C.cenr de diamant, face de fer
La position particulière de Nestor Lavio^^is ayant donné lieu à une conférence ass' : «nimée entre les membres du conseil , le président crut devoir lui adresser une courte allocution :
« La loi, qui ne permet pas de recevoir les dépositions des parents de l'accusé, ne prévoit point le cas d'une intimiié fraternelle. Le témoin, quoique lié au prévenu par une vieille amitié , par une profonde reconnaissance, ne devait pas se laisser influencer. Il se rendrait coupable s'il hésitait à déclarer la vérité tout entière , il méconnaîtrait la sainteté de la justice et , les obligations imposées par un serment solennel. > '
Tel fut le texte d'un petit discours que l'oflicier écouta sans faire le moindre signe d'improbation, ni d'approbation ; il attendait que la formule du serment fût éno*i cée devant lui; — levant alors la main, il dit d'un ton pénétré : ' *'
— .le le jure !
Le capitaine Duroclier et T'orlanet^fres-
saillirent. Rivelles ël niôtae Phyloh plaignaient -Nestor de tout leur cœiir.
Urbain Lartigue et Paoletta frémissaient.
Merval soupira.
— Pauvre matelot ! pensa-t-il.
— Che m/i figerais pien té iutê leur fiju zermenttei si cli avais mon pon ami sus la zrlette, pensa l'excellent M. Samuel Buchard, né natif d'Haguenau et fournisseur de l'état-major.
La mère Bringuebale essuva une larme dans chacun de ses veux rouges ; et la veuve Toinon trouva que Nestor aurait dû refuser le serment fermement et nettement. Tôt cap i ta, tôt sensus.
, L'enseigne, obligé de répondre à la demande du président touchant l'identité de l'accusé , lut dans les regards de son ami un noble encouragement à s'acrpn'tter de
son devoir; il ne cacha point qu'il avait à dessein fait ouvrit* la claire- voie , et dit que, prévoyant déjà une scène violente, il s'apprêtait dès-lors à remplir le pénible oflice de témoin.
Le commandant Liart en recevant Merval, non dans la galerie, mais dans la chambre du conseil, avait mis l'officier de quart en situation de tout entendre et même de tout voir.
Nestor exposa ensuite les faits en termes froids et précis.
Il faisait d'horribles efforts pour se contraindre et réussit d'abord ; — cependant, après avoir raconté comment le capitaine de vaisseau avait dégainé son épée , il pâlit ; une sueur froide le glaça, les forces et la voix lui manquèrent.
— Eh bien î monsieur? demanda îe président.
L'accusé ne soulTrait que de l'angoisse de son ami, rien ne trahissait son émotion.
Le témoin, au contraire, tremblait , balbutiait, était près de défaillir.
Le président suspendit l'interrogatoire , pour lui donner le temps de recouvrer ses sens.
On avait pitié du malheureux Nestor.
— Paoletta et son père étaient bouleversés. Fortanet soupira douloureusement; l'excellent M. Buchard regrettait de ne pouvoir souiller une ponne bedide mensonche.
L'homme aposté dans l'auditoire par Cvbélus pour écouter les débats et les dépositions se prit à penser que Nestor Laviolais serait probablement le meilleur témoi- à charge.
Ju qu'au jour de l'instruction préalable,
Adrien avait complètement ignoré qui avait donne le premier coup. La colère ne lui avait pas laissé la perception exacte des faits; aussi ne connut-il réellement son degré de culpabilité que par la première déposition de Nestor , insérée au procès-verbal d'mformation.
Nestor Laviolais était sommé de déclarer à haute voix, au tribunal, en présence d'une foule muette d'efTroi , ce qu'il n'avait pu avouer au capitaine de corvette rapporteur que par un signe de tête, après de longs et terribles combats intérieurs.
Nestor était devenu livide ; Mcrval, les veux levés sur lui, semblait dire :
— A a î ne crains rien , ami , ose Jip!ac-
cuser je ne voudrais pas de la vi 5 au
prix que te coûterait un mensonge î .
