Riquet.
* RewM det langues romanes, £874».
Mais l'analogisme est encore poussé plus loin. Non-seulement ils parlent d'eux-mêmes à la seconde personne, mais aussi ils s'adressent aux autres en leur parlant à la première personne, dans des phrases qu'ils ont entendues souvent : < Papa, quand tu aurais fini, tu redescendrais^ n'estrce pas ? »
C'est en vertu de ce même principe qu'ils formeront des mots comme délumer pour éteindre, dépoursser^ pour rapprocher, etc. Dans le travail dont je vous ai déjà parlé, (Quelqves observor tions sur les enfants)^ Auguste Schleicher dit que la < force de l'analogie » conduisait ses enfants à employer, à la place des
participes usuels, çeçeben, geihan^ çeschrieben, les formes ge^ çebt, çetut, geschreibU < Quelquefois deux mots se confondaient en un seul. Ainsi, ma petite Emma, dit-il, de netz^ filet et mûtz^ bonnet, avait formé mltze. De blenden^ aveugler, et glamzen^ briller, mon Erhart fabriquait le verbe blœnzen ; il disait : Die sonne blamtz mïr^ au lieu de :. blendet michf le soleil m*éblouit*. »
Mon aînée, Pépita, a fabriqué ainsi le verbe pitondrire^ pour dire à sa mère, en jouant, qu'elle voulait monter sur elle, la. piétiner et Vaplatir : c Je vais te pitondrire en reviendant. »
De même elle disait : c Je voirrai, » pour je verrai, < les petits poissons qui boivaient de l'eau. »
Écriger^ pour écrire, éteindu, pour éteint, prendu^ pour pris, etc. , etc. , sont aussi la conséquence nécessaire de cette application constante du procédé analogique.
C'est encore à ce même principe qu'il faut attribuer les assimilations bizarres et extraordinaires qu'ils font souvent, et par lesquelles leur intelligence s'exerce dans la comparaison et le jugement. A deux ans, Pépita disait, ce qui, du reste, est commun i presque tous les enfants : petit père pigeon et petite mère pigeonne ^ pour indiquer le mâle et la femelle. Un des enfants observés par M. Bernard Perez usait fréquemment, à deux ans et demi, de phrases comme celles-ci : arbre bébé (petit arbre), arbre papa (grand arbre), maman canard^ bébé canard^ pour exprimer qu'un objet, une plante ou un animal, est plus grand ou plus petit qu'un autre. Un enfant de cet Age disait aussi : « Toi pas vilain^ bébé beaucoup pas vilain^ » voulant dire qu'il
' Git^ aussi par Egger : Observations et réflexions^ etc., sur le» «n-
{hnts. Mémoire lu à TAcadémie des sciences morales et politiques. Paria, >icard, 1879.
n*était pas méchant, mais qu'il Tétait encore moins que moi. Il employait beaucoup de métaphores pour faire rire, etc. ^
Chez mes deux aînés, la lune a fourni matière à quelquesunes de ces comparaisons analogiques : Maman petite la lune ! (en voyant une étoile), maman ^ran^ la lune! lorsque mon second aperçut pour la première fois le soleil au crépuscule. Ils appellent la Yoùte céleste < le plafond de la lune. » Un jour Pépita disait à samère qu'elle voulait grandir beaucoup : Maman, Je veux devenir grande... grande^ jusqu'au plafond de la lune t
Ainsi, nous pouvons nous expliquer comment nous nous initions en même temps à Tessence toute métaphorique du langage.
C'est en effet par des procédés analogues aussi naïfs que, dans les premières stades de révolution linguistique, les mots ou les sons à signification directe, à force de se transmettre aux générations suivantes, ont dû changer de signification et devenir des symboles dépourvus par eux-mêmes de sens, ce qui, d'autre part, a pu nous suggérer l'idée d'un choix arbitraire.
La linguistique moderne nous apprend comment les mots qui représentent aujourd'hui les idées les plus abstraites sont tout simplement des métaphores représentant originairement des idées concrètes et sensibles, des actes ou des phénomènes naturels dont lessignesontététransportésàdesactionsetàdespenséesdifférentes (/«fT«ff ^ôpfvow) ; imaginer, saisir^ comprendre, penser^ ré' fléchir, etc., proviennent, par exemple, des notions d'actes ou de phénomènes purement sensibles, matériels, avant d'être devenus métaphoriquement des signes représentant certains modes de la pensée. Le mot Dieu était à l'origine une personnification du jour; Y âme, c'était le souffle; la i^^r^u, c'était la force.
