L'ÉVOLUTION DANS LB LANGAOS
Il faut néanmoins reconnaître ce que révolution linguistique lui doit certainement, et la part qui lui révient de droit dans le développement du langage. L'imitation de sons et de bruits, comme Timitation de gestes et de mouvements, est fréquente dans Texpression, et a été, sans nulle doute, à un certain moment de révolution, un facteur des plus importants.
' Je vous ai dit aussi, dans une des leçons précédentes, que Je considérais la faculté de saisir les analogies comme une diversification évolutive de la faculté de Fimitation. La perception des analogies pourrait bien être, dit M. Taine, la faculté du langage elle-même. Ce serait une affirmation trop absolue, et il est peu scientifique d'établir des lois générales sur ce qui n*est que parti* culier à une catégorie de faits.
Mais il est de toute évidence que la perception des analogies, l'emploi ou l'application du procédé analogique dans la formation du langage, a joué, et joue encore, un grand rôle dans son développement. A un certain moment de révolution surtout, cette faculté, comme je viens de vous le dire, a été, cela est certain, l'un des éléments essentiels et déterminants de ses plus grands progrès. Nous pouvons le constater tous les jours.
Du reste, la marche générale du langage nous démontre comment celui-ci s'est élevé depuis sa plus humble origine, en perfectionnant toujours ses mêmes procédés de formation, en employant toujours les mêmes moyens primitifs, de moins en moins rudimentaires, de plus en plus perfectionnés, et en donnant de temps en temps naissance à des différenciations évolutives, mais reliées toujours entr'elles généalogiquement.
L'analogisme, cette faculté de percevoir les analogies, confuse au début, source d'erreurs et d'illusions sans nombre, se montre à notre examen aussi bien dans l'évolution ontogénique que dans l'évolution phylogénique du langage humain, guidant la parole et l'intelligencd vers une complexité toujours plus grande, mais par des tâtonnements incertains, par des à peu près naïfs, qui nous amusent tant lorsque nous les observons chez les races inférieures comme chez les enfants.
C'est dans ces erreurs, dans ces illusions enfantines, dans ces bégayements de l'intelligence, passez moi le mot, dans ces tâtonnements de la pensée, que le langage puise aussi son essence particulièrement métaphorique, forcé qu'il est d'employer les seuls
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éléments dont il dispose, mais à Taide desquels pourtant il s'en^ richit de plus en plus.
Rien de plus attrayant que Tétude de cette période du langage, époque dans laquelle Télément esthétique de la parole prédomine d'une manière absolue, et où l'élément logique commence à peine i se dessiner. La métaphore et la syntaxe marquent déjà, pour ainsi dire, l'entrée du langage dans ce que nous pouvons appeler la période historique, à laquelle bien des peuples qui parlent pourtant, ne sont pas encore arrivés.
La métaphore naturelle créa la métaphore verbale, donnant vie, mouvement et personnalité à l'expression, et la syntaxe ébauchait aussi déjà les premiers éléments de la grammaire, en capitalisant les résultats, en mettant de Tordre dans ce milieu chaotique et confus de formes expressives, d*idées sans relations cohérentes, sans règle de succession ni d*arrangement.
A partir de là et par des progrès lents, graduels toujours, le langage s*élève de plus en plus dans la voie de l'abstraction, faisant toujours usage des mêmes moyens et procédés primitifs, plus ou moins perfectionnés, mais d'une manière plus cohérente, plus concrète, plusdéfinie, en établissant les catégories, en constituant Tordre, les genres, les espèces, les variétés. Il crée le mot, la proposition, la phrase, la période, et, s'élevaut toujours à des conceptions plus abstraites, en suivant Tlntelligence dans son développement, il multiplio la subdivision des fonctions dans cette algèbre de la parole, on différenciant les noms des verbes, la chose de Taction. Il divise les noms en abstraits et concrets, puis, progressivement, les verbes en actifs et passifs; puis dans la distinction des modes, des temps, des personnes, des nombres et des cas ; la formation des verbes auxiliaires, des adjectifs, des adverbes, des pronoms, des préi)Ositions, des articles, etc. ; combinant enfin le mécanisme linguistique, tel que nous pouvons Tétudier aujourd'hui dans les langues les plus élevées en organisation.
