DE L'ORIQDUS DU LANOAQB
rapport du lexique et de la grammaire. Le même procédé a amené le même résultat sur plusieurs points à la fois, et Tunité de Tobjet a entraîné Tunité de Timitation.
> Il serait trop rigoureux d'exiger des linguistes la yériflcation de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient les premiers hommes II La sensibilité était chez eux d'autant plus délicate que les facultés rationnelles étaient moins développées. Les sens du sauvage saisissent mille nuances imperceptibles, qui échappent aux sens, ou plutôt à l'attention de l'homme civilisé. Peu familiarisés avec la nature, nous ne voyons qu'uniformité dans les accidents où les peuples nomades et agricoles ont vu de nombreuses diversités. C'est ainsi que la langue hébraïque, d'ailleurs si pauvre, possède une grande variété de mots pour exprimer les objets naturels, comme la pluie^ etc. Cette richesse de synonimes est portée dans l'arabe à un point presque incroyable. Un philologue arabe composa, dit-on, un livre sur les noms du lion, au nombre de 500, un autre sur ceux du serpent, au nombre de 200, etc., etc. * »
Ces quelques judicieuses observations et autres encore aussi brillamment exposées, n'empêchent pas M. Renan, qui évite de se prononcer sur le point capital, de laissser sans solution le problème des origines.
« Quelle que soit, dit-il après, la portée de ces inductions, il faut avouer que bien des choses restent et resteront toujours inexpliquées dans les problèmes d*origine, à cause de l'impossibilité où nous sommes de les concevoir et de les formuler. »
Et plus loin : « Qu'on ne dise donc pas : Si l'homme a inventé le langage, pourquoi ne l'in vente-il plus ? La réponse est bien simple : c'est qu'il n'est plus à inventer : l'ère de la création est passée. Les grandes œuvres des temps primitifs, improvisées sous le règne absolu de l'imagination et de l'instinct, au milieu de l'excitation produite par les premières sensations, nous semblent maintenant impossibles, parce qu'elles sont au-dessous de nos facultés réfléchies. >
Entre les idées de Steinthal et de Renan, la différence est peu sensible.
^ £• Beoin. Vorigim du langage.
DB L*ORiaiNB DU UMOIOB S27
MaiSj après eux, Qeiger donne déjà des aperçus plus yraisemblables» et une doctrine en général plus cohérente et plus sensée. Suivant Geiger, les deux hypothèses de la f^e^ et de la ^k, proposées pour expliquer l'origine du langage, sont également erronées, parce qu'elles supposent qu'un son déterminé représente réellement une idée déterminée et aucune autre. Au contraire, « tout son peut représenter toute idée, toute idée peut être exprimée par tout son. » Gela est surtout vrai, par rapport aux racines primitives. La répartition des idées significatives entre les divers mots simples se produisit par suite de Tusage de la langue, d'habitudes inconscientes, du hasard. « Les divers sens des mots se développèrent en une série dont le membre extrême ne se trouva plus visiblement relié au premier par aucun anneau. » Voilà pourquoi un mot a pu acquérir, dans le cours du temps, une signification opposée au sens primitif, et comment les racines furent, seulement par voie de succession^ chargées d'exprimer des idées générales. C'est la doctrine du discursus sans fin, théorie de laquelle Oeiger déduit la très haute importance de la parole par rapport au développement intellectuel. « Le langage, dit-il, se produit précisément à ce point où l'homme, attribuant une impor« tance spéciale à la sensation de la vue^ à la perception optique, se distingue des animaux. Le premier objet qu'exprime une langue humaine, est un mouvement animal ou humain, mouvement perçu par la vue. Il y a vraisemblablement union de perception optique et de perception acoustique. Plus exactement encore, le premier son du langage fut une imitation d'un mouvement de la bouche ^
Pourtant, Qeiger avance que l'on ne peut citer un seul exemple de véritable imitation de sons et il ajoute que, dans ce cas, les idées générales n'auraient jamais pu être exprimées.