Dans le cours de l'évolution du langage, de pareils mots traditionnels n'ayant qu'un sens héréditaire, se sont substitués, comme le dit M. Tylor, aux mots expressifs, « tout comme les chiffres arabes 2, 3, 4, qui ne sont pas expressifs par eux-mêmes, ont chassé les nombres romains II, III, IV, phénomène qui trouve sa place dans le langage sauvage, aussi bien que dans le langage cultivé ».
Cela nous amène à explorer une région du langage où nous
1 Bernard Ferez. Op. cit.
276 DE LÀ FORJUATION DU LÀNGÀOB
trouverons certainement une quantité de fidts de cette nature, qui sont pour notre étude de la plus grande valeur.
Quelques mots maintenant sur Thistoire des noms de nombre.
En étudiant la source étymologique de ces mots, nous voyons qu'ils avaient originairement une signification concrète ; mais ils ont rendu certainement un immense service à la pensée humaine en dirigeant ses premiers pas dans la voie de l'abstraction. Comme ledit M. Michel Bréal, l'altération a favorisé ici considérablement l'émancipation de la pensée ; < elle a rendu à l'esprit humain un service analogue à celui que l'algèbre a rendu au mathématicien, quand elle remplace les noms de nombre par des signes plus abstraits encore. »
De ces mots, les uns exprimaient à l'origine la multiplicité d'une façon générale, et avaient le sens vague de < troupe, amas, assemblage » ; d'autres marquaient des objets naturels, rappelant par leur quantité ou leur forme le nombre qu'on voulait désigner. Ainsi les mots cinq et dix dans diverses familles d'idiomes, ont signifié d'abord la main ou les doigts. Dans les langues indoeuropéennes, quand on compare le sanscrit daçan (dix) au substantif dahsha (la main droite), le latin decem avec deœtra^ le grec Sfxa avec ScSc^c, on peut supposer que les deux mots sont formés de la même racine signifiant montrer ^ qui se retrouve encore sous la forme diç (montrer) en sanscrit, dans le mot zeigen (à côté de Zehn) en allemand, et sous la forme diç dans indeœ^ indicis (à côté de diçiti) en latin. Ainsi, il est certain que le mot diœ a voulu dire d'abord les deux mains.
L'importance de ces faits ne saurait échapper à personne, lorsqu'on considère surtout le rôle capital qu'ont dA prendre, dans notre développement intellectuel, ces différents degrés évolutifs de l'abstraction.
Et, chose plus remarquable encore, l'histoire des noms de nombres, à peu près la même au point de vue physiologique et psychologique dans tout l'univers, chez toutes les races et dans toutes les langues, nous montre en outre d'une manière certaine et positive, non-seulement comment le langage de la parole a fait suite au langage mimique^ mais aussi comment il en est sorti.
Ce phénomène se trouve parfaitement déterminé et rigoureusement établi par l'étude ontogénétique et phylogénétique de cette branche importante du langage humain.
Cfomme le dit M. Tylor, il est évident que Tenftmt qui apprend i compter sur ses doigts ne fait que reproduire Tun des procédés de rUstoire mentale de la race humaine ; qu*en fait les hommes comptèrent leurs doigts avant de trouver des mots correspondants pour exprimer les nombres. Et c'est le langage lui-môme qui nous fournit la meilleure preuve de ce fait.
Par exemple, chez les races les plus inférieures et les plus diverses, nous observons simultanément ce môme phénomène que lorsqu'on a besoin d'exprimer le chiffre 5 par un mot, on prononce simplement le nom de la main, que l'on tient levée pour Tindiquer ; que, de la même manière, on dit detux! mains ou la moitié d*un homme pour désigner 10, que le mot pied sert à élever le calcul jusqu'i 15, puis à 20, qu'on énonce de la voix et du geste par les mains et les pieds à la fois, ou en disant : un homme tout entier ; enfin, au moyen de diverses expressions se rapportant au calcul des doigts et des orteils, on donne des noms i ces nombres, et aux nombres intermédiaires. Et cet ingénieux procédé n'a été nullement imité d'une tribu à l'autre, ni emprunté à une source commune; il est plus que probable, au contraire, qu'il s*est formé chez les différentes races avec son caractère originel et la variété intégrante de ses détails, par un moyen analogue, mais indépendant.