Cinq minutes s'éçQulèrem dfin^ l'^t* tente.
Alors le président demanda catégoriquement :
r^- Est-il vrai que l'accusé ait porté la main sur monsieur Liart des Ardannes avant d'avoir été touché par lui?
Au milieu du plus aflVeux silence, Nestor répondit d'une voix distincte, quoique étouffée :
— Oui, monsieur le président.
Des sanglots éclatèrent dans l'auditoire ; plusieurs durs marins pleurèrent; Paoletta tomba sans forces entre les bras de la veuve Toinon; Urbain Lartigue , le vétéran, fit le signe de la croix.
Mer val avait noblement redressé le front, il encourageait Nestor d'un regard fraternel :
— Oui î c*e3t vrai ! reprit alors le té-
TQQÎn s'aiiimant tout-à-coup; mais déjà le commandant Liart brandissait son épée, tendait le bras, appelait au secours; déjà par sa pose, par ses gestes, par ses expressions, par le ton de ses paroles, il excitait Mer^al irrité à juste titre...
ÎVestor Laviolais répéta en d'autres termes tout ce que Mer val, Rivelles et Phylou avaient dit avant lui.
Cependant le rapporteur, après en avoir obtenu Tautorisation, lui posa la question suivante :
— M. Liart des Ardannes ne reculaitil point devant l'accusé ?
Nestor fut encore obligé de répondre aiErmativement.
Le capitaine de corvette ra[)porteui continua :
— Si M. de Merval n'avait pas lentement marché sur le commandant, s'il était
resté à la place où il se trouvait au commencement de la discussion , n'est-il pas incontestable qu'au moment on le commandant a tiré son épée, ils auraient été séparés l'un de l'autre par un intervalle d'environ quatre mètres?
— Sans doute, dit Nestor, mais on reconnaîtra qu'il n'est pas naturel, et qu'en service il n'est pas respectueux, de rester à quatre mètres de la personne à qui Ton par le. Le commandant avait fait appeler Merval, il jugeait à propos de changer de place, Merval devait suivre ses mouvements afin de se maintenir à distance convenable.
Le rapporteur se rassit , et ajouta quel- (|ues notes à son dossier.
M< ntoire, qui comparut après Nestor, constata d'un petit ton prétentieux et dégagé, les divers torts imputés au prévenu.
traila de fable ridicule tout ce qui était relatif à l'espionnage du bord, et dit que Cybélus n'avait d'autre but que de puiser à la boîte de cigares de Merval.
L'avocat lit remarquer aussitôt que de fausses clés fabriquées à terre étaient déposées sur le bureau comme pièces de conviction.
Merval ne daigna point infirmer les assertions de Montoire.
Le docteur Blaye interrogé ensuite se troubla, se coupa, chargea l'accusé, voulut pourtant dire quelque chose en sa faveur et ne trouva rien de mieux que de déclarer comment M. Liart avait plusieurs fois fait l'éloge de Merval , notamment à Mahon, après l'incendie.
Le défenseur fit' constater pa-; le docteur Blaye que Merval, gravement indisposé, avait voulu passer devant le conseil
de santé de la marine, afin d'être luib en disponibilité pour infirmités temporaires, mais que lui, chirurgien-major du Lâtitiment n'avait pas osé accorder le certilicat indispensable.
Le docteur Blaye, épouvanté, tomba de Carybde en Scylla, et rejeta le refus du certificat sur le commandant Liart.
Cet incident prouvait encore que Merval avait voulu débarquer, et n'avait pu y parvenir malgré tous les droits imaginables.
Le détenseur à son tour prit quelques notes.
Le président , mécontent des réponses du docteur Blaye, l'admonesta sévèrement et outrepassa peut-être son mandat en lui reprochant de n'avoir pas rempli ses devoirs de chirurgien-major.
Le docteur honteux , inquiet et trem-
blant d'avoir compromis son avenir, se retira de l'audience.