Enfin, William Bleek, dont je vous ai déjà parlé, attribue la fiiculté spéciale du langage humain à un développement plus grand de l'instinct d'imitation, si développé déjà chez les singes. Il appuie sa thérie des observations nombreuses qu'il a faites pendant son long séjour parmi les races inférieures de l'Afrique méridionale, c Imaginons, dit-il, un homme doué d'une puissance productive de sons plus considérable, mais possédant l'instinct
* Qeiger, Vrtpnmg wd Bntwiekeiung der MeiudUichen Sprache und Vemtmfi, BIMpui, 1868-78. * Der Urtpnmg der Sprache, Statt^irt, 1809. Oomwço
828 DB l'originb pu langaob
d'imitation propre aux singes : ces deux fiacultés se réuniront nécessairement, et cette réunion sera très étroite; comme» outre les sons produits par les simples sensations, il se produira en même temps un grand nombre de sons imitatifs, cet homme acquerra toujours davantage la conscience de la diversité des sons. » ^ Et c'est là que Bleek voit les premiers commencements de rhumanité.
La théorie de Torigine du langage par Timitation des sons et des bruits ; de simples interjections, ou des sons émis par les animaux, ou des sons inarticulés ayant pour cause certaines sensations, a trouvé Tadversaire le plus acharné en M. Millier, qui rappelle théorie du bau-^au et du pah-pah. € Les 400 ou 500 racines, dit-il, qui sont l'élément constitutif de différentes familles de langues, ne sont ni des interjections, ni des imitations. L'homme, dans son état primitif et parfait, avait non-seulement, comme l'animal, le pouvoir d'exprimer ses sensations par des interjections et ses perceptions par des onomatopées ; il possédait en outre la faculté de donner une expression plus articulée aux conceptions naturelles de son esprit. Cette faculté n'était pas son ouvrage. C'était un instinct de l'esprit, aussi irrésistible que tous les autres instincts. Le langage, en tant qu'il est la production de cet instinct, appartient au royaume de la nature. »
Il est vraiement regrettable qu'une aussi brillante intelligence ne respecte pas davantage le travail scientifique. Max Millier est un des savants qui ont rendu les plus réels et les plus éclatants services à nos études. Mais, par des raisons que nous n'avons pas le droit de qualifier, si bien le devoir d'écarter absolument, cet éminent penseur, dans sa complaisance pour les préjugés de son époque, parait parfois rire de lui-même et de ses propres déductions. 11 se moque, pour le moins, de son public, raille sa propre argumentation, et a tout-à-fait l'air de l'enfant à qui l'on demande naïvement s'il a fait une sottise, et qui répond : « Je le sais, mais Je ne veux point le dire. »
Il tourne autour de la théorie Darwinienne qu'il attaque parfois avec la dernière violence, et à laquelle il adresse des épigrammes, comme lorsqu'il demande de lui prouver que « les pensées du cochon traversent les mêmes canaux de cofiception que les siennes, » et de lui montrer dans le langage des animaux une
* Wflliani Bleek, Ueber den Urtpnmg der Sprache. Weimir, 1868i
PB L*ORIOntB DU LANOAOt 829
leule racine, comme la racine AE, par exemple, aiçfu et rapide^ et deux dérivés de cette racine, comme cisva, le rapide^ le cheval, et acutus^ à Tesprit aigu on vif. »
Il joue avec ces pauvres et dociles racines, auxquelles il fait dire toutes sortes de Jolies choses, comme une maman aux premiers vocables de son poupon, et conclut à ce que le langage n*est, après tout, que « la faculté de rassembler les notions individuelles au moyen des idées générales ». G*est à quoi le conduit tout droit son déraisonnement.
