‹ La glossologie: essai sur la science expérimentale du langageChapitre 27 sur 30 · QUINZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LEÇON

Comparaison des eonehes géolodqoes avec les diflërentes étapes de Térolatioii da langage. — Le travail de M. Max Muller. — Langues monosyllabiquea, agglutCiantes et flexionnelles. — Le travail de M. G. Curtios sur one chronologie préhistorique des langues indo-européennes. — Sept périodes successives aans le développement du langage Aryen: Période des racines ; période ded déterminaiifs \ période verbale primaire; période de la formation des thèmes ; période des formes composées ; période de la formation des cas , et la période adverbiale. — Etude entique de la théorie des racines.^ Sens va^e et incohérent des véritables racines primitives. — Exemple de l'extractioii d'une racine. — Que les racines, dites abstraites, proviennent, au contraire.

-^ Etymologie et histoire du pronom de la première personne je, en sanscrit aham, — Etude phvsiologique de ce phonème. — Confusion incohérente dans le langage primitif ae tontes les parties du discours. — Lien étiologique entre les mouvements et les sons expressifs* — Actes réflexes de la parole et du langage. — L'étude des couches successives du langage nons conduit an langage animal.

Messieurs, l'étude chronologique des différentes étapes évolutives du langage, présente à notre examen un spectacle analogue à celui que nous offrent les formations successives des couches terrestres.

Dans un intéressant opuscule, publié par la « Bibliothèque de récole des hautes études de Paris, » et qui porte le même titre que cette leçon, M. Max Muller esquisse à grands traits cette comparaison ingénieuse, en établissant une sorte de géologie grammaticale.

L'analogie est en effet évidente. Toutes les langues , même celles qui ont atteint le plus grand développement, ont passé nécessairement par les différents degrés morphologiques des couches inférieures du langage. Aucune langue ne s'est formée

tout d'un coup comme nous pouvons Tobseryer maintenant ; au contraire, elles se sont toutes développées en superposant les éléments formatifs, en déposant pour ainsi dire les différentes strates correspondantes aux époques successives de révolution.

4 Je ne puis mieux expliquer, dit Max MuUer, Tidée qu'on se fait d'habitude des couches du langage qu*en me reportant aux couches de la terre.. Ici aussi, quand diverses couches ont été soulevées, on peut croire à première vue qu'elles sont dressées verticalement Tune à côté de l'autre, sans qu'aucune d'elles en supporte ou en présuppose une seconde ; mais des preuves évidentes contraignent le géologue à renverser par la pensée cette position verticale, et à replacer les couches dans l'ordre naturel où elles se succédaient les unes aux autres horizontalement. De même le linguiste est invinciblement conduit à des conclusions semblables. Aucune langue ne peut être flexionnelle sans avoir passé par les couches agglutinative et ii^olante ; aucune langue ne peut être agglutinative sans plonger ses racines dans la couche inférieure, celle de l'isolement. Si le sanscrit, le grec, l'hébreu, n'avaient traversé la couche agglutinative ^ s'ils n'avaient même été, à une époque quelconque, au niveau de la couche chinoise — leur forme actuelle serait un miracle. On concevrait aussi bien la craie sans une couche sous-jacente d'oolithe, ou une couche d'oolithe qui ne supporterait pas le trias ou bien les terrains de grès rouge récent. » ^

Vous connaissez déjà cette classification généralement admise en linguistique. Langues monosyllabiques ou isolantes, langues agglomérantes ou agglutinantes, et langues à flexion ou inflec* tives : les trois états morphologiques auquels on ramène toutes les langues connues. On peut voir, en effet, que ces trois états ou couches successives du langage ne sont qu'une marche ascendante, un développement successif et graduel. Toutes les langues isolantes ou monosyllabiques, comme le chinois, le tibétain ou le kassia montrent une tendance très marquée à devenir agglutinantes, de même que les idiomes agglutinants aussi à pa.sser à la flexion. Partout, dit Max Muller, les mots amalgamés ramènent à l'agglutination, et les mots agglutinés à la Juxtaposition ; partout une langue isolante tend à acquérir des désinences, et celles-ci tendent à devenir des flexions. La comparaison des dif-

* Piris. — A. Franck, 1869.

moins émoussées des suffixes sont plus récentes que celles plus fortement défigurées des désinences personnelles. » Quant au redoublement qui consiste à répéter deux fois la racine, procédé que nous avons tant constaté dans le langage enfantin et que nous trouvons dans les langues les plus rudimentaires, il doit appartenir à la seconde couche et être antérieur à l'apparition de la flexion et à la formation primaire des mots.