Il est certain que, si nous rapprochons ces faits des particularités de l'art d'écrire, qui dépendent i la fois de la structure de la main et de la disposition de l'esprit, et qui sont devenues chez nous héréditaires, comme le dit M. Darwin, ainsi que, de, cet autre phénomène, de première importance dans l'histoire de notre évolution organique vers l'humanité, je veux dire, de l'usage librede la main, l'une des différentiations les plus caractéristiques, nous sommes conduits nécessairement à y voir une connexion intime, qui {trouverait, ce me semble, le bien-fondé de nos inductions.
Le fiât que les races les plus inférieures se servent aussi des pieds et des orteils pour élever leurs calculs aux chifflres correspondants, c'estA-dire 15 et 20, s'explique aussi parfaitement par l'habitude de se servir des quatre membres. Parmi les nègres, il en est qui se servent de leur pied comme d'une main. Par une habitude prise de bonne heure, par un long exercice, dit Hœciiel» ils arrivent à saisir avec le pied les rameaux des arbres, aussi bien qu'avec la main. Nos enfants nouveaux-nés peuvent
aussi saisir avec le gros orteil ; ils s*en servent, par exemple, pour tenir une cuiller aussi solidement qu'ayec la main. — Blumenbach institua pour l'homme Tordre des bimanes (Mmana) et celui des quadrumanes {qtuidrumana) pour les singes et les prosimiens. Mais comme le dit M. Hœckel les vrais singes sont aussi bimanes que Thomme ^
Cette habitude de compter par les doigts, les pieds et les mains fait penser à M. Tylor qu'il conviendrait de désigner les nombres significatifis de cette classe par le nom de nombres des mains ou rumibres diçitatuxf. Voici quelques exemples typiques empruntés à son ouvrage déjà cité.
Les Tamanacs de TOrénoque, par exemple, ont Thabitode de nombrer jusqu'à 4, et, quand ils arrivent à 5, ils l'expriment par le mot amgnaitdne^ dont la traduction serait une m^iin entière; 6 est exprimé par un terme qui traduit en paroles le geste propre, iUiccmo ayngnapo* noC tevinitpe, un de l'autre main, et ainsi de suite jusqu'à 9. Arrivés à 10, ils se rendent par les mots amgna aceponàre^ les deux mains. Pour dire 11, ils étendent les deux mains, et, avançant le pied, ils disent : puitta-panà tevinitpe, un du pied, et ainsi de suite jusqu'à 15, qui est iptaitone^ tout un pied. Pour 16, un de l'autre pied, et ainsi de suite jusqu'à 20, tèvin itoto, un Indien ; 21 itacono itoto jamr gnàr Tonà tevinipte, une des mains d'un autre Indien ; 40, acciachè itoto, deux Indiens; et de même pour 60, 80, 100, trois, quatre, cinq Indiens et au-delà.
Les langues de l'Amérique méridionale abondent en Mis de ce genre. Parmi les autres nombreux dialectes qui conservent les traces de la numération digitale, ceux des Cajrriris, des Tupis, des Abipones et des Caraïbes rivalisent avec le dialecte des Tamanacs, par leur moyen systématique d'employer une main, des mains, un pied, des pieds, etc. Il en est d'autres qui offrent de moindres traces du même procédé ; par exemple, les nombres 5 et 10 s'y trouvent unis avec le mot main, et c'est ainsi que les Omagua emploient iwa, main, pour 5 et redoublent le mot dans upapua, pour 10. Dans quelques langues de l'Amérique du Sud, un homme, à raison du total de ses doigts et de ses orteils, équivaut à 20, tandis qu'au contraire on cite deux langues qui témoignent un état intellectuel inférieur, et où l'homme ne sachant
* Haeckel. — Anthropogénie.
compter que d*iine main, s'arrête court à 5. Le juri ghomen apa^ un homme, déBigne 5; le cayriri ibicho est employé à la fois pour personne et pour 5.
Les Muyscas de Bogota, qui, parmi les races indigènes de l'Amérique, étaient célèbres avec les Péruviens par leur civilisation, emploient cependant la même méthode de formation. Dans l'Amérique du Nord, le même procédé se retrouve chez les Groënlandais. Dans les régions septentrionales, comme dans les contrées méridionales, on peut suivre les traces de la numération digitale survivant parmi les races élevées.
Chez les autres races inférieures, on observe aussi des faits semblables. La langue des Tasmaniens montre encore l'homme s'arrètant court quand il a levé la main et compté ses doigts, et 5, puggana^ veut dire homme.