€ L'homme, dit-iU n'a pu nommer un arbre, un animal, une rivière ou tout autre objet qui Tintéressait, qu'après y avoir découvert préalablement quelque qualité générale qui le frappât comme étant le trait caractéristique de Tobjet qu*il voulait nommer. Dans la période rudimentaire du langage, Timitation du hennissement eût suffi pour désigner le cheval. Les sauvages sont de très-bons mimes, et excellent à reproduire les cris des animaux. Mais ce n*est pas encore là le langage. Il y a de kakatoès qui, en apercevant des coqs et des poules, se mettent à caqueter t comme pour dire ce qu'ils voient. Ce n'est pas ainsi qu'ont été formés les mots de nos langues. Il n'y a nul écho d'un hennissement dans les noms aryens du cheval. Quant il s'est agi de nommer le cheval, ce fut sa vitesse qui fhippa Tesprit de l'Arya primitif comme étant sa qualité la plus marquante. C'est pourquoi de la racine €is € être aigu » ou « rapide » a été dérive asva € le courreur », € le cheval ». ^
Cette doctrine a mérité les Justes reproches de Geiger, qui dit que professer cette théorie c'est en quelque sorte nier la possibilité d'une solution scientifique de la question. « Et puis, ajoute-t-il, si les racines primitives n'avaient réellement représenté que des idées générales, qui s'appliquent à un si grand nombre de choses, ces racines auraient été inintelligibles ». Trezza, de son côté, reproche à M. Muller d'avoir confondu le sens postérieur des racines avec leur sens primitif. *
Ainsi, comme le fait très bien remarquer M. d'Assier, cette idée à priori, de placer l'abstraction et la généralisation au début de la formation du langage, peut nous faire tomber souvent dans les plus grossières erreurs. Au lieu, par exemple, de faire dériver le
« Nouvelki UçanM T. I, Pttis, 1887.
* Domsnioo Pessi, op. dt
333 DIS l'ORIOINB du LAKOAdl
quelque ayantage, ramusement, le plaisir ou la communication. U est imitateur comme il est artiste» et la seconde de ces facultés n*est que le développement de la première.
> Le domaine de l'imitation n*est pas restreint aux sons qui se produisent dans la nature, quoique ceux-ci soient les plus commodes sujets de reproduction. On peut en juger par une revue des mots imitatifs dans toutes les langues connues. Il y a des moyens de combiner les sons, qui apportent à Tesprit l'idée du mouvement rapide, lent, brusque, etc., par l'oreille, aussi bien qu'elle pourrait lui être apportée par la vue, et nous nous rendons très bien compte qu'à l'époque où l'homme cherchait de ce côté des suggestions de mots, il devait se fixer beaucoup plus sur les analogies auxquelles il voulait donner corps que nous ne faisons aujourd'hui, où nous avons surabondance d'expressions, pour rendre toutes les idées. »
Pourtant, M. Whitney, sans se prononcer sur la question d'origine, ne contribue pas moins à donner une solution aussi métaphysique et aussi spéculative que les précédentes.
« Il n'y pas, dit-il ailleurs dans son livre, un seul mot, dans aucune langue, comme que l'on puisse dire exister, spiktm, par nature; mais chacun remplit son emploi, 9f<rM, par attribution, et en vertu des circonstances, des habitudes, des préférences et de la volonté des hommes. Même là où se montre le plus l'élément imitatif, l'onomatopée, il n'y a point, entre le nom et la chose, lien de nécessité^ mais lien de convenance. S'il y avait nécessité, ces analogies de sens s'étendraient aux autres animaux et aux autres bruits, et cela dans toutes les langues, tandis que les mêmes idées sont représentées ailleurs par des mots différents. » *
Voilà à peu près. Messieurs, les principales théories émises et qui ont cours sur le vieux problème de l'origine du langage.
Ce qui ressort tout d'abord de cette esquisse rapide, c'est que, à mesure que la science progresse et que le capital de nos connaissances augmente, le problème se simplifie toujours plus. La marche même des idées et des théories que je viens de passer sommairement en revue, nous le démontre sufllsamment.
Considérée d'abord comme d'origine divine, la parole humaine était € une déesse qui habitait les cieux et qui accordait aux hommes ses grâces et ses faveurs célestes ». Puis, suivant tou-
' Whitnej, La vie du langage^
t>B L'oRionoE m lâkoàos 833
Jonrft de près les progràft et le développement des idées philosophiques, et selon les diverses écoles, spiritualistes ou matérialistes, nous voyons les différentes solutions proposées s'accorder en tous points avec les données môme de la philosophie, et être l'objet de spéculations plus ou moins logiques, plus ou moins sensées et correctes, mais relevant toujours plus de Timagination et du subjectivisme spéculatif que de l'observation directe et méthodique des faits.