La quatrième période est appelée période de la formation des thèmes. C'est le phénomène de Taccroissement de la racine par la juxtaposition des éléments pronominaux entre la racine et la désinence donnant au verbe un sens actif, intensif, causatif, désidératif, etc. G*est aussi dans cette période que doit s'être présentée ridée du genre grammatical, mais, selon M. GurUus, ce ne fut d'abord que celle d'une distinction entre le masculin et le féminin. « Dans les mots sans suffixe, il est impossible d'exprimer une distinction de genre. Mais, avec les voyelles a, i, u, il s'établit une différence consistant à caractériser le féminin par l'allongement. » De même, on peut déjà admettre, pour cette période un nouveau mode de multiplication des formes, par l'accroissement des suffixes composés. Quant aux thèmes pronominaux, les thèmes simples furent employés comme suffixes attributifs, puis on les combinait entre eux, et c'est ainsi qu'après celui et lui^ on utilisa celui-là^ lui là. Ainsi se formèrent des suffixes dyssilabiques comme an-a, ma-na, ia-va^ ta-ra , susceptibles d'être eux-mêmes diversifiées par des allongements, par une accentuation différente, et par la distinction du genre. La formation des modes serait aussi sortie par un développement graduel de la formation des temps qui serait antérieure.

La cinquième période est celle des formes composées, soit l'union d'un thème significatif avec un verbe auxiliaire. Mais nul verbe auxiliaire ne peut avoir eu cette fonction dès l'origine. Le verbe auxiliaire, dit M. Curtius, est au verbe indépendant à peu près ce que l'article est au pronom. L'article est pour ainsi dire un pronom effacé, le verbe auxiliaire est un verbe à signification indépendante également effacé. Que de temps il a fallu sans doute pour que de l'idée toute matérielle de respirer (Tur; on soit arrivé a l'idée abstraite S'être^ c'es^à-dire l'idée essentielle de l'existence. Le verbe auxiliaire, ainsi subtilisé, vient alors prêter aux autres verbes, non-seulement sa racine, mais aussi ses formes conjuguées. Il faut admettre nécessairement un long

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usage verbal de la racine as dans les périodes antérieures avant de passer à cette signification purement abstraite A" être; on remployait comme simple copule, c Le langage ignorait primitivement le besoin d'exprimer Tunion du sujet avec le prédicat autrement que par la simple juxtaposition. C'est ce que prouvent les formes verbales comme ad^mi^ et aussi celles comme bhara-ti^ laipa-ti. Mais comme ensuite il se produisit de nombreuses formes nominales, caractérisées par des suffixes très di vers, et où devait peu à peu apparaître aussi une différence entre le substantif et l'adjectif, la distinction de l'attribut et du prédicat put devenir souhaitable pour la formation de la phrase. La juxtaposition fût conservée pour l'expression de la liaison attributive» et la liaison prédicative fût exprimée par l'addition du verbe marquant l'existence qui devint ainsi copule. Or, un semblable usage de la racine as doit, à son tour, avoir existé longtemps déjà avant l'apparition des.formes verbales composées. » Ces formes verbales composées sont de deux ordres : celles qui renferment des thèmes nominaux sans élément de formation unis à des verbes auxiliaires, comme a-dik-sa-t^ qui vient du nom à forme de racine dik^ et celles où un thème nominal déjà formé, c'est-àdire pourvu d'un suffixe, comme kàma (amour) , devient la base d'une forme verbale, comme kàma-jàrni,

La sixème période est celle de la formation des cas ou de la déclinaison, période dans laquelle les noms, racines ou thèmes nus prennent successivement les différentes flexions casuelles, sujet et régime, puis celles qui indiquent la possesion, la relation, l'instrument, le lieu et l'éloignement. Ces désinences proviennent déracines pronominales, autrefois isolées et significatives.