L'évolution dans le langage, comme dans toutes les autres manifestations de Tactivité intellectuelle de Thomme, suit toujours cette marche ascendante et progressive, de Thomogène à Thétérogène, du simple au complexe, et de Tindéfini au défini. Son développement, parallèle toujours à celui des autres phénomènes, dits super-organiques, les arts, les sciences, les religions, Torganisation sociale, n'est qu'un continuel devenir. Produits
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Le langage est aussi avant tout un produit naturel de la culture et delà civilisation de Thomme; Tune des manifestations de son supérieur développement intellectuel. A ce point de vue, il passe encore par toutes les vicissitudes changements et transformations par lesquels les autres phénomènes dits super-organiques, ont passé aussi parallèlement avec lui, dans révolution et les perfectionnements successifs des activités cérébrales.
Il y a eu pourtant dans Tétude de cette partie de notre science, exagération de la part de quelques linguistes et observation insuffisante de la part de quelques autres, selon qu*elle portait sur Tun des aspects différents sous lesquels nous pouvons Texaminer.
Ceux, par exemple, qui se sont attachés principalement à l'observation des phénomènes linguistiques, au point de vue de la forme, de la structure seule des langues, négligent parfois une partie non moins importante de la vie du langage : la partie idéologique, révolution des idées. Par contre, ceux qui se sont trop renfermés dans le cadre exclusif de ce second ordre de phénomènes, ne voient p:is souvent non plus les causes réelles de ces accidents, lesquels tiennent alors plus à la forme, à la structure, qu*au sens et à la signification des mots. Nous allons les étudier séparément, pour éviter cette confusion.
C*est ainsi que tous peuvent avoir raison sans qu*aucun ne soit positivement dans le vrai. Il y a dans la vie générale du langage évolution idéologique et évolution morphologique en même temps; souvent elles marchent ensemble et s*infiuencent réciproquement Tune Tautre, mais quelquefois, au contraire, elles sont distinctes, ou même absolument opposées, phénomènes dont il faut nécessairement tenir compte, et qfui ne sauraient être classés ni systématisés que d'après les lois générales du développement.
La décadence des formes, l'usure des éléments phonétiques, ce qu*on appelle, en somme, la dégénérescence linguistique, n'est qu'une partie de révolution, et dénote, si nous examinons le langage au point de vue du développement des idées, un progrès réel et évident. On peut même constater parfois comment ce progrès et ce développement ont été les principaux agents déterminant cette décadence morphologique.
Le besoin de concision, de clarté, de précision, dans l'expression des idées ; la tendance à la commodité, à Téconomie d'eflforts devaient nécessairement opérer de plus en plus cette destruction
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inériteble, ntile et nécessaire même à la multiplicité et à la cornplexité toujours croissante, des opérations de la pensée.
Nous n'avons qu*à puiser des exemples dans le groupe linguistique le plus près de nous, le groupe Roman. Si nous comparons le latin avec les langues actuelles, le français, Titalien, Tespagnol, le portugais, etc., nous trouverons fitcilement la confirmar tion absolue de cet ordre de faits.
La dégénérescence morphologique est visible de siècle en siècle : usure des mots, syncope des syllabes, contraction des voyelles, cbangement des longues en brèves, suppression des atones, chute des désinences, perte des flexions. On dirait que chaque génération enlève son morceau. C*est ainsi que magistrum, par exemple, devient magistre^ puis mahistre, puis maistre, puis maître. Le mot latin anima (àme), par exemple, s'écrivait, en français, au dixième siècle, anime ^ au onzième, aneme, au treizième, anme; aujourd'hui, âme ^. Bonitatem est devenu ainsi bontés sanitatem santé, ministerium métier, augustus août, renegatus renié, comitatus comté, et ainsi de suite.