C'est qu'en effet le problème de l'origine du langage était avant tout un problème philosophique. De là les t&tonnements, les accomodements et les concessions de certains savants ; les hésita*» • tions et la répugnance à conclure de certains autres, môme à notre époque. Poxurtant, la science ne saurait s'arrêter à des considérations de cette nature. Et quant à nous, qui avons suivi dans notre étude les indications et la méthode des sciences naturelles, nous n'acceptons pas d'autre philosophie que la philosophie de ces mêmes sciences ; la seule qui soit aujourd'hui un tant soit peu d'accord avec la réalité des choses. Cette philosophie est la théorie de l'évolution, la doctrine généalogique.
Si des esprits prudents ; si des savants à qui la vraie science inspire un peu plus de respect; qui ne jouent pas avec les mots, ni ne se moquent de leur public, ont voulu exclure de la philolo^ gie proprement dite la solution du problème, il faut non-seulement tenir en compte ces modes de penser que nous appelons préjugés, mais encore plus particulièrement cette raison essentielle : que la philologie a été en réalité, jusqu'à présent, dans l'impuissance absolue de le résoudre. Et c'est en effet ce qui ressort encore le plus de la revue sommaire que je viens de vous
fiOre.
Schleicher a été le premier, et le seul peut-être, à déclarer que la question de TorigiDe du langage ne pouvait pas être résolue à l'aide seulement de connaissances linguistiques; qu'il fallait demander aide et secours à d'autres sciences, surtout à l'anthropologie. Il pressentait même qu'il n'y avait pas de solution possible, par la raison toute simple que le problème n'était qu'un problème philosophique. Or, nous savons combien de problèmes la philo* Sophie s'est posé et se pose tous les jours, qui ne reçoivent en fin de compte, d'autre solution, que le coup d'épongé qui vient passer par dessus le brutal naturaliste.
On était tellement habitué à spéculer sur le problème de Tori*
395 M i!otaoîm r>v lânoam
M. Gattdry 9 attribue cette taille à un grand singe lo^thropomoriAe plus voisin de l'homme que ceux qui vivent maintenant. 0*est du Dryopiihecus Fontani que l'homme aurait ainsi hérité de Tusage de travailler le silex. Entre le langage de ce singe anthro» pomorphe et celui de l'homme de la période miocène, de l'âge tertiaire» quelle était la différence ? Je vous ai dit, dans une autre leçon, que Ton pouvait peut-être placer le début du langage articulé dans la période pliocène de l'âge tertiaire, ou plus vraisemblablement déjà dans les commencements de l'âge quaternaire. Et si nous nous reportons seulement à cette époque, combien n'était-il encore rudimentaire le langage que pouvaient parler les hommes de la race de Néanderthal I
Tous les crânes de cette époque furent d'abord considérés comme des crânes pathologiques, comme des caractères d'idiots. Les caractères surtout de la mâchoire de la Naulette firent hésiter longtemps â cause de sa forme simienne ; et voici un fait qui a pour nous la plus grande importance : parmi les caractères simiens de cette mâchoire, il y a une particularité essentielle : c'est l'absence complète de Vapophyse géni^ où viennent s'insérer, dans toutes les mâchoires humaines, les muscles de la langue. Cette petite saillie osseuse qui se trouve dans la partie médiane interne de la mâchoire inférieure, résulte, chez l'homme de la grande activité des muscles de la langue par suite de l'exercice du langage articulé, dans lequel cet organe joue un si grand rôle. L'absence de l'apophyse géni indique donc que les hommes de la race de Néanderthal ne pouvaient posséder qu'un langage très rudimentaire. (C'est â M. de Mortillet, je crois, que nous devons» en premier lieu, cette précieuse remarque.)
L'absence du menton, ainsi que la forme elliptique de Tare de leurs mâchoires, sont encore ici des indices décisifs. Pourtant, la capacité de leurs crânes, incomparablement supérieure â celle des crânes d'anthropoïdes, témoigne, d'autre part, qu'ils étaient déjà en possession du langage articulé.