Enfin, la septième période, la période adverbiale; elle est caractérisée par l'emploi de ces particules, adverbes, prépositions, conjonctions, éléments indépendants, mots indéclinables, qui viennent servir à exprimer des rapports de direction et de modalité, et qui proviennent, en partie, des thèmes pronominaux, en partie des thèmes nominaux. 11 est possible, pourtant, qu'un petit nombre de particules de la forme la plus courte, aient fait leur apparition peu de temps après la période des racines. Il semble, du moins, que quelques-unes ne sont autre chose que des racines pronominales nues. De ce nombre sont peut-être les particules telles que an (set. an-, gr. âv-â-, lat. l'w), na (lat. n^), çha (set. çka, gr. yt^ paléosl. ze)^ mi (set. nu, gr. yv), ka (set. ka, gr. u^

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parfaitement raison sans le youloir peutrétre; c'est bien celui-là le sens incohérent, indéterminé et indéfini, de tout le genre racine.

Ecoutons M. Max Muller lui-même» ou plutôt suivons-le dans une extraction de racine.

« Après qu*on a retiré tout ce qui est formel, artificiel et intel-ligibie dans les mots, dit-il, il reste toujours quelque chose qui n'est pas simplement formel, qui n*est pas le prc>duit de Fart grammatical, et qui n'est pas intelligible; et ce quelque chose, nous rappelons pour le présent une racine ou un élémeet radi-^ cal. Si nous prenons un mot tel que historiquemetitj nous pou- Tons d'abord en détacher la désinence adverbiale ment^ qui nous laisse historique^ le latin historiens. Ici encore, nous pouvons enlever ctis^ suffixe d'adjectifs, au moyen duquel historictis est dérivé de histor ou de historia^ ce dernier mot étant lui-même tiré de histor à l'aide du suffixe féminin ia^ qui sert à former des noms abstraits. Histor est en réalité une corruption de Tstar. Les deux formes se rencontrent cependant, et l'esprit rude qui remplace l'esprit doux au commencement du mot, peut être attribué à une influence dialectique. Il faut ensuite diviser ïstSr en is eten/ôr, tor étant le nominatifsingulierdu suffixe dérivatif tar que nous avons dans le latin da-tor^ sanscrit dâ-tar^ grec do-tér « donneur » et is étant l'élément radical. Dans is, le s est une modification de d, car en grec, d suivi immédiatement d'un /, se change en s. De cette manière nous arrivons enfin à la racine id^ que nous trouvons dans le grec oida^ dans le sanscrit veda, parfait non redoublé de cette racine vid que nous avons dans l'anglais to toit « savoir ». Histor a donc signifié originairement « quelqu'un qui sait ou qui trouve » et historia a signifié « connaissance». Au delà de vid, nous ne pouvons pas remonter, et nous ne pouvons pas non plus dire pourquoi vid signifie « voir » ou « trouver » ou « connaître » *.

En résumé, la racine est toujours la partie inintelligible du mot ; c'est, d'après Max Muller, ce qui reste ^'inexplicable, après qu'on s'est expliqué tout le reste. Et voilà les éléments auxquels il attribue un sens général et abstrait.

Evidemment, le sens de ces phonèmes est un sens vaguement général, mais indéterminé, indéfini; il ne représente pas du tout une catégorie abstraite des faits, des choses ou d'attributions

^ Max Muller, Nouvelles Leçons»

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semblables, établies but des propriétés commaDes. C'est, an contraire, l'iDCobérence et rindétermioatioa de la pensée, s'exerçant dans des conceptions homogènes et instables, et représentant ponr l'iatelligence tout l'opposé précisément de ce que nous devons entendre par généralisation et par abstraction.

Du reste, cette théorie mytholc^que du sens abstrait des racines a été bien ébranlé déjà; nous pouvons même dire qu'elle a fait son temps.