Dans les langues maléo-polynésiennes, le mot type pour 5 est lima^ ou rima^ main; 6 et 7 sont désignés par limasa^ limazua (main et un, main et deux), et ainsi de suite.
Le zulu, en comptant sur ses doigts, commence généralement avec le petit doigt de sa main gauche. Quand il arrive à 5, il dit : € main finie; > alors il passe au pouce de la main droite, et le moi tatisitupa (prenant le pouce), devient 6, etc., etc.
Je pourrais encore vous citer de nombreux exemples, maiis je ne puis m'étendre davantage sur ce s^jet.
Le fitit que le premier procédé dont l'homme fit usage pour compter a été de toucher ses mains et ses doigts, établit pour nous ce principe important que le langage de la parole est ici plus particulièrement la continuation, et la conséquence même du langage mimique. Quant aux autres noms plus ou moins récents de nouvelles formations numérales, il est plus que probable, comme le dit M. Tylor^ qu'ils se sont formés sous l'influence de la simple nécessité d'approprier certains objets et certaines actions à des usages déterminés ^.
Mais déjà la numération digitale est l'œuvre d'une certaine culture et présuppose un certain degré de développement social.
Chez les races qui occupent ai:Oourd'hui les derniers échelons de la civilisation, chez les sauvages des forêts de l'Amérique du Sud, par exemple, ou des déserts de l'Australie, la langue ne renferme souvent pas de mot spécial pour exprimer le nombre 5.
t E.-B. Tjlor, Op. cU.
Non-seulement les voyageurs n'ont pu constater, dans ridiome de plusieurs de ces tribus des noms de nombre au-dessus de 4, de 3 ou même de 2, mais l'opinion que là s'arrêtent réellement leurs conceptions numériques se trouve Justifiée par l'emploi que font ces sauvages de leur plus haut nombre pour désigner en général une grande quantité. Chez les hordes grossières du Brésil^ le vocabulaire botocudo, par exemple, donne ainsi les nombres : 1. mckenam; 2. uruhûy beaucoup. Le vocabulaire puri donne : 1. omi; 2. curiri; 3. prica, beaucoup. Les Tasmaniens : l.parmery; 2. calàbas-wa, plus de deux cadria^ c'est-à-dire beaucoup. L'échelle de notation watchandie est c<H>te^n (un), ti-toi^ ra(deux), boo-thal (beaucoup), et &ooZ-^Aa-da< (immensément). S'ils ont absolument besoin d'exprimer les nombres trois ou quatre, ils disent : t^tar-ra, cooie-oo^ pour indiquer le premier nombre, et pour le dernier, u-tar^a uriaiM'a. Ce qui revient à ceci, que leurs mots, pour un, deux, trois ou quatre, équivalent à : un, doux, deux un, deux deux. La numération des tribus du Queensland repose sur le même principe : 1, ganar;2f burla; 3, hurla-ganar^ deux-un; 4, dur/o-^Wa, deux-deux ; horuntba^ plus de quatre, beaucoup, considérablement. Le dialecte kamilaroi est en progrès sur le précédent, puisqu'il a pour trois, un mot spécial, grâce auquel il peut compter jusqu'à 6 : 1, mal; 2, bulr larr ; 3, guliba ; 4, hularr-àularr, deux-deux ; 5, ^^otfpulita, deux-trois ; 6, çuliba-çuliba, trois-trois ^.
Cette pauvreté dans la notion de nombres, et ces mêmes procédés de la duplication, nous les trouvons exactement reproduits dans le langage enfantin.
L'enfant, dit M. Houzeau, ne foit d'abord la distinction qu'entre l'objet simple et la pluralité. A l'âge de dix-huit mois, il distingue entre un, deux et plusieurs. A trois ans ou un peu avant, il connaît un, deux et quatre (2 fois 2). Ce n'est guère que plus tard qu'il compte la série régulière, un, deux, trois, quatre. H s'arrête à ce point pendant longtemps. Aussi est-ce seulement jusqu'à quatre que les brahamines enseignent à compter à leurs petits élèves de la première classe. Ils attendent la seconde classe pour foire compter les enfants jusqu'à vingt. On observe en Europe qu'il faut l'âge de six à sept ans pour arriver jusqu'à dix, et environ dix ans pour s'élever jusqu'à cent. L'enfant peut sans
« B.-B. Tylor, Op. dt.
doate répéter ayant cet âge une numération apprise par cœur ; mais ce n'est pas en cela que consiste la connaissance des nombres. Nous parlons de déterminer le nombre sur les objets. Les données qui précèdent se rapportent à des enfants européens, d*une intelligence moyenne et qui reçoivent la première instruo* tion^
J*ai étudié, en effet, cette intéressante question d*une manière attentive chez mes enfants et chez beaucoup d*autres aussi, et il me semble avoir constaté que les idées de nombre se confondent pendant longtemps dans leur intelligence avec celle de pluralité et de plus ou moins grande quantité.