On reconnaît, par exemple, les mots] d'origine populaire pour les distinguer des mots d'origine savante : « masticare^ mâcher (populaire) , mastiquer (savant) ;» à ces trois caractères spécifiques : 1"* la persistance de l'accent latin ; 2* la suppression de la voyelle brève ; 3* la chute de la consonne médiane. Or, les langues romanes, espagnol, français, etc., ne sont que la continuation du latin populaire transformé par l'action du temps dans chacun des domaines où il s'est établi.
On peut déjà remarquer ces phénomènes, en partie, dans le latin populaire lui-même, en face du latin classique : celui-ci disait» par exemple, alabaster^ capulatar, veierant4S, et le latin populaire supprimait l'atone brève et disait albaster^ caplatar^ vetranus. Une prononciation plus négligée, une fidélité plus grande à l'accent et la tendance à s'affranchir des règles grammaticales, étaient les caractères distinctifs de la langue vulgaire, caractères que nous retrouvons parfaitement bien toujours dans le parler de nos dialectes.
Des six cas de la déclinaison latine, la langue populaire n'en employait que deux : le cas sujet murus^ le régime muntm; la grammaire française hérita naturellement de ces deux cas :
^A.Brachet, Grammaire AMofftçiwd^ISfi/afipw/hMfoùv.PBri^ lh*édit
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murs,, mur; mais elle poussa la simpliflcation encore pins loin. Ainsi, le latin possédait dans la déclinaison dn mot chien^ par exemple, les différentes formes canis, canem^ cani^ cane; le français du moyen-àge, la langue d'oil, n'en avait déjà plus que deux : le sujet, et un seul pour le régime ; on disait H chiens et Iç chien. Le français moderne trouve qu'il y en a trop de deux, et il conserve seulement la seconde forme, le chien, qui lui sert à la fois de sujet et de r^ime.
On sait aussi que l'une des différences caractéristiques entre les langues romanes et le latin c'est la perte de la flexion casuelle des noms et des adjectifs. Ici le plus grand agent, sans doute, a été la persistance de l'accent, puis, le voisinage des adverbes devenus des prépositions. L'accent dans la langue latine tombe toujours sur la pénultième ou sur l'antépénultième syllabe, et la syllabe terminale perdait en sonorité tout ce que gagnait la voyelle accentuée ; c'est ainsi que les langues romanes n'ont plus distingué les flexions, que les désinences casuelles sont tombées, et que le français arrive jusqu'à supprimer les syllabes terminales, ou à ne plus les prononcer. L'emploi des prépositions les rendait déjà pour le moins superflues. < En remplaçant cette variété savante de déterminaisons, dit M. Bréal, par la seule préposition ad, le langage, sans rien perdre qui fût essentiel, gagnait en simplicité^.i
Dans la flexion verbale nous observons de même ce travail de décomposition : la voix passive tout entière a péri ; seul le participe passé (car le participe futur a tout-à-fait passé dans la classe des adjectifs) ^, s'est conservé, et est employé, quoiqu'il servit déjà de compensation à différents temps actifs, à former ainsi, avec l'aide du verbe esse, le passif tout entier ; dans les modes, le supin et le gérondif ont disparu ; les temps passés ont perdu aussi leurs désinences et deviennent des temps composés à l'aide des verbes auxiliaires.
Cette décadence des formes et cette usure, puis la perte graduelle des éléments phoniques, est un phénomène général dans la vie des langues. Nous les trouvons aussi bien dans la famille indo-euro^ péenne tout entière, que dans le groupe roman ; dans les langues sémitiques aussi; l'arabe parlé, par exemple, néglige entièrement lui aussi, les désinences, dont l'arabe de la littérature se
^ M. Bréal. De la forme et de la fonction dee mois. * Diei, Grammaire comparée de ktngtnes romanee.