On sait parfaitement aujourd'hui, par exemple que ce sont plutôt les.'appellatifè concrets qui ont donné naissance aux racines dites abstraites ; que sans des tlièmes et des suffixes il n'y a pas en d'abstraction ; le verbe, en se dégageant du sens particulier^ inaugura au contraire un nouveau langage, où les qualiQcatillB ont remplacé les appellatifs, où l'adjectif, dérivé du verbe, lequel était dérivé lui-même d'un nom, a passé substantif. ■

Ainai, comme le fait très bien observer M. M. Bréal, l'iado* européen qui nommait avis la brebis, latin ovis, lithuanien avis, pensait probablement, en la nommant, à une brebis et pas à autre chose. Pourtant, Q. Curtius suppose que la brebis aurait éiè nommée d'après sa douceur et identifie son nom avec l'adjectif sanscrit avf (bienveillant, favorable). Auguste Fick rattache ce mot à une racine av (marcher).

L'existence de nombreux synonymes fait penser à M. Bréal que briller, aller, retentir, par exemple, sont tout simplement les abstraits {aistracta) d'anciens appellatifs. < L'idée de briller, par exemple, ayant pu être tirée dn feu et de la neige aussi bien que du soleil, un assez grand nmnbre de racines, à points de départ fort différents, sont venues se rejoindre dans une acception commune. *

Ainsi, avant de signifier aller ou ramper, aerpo, Herpo, la racine sarp était le nom du serpent ; pdonpa signifiait le père avant d'avoir le sens abstrait de protéger, nourrir, commander ; thar était le fardeau, le porteur, avant d'exprimer une catégorie générale. Le mécanisme grammatical a fait changer ainsi en verbes quantité d'appellatlfs.

Du reste, il est pour nous hors de doute anjonr'hni, que les plus anciennes formes sont au contraire les simples appellatib

■ André Lefèfra, Sludet de Htguùlique rt de phdologie. Parii, Leroux, 1877. * Michel Brisl. Lei ncitua indo-runpienita. « Hélûgei de Bytholoiie et de UsfnlitiqoF. > ^krit, Buhette, tSTS.

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auxquels on doit rapporter les racines à idée générale qui sont sorties ensuite par extension et analogie de ces vocables primitifs.

Et ces éléments constitutifs du parler de nos ancêtres indoeuropéens, car il ne lEaut pas croire que les p&tres aryens parlaient avec des racines, ainsi que les premiers éléments de toutes les langues, ne comportent pas môme les acceptions concrètes des mots à sens déterminé et défini.

La vérité, c'est que l'induction scientifique nous permet ainsi d'atteindre une époque beaucoup plus éloignée encore, où le mot vague, fiuide sans détermination cohérente, servant à exprimer des simples sensations, des perceptions confuses, comme pouvaient l'être celles des intelligences rudimentaires, n'était encore ni fixé ni approprié. Combien de mots primitifs, ou pour mieux dire de phonèmes, se seront ainsi volatilisés, perdus, et n'auront eu d'existence effective qu'une seule génération ! I * Gomme je vous l'ai dit dans la leçon précédente, toute chronologie préhistorique du langage, à partir de ces éléments irréductibles, serait certainement arbitraire; mais l'étude de ces mêmes éléments nous reporte à un état antérieur : à l'époque ou aux époques pendant lesquelles il se sont formés.

Or, nous pouvons admettre, en renversant l'ordre chronologique, une période plus ancienne encore, où les différents éléments appellatifs et indicatifs sur la combinaison desquels repose toute la structure de nos langues, se formaient lentement, en adoucissant par l'exercice les contours par trop rudes des articulations grossières, en contractant celles qui étaient plus longues ou redoublées , et en fixant de plus en plus dans le cri démonstratif l'idée d'indication.

C'est dans cette période antérieure à celle qu'on est convenu d'appeler période des racines, que l'onomatopée a joué le plus grand rôle dans la formation du langage. Et quand M. Max Muller demande, pour résoudre son problème, de relier entre elles ces époques, c'est-à-dire d'établir le rapport ou le lien généalogique entre les onomatopées, les interjections et les racines, il fait tout simplement une fausse proposition. D'abord, parce que les racines, les véritables racines, n'ont point du tout le sens abstrait qu'il prétend ; ensuite, parce que les interjections ont tot^onrs été et sont encore, même dans nos langues, des interjections; et puis, d'autre part, parce qu'un grand nombre de ces racines conservent toujours leur caractère imitatif et ne sont en réalité autre chose

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que des onomatopées. Nous lui rappellerons seulement la racine sanscrite Kchu (éternuer).

