PREMIÈRE LEÇON
La méthode comparative est la conquête de notre siècle. — Revue historique de la science du langage. — Le problème de la parole chez les Grecs. — La science* du langage dansTInde. — La théorie darwinienne. — La doctrine généalogique comme idée a priori. — La science expérimentale du langage. — La glossologie comprend la physiologie, la morphologie et la philosophie du langage. — La physiologie du langage ou première partie de la glossologie, est Tobjet de ce cours. — La physiologie du langage doit suivre la même méthode que toutes les sciences naturelles.
Messieurs, la science du langage est une science dont Timportance, dans le concert des connaissances générales, n*a été reconnue que depuis très-peu de temps. Vieille de milliers d'années, elle n*a pris place parmi ses congénères que lorsque les études comparatives sont venues nous révéler une foule de phénomènes entièrement ignorés de nos devanciers. Aussi, voyons-nous la plupart des linguistes la classer parmi les sciences qui ont été la création exclusive du dix-neuvième siècle.
Il faut cependant reconnaître toute la valeur des travaux antérieurs, et ne pas nous engouer des succès relatifs de ces dernières générations, car nos œuvres, nos idées mêmes, ne nous appartiennent point d*une manière complète, et elles ne sont et
ne peuvent être, rigoureusement parlant, que la conséquence forcée des idées précédentes. Le côté personnel ou individuel de tout travail, et surtout de tout travail scientifique, est toujours très-restreint en comparaison de ce que chacun doit aux connaissances générales ; nos idées ne nous viennent, en effet, qu'à la vue des phénomènes constatés déjà par des observations préalables.
Lorsque nous faisons d^ théories générales dans les sciences, dit Claude Bernard, la seule chose dont nous soyons certains, c*est que, toutes ces théories sont fausses, absolument parlant. € Elles ne sont que des vérités partielles et provisoires qui nous sont nécessaires, comme des degrés sur lesquels nous nous reposons pour avancer dans l'investigation; elles ne représentent que rétat actuel de nos connaissances, et, par conséquent, elles devront se modifier avec l'accroissement de la science, et d'autant plus souvent que les sciences sont moins avancées dans leur évolution *. »
Rien ne se crée ni ne s'invente tout d'un coup ; et les idées, comme toutes choses, ont passé, passent et passeront encore, dans leur évolution constante, par une série de transformations successives, jusqu'à ce qu'elles atteignent le maximum de développement dont elles sont susceptibles.
Depuis qu'elle est entrée dans une période vraiment scientifique, la science du langage doit beaucoup à la méthode rigoureuse d'observation et de détermination que suivent les sciences naturelles, mais elle doit beaucoup aussi à la méthode historique et comparative, qui, celle-là, est bien la conquête de notre siècle.
Je vais essayer de vous expliquer la manière dont j'entends que cette science soit étudiée pour qu'elle atteigne plus rapidement son but : c'est à cette tâche que nous allons consacrer cette première leçon ; mais je tiens à dire auparavant, en deux mots, ce qu'elle a été précédemment, et les efforts tentés à d'autres époques par des intelligences supérieures, efforts d'autant plus remarquables, que dans ces temps-là, les moyens d'investigation et de contrôle étaient bien loin d'être ceux que nous avons maintenant à notre disposition. Je n'entrerai certes pas dans une étude historique détaillée; mais je pense qu'une revue rapide aura son
* Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. Paris, 1865.
DE LA MÉTTHODE 3
utilité, en nous faisant entrevoir ce que cette science sera dans Tayenir et les services qu'elle est appelée à rendre.
La science du langage, chez les Grecs, ne fut naturellement que spéculative ; le mot philologie lui-même nous indique suffisamment comment ce peuple avait compris le problème de la parole; les recherches des grammairiens grecs s*adressaient plutôt à la connaissance intime de la pensée, dont le langage était la manifestation, qu'à l'étude de la langue en elle-même et par ellemême : ainsi, pour eux, la parole était en même temps mot, di&> cours, raisonnement, etc., (^CJ.
Platon S Aristote ', les sophistes et les stoïciens étudièrent le langage pour résoudre les problèmes les plus difficiles de l'esprit humain, et pour spéculer sur le jeu de nos facultés supérieures, sans méthode, sans préparation sérieuse, sans connaissance aucune des procédés. Ils échouèrent nécessairement dans leurs tentatives et s'égarèrent dans des recherches étymologiques insensées. Jamais ils ne pensèrent que l'étude comparative des formes aurait pu leur ouvrir la voie d'une connaissance plus par&ite de leur propre langue.
