SANG DE LA CAROTIDE
La teneur en sucre est donc à peu près la même pour les deux sortes de sang. Les petites différences observées sont tantôt en faveur de l’une des sortes, tantôt en faveur de l’autre; du reste elles ne dépassent pas les limites des erreurs d’observation. Cl. Bernard est entièrement revenu plus tard de son idée de combustion du sucre dans le poumon et a placé « la destruction du sucre dans tous les organes et dans tous les tissus ».
La simple observation prouve que le sang subit des mutations essentielles dans le système capillaire ; lorsqu’il pénètre dans le réseau capillaire, il est rouge, et lorsqu’il en sort, il est transformé en sang veineux foncé. L’analyse des gaz du sang nous apprend que dans ce passage il a perdu une partie de son oxygène et s’est enrichi en acide carbonique ; cette transformation est le résultat d’une oxydation produite. Mais où cette oxydation a-t-elle lieu, est-ce dans le sang du réseau capillaire même, ou l’oxygène passe-t-il dans les tissus pour exercer son
ONZIÈME LEÇON
action? La plupart des physiologistes modernes inclinent à croire que les phénomènes d’oxydation se produisent dans les tissus. Le principal argument invoqué en faveur de cette opinion, ce sont les processus d’oxydation qui s’accomplissent chez les animaux inférieurs privés de sang. Pflüger et Œrtmann firent des essais sur des grenouilles chez lesquelles le sang était remplacé par une solution de sel marin ; ces grenouilles absorbaient, dans une atmosphère d’oxygène, autant dé ce gaz et exhalaient autant d’acide carbonique que des grenouilles normales. D’autre part, des arguments importants ont été apportés à l’appui de la doctrine de l’oxydation dans le sang même. E. Ludwig et Alexander Schmidt ont démontré que du sang asphyxique, donc privé d’oxygène, mis en contact avec des quantités mesurées de ce gaz, perd une partie du gaz qu’il a absorbé, tandis que la proportion d’acide carbonique y augmente ; il s’est donc produit des phénomènes d’oxydation dans le sang. Il était rationnel de penser que les oxydations se passent dans les tissus à une époque où l’on croyait que les mutations des tissus sont incessantes, et aujourd’hui qu’il est bien établi que les tissus ne se transforment que dans une mesure limitée et que c’est la combustion du sucre qui constitue la vraie source de l’énergie, il faudrait admettre que non seulement l’oxygène, mais encore le sucre émigre à travers les parois des capillaires pour y subir l’oxydation.
Hoppe-Seyler (1) a, par un grand nombre d’expériences ingénieuses, cherché à démontrer que le sang cède son oxygène à la paroi vasculaire, et cela à la condition que l’oxyhémoglobine, c’est-à-dire les globules sanguins, viennent à se trouver en contact avec cette paroi. « Les globules sanguins, dit -il, chargés d’oxygène, qui, dans les vaisseaux volumineux sont toujours repoussés des parois vers la partie centrale du courant sanguin, à cause de leur poids spécifique plus élevé, arrivent dans les capillaires aussi près des parois que le permettent leur propre extensibilité et l’adhérence du plasma avec ces parois. C’est là que la soustraction d’oxygène doit être la plus grande, abstrac-
(1) Hoppe-Seyler, Med.-chem. Untersuchiingen. Berlin, 1866.
tion faite de la lenteur relative du courant sanguin déterminée par l’élargissement des voies. »
Quant à ce fait que du sang saturé d’oxygène, renfermé en vase clos, prend une coloration foncée veineuse et perd son oxygène, comme Font observé Hoppe-Seyler lui-même, puis Stokes et Nawrocki, Hoppe l’explique par la formation, dans le sang qui séjourne, de substances réductrices, premier indice de la décomposition de ce liquide. Il explique la réduction du sang sous l’influence de l’hydrogène sulfuré, ou de la solution alcaline d’oxydule de zinc ou de fer, par l’action de ces substances toxiques sur l’oxyhémoglobine ; en revanche les tentatives qu’il fit « pour oxyder du sucre urinaire ou de l’acide urique au moyen du sang défibriné ou de la solution aqueuse d’oxyhémoglobine, donnèrent un résultat négatif ». Les expériences faites dans ce sens ne sont pas indiquées; l’auteur dit seulement qu’il a été fait des recherches pour voir « si la quantité de sucre ou d’acide n’avait pas subi une diminution essentielle », et le « résultat négatif » signifie simplement qu’il n’y eut pas de perte de poids.
Un grand nombre d’observations sont en contradiction avec les résultats publiés par Hoppe-Seyler. Il n’est pas douteux que la teneur en sucre du sang prélevé dans le système vasculaire diminue graduellement pour finalement se réduire à zéro. D’après CL Bernard, cette disparition du sucre est très rapide; il a observé que le sucre disparaît du sang d’un chien, dont la teneur était primitivement 0, 1 , totalement dans les vingt-quatre heures, dans un laboratoire dont la température est de 15° ; au bout de trente minutes il ne reste déjà plus que 0,08 de sucre. J’ai également constaté que le sucre diminue dans un espace chauffé ; mais la disparition n’est de beaucoup pas aussi rapide que l’admet Cl. Bernard. Voici quelques expériences qui nous éclaireront à cet égard :
Expérience I.
Le sang frais renferme 0. 158 p. 100 de sucre.
Après 24 heures, à la température de la chambre 0.106 —
Après 4 jours sur de la glace 0.110 —
ONZIÈME LEÇON
Expérience II.
Sang analysé directement
Après 2't heures, à 15°
Après 48 —
Après 96 —
Le même sang placé hors la fenêtre, à une température de 7-8°, renferme après 90 h.
Expérience III.
Sang analysé directement 0.117 p. 100 de sucre.
Après 48 heures, à 15° 0.056 —
Après 48 heures, à 6° 0.114 —
Cette perte d’oxygène doit-elle être attribuée à une oxydation exigeant une température plus ou moins élevée, ou est-ce un processus cadavérique que ralentirait une basse température?
La décomposition du sucre se fait tout autrement et d’une façon bien plus nette dans le sang lorsqu’on a ajouté du sucre à ce sang et qu’on l’a soumis à un courant d’air au moyen d’un aspirateur. J’ai fait une série d’expériences à cet égard. La plupart d’entre elles furent faites avec du sang de chiens ; on l’utilisait immédiatement ou peu après l’avoir pris sur les animaux, puis l’avoir battu et filtré. Dans quelques-unes on se servit du sang de veaux ou de bœufs quinze à vingt minutes après l’abatage. Dans deux cas, j’employai du sang de cheval, qui n’arriva au laboratoire que deux heures après l’abatage. Les premières expériences furent faites à la température ordinaire des appartements. Les autres, expériences VI à XIV, furent exécutées à une température constante de 35 à 36° C. On faisait dissoudre un poids donné de glycose dans de l’eau dont on déterminait la teneur par le titrage et avec laquelle on mélangeait un volume mesuré, 80 à 100 centimètres cubes, de sang; on transvasait le mélange dans un flacon à fermeture Drechsel, qu’on mettait en communication avec un aspirateur. On instituait en même temps une expérience de contrôle avec une quantité de sucre et de sang identiques, renfermés dans un verre cylindrique qu’on exposait à la même température, puis on mettait simultanément en œuvre les deux sortes de sang, après six heures d’aspiration pour les premières expériences, et vingt-quatre heures pour les dernières. La désalbumination