Si nous considérons maintenant les longues périodes écoulées, le grand nombre d'années qui représentent les époques miocène et pliocène de l'âge tertiaire, infiniment plus longues que l'époque quaternaire, nous pouvons inférer combien de temps n'a-t-il pas fellu pour qu'un langage â peu près parlé se soit fonné et développé dans les conditions tout â fait accidentelles de cette humanité préhistorique.
DB L^ORIomB DU LANGAOB 337
Les meilleures indications à suivre ici sont celles du progrès et du déyeloppement de rindustrie elle-même, ainsi que celles de la vie sociale, produits parallèles avec le langage des activités psychiques, et en relation toujours intime avec les différents degrés de développement cérébral.
C'est, en effet, ce que démontrent tous les matériaux accumulés par la paléontologie et Tanthropologie. A un supérieur développement encéphalique correspond généralement un perfectionnement dans l'industrie, dans les conditions de vie et de milieu, dans le développement social et nous pouvons absolument Tafûrmer aussi, dans les progrès du langage; car tous ces développements, je le répète, se tiennent ensembles, s*influençant réciproquement les uns les autres.
Je vais tâcher de vous esquisser en terminant, quoique d'une &çon très sommaire, le tableau hypothétique de ces premiers stades de révolution du langage.
Pendant ce long laps de temps des époques miocène et pliocène de rage tertiaire, les progrès du langage ont dû être presque insignifiants. De l'époque miocène, tout ce que nous pouvons savoir, c'est que les caractères anatomiques simiens et humains se confondent pour ainsi dire, ou présentent pour le moins très peu de dissemblance. Leur pauvre industrie se confond aussi dans ces échantillons informes de silex de Thenay qui, comme le fait remarquer Zaborowski, ne paraissent pas avoir eu de destination spéciale ; ils ont pu d'abord être éclatés par le feu et brisés accidentellement, et, grâce â cet accident, ceux qui s*en servaient â Tétat brut ont été amenés à se servir aussi de leurs éclats et â les tailler après intentionnellement. Nous savons parfaitement, d'autre part, que les singes actuels savent très bien utiliser les outils naturels, tels que les pierres brutes et les bâtons. Darwin ^ rapporte qu'un singe se servait toujours de la même pierre pour casser des noisettes et qu'il avait soin de la cacher après dans la paille.
C'est dans ces mêmes époques miocène et pliocène que Hœckel * place déjà le Pithecanthroptis ou Alalus (homme privé de la parole), celui que M. de Mortillet a le premier appelé un précur' seur de l'homme^ lui attribuant la taille de ce silex que
1 Ut descendance de Vhomme.
* Histoire de la Création. Paris, Rdnwald.
338 t>E L*0RI0IKE Du LàKGAOIS
M. Gaudry^ pense, lui, avoir été taillé par le dryopithectis, le grand singe anthropomorphe découvert à Saint-Oaudens par M. Foiitan et décrit par M. Lartet. De ce type, ou genre précurseur de Vhomme auraient pu sortir au moins deux types humains à la fois.
c En signalant ce précurseur de Fhomme, dit M. Zaborowski, * comme Fauteur des silex taillés de Thenay, nous disions toutefois que nos connaissances ne nous permettaient pas d'affirmer que les branches humaine et simienne étaient ou n'étaient pas séparées à répoque miocène ; et, avec celle d'un précurseur vraiment humain, nous indiquions Thypothèse de Fexistence d'une espèce non encore fixée i'mithropishes (futurs hommes) parmi lesquels il aurait pu s'opérer des retours vers le type purement simien. »
Le remarquable travail de M. Hovelacque * sur ce précurseur de l'homme, d'après la comparaison des singes anthropomorphes et des races humaines les plus anciennes, est basé sur des faits d'une nature si rigoureusement exacte, que ces notions restent désormais acquises à la science.
Quel pouvait donc être le langage de ce typé présumé^ anthro^ piske ou pithécanlhropi, de l'époque miocène ou de l'époque pliocène de l'âge tertiaire ?