Aristote a bien tenté, dans le ni/>i Êppvivc^aç, de poser les bases d'une grammaire générale ; mais cette grammaire générale est aussi éloignée de la philologie comparée de nos jours que la dialectique l'est de l'analyse expérimentale.
Et, d'abord, l'ignorance absolue des langues étrangères, qu'ils traitaient dédaigneusement de barbares, les empêchait de comprendre l'importance et de saisir la valeur de ces sortes de recherches.
L'idiome national d'un peuple, dit Domenico Pezzi, est trop intimement lié à la nature de ce peuple pour que celui-ci puisse, pour ainsi dire, le détacher de lui-même et le poser devant lui comme quelque chose d'extrinsèque et d'objectif, comme une matière à observations et à analyse; il faut que la connaissance d'une langue étrangère, en offrant à notre attention des moyens divers d'exprimer la pensée, nous invite et nous oblige presque à réfléchir sur ces moyens dont nous étions les possesseurs inconscients. De là le mot profond de Goethe : « Celui qui ne connaît aucune
^ Bdnfey, Ueber die kufgabe des platoniscJten Dialogs Eratylos, Gœttingen, 1866.
' Séguier, La Philosophie du langage exposée d'après Aristote,
langue étrangère ne connaît pas la sienne propre. » De là aussi, dit Heyse, « la raison scientifique pour laquelle la théorie des langues étrangères précède communément la théorie de la nôtre et lui sert de base ^ »
La supériorité de la civilisation grecque d'alors, comparée à celle des peuples qui les entouraient nous fait comprendre jusqu^à un certain point, Torgueil païen avec lequel ils méprisaient les dialectes ou idiomes barbares ; mais ce dédain envers les langues d'autres hommes ne put que leur être très-nuisible dans Tétude raisonnée et philosophique de leur propre langue.
Ainsi firent-ils de la logique plutôt que de la grammaire, et de la synthèse, sans analyse ni observation préalable : les hautes spéculations de Tintelligence occupaient trop leur esprit, peu préparé d'ailleurs à des travaux plus solides, et une sévère méthode ne pouvait trouver place dans leur génie éminemment synthétique.
La grammaire naquit donc, chez les Grecs, de la philosophie même ; la division et le classement des règles du discours ne furent que le résultat de ces jeux de l'esprit qu'ils avaient systématisés.
«Un tel examen, dit M. Michel Bréal, devait naturellement porter sur la fonction des mots, et non sur leur forme ; en d'autres termes, on fut amené à distinguer les mots, non suivant les éléments dont ils sont composés, mais selon le rôle qu'ils jouent dans notre pensée ; on n'étudia point les flexions grammaticales pour savoir quelle en est l'origine, mais pour connaître à quelles opérations de l'esprit elles correspondent. De ces observations sortit la grammaire telle que l'entendaient les Grecs et telle qu'ils l'ont transmise aux Romains et à l'Europe moderne. Prenez un à un les termes techniques dont nous nous servons encore aujourd'hui dans nos écoles : derrière le substantif, vous apercevez la substance ; derrière l'adjectif, vous voyez l'attribut. Le sujet et le régime sont deux notions qui appartiennent à la logique au moins autant qu'à la grammaire. L'idée que le verbe « être » est nécessaire à toutes les phrases, comme le copule à tous les jugements, se rattache de la façon la plus étroite à la théorie du syllogisme. Il ne faut donc pas nous étonner de voir appliquer encore à nos
* Domenico Pezzi, Introduction à Vétuâe de la science du langage. Traduction V. Nourrisson. Paris, 1875.
langues modernes des distinctions qui avaient été inventées pour un idiome si différent du nôtre. Comme elles ont trait à l'emploi que nous faisons des mots et non à la forme extérieure qu'ils ont revêtu, elles pouvaient être transportées sans peine du grec au latin et du latin au français. La grammaire, telle que TOccident Ta pratiquée pendant vingt siècles, expose les règles de Tentendement plutôt qu'elle ne poursuit l'analyse des idiomes. Elle est une sorte de science auxiliaire ou comme une vérification de la logique *. »
Cependant, on ne saurait méconnaître le mérite des cffbrts tentés dans une voie différente, ainsi que les services que ces conceptions hardies et précoces sont venus rendre, beaucoup plus tard, il est vrai, à la science générale du langage.
