‹ La glossologie: essai sur la science expérimentale du langageChapitre 25 sur 30 · LA VIB DES LANGUES · texte numérisé non relu

LA VIB DES LANGUES

gubemare^ qui vient lui-même du grec Mv8fqim^ signifiait originairement € diriger un navire, tenir le gouvernail ». Plus tard ce mot s'appliqua aux fonctions personnelles^ et gouverner devint synonyme de conduire TËtat. On emploie encore quelques fois cette métaphore.

Le moipalais^ la demeure des rois et des puissants de ce monde» a aussi son histoire. Palatium de Palatinus vient de Pales, divinité pastorale que les bergers romains fêtaient tous les ans, le Jour où Romulus, l'enfant allaité par la louve, avait soi-disant tracé le premier sillon au pied de Tune des sept collines, et jeté ainsi les fondements du plus ancien quartier de la ville : Roma quadraia. Cette colline fut appellée Collis Palatinus en honneur de la divinité pastorale, et ce fut sur elle que bâtirent leur demeure Auguste, Tibère et puis Néron. Ce dernier fit démolir toutes les maisons particulières qui se trouvaient sur le Collis Palatinus pour laisser la place à la résidence de Tempereur, la Domus Aurea (maison d'or), qui depuis lors fut appelée Pala-tium et servit de type à tous les palais des rois et des empereurs.

Le mot cour, anglais court, italien et espagnol corle, se rapporte encore à une origine analogue. Ce fut sur les collines du Latium que le mot cohors ou cors (contraction populaire) Ait employé d*abord dans le sens de « claie, parc, enclos pour les bestiaux. 1 Les cohortes, ou divisions de Tarmée romaine, portèrent ensuite le même nom d'après le nombre des soltats constituant une division de la légion. De c cour de ferme, enclos pour les bestiaux » cors, cortis devint curtis dans le latin du moyen âge et s'appliqua aux fermes et aux châteaux bâtis par les colons romains, dans les provinces de Tempire ; enfin, après avoir signifié « château fort, place fortifiée i curtis s*est élevé â la dignité d'une résidence du roi, ainsi que de son entourage, et a donné

naissance aux dérivés, courtisan, courtiser, courtoisie, courtois *.

Je pourrais vous en citer une série de semblables changements dans le sens et la signification des mots, mais cela nous mènerait trop loin. Ces exemples sufllsent â démontrer la déviation que peut souffrir la signification d'un mot; et pour cela j'ai pns au hasard quelque» mots de formation récente ; époques déjà Où les analogies sont pourtant mieux perçues, où le procédé ana-

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lo^qae s'emploie plas exactement» exercé qu'il est par une longue série des générations. Il nous démontre aussi que le langage comme moyen pratique d'exprimer la pensée est un système de mnémotechnie bien rudimentaire encore, et formé tout entier d*à peu près, des tâtonnements.

Entre ces transformations successives, l'origine et la signification actuelle de ces mots, il n*y a d*autre lien, il me semble, que celui que nous fournit leur propre histoire lorsque nous pouvons rétudier. Ainsi nous savons maintenant que junketting et cha" noine dérivent de canne (roseaux); évéque de surveillant; ministre^ de petit homme; gouvernement ^ de diriger un vaisseau ; palais^ d'une divinité pastorale ; cour et courtisans^ de parc ou enclos pour les bestiauœ ; mais, qui s*en serait douté ?

Il en est à peu près de même pour bien des mots : papier, il eut son nom de papyrus^ élément dont il ne se compose plus aujourd'hui. Banque, était le banc du changeur dans la place du marché, et banqueroutier, celui auquel on lui infligeait la punition de voir son danc rompu; lunatique, de l'influence qu'on attribuait à la lune sur la folie, et ainsi de suite.