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sert pour indiquer les cas. Le vieux persan possédait aussi deux cas, sujet et régime, dans la déclinaison ; le persan actuel n*en emploie plus qu'un pour tous les deux, comme en français.
Quelle différenceaussi si nous comparons la richesse des flexions en sanscrit avec le dénùment presque absolu de nos langues, puis avec le grec, le gothique, le latin, etc I Quereste-t-il, par exemple, aujourd'hui, en anglais, des flexions si sonores du verbe gothique haban (avoir), au parfait, habaUda^ hàbai^dedum^ et au subjonctif, habai-deâjau^ hàbai-dedeima ? On a, / had, voe hadt c*estrà-dire un simple d.
La langue anglaise est de toutes les langues modernes celle qui a poussé le plus loin ce travail d*analytisme et de décomposition ; le vieux système des cas a été presque en entier détruit, l'anglais n'a ni datif, ni accusatif, excepté dans quelques pronoms ; dans le verbe, la forme du subjonctif a disparu. Il n'y a pas d'exemple d'une langue qui après avoir été aussi riche, soit devenue si pauvre ; qui ait tant dépouillé ses radicaux de l'appareil des suffixes, et les ait réduits de plus en plus à la forme monosyllabique.
La tendance au moindre effort, dit M. Whitney, est universellement aveugle. Elle a semé partout des ruines, elle commence par fusionner des éléments indépendants et par en composer des mots ; ensuite elle les contracte et les mutile, et cela a lieu dans les langues primitives d'une façon aussi certaine, sinon aussi rapide, que dans les langues modernes. On croit qu'il n'y a rien de plus ancien dans la langue anglaise que les terminaisons de la première personne, mi au singulier, mo^i au pluriel. Cependant, ce sont déjà des contractions, et la tendance à l'économie avait agi sur ces formes ; le masi surtout avait subi tant de changements, que les philologues disputent sur son origine. Tout ce qu'il en reste dans la langue anglaise, c'est Ym de am (employé pour as-mf)^ et toutes les langues de la même famille ont subi la même perte, et bien d'autres, dans les différents départements de l'inflexion et de la dérivation ^.
La dégénérescence linguistique est un phénomène constant chez tous les peuples qui appartiennent à la vie historique. Cette d^radation, usure des éléments phonétiques, mutilation des mots, pertes de formes grammaticales, est un phénomène général de ce qu'on est convenu d'appeler la vie des langues, et remonte à leur plus
^ Whitney. la vie du langage. Paris, Q. Salière, 1876,
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lointain développement. « Dans la période historique, dit A. Schlelcher, nous voyons seulement des langues vieillies, quant i la forme et quant au son, d'après des lois organiques déterminées. Les langues que nous parlons maintenant, sont comme celles de tous les peuples qui ont une importance Mstorique, des types de langues séniles. Les langues des peuples qui ont eu un développement historique, sont depuis longtemps plus ou moins en proie à une métamorphose de décadence. La formation du langage et la vie historique ne se rencontrent pas ensemble dans le courant de la vie de l'humanité ». ^
La période historique de la vie du langage, nous révèle, en effet, ce phénomène qui a été, du reste, constaté bien des fois. Plus la civilisation d*un peuple progresse rapidement, plus aussi la vie de sa langue se précipite dans la décadence morphologique. De tous les idiomes indo-européens^ par exemple, ceux qui sont depuis plus longtemps dans cette voie de dégénérescence, sont les idiomes neo-latins, les langues romanes, le français, l'italien, l'espagnol, etc., les peuples,enfin, qui ont franchi la plus grande distance dans l'histoire et qui sont les plus travaillés par la civilisation. Les langues germaniques viennent ensuite, les langues slaves après. Il est facile aussi de constater, par contre, que l'idiome le plus parfaitement conservé en Europe, le plus rapproché par ses formes de la langue commune indo-européenne, est celui dont la littérature est la moins développée. Cet idiome, c'est le lithuanien. « Pressée par le russe, le polonais et l'allemand, la langue lithuanienne, dit A. Hovelacque, n'a plus sans doute une longue carrière à parcourir, mais il est i peu près certain que jusqu'à son dernier jour, elle restera fidèle à ses formes remarquablement conservées ; or, de tous les pays européens de langue aryenne, la Lithuanie, assurément, est l'un de ceux sur lesquels la civilisation moderne a eu le moins de prise ». >
La décadence morphologique ne saurait donc être considérée, comme je vous le disais tout à Theure, comme une perte ou préjudice réel pour le progrès intellectuel des peuples. Au contraire, elle n'est qu'un aspect, une condition de la vie du langage, qui poursuit toujours son développement; elle n'est, en réalité, que la continuation toujours progressive de l'évolution.