C'est à Rome que nous trouvons le premier travail important de la science grammaticale grecque : la fameuse lutte entre les atialogistes et les anomalisles donna lieu à une série d'études critiques et comparatives et à la compilation de celles qui avaient été faites précédemment. Cratès de Mallos, contemporain et adversaire du grand Aristarque, créa l'étude du grec par quelques leçons (èoLptiàfniç) qui furent suivies cinquante ans après par des leçons sur des lettres latines, données par L.-E. Stilo à un certain nombre d'auditeurs choisis, parmi lesquels se trouvaient, paratt-il^ Varron, Lucilius, Jules César et Cicéron.
Les analogistes, qui comptaient Aristarque dans leurs rangs, découvrirent dans la langue une régularité dominante que les anomalistes, avec Cratès de Mallos, se refusaient à admettre. Suivant les premiers, les catégories idéalement égales sont exprimées par le langage au moyen de formes phoniques égales; d'après les derniers, les formes phoniques des mots absolument égaux sont entre elles plus ou moins distinctes. Les uns critiquaient et voulaient corriger à leur guise tout ce qui, dans le langage, heurtait leurs prétendues lois glottiques ; les autres défendaient les droits de l'usage ^.
La première grammaire élémentaire de la langue grecque fut faite à Rome par Dionysios de Thrace, sous Pompée. D'autres grammairiens vinrent ensuite ; au deuxième siècle, nous voyons Apollonius Dyscole et son fils Hérodien ; au quatrième siècle appa-
' Michel Brtfal. De la forme et de la fonction des mots, s Domenico Pezzi. Op. cit.
rut Donatus et au sixième Priscien ; mais nous passerons sur un sujet aussi savamment traité déjà par l'éminent écrivain de la science du langage, Benfey, et par d'autres encore * non moins compétents.
Les vues de Lucrèce sur la formation du langage, résultant des théories de Técole épicurienne, sont d'autant plus remarquables que, dans ces temps-là, la doctrine généalogique de l'évolution ne pouvait venir justifier l'hypothèse d'un état primitif de barbarie absolue et presque bestiale *.
Epiçure et le plus grand nombre des savants de son école affirmaient que le langage avait dû passer nécessairement par toutes les phases d'une invention lente et progressive ^.
Les grandes luttes politiques et religieuses de l'Orient et de l'Occident vinrent aussi, indirectement, favoriser l'avancement de notre science. L'étude de l'arabe, rendue nécessaire par le Koran, fut si considérable que, dans un ouvrage terminé en 1467, on cite déjà plus de deux mille grammairiens et philologues. La culture asiatique fit non-seulement faire de grands progrès à l'étude de la langue arabe, mais aussi aux études hébraïques, par l'application d'une méthode supérieure. Le premier auteur d'une grammi^re complète et méthodique de l'hébreu fut Abu'l Walid Merwàn, au commencement du onzième siècle. Dans les douzième et treizième, le lexique et la grammaire de Quimchi vinrent aussi favoriser considérablement l'introduction en Europe des études hébraïques.
La culture et la civilisation arabes ont eu une influence plus grande qu'on ne le pense généralement sur nos destinées intellectuelles ainsi que sur les progrès de toute sorte réalisés dans ces derniers siècles par la civilisation occidentale. Les universités de Bagdad et de Cordoue fournissaient à l'Europe entière des professeurs de toutes les sciences. Depuis le neuvième jusqu'au quinzième siècle, dans la vaste étendue de la domination arabe sur les trois parties du monde, le progrès des lettres suivit les triomphes des armées du Prophète, et la littérature conserva tout son éclat pendant cinq ou six siècles.
Les études philologiques furent propagées d'une manière vigou-
* Voir, par exemple, Lersch, Sprachphilosopkie der Alten. Bonn, 1838- ' Denaturarerum, liv. V. Voir 1 à 27 et snivante. ' Voyez dans Diogène de Laèrte, liv. X, §§75 et suivants.
reuse par plus de deux mille cinq cents philologues, grammairiens et lexicographes.
Sous Al Mamoum, on vit s*éleYer, dans toutes les villes, des écoles, des académies, des universités. Bagdad, Cusa, Balk, Bassora, Samarcande rivalisaient de zèle dans la culture orientale.