Mais cela nous conduit à l'étude d'un autre ordre de faits. La constance dans la vie du langage, de cette multiplication d'effets, de cette marche toujours ascendante du simple au complexe et, d'autre part, du concret à l'abstrait. L'évolution est ici en quelque sorte antithétique. Tandis que les langues, dans leurs changements morphologiques, marchent généralement du rudimentaire au complexe et du complexe au simple, le développement du langage et le développement des idées vont toujours, au contraire, de de l'homogène à l'hétérogène, du simple au complexe et du concret à l'abstrait. Le langage se sert la plupart de fois des mêmes vieux matériaux, qu'il arrange, qu'il rapièce et qu'il approprie à des nouveaux concepts, lorsqu'il n'a pas sous la main des procédés pour en créer.

Le plus grand dé veloppement du langage, consiste certainement dans l'adoption des classiflcations et la création des catégories. Saisir les analogies, les différences et les contrastes; les classer par l'observation, et les ramener i des unités symboliques plus ou moins justifiées, plus ou moins exactes; établir des séries distinctes, des faits, des actes, des choses, des attributions, des relations, de rapports; observer, comparer, déduire, classer et

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pater^ enfla Jupiter ; on emploie toujours cette métaphore poétique dans ces naïves prières adressées à... « notre père qui est dans le ciel ».

Le secretum quod sold reverentid vident est donc réduit ainsi à un simple mot ; mais, comme le dit Max MuUer, la tendance des mots à devenir des choses, fit que les nomina se changèrent en numinay et les idées en idoles. Le dyu^ pourtant, reste toujours un substantif.

Nous pouvons analyser ainsi les noms les plus abstraits et les ramener à de simples perceptions.

Esprit, spiritus^ vient i^espirare « respirer > ; &me, esprit, animtiSf de anima « souffle, air ». En sanscrit, la racine est an « souffler » qui a donné naissance au sanscrit an-ila et au grec àn-emos (vent). Chaos du grec Xao^ (ouverture, abime), vient du sanscrit hha, qui veut dire cavité.

Imaginer, saisir, comprendre, sonder, etc.^ sont tous des mots provenant des idées directement sensibles avant d*avoir pris le sens général et abstrait qu'ils ont aujourd'hui.

Tout le travail du développement du langage est représenté dans ces quelques exemples que je viens de vous donner.

Les nouvelles idées forment des symboles avec les mômes vieux matériaux par Faction continuelle de la métaphore, et les mots ainsi différenciés de leur primitive signification, réagissent à leur tour sur les modalités et les opérations de Tentendement. Travail continuel, incessant de Tintelligence en voie de développement. Qui pourrait, en effet, reconnaître aujourd'hui la modeste origine de quelques-unes de ces entités métaphysiques et métaphoriques qui constituent tout le capital de la morale humaine, si rétude des phénomènes de la vie du langage, ne venait pas nous la révéler? Vertu, patriotisme, humanité, justice, altruisme, solidarité, liberté f Autant de mots, autant de symboles ou formules algébriques du langage.

Ainsi tous les étymologistes savent que l'histoire d'un mot, n'est point terminée tant qu'on est pas remonté jusqu'à la conception matérielle dans laquelle, en vertu des analogies du langage, il a dû prendre sa source nécessairement.

L'intelligence commence toujours par l'observation des choses sensibles ; puis elle procède à l'analyse de leurs qualités et à la détermination de leurs rapports ; puis elle classe, généralise, et abstrait. De même dans le langage^ les mots sont tout d'abord

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des désignations des choses sensibles ; pnis viennent les mots à sens pins formel, plus abstrait, et d'abstraction en abstraction, ils anrivent à n'exprimer que de pnrs concepts.

Un concept n'est que la résultante ou l'abstraction de plusieurs perceptions, comme un percept^ n'est que l'abstraction de plusieurs sensations.