I A. Schldcher. De r importunée du langage pour P histoire naiureile de r homme. A, Hovelacque. La vie du tangage. République Française, 20 JuiUet, 1877.
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n est de toute évidence que cette usure, puis cette disparition des éléments phonétiques, cette simplification générale de structure et de formes grammaticales, ce travail, enfin, de condensation des matériaux du langage, que nous voyons s'opérer dans toutes les langues, à peine les peuples qui les parlent sont-ils nés à la vie historique, est un phénomème de la plus haute importance qui vient encore à l'appui de nos inductions.
Il nous démontre avant tout l'unité des lois dans le devenir physiologique et psychologique de notre espèce, dans cette riche variété de manifestations.
D'autre part, ces phénomènes ne sauraient être, en effet, attribués non plus au hasard, ni à des causes autres que celles que nous indiquent les faits eux-mêmes.
Qui oserait, par exemple, aflirmer qu'au point de vue de la richesse des idées, de la précision de concepts, de l'expression des rapports et des catégories de la pensée, dans ses nuances de plus en plus délicates et multiples , les langues actuelles, les langues analytiques que nous parlons, soient Inférieures à celles qui les ont précédées dans l'évolution, par exemple, le latin, le grec, le sanscrit ?
Sans doute, ces langues possédaient, comme nous venons de le dire^ une richesse morphologique considérable ; végétation luxuriante, qu'il a fallut détruire en partie pour travailler le terrain et l'approprier à une meilleure production. Cette richesse, en effet, si nous voulons l'examiner bien, était plus apparente que réelle.
En effet, quelle difficulté n'éprouvons- nous pas dans la traduction ou l'examen des textes latins, grecs, sanscrits, à cause précisément de cette primitive et incertaine transparence des mots, de cette indécision et de cet encombrement des flexions, des désinences et des suffixes ? Combien notre esprit se trouve embarrassé, arrêté, par ces sonorités terminales et par le vague métaphorique du mot I Au contraire, quelle richesse d'expression n'avons-nous pas trouvé dans nos langues, avec l'emploi plus précis des particules, articles et prépositions, membres libres, indépendants, mobiles, et susceptibles par cela même de plus savantes combinaisons ! Le mot lui-même, combien n'a-t-il pas gagné à cette nudité et à cette simplicité t
La dégénérescence morphologique n'est donc, répétons-le encore, que le progrès constant de l'évolution du langage, suivant
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de près le développement des idées. Plus le mot est abstrait, plus il est maniable, plus il est précis, concret, net, et plus il se prête docilement aux opérations de Tintelligence ; aussi, les langues les plus analytiques aujourd'hui, sont en même temps les langues les plus riches en idées et celles que parlent les peuples les plus avancés dans la cicilisation.
Si nous examinons maintenant ce que j'appelai tout à l'heure révolution idéologique, nous trouverons encore dans cet autre ordre de faits, la confirmation absolue des mêmes principes qui découlent de l'étude des faits précédents. C'est-à-dire la marche constante, le progrès réel du langage dans l'évolution.