Mon second n*est pas encore arrivé i la notion du nombre 3 ; il dit : un deux, tout et beaucoup ; Pépita récite bien jusqu'à 6 ou 7, se trompant cependant souvent, mais elle n'a réellement conscience non plus que de un, deux et quatre (deux-deux) ; trois est plus difficile à saisir ; elle ne le comprend pas.
C'est en comptant sur des objets de la même forme qu'on se rend mieux compte de ce £Edt, phénomène que j'ai constaté aussi chez beaucoup d'enfants. Ainsi, les chiffres romains I, II, III, qui sont significatifs par eux-mêmes, sont beaucoup plus compréhensibles pour eux que les chiffires arabes, 1, 2, 3, qui représentent des abstractions.
Quant à la numération digitale, je n'ai pas remarqué chez mes enfants aucun essai pour employer ce procédé, mais je l'ai bien observé chez d'autres plus Agés, lorsqu'ils commencent déjà à apprendre à compter. Je l'ai vu de même mis en usage par des grandes personnes, qui, pourtant, savaient au moins les quatre premières règles.
Gela nous prouve, comme je vous le disais tout à l'heure, que cette habitude héréditaire de la numération digitale représente d^à un certain degré de développement intellectuel, et doit être en conséquence considérée comme postérieure aux premières conceptions des nombres.
Un phénomène curieux, dont je n'ai pu bien me rendre compte tout de suite, est le suivant. On répétait fréquemment, à Pépita, les cinq ou dix premiers chifi^es, et on Tinvitait à en faire autant. Or, un jour, elle se mit mécaniquement à compter : tin, deiuv^ quatre ; puis elle continua en disant : rouge ^ vert^ bleu^ noir,
• EoviMM,FacuUémeniale<Usanimawo,p.202, citëpar Bernard Pères.
maie. Nous avons de la première un exemple chez les Aztèques : 1, 2.. .5, 5-1...10, 10-l,..10-6, 10-W...20, 20-1...20.10, 20-10-1... 40, etc.; de la série décimale chez les Basques : 1...10, 10-1. ..20, 20-1... 20-10, 20-10-1... 40, etc-
Une série du système quinaire nettement exprimé résulte aussi des chiffres romains I, II,...y, yi...X, XI...Xy, XYI... XX, etc.
Mais, l'usage de compter par vingt porte surtout, comme le dit M. Tylor, un cachet celtique bien accusé. La compendieuae notation vigésimale ne parait, chez aucune race sauvage, plus clairement que dans ces exemples tirés du gaëlique : dofi detiç is da fhichead^ un, dix et deux vingtaines, c'estri-dire 51. Dans le pays de Galles on dit : unarbymtheg ar ugain^ un et quinze au-dessus de vingt, c'est-à-dire 36; ou en breton unnek ha triucent, onze et trois vingtaines, c'est-à-dire 71.
La langue française est une langue romane et a, en conséquence, le système régulier des Latins Jusqu'à cent : cinquante^ soixante^ septante^ octante^ nonante. Cependant le système moins perfectionné qui consiste à compter par vingt s'est fait jour en France à travers le système décimal. Les mots septante, octantey nonante sont presque partout abandonnés et l'on dit soixante-quinze pour 75, qtuztre-vinçts pour 80, et quatre^ingtquinze pour 95. En Belgique et en Suisse on emploie pourtant généralement le système décimal qui est plus moderne que le système vigésimal.
Voilà, Messieurs, quels sont les lois et les procédés formatilb que nous croyons pouvoir constater dans l'étude de la formation du langage. Sans doute ces observations sont fort incomplètes, mais elles nous montrent déjà, comme je vous le disais en commençant, les principales lignes, les traits généraux de l'acquisition et du développement de cette importante (acuité.