Parce que toute une école a prétendu, à tort certainement, résoudre d'une manière exclusive le problème de la parole par la tendance à l'imitation et par l'onomatopée, il ne s'ensuit nullement que la faculté de l'imitation et l'onomatopée n'aient été pour rien dans la formation du langage. Et on ne saurait pas dire au juste laquelle de ces deux affirmations est la plus fausse.

Ceux qui prétendent, par exemple, découvrir dans nos mots, dans tous nos mots, des onomatopées originelles, se trompent nécessairement; d'abord, parce que l'onomatopé n'a produit qu'une certaine catégorie des vocables ; ensuite, parce que, même dans la plupart de ces mots imitatifs, l'action du temps a effacé peut-être toute analogie, et qu'on ne saurait pas les reconnaître. Mais ceux qui se refusent absolument à ne voir non plus tout ce qui nous reste encore de cet état antérieur, de ces procédés formatifs d'une autre époque, font erreur également.

Nous avons toujours dans nos langues des restes évidents de ces stades inférieures du développement linguistique qu'on observe de plus en plus nombreux à mesure que nous examinons les couches les plus profondes des stratifications du langage. En descendant la série de langues de plus en plus rudimentaires, nous avons trouvé absolument la confirmation de ce fait, et nous pouvons ainsi, d'autre part, nous représenter ce que le langage a été dans ces lointaines périodes. Le caractère plus particulièrement émotionnel, inteijectif et imitatif du langage se montre en effet toujours plus, à mesure que les langues appartiennent aux degrés les plus inférieurs de l'évolution. Il est inutile, du reste, de faire ici l'énumération de ces phénomènes, que nous avons traité déjà dans notre étude sur la formation du langage.

Cette époque, ou période antérieure au monosyllabisme primitif, que nous appelons époque des appellatifs^ a été nécessairement très-longue, et nous pourrions encore caractériser ses différents degrés de développement en employant les mêmes noms géologiques employés par Lyell pour tracer une ligne assez nette entre les couches différentes des formations terrestres. Car la difficulté est plutôt ici, et de même pour le langage, d'établir cette ligne de démarcation, que de montrer la transition d'une couche i une autre. Nous dirons donc qu'il y a eu dans cette période des appellatifs, ses époques Eocène» Miocène et Pliocène; c'estri-dire

Xaurcyre^ la moins grande quantité^ et la prédominance des formations nouvelles.

Entre le commencement de Tépoque eocène et les derniers temps de Tépoque pliocène de l'âge des appellatifs, on ne saurait non plus établir des gradations vraisemblables. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, pendant cette longue période, les tâtonnements, rindétermination et la confusion étaient de plus en plus grandes â mesure que nous descendons hypothétiquement les couches linguistiques.

Déjà les racines elles-mêmes, les véritables et primitives racines, nous donnent une idée assez juste, par le vague et la confusion qui les caractérisent, si nous les comparons aux vocables postérieurs, de ce qu'ont été dans leur signification, dans leurs sens et dans leur forme, ces appellatifs primordiaux; d'abord dans l'époque pliocène, puis dans l'époque miocène et encore avant dans l'époque eocène de leur formation et de leur développement Nous pouvons presque affirmer, sans crainte d'erreur, qu'entre lesdeux pôles de ce cicle présumé, il y a une différence beaucoup plus considérable qu'entre les appellatifs déjà constitués et les racines d'une part ; et de l'autre, entre ces mêmes éléments phoniques des premières couches et la frontière du langage animal.

Le cri démonstratif, qui devint plus tard le pronom, fut sans nul doute le point de départ des conceptions indicatives, d'où sortirent par différentiation et diversification évolutive les premières appellations ; éléments qu'on croit opposés, et que selon moi, au contraire, se sont trouvés confondus dans un tout homogène dans ces premières et lointaines époques du développement du langage, comme nous voyons plus tard, par exemple, à l'épo* que des racines, confondus de même dans une conception homogène, la chose et l'action, le nom et le verbe.