Nous avons vu, en effet, dans l'étude ontogénique et phylogénique que nous avons faite de la formation du langage, que les choses ne se passent pas autrement. Les sens qu'un enfant attribue à un mot particulier, change à mesure que l'expérience se développe chez lui ; il est élargi ou restreint par chaque nouvelle expérience, jusqu'à ce qu'il devienne précis et approprié. Dans les langues rudimentaires des peuples inférieurs, nous avons remarqué le même phénomène : absence de termes généraux, point de mots abstraits.

Certains physiologistes pensent que les couches superposées des fibres et des cellules cérébrales constituant les circonvolutions, correspondent à ces degrés de plus en plus complexes d'abstraction progressive : les couches inférieures seraient le siège des perceptions concrètes, et les couches supérieures celui des pensées les plus abstraites ^

Ce qu'il y a de certain, c'est que les différents degrés du développement intellectuel tiennent exclusivement à la richesse plus ou moins considérable du nombre des cellules et des circonvolutions, comme je vous l'ai dit souvent. Un organe rudimentaire ne saurait avoir qu'une fonction rudimentaire, et il est évident que les pensées et les idées qui démontrent une complexité fonctionnelle supérieure, répondent nécessairement à une complexité organique plus grande aussi. Vous n'avez qu'à comparer entre eux les deux cerveaux du célèbre mathématicien Gauss et de la Venus Hottentote, selon que nous les représentent les deux gravures que voici d'après Wagner et Gratiolet, pour être frappé à première vue de l'énorme différence qu'il y a entre l'un et l'autre au point de vue de leur complexité et de leur dévelopement.

La connexion intime entre le cerveau et la pensée, la pensée et le langage n'est plus contestée par personne aujourd'hui. Je vous ai parlé aussi de ces curieux cas pathologiques ou maladies cérébrales, dans lesquels l'articulation est spécialement atteinte;

* Henri Maudsley. PAytto/byîe dk VeiprU. Paris, Belnwalâ, 1879.

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La question de Torigine du langage a été traitée sous tant de faces et de tant de manières différentes, que la Société de linguistique de Paris a cru devoir interdire toute discussion et ne recevoir aucune communication écrite concernant ce sujet. Il y avait en effet de quoi y perdre la tète. Et ce n*est pas nous certes qui blâmerons cette énergique résolution de Thonorable société. Nous sommes très près, au contraire, d'être tout à fait de son avis; mais voici pourquoi.

La question de Torigine du langage, est selon moi une question mal posée , parce que, y a-t-il en réalité, une origine du langage? Et je dis origine dans le sens qu*on est convenu de donner à ce mot. Le langage humain est-il d*origine divine, d'origine humaine, ou d'origine animale f La réponse est toute simple : elle découle nécessairement de l'étude que nous avons faite sur la nature du langage, sur sa formation et son développement.

G*est en effet, en Tétudiant dans ses éléments ultimes, en embrassant toutes les parties de la science qui le concerne, que nous pouvons répondre à ce point d'interrogation. Non: le langage humain n*a point d'origine. Il prend sa source communément, avec le langage animal, dans les étapes les plus infimes de l'évolution ; dans les organismes les plus rudiraentaires. Il n'est, en définitive, que la résultante d'un développement supérieur de l'expression.

Je vais cependant vous entretenir un moment aujourd'hui des différentes théories émises à ce sujet, et résumer ainsi une critique que je n'ai fait qu'ébaucher dans les leçons précédentes, sans méconnaître pourtant tout ce que dans le domaine de nos connaissances actuelles, nous devons à l'induction philosophique ; mais il me semble que le moment est venu] de mettre un peu d'ordre dans ces spéculations.

L'espèce de vénération superstitieuse, qu'on a attaché à la nature et à l'origine du langage, remonte aux plus lointaines époques de l'histoire de l'humanité. Déjà, dans les Yédas, nous trouvons que les Brahmanes avaient fait de la parole une divinité, à laquelle ils adressaient des hymnes : déesse disaient-ils, qui habitait les deux et qui ne s'était relevée aux hommes qu'en partie seulement.