D'une manière générale, nous pouvons dire que si la parole et la voix humaines sont en relation directe avec la perfection relative des organes de la phonation, et unies étiologiquement aux fonctions organiques les plus essentielles, le langage, lui, dans la plus large acception du mot, mimique ou parlé, se trouve en connexion intime, en dépendance étroite avec la structure particulière et le développement plus ou moins considérable du cerveau.
€ Les connexions intimes, dit M. Darwin, entre le cerveau et la faculté du langage, telle qu'elle est développée chez l'homme,
ressortent nettement de ces affections curieuses du cerveau, dans lesquelles l'articulation est spécialement atteinte ; où le pouvoir de se rappeler les substantifs disparait, tandis que la valeur d'autres mots subsiste intacte. »
De rétude comparative que nous avons faite du babil enfantin avec certains phénomènes de la vie des langues, et plus particulièrement encore avec celles des races inférieures, se dégage nécessairement une considération. L'ontogénie et la phylogénie dans le langage comme dans toutes les autres manifestations de la vie organique, se comprouvent mutuellement. Elles nous démontrent toutes deux que Tart de la parole, ce précieux outillage de la pensée humaine, n'a pas été soufflé à l'homme tout d'un coup, d'une manière mystérieuse, mais bien qu'il a été acquis, comme il l'est tous les jours sous nos yeux, par des efforts continus et successifs ; que ce n'est pas non plus avec la rigueur d'un système scientifique, ni suivant une méthode raisonnée des procédés logiques, que le langage s'est formé et développé jusqu'à nous; mais bien par des tâtonnements incertains, par des à peu près naïfs, par des fausses analogies et des erreurs de toutes sortes, subissant l'action des apparences trompeuses, et suivant toujours de près, dans ses travaux incessants, l'œuvre de perfectionnement et de progrès évolutif de l'intelligence, avec laquelle il se développe simultanément.
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Au point de vue fonctionnel, nous avons remarqué comment, par des diversifications évolutives subséquentes, les foncticms plus élémentaires sont devenues par la suite des fonctions plus complexes, puis, par ségrégation des fonctions distinctes, suivant toujours de près le développement et le perfectionnement des organes dans la série ascendante des êtres.
En étudiant anatomiquement et comparativement les organes de la phonation (1) dans les différents degrés de l'échelle zoologique, à partir de l'appareil respiratoire des Amphibiens et des Dipneustes, nous avons observé, en effet, comment de différentiation en différentiation, ces organes ont évolué Jusqu'i atteindre la perfection que nous remarquons dans la forme humaine.
Et ces mêmes formes, depuis l'état le plus rudimentaire que nous puissions constater chez nos plus lointains ancêtres, se reproduisent dans le développement de l'embryon humain d'une manière plus ou moins complète, mais exacte toujours dans les traits essentiels de l'évolution.
Ainsi, comme je vous le disais dans une de ces leçons, le premier rudiment pulmonaire de Tembryon humain est d'abord impair; puis, le vésicule simple se divise en deux moitiés qui viennent former les deux poumons. Le canal de communication du sac pulmonaire avec l'intestin antérieur se développe et devient la trachée artère, s'ouvrant par sa partie supérieure dans le larynx, et se divisant à sa partie inférieure en deux conduits qui constituent les bronches. Dans la paroi de la trachée se forment des cartilages annulaires qui la maintiennent ouverte, et i son extrémité supérieure, au dessous du pharynx, se forme et se développe le larynx. Bt les différentes étapes ou degrés de développement que suit par gradations l'organe dans l'embryon humain, peuvent évidemment se comparer, je le répète, aux différents organes analogues plus ou moins rudimentaires de la série animale.
Il en est de même dans le développement de tous les organes, mais l'exemple le plus éclatant de cette importante corrélation biologique nous est fournie par l'embryologie du S3rstème nerveux. •
La première ébauche des centres nerveux chez l'embryon
(1) Voir la cinquiôme et la sixième leçona.
L*&VOLUnON DANS LB LÂNQàGB 289
humain a une forme aussi rudimentaire que celle que nous voyons, pendant toute la durée de la vie, chez certains vers inférieurs, par exemple les ascidies. Puis une nouvelle moelle épi« nière des plus simples se forme, analogue à celle qui constitue l'unique centre nerveux du dernier des vertébrés, de Tamphioxus. Un cerveau des plus rudimentaires, semblable en tout à celui que possèdent les poissons les plus inférieurs, s'ébauche en suite et suit son évolution, en passant successivement par toutes les formes que nous rappellent, d'abord le cerveau des amphibies, puis ceux des monotrèmes, des marsupiaux, des makis, pour arriver ensuite à la complexité cérébrale qui sépare déjà les singes des autres vertébrés et aboutir enSn à la conformation du cerveau humain.