Les transformations et les changements morphologiques sont accompagnés dans le développement du langage, de changements et de transformations analogues dans le sens et la signification des mots, comme aussi dans l'ordre des idées; mais, je vous le disais déjà au commencement, ces changements n'obéissent pas aux mêmes causes, bien que les unes puissent influencer souvent les autres dans la marche de l'évolution.
Pour nous rendre compte tout d'abord de ces transformations subies par les mots dans leurs significations et dans leurs sens ; citons en quelques exemples, qui nous amuseront un peu en même temps; car, il n'y a rien de plus amusant, en effet, que cette histoire des mots. Qui pourrait, en effet, soupçonner, si nous ne connaissions pas l'histoire et la signification des échelons intermédiaires, que les mots chanoine et roseaux^ comme le dit M. Tylor, ainsi que le mot anglais junketting (dinette) ont un lien commun étymologique ? Jmwus (latin), roseau, a donné naissance au bas latin, juncaia, fromage fait dans un panier de roseau : d'où l'italien, giuncata, fromage à la crème dans un frais roseau ; français, joncade, et anglais, jutiket, choses préparées avec de la crème; enfin Junketting y endroits où l'on mange ces friandises. De même, chanoine^ vient de canonictAS^ qui vient lui-même du grec jrao'wr mesure règle (canon) dérivé de xavtj^ cane roseaux.
Puisque nous parlons de Chanoine et de cayie^ prenons un autre mot, le mot évêque^ qui nous apprendra aussi bien des choses, et surtout, cette relation entre l'évolution du sens et la décadence morphologique, qu'on peut constater quelquefois comme je le disais tout à l'heure.
Le mot évêque provient par dérivation du mot grec, inicxono^^ (épiskopos), qui est un dérivé de la racine skep (voir, regarder).
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avec le préfixe épi, (à) c*es1rA-dire, voir, à, regarder, à; ainsi, sa signification primitive était celle d'inspecteur, surveillant : une sorte d'agent de police spirituelle, car, dans la première période, ou période de formation de FEglise chrétienne, dit M. Whitney, c'était la désignation ofilcielle de la personne chargée de la surveillance des affaires d'une petite communauté chrétienne, et le mot et Toflice, dit-il, sont encore tous deux reconnaissables dans le mot bishop et dans son acception. ^
En anglais,;la première labiale p est devenue b, le sk a été substitué par un son palatal simple sh, et Vo de la seconde syllabe a été rendu neutre et transformé dans le son qu'on appelle en anglais Yu court ; de tous ces changements est résulté le mot actuel bishop, avec deux syllabes au lieu de quatre. L'allemand dans son bischofa, altéré môme lep final. Le français a formé avec les mêmes éléments un composé différent en substituant évesc à épish. L'espagnol dbispo. Le portugais raccourcit encore le mot et dit bispo. Enfin, le danois arrive au dernier degré de la contraction dans le monosyllabe bisp. Pendant que ces changements morphologiques se réalisait dans chacune de ces langues et par des voies différentes, des changements non moins considérables se produisaient dans la signification. cL'ofilcier qui n'était, lorsque le nom lui fût donné, qu'un simple surveillant des intérêts d'une petite société de prosélytes timides appartenant à une religion proscrite, avait grandi en dignité et en puissance, au fur et à mesure que cette religion s'élevait à l'importance et, plus tard, i la prééminence dans l'Etat ; il était devenu un prélat consacré, investi de l'autorité spirituelle et temporelle dans des provinces entières; une espèce de prince ecclésiastique, quoiqu'il conservât toujours le même titre. »
Ces changements dans la signification des mots sont partout reconnaissables. Ainsi : minister^ par exemple, aujourd'hui ministre, signifiait étymologiquement « petit homme ». C'était le mot opposé à magister « homme grand », minister se rattache k minus «moins» magister à magis «plus». De là le latin minister « serviteur, esclave » et de là encore, dit Max MuUer, après avoir passé par plusieurs autres sens, notre ministre moderne, un serviteur de la couronne.
Le mot gouvernement du verbe gouverner^ dérive du latin
1 Whitaej, op. ciY,