Alexandrie comptait vingt écoles de philosophie ; Fez, Larache, Le Caire possédaient de riches bibliothèques, des musées et des collections précieuses; mais c*est surtout en Espagne que les sciences arabes brillèrent du plus grand éclat. Cordoue, Orenade, Séville, Salamanque, Murcie furent appelées des villes savantes; et là les progrès des sciences naturelles, aussi bien que les progrès des lettres et de la philosophie reçurent le plus puissant essor. On compte jusqu'à soixante-deux bibliothèques qui s'ouvraient au public précisément à Tépoque où tout le reste de l'Europe, sans livres, sans sciences, sans culture, était plongé dans l'ignorance la plus absolue.
Comme le dit très-bien Alexandre de Humboldt, il est évident que la civilisation en général n'a rien perdu à être arrachée des mains des soldats des Califes et à être fécondée par des races plus Jeunes et d'un génie différent ; mais il ne faut pas perdre de vue, comme je le dis plus haut, la part considérable qui leur revient dans l'accumulation du capital de nos connaissances.
La destruction des bibliothèques arabes par le fanatisme religieux des chrétiens, aussi bien en Espagne qu'en Asie et en Afrique, nous a privés d'un grand nombre de monuments de la langue arabe. Néanmoins, au Maroc, à Fez, on en conserve quelquesuns de grande valeur.
La méthode arabe appliquée à l'étude de l'hébreu fut un fait important pour ce qui concerne notre science, d'abord par l'introduction en Europe de cette sorte d'études et aussi par l'emploi d'une méthode différente de celle des Romains et des Grecs, qui ne cultivaient guère les langues étrangères. Le premier qui introduisit le système tri-littéral des Arabes, en le développant dans l'exposition des racines hébraïques, fut Abu Zakarja Jachya ben Daùd, ou Jelmda Chajjug, vers l'an 1000 ^
Le même fanatisme religieux qui détruisit les monuments de l'art oriental et de la culture arabe fut un obstacle puissant, pen-
^ V. Benfey {Geschichte, etc., p. 202-4).
dant des siècles, au développement d*une méthode rationnelle dans les études glossologiques.
La tradition religieuse voulant que toutes les langues descendent de rhébreu, pour justifier le dogme 3e notre prétendue origine selon la Bible, les efforts des savants et des grammairiens convergeaient tous vers ce point faux et partaient de cette prémisse erronée. Les tours de force incroyables qui ont dû être faits pour démontrer que le grec, le latin ou le chinois ont une parenté et une origine communes, nous expliquent suffisamment certaines spéculations et certaines œuvres mêmes, dignes d*un meilleur sort, vu les tortures d'esprit qu'elles ont dû causer à leurs savants auteurs.
L'immortel Leibnitz, l'un des premiers à se révolter contre cette prétendue maternité de l'hébreu qui enchaînait la science à cette thèse irrationnelle, par respect pour cette même théorie, affirmait qu'il ne croyait pas que l'hébreu fût la langue parlée par Adam, ni la mère légitime en conséquence de toutes les autres*.
Il est vrai que, d'après M. MuUer, Leibnitz ne se borna point à protester contre cette aberration théologique, mais il réclama pour l'étude des langues les mêmes procédés et les mêmes principes que pour l'étude des sciences naturelles. En effet, dans ses Nouveaux Essais^ suivant la route déjà tracée par Locke, qui avait p^é l'étude des mots à côté de celle des idées, il fit à ce sujet des remarques qui attirèrent l'attention du monde savant. Avec cette pénétration d'esprit qui caractérisait son génie, il découvrit les traits essentiels de la méthode comparative et devina, pour ainsi dire, son application à la philologie. Il composa même plusieurs travaux lexicologiques et reconnut la grande importance de la linguistique pour l'étude des phénomènes historiques. On attribue à sa lettre à Pierre-le-Grand l'essor particulier que prirent en Russie ces sortes de travaux. En 1730, en effet, parurent les remarquables essais de Strahlenberg sur la multitude des langues et dialectes de l'empire russe.
* Linguam hebraicam primigeniam dicere idem est ac dicere truncos arborum esse primigeaios, seu regionem dari, ubi ti*anci pro arboribus nascantur. Tatia fingi possunt, sed non conveniunt legibus naturse et harmonise rerum, id est sapientise divinse. Illud tantum quœri cum ratio ne potes t. ^ An lingua Hébra cum cognatis sit origini vicinior, quam cœterœ et fontium rerum retineniior, » G.-G. Leibnitzii. Opéra omnia^ Genevea, 1768, t. VI part., p. 2, 232, cit<$ par Pezzi.