Contre l'avis de plusieurs linguistes, je pense que l'idée prono» minale nettement dégagée et déterminée, ne se fait jour que beaucoup plus en avant dans l'évolution. Nous avons vu, par exemple, que les enfants ne font pas usage des pronoms personnels pendant longtemps, encore moinsde celui de la première personne, phénomènes qu'on observe aussi dans les langues les plus rudimentaires. En cochinchinois, par exemple, le pronom de la première personne n'est pas un pronom, mais un mot signifiant serviteur. Le chinois n'emploie pas le pronom ngô (je), mais il

dit Ktiàrçin (petit homme) ; tout comme, Petit Paul ou Paupaul qui demande à manger.

Rien ne démontre mieux l'influence des analogies dans le développement du langage et leur parallélisme dans révolution phylogénique et révolution ontogénique, que l'observation sui« vante.

Nous savons que les grammairiens chinois font une division de leurs monosyllabes pour les différencier en deux classes distinctes, selon qu'ils sont significatifs ou de relation; les premiers sont appelés mots pleine (shi-tsé)^ les seconds mots vides (hiurtsé). Mais ils les appellent aussi quelquefois, selon qu'ils sont noms ou verbes, mots immobiles et mots mobiles (tsing-tsé et ho-tsé, et plus particulièrement encore (ssè-tsé et sinç-tséj^ mots morts et mots vivants. L'analogie est en effet enfantine. Or je trouve marqué dans mon Journal, que mon aînée Pépita appelle aussi les allumettes, selon qu'elles peuvent ou non servir, des allumettes vivantes et des allumettes mortes.

Pour revenir à notre idée sur le pronom, rien ne nous démontre mieux cette confusion primitive, que le pronom lui-même de la première personne, duquel nous avons déjà parlé, à propos aussi du langage des enfants.

L'étymologie du mot français je, en sanscrit aham, est une étymologie douteuse. Cette forme aham est si ancienne dans le langage aryen et remonte à des âges si reculés, que de l'avis de plusieurs linguistes, ces époques sont plus éloignées du sanscrit même, que les Védas ne les sont de nos jours. « Auprès de ces temps, dit Max Muller, les Védas ne datent, pour ainsi dire, que de hier. » On fait pourtant dériver a/^am d'une racine attributive ou d'une racine démonstrative. Les uns tirent a/^am d'une racine attributive, ah (respirer, parler), les autres d'une racine démonstrative et nous renvoient au védique gha^ le sanscrit plus moderne ah (celui-ci) employé comme le grec hôde.

€ Dans mon Histoire de la Littérature sanscrite, p. 21, dit Max Muller, j'ai pensé qu'il était possible de rattacher ah-am au sanscrit ûha (je dis), grec 17, latin ajo et neço, et même au gothique ahm^ (pour agm^z) « esprit >, mais je ne le pense plus aujourd'hui. Je ne me rends pas non plus à l'opinion de Benfey (Sanskrit grammatik TIZ)^ qui dérive aham de la racine

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pronominale gha avec un a prosthétique. G*est nn mot qui, pour le présent, doit rester sans généalogie. ^ »

La vérité, c'est que ce mot sanscrit (ûiam^ pronom de la première personne, est un véritable fossile linguistique, appartenant aux couches les plus inférieures du langage, et qui nous donne ici de précieuses indications.

Je vous ai dit, en effet, en parlant de ce phonème élémentaire, ce que nous pouvions supposer de sa signification et de sa forme comme élément démonstratif. Que nous le voyons tous les jours employé par les enfants pour signifier Tacte de manger, plus ou moins rude, plus ou moins adouci ; et qu*il correspond à un mouvement musculaire des organes de la mastication, ouverture et fermeture rapide de la bouche avec inspiration profonde et énergique du souffle.

Au point de vue de sa signification, je disais aussi qu'il fallait lui attribuer un sens très synthétique, quoique confus et indéterminé. L'acte de manger, la chose à manger, la personnalité (celui qui mange), la démonstration, etc., nom^ verbe, protiom; tout y est, sans que rien n'y soit d'une manière cohérente et définie. Et c'est bien là, il me semble, la seule étymologie scientifique que nous ayons à en faire. Dans cette articulation grossière, dans ce phonème élémentaire, et certainement des plus primitifs, nous trouvons non-seulement confondus dans un tout homogène, la chose, l'action, la personne, la démonstration, mais aussi le signe vocal et le mouvement : la parole et le geste. Le lien étiologique est ici absolu, et il nous montre assez fidèlement ce qui a été dans ses plus grossiers et rudimentaires débuts le langage humain.