Leur vie sociale, d'après tous les indices, ne pouvait être autre chose que celle même des animaux, vivant par bandes éparses, et dont le genre de vie des antropomorphes actuels peut seul nous donner une idée.
Leur langage ne pouvait être non plus qu'un langage analogue ou pareil au langage animal, en relation avec leur industrie et leur manière de vivre. Quelques sons de plus peutêtre, quelques cris plus variés et plus modulés, une plus grande attention à l'imitation des gestes, à l'expression de la physionomie.
L'idée de considérer le langage' comme la principale, sinon la seule caractéristique humaine, fait penser à bon nombre de naturalistes, et c'est aussi celle-là l'opinion de Schleicher , qu'un certain nombre ou certaines espèces i^anthropishes ou piihe^ canthropi auraient acquis, sous l'influence de circonstances heureuses, le langage articulé, et seraient ainsi devenues des
^ Lei enchaînements du monde animal dans les temps géologiques, 187â, > Vhomme préhistonaue. — Paris, G. Bailllère. 1878. * Notre ancêtre. — raris, Leroux, 1878*
DR L'oRiaïKE Dû LANOAOe 339
hommes, pendant que d'autres espèces de ce genre» moins fayorisées, s'étaient immobilisées, étaient tombées en décadence, et avaient constitué, par la suite, les quatre espèces de singes anthropomorphes.
Gela est très vraisemblable ; c'est-A-dire que, grâce i des circonstances favorables, parmi lesquelles il faut placer le milieu, une amélioration sensible dans la manière de vivre et une tendance plus grande à Fétat de famille, il a dû nécessairement se produire un développement plus considérable dans les progrès du langage, langage qui séparait de plus en plus Thomme de ses collatéraux simiens.
C*est surtout A cette dernière considération (l'état de fkmille) qu'il faut attribuer, il me semble, l'importance la plus décisive dans ces premiers progrès. C'est, en effet, dans le groupe plus naturel et plus intime de la mère et des petits, que se formait le moule du langage^ parce que l'échange expressif des sentiments et des émotions était plus fréquent, plus durable, plus réitéré, se fixant, par cela même, de plus en plus dans la mémoire, et enrichissant ainsi le capital de ces images que nous appelons idées.
Je vous ai déjà dit, dans une des leçons précédentes, l'influence prépondérante que, dans les perfectionnements successifs des conditions musicales de la yoix, il fallait attribuer à l'acte de la reproduction de l'espèce dans toute l'échelle animale, perfectionnements qui ont été, à une certaine étape évolutive, la cause déterminante de la formation de la parole. Le langage de la parole est aussi une conséquence naturelle de ce même phénomène. L'art de séduire et de charmer la femelle, l'acte de l'accouplement et les soins à donner aux petits , se trouvent reliés de la manière la plus intime aux fonctions les plus essentielles de l'organisme, la conservation et la reproduction, et, par cela même, associés aux plus vives jouissances et aux plus douces émotions que les êtres peuvent ressentir.
C'est donc ce phénomène qu'il faut considérer, en premier lieu, comme le facteur essentiel des premiers progrès du langage.
L'homme de ces âges, obligé, pour se nourrir, de se lancer à la poursuite de la faune mammalogique de son époque, si mal outillé, si peu armé contre un milieu climatérique et anima! aussi écrasant et terrible , n'aurait certainement pas fidt des réels progrès dans le langage, sans le concours des circonstances que nous venons de consigner.
340 t)E L*ORIGlMB DU LANOAGfi
Darwin ^it qu'il est possible que quelque animal, ressemblant au singe, mais plus sage, ait eu Tid^ d*imiter le hurlement d'un animal féroce pour avertir ses semblables du genre de danger qui les menaçaient, et qu*il y aurait, dans un fait de cette nature, un premier pas dans la formation du langage. Je pense que cette idée, très juste en elle-même, pourrait mieux s'appliquer à Tingénieuse sollicitude de Tinstinct maternel. Jacob Grimm attribue une influence très grande au rôle de la femme dans la formation du langage.