DE LA MÉTTHODE 9
Des matériaux considérables affluèrent de toutes parts avec les missions, les guerres et les découvertes ; mais Tapplication des • sciences à rindustrie et le grand développement commercial qui s'ensuivit apportèrent aussi un contingent énorme au capital de connaissances acquises. Le besoin de connaître pratiquement les langues, pour rechange et le débouché des produits dans les cinq parties du monde, dut nécessairement donner une impulsion considérable aux travaux glossologiques.
Je citerai encore, à cAté des essais comparatifs faits surtout en Russie par les soins de l'impératrice Catherine, ceux de Gtildenstaedt, d'Eberhard Fischer, ainsi que le fameux dictionnaire que la czarine chargea le naturaliste Pallas de publier sous ses auspices, et dont les deux premiers volumes furent publiés en 1787 et 1789, avec le titre latin : de Lingtmrum toiîus orbis vocàbularia oomparativa. Auçustissimœ cura collecta.
Un esprit aussi original que vigoureux, le Jésuite espagnol Lorenzo Hervas y Pandura, missionnaire en Amérique, au milieu de tribus dont la variété infinie des langues rendait difficile son ministère, eut l'idée aussi de se livrer à un travail comparatif des différentes langues et des dialectes. Il s*y. livra avec une ardeur infatigable et parvint à réunir des échantillons de plus de trois cents langues. Ce monument lexicographique ne lui suffisant pas, il composa plus de quarante grammaires. Sans doute, ses travaux étaient moins que complets à plus d'un point de vue, mais ils ont été précieux pour des recherches postérieures, et l'on a pu y puiser des renseignements de grande valeur. Son Catalogne surtout est une œuvre extraordinaire de patience et de pénétration ^.
Deux points d'une importance très-grande, si l'on tient compte de l'époque dans laquelle il écrivit, ont donné un caractère original à ses œuvres. Il reconnut la pluralité originaire des langues et des familles de langues, se proposant d'établir la généalogie humaine par le langage, quoiqu'à un point de vue qui n'avait rien de scientifique.
Le second point, sur lequel il surpassa tous ses prédécesseurs, fut d'avoir fait ressortir, par sa méthode et ses recherches, le principe que, dans les études comparatives, la grammaire a bien plus d'importance que le dictionnaire. Il semblait avoir entrevu
^ Çatàlo^ de las lenguas de las nociones conocidas, Madrid, 1800-5.
Baudry, Hovelacque, Ascoli continuèrent la route savamment ouverte par Bopp, Grimm et Pott; et les progrès réalisés dans ces dernières années, tant en France qu'eu Allemagne, en Angleterre et en Amérique, ont dépassé de beaucoup les espérances des maîtres.
Mais nous devons surtout mentionner ici un nom qui nous est particulièrement sympathique et qui a prêté aux études dont nous parlons les services de la plus haute valeur. C*est Auguste Schleicher, mort le 6 décembre 1868, à l'âge de quarante-sept ans, laissant dans la science un vide qu'il sera difficile de combler. Son œuvre capitale, le Compe^idium *, est non-seulement digne de figurer à côté de celle de Bopp, mais elle représente aussi un progrès immense dans l'application de la méthode comparative.
Auguste Schleicher a été aussi l'un des premiers qui ait réclamé, pour les études glossologiques, la même méthode et les mêmes principes que suivent toutes les sciences naturelles ; acceptant la théorie darwinienne de l'évolution et du transformisme, il l'appliqua au langage avec bonheur, et laissa derrière lui ce problème qui nous divise actuellement, mais dont la solution sera, pour notre science, la plus heureuse des conquêtes.
En effet, la grande idée de notre siècle, l'idée de Darwin, de Lamarck et de Goethe, ce qu'on appelle généralement la doctrine généalogique, théorie de la descendance, doctrine des métamorphoses ou théorie de la transmutation, et qui divise en deux camps le monde savant de notre époque, défendue et attaquée tour à tour avec une égale ardeur, est venue bouleverser de fond en comble toutes les sciences naturelles, et avec elles l'ordre des connaissances générales que nous avions sur l'ensemble des phénomènes de la vie du monde. Il était impossible de se soustraire à l'influence légitime d'une doctrine qui nous rendait compte de bien des causes jusqu'alors ignorées, et qui mettait devant nos yeux le tableau merveilleux de la nature vivante, la marche, l'enchaînement fatal des faits et le développement lent et graduel de tous les organismes.