Pour nous rendre un compte exact de l'importance de ces observations, et du lien étiologique qui relie entre eux les différents facteurs de l'expression, il nous faut surtout nous rapporter au mécanisme physiologique de ces manifestations.

Les premiers mouvements du langage, par exemple, chez les enfants, sont des actes réflexes, provenant des parties du pont de Yarole et de la moelle allongée, auxquelles se rend le nerf auditif ; c'estrà-dire les noyaux du facial, du nerf vague et de l'hypoglosse qui sont en rapport anatomique avec le noyau du nerf acoustique.

^ llâzMiiUer, Nauveiks leçont. T.II,p.67, note.

LA 8TIUTIF1CATI0N DU LANOAOB 359

Le cri est ici en lui-même une action musculaire concomitante avec les mouvements des membres.

Le nerf spinal est le nerf de la mimique et de la phonation en même temps. G*est le nerf récurrent^ soit la branche Interne du spinal annexée au pneumo-^astrique qui innerve les muscles du larynx. Aussi la section du nerf spinal abolit-elle complètement la voix : < On pourrait, dit M. Duval, rappeler aussi le nerf vocal. Chose remarquable, les autres rameauxdu spinal (branche externe) se rendent à deux muscles superficiels et bien connus, le stemo^leido-mastoïdien et le trapèze ^ muscles qui tous deux jouent un grand rôle dans l'expression par signes, dans ce qu*on pourrait appeler le langage du cou et des épaules (lever les épaules, fiure de la tête un signe négatif, etc., etc.)

« Tout en servant à la mimique, la branche externe du spinal prend encore une part active mais indirecte à la phonation : c'est elle qui innerve les muscles sterno-mastoldien et le trapèze, lorsque pendant Texpiration sonore, ces muscles se contractent pour empêcher la cage thoracique de s'affaisser subitement, et pour ménager ainsi le soufflet à air. Ce fonctionnement est facile à constater chez les chanteurs, où il constitue ce que Mandl a appelé la lutte vocale : en effet, dans ce moment, le spinal lutte contre Texpiration, et Cl. Bernai*d, qui, par de nombreuses vivisections, a démontré ce même rôle du spinal chez les anim^uœ pendant l'émission d'un cri prolongé^ a montré par là qu'au point de vue physiologique le nerf spinal est, non pas l'accessoire, mais bien l'antagoniste du pneumo-gastrique, puisqu'au niveau de la glotte (branche interne) comme au niveau des parois thoraciques (branche externe), il produit des mouvements opposés à ceux de la respiration. ^ »

Il ne faut pourtant pas confondre ici le centre nerveux de la phonation avec le cen^ du langage articulé ; le premier a son siège dans la moelle allongée, le second dans le cerveau, dans la troisième circonvolution flrontale gauche (localisation de Broca) dont je vous ai déjà parlé.

Mais je vous ai expliqué encore qu'il en est de même pour le langage articulé et le langage de signes ; que ce sont les mêmes nerft moteurs et sensitib qui agissent pour tous les deux. C'est

t Coun de Phynohgk dPmprèi Peiueignemcni du Pr. Kési, par le I> MlUdu DiivaL - Fttii> J.-fi. Balllière, 1879.

900 LA SnUTIPICATION DU LANGAOB

aussi à la troisième circonvolution gauche qui Tiennent aboutir» d'après les expériences du D' Ferrier, les nerfs moteurs des lèvres et de la langue. Aussi» dans les preuves pathologiques à l'appui de ces inductions, faut-il distinguer Yamnésief qui est la perte de la mémoire des mots, de l'aphasie^ ou perte de la faculté de les prononcer. Dans Y aphasie^ le malade peut encore écrire ses pen* sées ; dans Yamnésie^ il ne peut plus s'exprimer qu'en dessinant les objets qu'il désire ou dont il voudrait parler.