La même idée sur l'origine divine et mystérieuse du langage, conséquence des préjugés religieux et philosophiques, n'a pas cessé d'être le principal obstacle et le plus grand empêchement

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d*nne étade yéritablemeût scientifique de la question. On était babitné, par tradition, à considérer le langage comme quelque chosed'extra-humaîn, de supérieur à nos facultés naturelles, et on rétudiait toujours en dehors de l'homme et à part Thomme^ quand il aurait fallut, au contraire, ne Tétudier qu'en lui.

Pourtant, nous trouvons dans l'antiquité une école philoso* jdiique, qui avait mis Tobseryation positive des faits au-dessus de toutes les spéculations subjectives, et qui avait donné déjà dès aperçus jdus justes et plus raisonnables. L'école épicurienne exprimait en effet l'idée d'une formation lente et progressive du langage» vues remarquablement exposées par Lucrèce, dans oette hypothèse, que la science est venu confirmer plus tard, d'un état primitif de l'humanité, sauvage^ presque bestial. *

Heraclite avait émis l'idée que les mots sont les ombres des choses» comme les images des objets se reflétant dans un miroir. Démocrite, lui, disait que les mots étaient des statues vocales ; qu'ils n'étaient pas des images naturelles et forcées, indépendantes de la volonté humaine, mais des œuvres artiflcielles, dans la création desquelles Thomme avait obéi à de certaines lois.

Mais ces vues ingénieuses, ces efforts de l'induction philosophique, n'étaient que des tentatives plus ou moins heureuses de l'imagination dans une voie qui était à peine pressentie.

Ce n'est que de nos jours relativement, que la question de l'origine du langage a été traité avec des aperçus plus vraisemblables et un peu plus de logique.

La philosophie du XYIII"'* siècle aborda plus directement la solution du problème, mais à un point de vue plus théorique encore que positif. Pourtant, dès la fin du XYII'** siècle, Locke, par exemple, en plaçant dans son Essai l'étude des mots à côté de celle des idées, et Leibnitz, en le suivant dans ses Nouveaux essais^ avaient ouvert le chemin. La plupart des philosophes français, Condillac, Maupertuis, Rousseau, Condorcet, Turgot, Yolney, traitèrent la question avec plus ou moins de détails et de logique, mais en écartant la solution par trop commode de l'origine divine et du miracle. Ils adoptèrent en général l'idée d'une création artificielle et purement conventionnelle du langage. Celui entre tous qui donna à ses travaux un caractère plus scientifique, fut certainement le président Charles de Brosses. Sans

> Ik NM. Rerum, 11?. Y, ?• 1017 et soinuit.

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doute, il poussa trop loin son syst&me, et donna prise ainsi 4 plus â*un6 amère critique; mais il est liors de doute qu'il a expliqué une série des pliénomènes suivant une métbode positive et rationnelle. *

Ce qu*il y a de plus notable dans son travail, c'est Tinductton d'une unité physiologique dans la formation du langage.

« Les choses étant ainsi, dit-il, il existe une langue primitive, organique, physique et nécessaire, commune i tout le genre humain, qu'aucun peuple au monde ne connaît ni ne pratique dans sa première simplicité, que tous les hommes parlent néanmoins et qui fait le premier fond du langage de tous les pays, fond, que l'appareil immense des accessoirs dont il est chargé laisse à peine apercevoir. >

Inutile de dire que cette langue primitive n'a Jamais existé; au contraire, nous pouvons nous représenter, à l'origine, une variété considérable de langues, autant qu'il y avait des groupes d'hommes, des familles ou des clans ; mais la variété morphologique n'exclut nullement ici l'unité physiologique, qui a guidé certainement la formation et le développement du langage humain.

Les grandes découvertes linguistiques de notre siècle, et l'impul sion donné à l'étude analytique des formes, a permis, depuis très peu de temps c'est vrai, de placer la question sur un terrain plus solide.