Les plus incrédules, les plus attachés par routine ou par nature aux préjugés des traditions surannées, furent émus de la sévère logique et de l'inflexible raisonnement de cette doctrine.
* A. Schleicher, Compendium der veraleichenden Qrammatih der mdogermaniachen Sprachen, Weimar, 1861-62.
On ne pourrait s'arrêter un moment, en effet, à contempler cette nature, à admirer ses œuvres, à réfléchir sur les lois mystérieuses qui déterminent cette variété infinie de phénomènes, sans voir, en tout et partout, représentée, cette évolution constante, cette transformation successive et ce lent et graduel deve. nir de tous les êtres et de toutes choses.
Il paraît impossible que même les plus réfractaires n'ftient pas été frappés de ces observations simples et rationnelles, soumises constamment à Texpérimentation par le contrôle des faits.
Après des travaux aussi considérables que ceux qui ont vu le jour dans ces dernières années, comme, par exemple, ceux de Cari Yogt, d'Ernest Haeckel, de Louis Buchner, d'Alfred Russel Wallace, de Charles Martins et de bien d'autres, le monde scien. tiflque parait se rallier définitivement à la théorie darwinienne. Mais des naturalistes et des penseurs de tout ordre, dont il ne faudrait pas méconnaître la valeur, ne peuvent pas ou ne veulent pas se résoudre à l'accepter comme une théorie rigoureusement scientifique. On l'accepte volontiers pour la zoologie et la botanique, mais c'est en biologie qu^elle trouve le plus grand nombre d'adversaires et de détracteuis. Des préjugés enracinés, dont il est difficile souvent de se défaire, nous attachent encore à cette poétique erreur anthropocentrique^ qui consiste à croire que l'homme a été le but exclusif de la création, et que le monde entier n'existe que pour sa récréation et son bonheur.
La psycologie revendique toujours, malgré la constatation irrécusable de lois générales en biologie, certains privilèges absolus en faveur de notre espèce, se basant pour cela sur l'inexplication de certains phénomènes dont la détermination précise n'est pas encore du domaine de l'analyse expérimentale. On se retranche dans la dernière citadelle, dans les fonctions du cerveau humain, et dans cette faculté particulière à l'homme, qui est la manifestation d'une supériorité psychique incontestable, c'est^-dire dans la faculté de la parole.
La science du langage se trouve donc en présence d'un problème de la plus grande importance, qu'il est urgent de résoudre. Connaître et déterminer les principaux phénomènes de la parole, analyser autant que possible les causes immédiates de ces phénomènes et les rattacher aux lois générales de la biologie, établir une histologie du langage qui nous démontre parfaitement com-
La revue rapide que nous ayons passée des différentes époques et périodes de Thistoire de cette science nous montre déjà aussi une série de transformations successives et une évolution constante. Née des spéculations de la philosophie grecque, d'une part, et, d'autre part, de l'analyse phonologique et morphologique des langues dans l'Inde, la science du langage n'est parvenue à se constituer définitivement que lorsque des événements heureux sont venus mettre en présence les deux systèmes et nous ont permis de les étudier par la méthode comparative; tout le chemin parcouru ainsi depuis ces premiers temps Jusqu'à nos jours est marqué par des progrès lents et graduels, qui sont trèsfaciles à constater, si nous voulons raisonner l'histoire.
Depuis l'introduction de la méthode comparative, les progrès ont été beaucoup plus rapides dans chacune des parties de la science; la lutte systématique même entre les différentes théories n'a fait qu'accroître les connaissances particulières de chacune d'elles, et ikire profiter les études générales et indépendantes des vérités acquises par les unes et par les autres.
Néanmoins, la confusion est grande encore dans le domaine des études glossologiques. On n'est pas même d'accord sur le nom de la nouvelle science, et cela s'explique par les raisons exposées plus haut, c'est-à-dire par le côté particulier que chaque travail a le plus mis en relief, selon le genre de connaissances du savant qui Va produit. En France, on l'appelle généralement linçuistiqne^ surtout dans ces derniers temps, depuis que la nouvelle méthode et que les travaux récents ont démontré que le mot philologie ne pouvait plus y correspondre. En Allemagne, on l'appelle glottiq^e ordinairement, nom choisi par Auguste Schleichôr ; en Italie, on se plaît à l'appeler glottologie.