Dans l'émission du phonème dont il s'agit, aham^ où il faut voir plutôt un véritable cri semi-articulé et produit d'abord par action réflexe, puis employé volontairement pour exprimer les besoins et les sensations les plus élémentaires, tel que nous l'observons, par exemple, chez les enfants» nous trouvons, en effet, comme je viens de vous le dire, l'application de ces principes. Mouvement et son intimement unis. Il nous reporte ainsi aux dernières couches du lahgage humain, à la frontière du langage animal.

Il en est de même de ces bruits ou consonnes, de ces gloussements et de ces claquements existants encore dans le langage des races humaines inférieures, comme chez les Boschismans et chez les Hottentots, ainsi que ces lettres étranges des dialectes du nord-ouest de l'Amérique, lettres gloussantes, gazouillantes et grognantes ; gazouillements, soufflements, bruits de succion et de mastication, interjections inarticulées.

Pour en finir : en renversant l'ordre chronologique de cette géologie du langage où nous voyons les différentes couches superposéesjse succéder et se continuer en même temps dans l'évolution, il nous est permis de relier le langage humain au langage animal sans solution de continuité.

L'étude chronologique de l'évolution particulière de nos langues nous ramène déjà à une époque, la période de racines, où nous voyons confondus les noms et les verbes, la chose et Tactionavec d'autres parties du discours qui sont parfaitement libres et indé> pendantes aujourd'hui. Puis nous apercevons une couche infé> rieure qui nous conduit à ce qu'on appelle l'âge des appeUatifÉ^ où la confusion est encore plus grande entre lesdlfférents éléments du langage, où le signe vocal se confond aussi avec le mouvement significatif; et de ces couches, nous arrivons en dernier lieu à d'autres plus profondes, appartenant aux plus lointaines époques de l'humanité. Les éléments appellatifs et indicatifs se trouvent alors confondus aussi dans un tout homogène,

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incohérent, indéterminé, indéfini. C*est, je le répète, la frontière du langage animal. Des simples interjections et des cris plus ou moins articulés, mais accompagnés la plupart des fois des gestes et des mouvements concomitants.

Ce vague pronom de la première personne, ce véritable fossile du langage, renferme pour nous tout le secret de révolution de la parole. 11 était probablement au point de vue de la forme, du sens et la signification, à peu près la même chose pour l'homme primitif, quecequ*il est de nos jours pour nos enfants. Il était nom, pronom, verbe, tout à la fois, sans que ce ne fût pas encore rien de tout cela; Tact^, la chose, la personne et la sensation, exprimées sinthétiquement, ou pour mieux dire sincrétiquement, par un mouvement musculaire et un vocable informe et grossier.

Que ce fier créateur d'abstractions, d'entités, comme le dit si à propos M. André Lefèbre, était loin de prêter des intentions aux choses! à peine se rendait-il compte des siennes !

Je vous indiquais tout à l'heure que l'évolution de ce phonème aham pouvait très bien nous représenter pour la parole, le passage des actes réflexes de l'expression, au langage articulé proprement dit, le premier dépendant du centre qui a son siège dans la moelle allongée, le second, dans la troisième circonvolution frontale gauche du cerveau.

Il est un fait certain que, pour l'homme primitif, comme pour l'enfant, comme pour l'animal, les actes de conscience, le langage, et surtout cette notion de la personnalité, ne se développe que très lentement, et qu'elle passe ontogéniquement par toutes les phases par lesquelles elle a dû passer phylogéniquement.

Ainsi, chez l'enfant, comme le dit M. Luys, la notion de la personnalité est dans les premiers temps de la vie, vague, indécise et aussi confuse que les rouages organiques au sein desquels elle apparaît. Les réseaux du sensorium sont à peine constitués, le développement biologique cérébral retarde sur celui de l'axe spinal, si bien, que c'est alors la vie automatique, qui seule domine. Ce n*est que peu à peu, par l'effet du développement des appareils sensoriels et de ceux de l'activité cérébrale, que l'enfant arrive à distinguer ses sensations, à voir, à entendre, et à garder un souvenir conscient des impressions. Il se voit aussi en même temps, il se sent marchant, se mouvant, il a la notion consciente de son activité propre, et de plus, il sent les choses qui ont flatté ou cou-

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