A cette évolution morphologique répond naturellement révolution fonctionnelle, révolution physiologique.
Nous voyons, en effet, qu'au bas de l'échelle animale la vie est trop obtuse encore pour que les êtres puissent ressentir d'autres impressions que des sensations fugitives. Les transmissions des impressions, par exemple, ne commencent à se dessiner d'une manière assez nette que chez les insectes.
En ce qui concerne le phénomène sonore, les animaux les plus inférieurs sont complètement aphones. La voix n'apparait réellement qu'avec la constitution plus ou moins rudimentaire des organes respiratoires, et ne peut être constatée d'une manière appréciable que chez les reptiles. Les ophidiens, pourtant, ne produisent encore qu'une sorte de sifflement ; les sauriens et les chéloniens ont aussi une voix sans modulation aucune ; les batsaciens ne produisent que des cris discordants; les grenouilles chantent encore sous l'eau. Chez les marsupiaux, les édentés, les rongeurs, la voix n'est ni facile ni étendue. Chez les ruminants et les carnassiers nous trouvons déjà la production de quelques sons, mais peu nombreux et peu variés. C'est dans la classe des oiseaux que la voix revêt enfin des conditions vraiment musicales, et qu'elle développe sa richesse selon la variété des espèces ; conditions musicales qui ne se retrouventque dansla voix humaine.
L'évolution ontogénique que nous avons examinée aussi en étudiant le phénomène sonore dans les premiers Jours qui suivent la naissance chez les enfants, est encore parallèle ici et peut trèsbien nous représenter, quoique d'une manière fugitive, les différentes étapes du développement phylogénique.
Nous avons constaté, en effet, que les premiers cris et les pre-
200 l'évolution dans lb lanoagb
miers vagissements de l'être hamain, produit inoonscient des besoins et de la souffrance» sont discordants» sans modulation, faibles, et nous rappellent parfaitement bien» par le timbre, les coassements de la grenouille.
Puis ces cris» d'abord uniformes» commencent à se varier et à se différencier à mesure que Torgane se développe en adaptant sa structure aux premières et plus essentielles fonctions vitales» leg fonctions respiratoires et nutritives. Les conditions musicales de la voix humaine ne se produisent que beaucoup plus en avant dans révolution, et cela par des étapes graduelles et successives.
Ces cris, en se variant et en se différenciant de plus en plus» en devenant voulus d'inconscients qu'ils étaient» selon les besoins de l'expression naissante, passent, par tous les degrés nécessaires, aux perfectionnements évolutifs» qu'un examen soutenu nous fera connaître, et comparer ensuite aux différents perfectionnements de la voix dans la série zoologique.
Et ces mêmes perfectionnements physico-physiologiques» trèslents à se manifester et suivant toujours de près les perfectionnements des organes jusqu'à bien en avant dans la vie» ces mêmes conditions musicales de la voix à un certain degré déjà de développement organique» ont été nécessairement la cause déterminante de la formation de la parole.
Je dois vous rappeler ici cette différence essentielle que nous avons établi en ce qui concerne les troits points qui comportent notre étude : entre la voix» la parole, et le langage» que bien qu^intimement unis dans Texpression humaine, ont suivi chacun une voie en même temps parallèle et distincte dans l'évolution organique.
Le langage, pris dans son acception la plus générale» puise sa source première dans l'animalité la plus inférieure; il est en relation directe avec le développement cérébral de différentes espèces. La parole a été plus particulièrement le produit d*une partie supérieure du langage, dont la constitution répond aux perfectionnements évolutifs des organes de la phonation et de la voix elle-même.
Il y a eu donc évolution générale dans le langage» et évolution spéciale après dans l'une de ses parties principales.
Nous avons vu que la faculté d'employer les sons comme moyen expressif chez les espèces différentes, devient de plus en plus
l'évolution dans lb lanoaob 291
facile et est mise plus en usage i mesure qae ron avance dans la série et que l'organistion cérébrale devient plus complexe.