La constitution de la famille indo-européenne , la classification qrstématique de toutes les langues, d'après leur structure particulière en trois classes distinctes, classification déjà établie par O. Schlegel, en 1818; classe monosyllabique, classe aglutinante et classe flexionnelle ; la possibilité de réduire ainsi et de classer dans des groupes définis et distincts, tous les idiomes soumis à l'observation analytique, et l'application féconde, d'autre part, de la méthode comparative à l'étude de tous les phénomènes du lan* gage, a constitué une véritable science morphologique qui devait inévitablement ramener l'induction et la déduction philosophique à une logique plus serrée et à des données plus positives*

La morphologie linguistique n'a pas encore dit son dernier mot, mais c'est de ce côté précisément que l'investigation scientifique a fait les plus rapides et les plus grands progrès i notre

^ Ch» de Brosses, Traité de h formation méeaniqtu du langea» Psris, 1761.

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époque, et c'est i elle aussi que nous devons d'avoir banni à tout jamais les hypothèses et les solutions miraculeuses.

Pourtant, la spéculation s^est encore donné libre carrière, une fois ces hypothèses et ces solutions écartées.

Dire tout ce qu'on a dépensé de savoir et d'ingéniosité dans cette gymnastique intellectuelle; tout ce qu'on a cherché à expliquer par des moyens inexplicables, et avec des raisonnements si peu raisonnables, est vraiement inouL Souvent, sans se rendre compte môme de la valeur toute relative des mots, et de la logique peu rigoureuse des théories ainsi formulées ; ce qui a fait dire à un spirituel écrivain de notre temps avec beaucoup d'à-propos, que la métaphysique n'est en réalité autre chose qu'une mythologie de mots.

Ainsi, Heyse, par exemple, qui représente en philologie les écoles philosophiques de Hegel et de Schelling , dit que € le langage est un produit de Tesprit humain, non pas de l'esprit subjectif particulier, de l'intelligence qui réfléchit en tant qu'activité libre de l'individu comme tel, mais de l'esprit objectif général de la raison humaine dans son fondement naturel. » Je pense, en effet, que vous n*avez rien compris.

On doit croire que Heyse, et encore il ne le dit pas, considère l'origine du langage à la fois comme naturelle et comme divine (ce qui est encore moins compréhensible), et dans laquelle, d'après lui, « se confondent la liberté et la nécessité. »

Steinthal, son continuateur, fait observer que Heyse aurait dû encore montrer comment l'esprit objectif peut introduire ses propres créations dans la conscience subjectve.

Suivant Steinthal, le devenir embryonnaire, idéel du langage, en tant que phénomène humain, le devetiir préhistorique et his* torique des langages divers en tant que phénomènes nationaux, sont les deux principaux objets de spéculation pour le véritable glottologue.

« Si, ainsi que l'a fait remarquer G. de Humboldt, le langage n'est pas un l^or, mais bien une ivéfyièOj il n'a pas pris, dit Steinthal, il n'a pas pu prendre naissance une fois pour toutes à Tàge primitif; il natt chaque fois qu'il apparaît ; tout son être consiste dans ses origines, parce que son essence est un flux continuel et toujours renouvelé, activité étemelle de la nature humaine. Or, celle-ci reste toujours essentiellement identique A elle-même, et il n'y a pas deux psychologies, l'une de l'homme primitif, l'autre

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de l'homme moderne. Par suite» le langage est dans son essence, identique dans Thomme primitif, dans Tenfant et dans Thomme adulte des époques historiques. « Si, pour pouvoir parler, dit-il, rhomme primitif avait eu besoin de forces différentes des nôtres, nous ne pourrions parler, nous, actuellement, et l'homme primi«* tif parlait par la même cause, qui fait que nous parlons aujour^ d'hui. Les lois qui gouvernent l'acquisition de la parole ches Tenfant, son essentiellement égales aux forces qui dominèrent dans la production première du langage. La science peut donc, elle doit découvrir ces lois, ces forces ». « La tâche du glottologue est donc de concevoir un état de l'Ame, qui soit forcé, par les éléments opérant en lui, de se manifester par des sons. »