La science du langage, selon l'époque, le peuple et même le savant qui l'a traitée, a reçu souvent des appellations différentes : philologie t philologie comparée^ philosophie du langage^ glotliquCy linguistiqtw, glottologie, étymologie scientifique, sans compter ceux de grammaire générale, grammaire raisonnée, grammaire universelle, grammaire philosophique, etc., etc. D'autres l'ont appelée seulement science du langage, et ce nom-là nous paraît, de tous, le plus modeste et le seul qui puisse suffisamment s'expliquer. Tous les autres sont des termes vieillis, voire même des mots barbares, ne représentant que des vues complètement dépassées aujourd'hui dans l'état de la science.
OU ne s'adressant qu'à une partie seulement des matières qu'elle doit comprendre.
Je me sers cependant du mot de glossologie et quelquefois aussi de celui de linguistique ; mais je m'en tiens au premier pour la dénomination de cette science ; il a, sur tous les autres, l'avantage d'avoir été moins enployé et d'éviter, en conséquence, des confusions inutiles dans la multiplicité des travaux contemporains.
J'appelle donc glossologie la science expérimentale du langage, que nous allons étudier dans toutes ses parties : Y Dans sa partie physiologique; 2» dans sa partie morphologique^ S"" dans sa partie transcendantale ou spéculative.
La glossologie comprendra donc :
l"" La phjrsiologie du langage ;
2^ La morphologie du langage ;
3^ La philosophie du langage.
J'espère que cette subdivision logique restera pour le moment, et que tous les efforts viendront converger ainsi vers le but qu'elle se propose et vers le rôle important qu'elle doit jouer dans le concert des connaissances générales.
Nous allons consacrer tout d'abord ce cours à la première de ces parties, à la physiologie du langage, qui, soit dit en passant, très-peu cultivée par nos linguistes, a pourtant une importance incontestable. On ne comprend pas, en effet, qu'une science de laquelle on attend de si grands services n'ait pas été étudiée dans sa partie essentielle ; c'est comme celui qui prétendrait connaître une machine, parce qu'il la voit en marche, parce qu'il compte le nombre de kilomètres qu'elle parcourt par heure, ou parce qu'il peut calculer la force motrice qu'elle représente , et cela sans avoir la moindre notion de mécanique.
Il semblerait naturel, au contraire, que, pour spéculer sur le langage, pour connaître même et se rendre un compte exact de la multiplicité de ses formes et de la variété des lois qui les déterminent, on devrait avoir recours, en premier lieu, à l'organe qui le produit, et à l'organisme dont il est la manifestation la plus délicate.
Et qu'on ne vienne pas nous dire ici que le langage est une CEU^ulté supra-naturelle, ou le résultat d'une fonction, etc., etc., et qu'on ne saurait demander aucun renseignement à la physiologie. Notre travail répondra, je l'espère, à ces objections banales,
et nous allons interroger quand même la physiologie, pour voir si, en effet, elle garde le silence sur cette question capitale.
Il est regrettable que la plupart des philologues et des linguistes aient négligé ce côté si important de notre science, laissant ainsi sans l'explorer un champ immense d'investigations positives. Après quelques travaux de phonologie physiologique et de phonologie linguistique ùàts par Kempelen, Brticke, Heimholtz, Rodolphe Raumer et quelques autres, la théorie des sons, trèsconnue de J. Grimm, et les recherches élémentaires de Schleicher, rien de sérieux n'a été tenté, que je sache, dans cette voie, de la part des linguistes.
D'autre part, les travaux et les recherches des physiologistes célèbres ont été limités aussi, en ce qui concerne notre but principal, c'est-à-dire quant aux rapports physiologiques à établir entre le mécanisme et la fonction, entre la parole et la pensée, entre le langage et les actes réflexes de Tétre. Cependant, c'est à ces derniers que nous devons la plupart des éléments scientifiques de ce travail, et c'est aux physiologistes en général et à quelques spécialistes en particulier que nous avons demandé le plus grand nombre de conseils et de renseignements.
La méthode que nous devons suivre dans cette étude me parait suffisamment déterminée : la méthode historique, appliquée aux sciences d'observation et de détermination ; en un mot, la méthode des sciences naturelles.
Mais la glossologie est^Ue une science naturelle?
C'est ce que nous allons examiner dans la prochaine leçon.