Nous avons constaté de même que ce qu'on appelle YartictUOr tion n'est qu'une faculté relative, en tant que faculté humaine ; que certains sons de la voix des animaux supérieurs sont réellement articulés; de véritables phonèmes, employés aussi dans des buts divers, mais semblables, sinon identiques, aux premiers rudiments de l'expression humaine, et correspondant de même aux sensations et aux besoins analogues qui les produisent aussi bien chez les uns que chez les autres.
La chaîne généalogique est partout et en tout ininterrompue.
Au fur et i mesure que l'organisation cérébrale atteint un degré supérieur dans l'évolution, les sensations, en s'associant de plus en plus entre elles, et produisant une activité toujours plus complexe des fonctions psychiques, les moyens d'expression se développent et se perfectionnent aussi suivant de près les perlectionnements des facultés parallèles.
Il nous est ainsi facile de concevoir ou de nous représenter une époque dans laquelle le langage humain, plus mimique que parlé encore, et répondant à un nombre très réduit des besoins intellectuels, plus au contraire aux sensations proprement animales et aux besoins plus élémentaires de l'existence , une époque, dis-Je, où tout le capital phonétique de la parole naissante se composait de quelques articulations grossières, d'un nombre très réduit de phonèmes, et comprenant plus particulièrement des cris inarticulés, des gestes, des mouvements des bras, de la tète et de l'expression plus marquée de la physionomie.
De cette étape du langage nous conservons toqjours de nombreux restes, même dans nos langues les plus élevées en organisation et parlées par les peuples les plus avancés dans l'histoire. Ces moyens expressifs constituent méme^ nous pouvons l'avancer d'une manière certaine, le plan général, le cadre ou la charpente, pour ainsi dire, de tout langage.
La tendance musicale des sons émis dans l'état émotionnel augmentait de plus en plus la richesse des phonèmes et faisait le langage de plus en plus parlé, en localisant ainsi les efforts, par cette loi générale du développement, qui veut que la nature tende toujours à accomplir la plus grande somme de travail par des moyens de plus en plus simples, et en employant le moins de force possible.
292 l'évolution dans le langaoé
Dans notre étude, que j'appelle ontogénique, nous avons suivi, en effet, cette évolution constante dans ses traits essentiels. Et de la comparaison que nous avons faite aussi avec Tétat rudimentaire du langage des peuples inférieurs^ nous pouvons encore supposer légitimement les phases par lesquelles il a dû être logiquement précédé dans des degrés toujours plus bas si nous descendons hipothétiquement la série.
Nous n'avons, en effet, qu'à examiner les langues de certains peuples pour nous rendre compte de leur pauvreté relative en ce qui concerne plus particulièrement l'art de la parole, et de l'emploi plus fréquent, au contraire, des autres moyens expressifs.
Le capital phonétique, par exemple, de langues plus rudimentaires que nous pouvons examiner aujourd'hui, est d'autant plus pauvre, que les hommes qui les parlent se trouvent à un degré plus bas d'organisation cérébrale, et que les organes de la phonation se rapprochent plus de la structure animale.
La parole, chez les Hurons, manque absolument de toutes les consonnes labiales; ils n ont point de b, A m, p, v, ni n, ni la voyelle u, qui est un son prolabial.
Les indigènes du Pérou, n'avaient ni ô, rf, /", Çy s, ni x.
Les Chinois n'ont pas, dans leur alphabet, des b, d, s,ni z; ils ne peuvent non plus arriver jamais à prononcer la roulante r.
Les indiens de la Colombie britannique n'ont pas les lettres b,d,r,J.PfV,œ.
Les 16 cadméennes, les 25 lettres de notre alphabet, tout notre matériel phonétique, bien pauvre pourtant, se trouve dans une proportion de plus du double, avec celui dos habitants de la Nouvelle-Zélande; par exemple, en tant que sons et bruits articulables. Ils n'ont point de b, c, d, f, Qyj, ^ (^^ s, v, y, x ni z. Faut-il déduire de ce fait que leur langage articulé, leur faculté d'articulation, est dans une proportion juste de la moitié, 50 Vo au-dessous de la moyenne des peuples le plus développés?
La plupart des alphabets des langues inférieures se trouvent réduits à un nombre infime d'éléments phonétiques ; par contre, l'emploi plus commun des gestes, des interjections et des cris expressifs leur donne un caractère tout à fait enfantin.
Nous avons vu, par exemple, que les Tasmaniens emploient les signes pour compL^ter leurs phrases et pour différencier les unes des autres leurs pauvres articulations ; qu'il en est de même dans le jargon chinouk. En Afrique, au Brésil, en Occéanie nous