Je TOUS ai fait aussi cette curieuse remarque, en étudiant le langage des enfants, que les plus grands se mettent toujours à la portée des plus petits pour se faire comprendre; nous faisons cela aussi quelques fois nous-mêmes.
M. A. d'Assier raconte, en parlant des mœurs et de la langue des sauvages, que lorsqu'une troupe de guerriers attaque un village ennemi, elle massacre tous les hommes et fait les femmes captives. D'après le code barbare, ce sont autant d'esclaves parmi lesquelles chaque vainqueur choisit une épouse. Les enfants issus de ces unions ne se trouvant jamais en contact avec le père, occupé des affaires du dehors, ne connaissent que le langage de la mère : chîldren altoays speak lihe their moiher^ (les enfants parlent toujours comme la mère) disait un jour un canadien marié à une péruvienne et dont les bambins s'obstinaient à*parler quichua. Cependant les jeunes sauvages grandissent, deviennent à leur tour chefs de peuplades et voient l'idiome de leurs pères s'éteindre avec le dernier représentant de la génération précédente '.
C'est ainsi encore que les missionnaires ne peuvent pas arriver à se reconnaître dans la variété et la mutabilité des dialectes de l'Amérique et de l'Australie ; tel dictionnaire composé avec des grandes peines et beaucoup de travail par tel missionnaire ou voyageur, devient imcompréhensibie pour relui qui lui succède. Les langues changent et se modifient ainsi de génération en génération. Et si cela arrive de nos jours, combien ce phénomène ne devait-il pas être le fait constant dans ces lointaines époques préhistoriques ! C'est ainsi qu'on peut affirmer qu'il y a eu au début de la formation du langage, autant de langues que de tribus, autant des dialectes que de familles.
Le langage de l'homme des époques miocène et pliocène de
^ A. d'AflSier, ep. aY.
DE l/ORIQINB DU LÂNQAOE 341
rige tertiaire ne pouvait diflërer de beaucoup de celui de ses collatéraux anthropomorphes, et les progrès réalisés pendant ces longues époques, ont du être insignifiants aussi , si nous en Jugeons par le peu de développement de Tindustrie et de la vie sociale.
Cris inarticulés, rudes et gutturaux ; interjections, et quelques articulations élémentaires ; emplois plus fréquents dans certains cas de sons musicaux, et exercice de ces sons, de plus en plus intentionnés et variés. On pourrait appeler très bien, il me semble, cette première et plus rudimentaire période du langage humain, € époque de l'interjection émotionnelle. »
Dès le commencement de Tâge quaternaire, nous observons une amélioration sensible dans les données anatomiques de Thomme préhistorique, dans l'industrie, peut-être aussi dans la vie sociale, en tous cas dans les moyens de lutter pour Texistence. Après le silex de Theney et de Saint Prest, vient la hache taillée de Saint- Acheul. Nous le voyons alors armé déjà de cette hache, faire la chasse aux mammifères géants de son époque.
Beaucoup d*anthropologistes présentent Thomme des premières périodes de Tàge quaternaire comme un type intermédiaire entre les anthropomorphes et les races actuelles les plus inférieures, ns vivaient en tribus isolées, et les tribus les plus voisines même ne faisaient pas d'échange entre elles, chacune taillant dans le type de Saint-Acheul, les silex qu'elle avait sous la main.
A ce moment, le langage était encore bien rudimentaire, puisque c'est à cette époque que nous apparait la race à laquelle appartiennent les machoirs d'Arcy et de la Naulette, dont je viens de vous parler, la race de Néanderthal.
L'articulation était donc bien pauvre encore, et les quelques phonèmes élémentaires qu'ils pouvaient émettre, ne méritaient certes pas l'honneur d'être appelés la parole humaine.
Si nous pouvons déduire quelque chose des données anatomiques que nous possédons de cette race , de leur physionomie bestiale, lourde, mais pacifique et plus tranquille nous pouvons déjà attribuer à cette époque du développement, Téclosion d'une tendance plus grande à l'observation, à l'étonnement, et à l'étude instinctive des choses.
C'était pour le langage la première condition de progrès et de développement, que la sélection naturelle fixait nécessairement après.