Et puis : « L'homme parle, comme la forêt bruit. L'air apportant les sons et les odeurs, l'éther lumineux et les rayons solaires, et le souffle de l'esprit passent sur le corps humain, et il résonne. »

Steinthal admet, dans la première apparition du langage, l'importance de l'onomatopée, mais en la distinguant d'une imitation des sons préméditée, d'une peinture phonique, comme il dit. « L'homme, en se voyant compris par les autres, se comprit luimême : toute intelligence a pour base la sympathie, naturelle à l'âge primitif, dans lequel tous étaient étroitement liés par la communauté de vie. Et tandis que l'homme, par le moyen du sentiment éveillé par le son, mesure la valeur d'une intuition synthétique (Anschauung) par rapport â son propre sentiment, il en a la perception par le son et en forme un objet. Mais la langue n'a pas encore des mots au sens propre. > Comment donc se produisit le développement du langage ? « Ce dernier s'est développé, répond Steinthal, en établissant la distinction entre le sujet et le prœdicatum ; seule, cette distinction a rendu possible le développement de l'esprit, et une semblable distinction n'est guère non plus possible sans la langue. Un caractère éminent de l'objet, c'est ce qui constitue le contenu de la forme interne de cette période, soit de second degré. Dans le parler par propositions, le sens étymologyque primitif des mots s'obscurcit peu â peu et se transforma en l'usage de la langue : forme interne de troisième degré. Ce qui à cette période reste dans la conscience, n'est plus le contenu lui-même, qui n'est plus que représenté par la parole. '»

* Steinthal, « Der Ursprtmg (fer Sprachê », c Abriiê der Sprackwiuemehaft. v GHé par Domenico Pesai, op. cit.

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Ces vues sont loin d'être toutes inexactes, mais la conftuion est grande dans ces élucubrations métaphjrsiques.

Ernest Renan, loi, attribue la génération du langage aux ftcultés humaines, opérant spontanément et unies entre elles.

ff Si le langage, dit-il, n'est plus un don du dehors, ni une invention tardive et mécanique, il ne reste qu'un seul parti à prendre : c'est d'en attribuer la création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments, est naturel à Thomme : tout ce qu'il pense, il l'explique intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa production organique, et quant A sa valeur expressive. Si l'on accorde, en effet, i ranimai l'originalité du cri, pourquoi refuser à l'homme l'originalité de la parole f »

Pourtant, malgré ce qui précède, M. Renan attribue une grande importance aussi i l'onomatopée.

« Dans la désignation des idées métaphysiques et morales, dit-il, l'humanité primitive se laissa guider par les analogies du monde physique, mais dans l'expression des choses physiques elles-mêmes, l'imitation ou l'onomatopée parait avoir été le procédé ordinaire d'après lequel ils formèrent les appellations. La voix humaine étant à la fois signe et son, il était naturel que l'on prit le son de la voix pour signe des sons de la nature.

» La langue des premiers hommes ne fut donc, en quelque sorte, que l'écho de la nature dans la conscience humaine.

» La rupture, par exemple, pouvait-elle s'exprimer d'une manière plus pittoresque que par la racine ^e^, sanscrit rug^ celto-breton rogan, ou par sa forme latine ft*ac ; allemand brechenf Frem^ strep, strid, ne sont-ils pas également la peinture naturelle du bruit dans ses diverses nuances?

» Ajoutons que, si dans de bien des cas, l'onomatopée n'est plus sensible, cela tient à certaines particularités d'organe ou de prononciation qui donnent aux articulations une valeur différente dans la bouche des peuples divers.

» C'est par des racines imitatives que s'opère en apparence la réunion des fiMniUes de langues profondément distinctes sous le

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