Une attention plus grande portée aux sensations visuelles et
342 DB L'ORIQINE DU LANQAQB
aux pdrceptions auditives» une association plus consciente de ces impressions, et un dé veloppement plus grand de la faculté d*iniitation» d*abord pour les gestes, puis pour les sons de toute nature, ont été probablement les caractères distinctifs de cette étape de la formation du langage.
Un usage plus volontaire des sons musicaux, gestes et expression de la physionomie ; une mimique plus cohérente, plus appropriée à Texpression des idées, et surtout, comme je viens de vous le dire, une plus forte tendance à Tobservation et à l'imitation.
A partir du milieu de l'époque quaternaire, nous voyons se réaliser des progrès importants dans\rindustrie ; les haches de Saint-Acheul passent aux formes du Moustier et arrivent, enfin, à la perfection que Ton remarque déjà dans les pointes de Solutré.
Des perfectionnements anatomiques dans la structure crânienne viennent aussi successivement et graduellement, nous démpntrer le développement intellectuel. A la race de Néanderthal succède celle de Cro-Magnon, celle de Grenelle, puis celles de Furfooz.
Les groupes ethniques se forment, s'étendent, et la vie sociale s*élargit, de la famille au clan, du clan à la tribu, de la tribu à la nation. A TAge de la pierre polie, succède TAge du bronze, puis vient celle du fer. Enfin, avec les arts et les civilisations, la vie historique de Thumanité.
Pendant la seconde période préhistorique de Tâge quaternaire, les progrès dans le développement du langage, suivant de près le développement de l'industrie et de l'activité sociale elle-même, deviennent de plus en plus marqués et importants. L'influence masculine se montredéjàdavantagedans l'articulation, par l'emploi plus fréquent des consonnes, bruits gutturaux et rudes qui viennent rompre la monotonie mélodique des gazouillements et des sons musicaux de premiers jours, des interjections émotionnelles et des cris imitatifs, donnant plus de concision et de précision aux phonèmes, qui deviennent alors déjà plus réellement articulés.
Les échanges, le besoin de communication, des rapports et des relations dans la vie sociale, rendaient de plus en plus nécessaires les perfectionnements du [langage, que le développement cérébral et l'exercice continu des organes rendaient aussi de plus eu plus faciles et fréquents.
La faculté de l'imitation se perfectionne, et développe aussi des aptitudes nouvelles ; après les gestes et l'expression des traits, vient l'imitation des sons, l'onomatopée, puis les analogies se
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dessinent, se fixent dans Tesprit et la métaphore apparaît, agissant non-seulement sur Timagination et sur l'idée, mais aussi sur la parole elle-même, et créant cette sorte de mnémotecbnie signiflcatiye des perceptions que nous appelerons plus tard « les mots.»
On pourrait diviser le langage préhistorique en trois grandes époques caractéristiques : Après Tépoque de Vînterjection émotionnelle^ Tiendrait celle du langage émotiomiel et imilatif^ puis la dernière : Fépoque de l'onomatopée et de la dé^iomU nation (époque des appellatifs).
Mais rien ne serait plus faux qu'un classement rigoureux de ces phénomènes d'après les époques où chacun s'est peut-être produit pour la première fois.
Depuis la première étape de ce cicle hipothétique des éléments primitifs du langage, le progrès et le développement des uns sont si intimement unis et liés aux autres, que toute filiation chronologique serait certainement arbitraire. Nous conservons toujours, dans nos langues des restes évidents de tous ces éléments formatifs et de toutes ces époques, aussi éloignées que nous pouvons les supposer dans les couches les plus inférieures de l'évolution.
J'ai voulu tout simplement vous montrer que, dans la formation préhistorique du langage, il ne peut pas avoir eu de sallus^ qu'il n'y apas eu de solution de continuité. En conséquence, qu'on ne saurait scientifiquement assigner un point quelconque ou une délimitation absolue et réelle, dans l'ordre chronologique, à l'origine du langage humain. Donc, qu'il est aussi inutile de spéculer sur l'origine du langage, que de spéculer sur l'origine de l'humanité.