Le prudent commissaire Gerbier n'était point cité. — 11 n'avait rien vu, c'est-à dire qu'en temps opportun , il s'était abstenu de monter sur le pont. 11 se faisait la barbe !...
Par cetbéroïque moyen, Gerlner ne pêcba point et n'attribua rien de mal-convenable au capitaine de vaisseau Liart des Ardannes.
Le tribunal ayant entendu quelques élèves de marine dont les témoignages n'éclairèrent ni l'accusation , ni la défense, l'on introduisit le sieur Cordier ( Pierre ) natif de Lorient, âgé de trente ans, adjudant sous-ollicier d'infanterie de marine, présentement capitaine d'armes de la frégate lu Gorn^oiiCf lequel déclara n'a-
voir point d'autre domicile que ladite frégate.
L'attention, fatiguée par les dépositions in.signiiianles recueillies en dernier lieu, se réveilla tout-à-coup. Chacun connaissait la part que le sous-olFicier avait dans les événements ; nul mieux que lui n'était apte à prononcer sur la question d'espionnage ; enfin il passait pour tout dévoué à Liart, et conséquemment pour témoin à charge. Seule, Paoletta espérait encore en Pierre Gordier.
Au fond du cœur, l'adjudant estimait Adrien, on le sait ; mais il se figurait que sa condamnation rendrait la révolte immanquable, il comptait déjà sur cette condamna lion comme sur un levier qui soulèverait l'équipage, et à tel point que le mot de ralli'ement donné aux sous-chefs de complot, dans les lettres anonymes, était :
— Pi gale et Merval ! Or, la révolte et ses suites devaient, d'après les prévisions du •vindicatif sous-officier, conduire Liart luimême sur la sellette des accusés.
Pierre Gordier, sombre et pensif, prêta serment, reconnut l'identité du prévenu, et parut d'aljord éminemment hostile à Alerval ; il déclara sans hésiter que le commandant avait été frappé le premier, n'ajouta rien qui pût justifier cette violence et se tût.
Paoletta, indignée, aurait voulu pouvoir accuser Pierre Gordier lui-même; la bouillante Provenc^ale murmura aux oreilles de son père les mots de lâche, de traître et d'espion.
— Et moi ! qui ne voulais croire ni Martial ni Gaboche, poursuivait-elle.,.
Gependant comme un serinent sacré la
— alliait àmM , elle ne révéla rien dé ses cofiférences d'Alger avec le sous-offîcier.
Fortanet et le capitaine Durocher, Rivelles, Phylon , Nestor et les élèves, restés dans la salle après avoir déposé, n'éprouvèrent qu'un sentiment de mépris; ils s'étaient attendus à la déposition du capitaine d'armes.
Mais le défenseur de Mer val , ayant demandé la permission de faire quelques questions, ouvrit un horizon nouveau à l'adjudant.
Pierre Cordier s'aperçut que le système d'espionnage de Liart était déjà mis à nud , il vit que la conduite tvrannique du capitaine de vaisseau était à peu près connue des juges, et bientôt il en vint à penser que jamais occasion plus belle ne se présenterait de flétrir publiquement Liart; (pie mt^mé, sous plusieurs rapports, le dé-
masqiief aujourd'hui set'ait prétëttîi* les esprits et préparer la seconde âfFaire ; (Ju'enfiîi ses dénondations répétées dans l'équipage augmenteraient assez l'irritation gétiéi^âle pour que la condamnation d'Adrien ne fût plus rigoureusement indispensable.
— En ce cas, se dit-il, n'hésitons plus!... et plaise à Dieu que je le fasse acquitter !
Le dœur pétrifié de celui qu'on sur^ nommait Face-de-Fer remua dans sa poitrine, une faîble rougeilr colcira ses joues, ses yeux s'illuminèrent d'un rayon de courageuse bienveillatiL^e , il ne craignit plus d'alîronter les regards insultants de Paoletta , et changeant brusquement de rôle, au grand étonnement de l'asseniblée , il passrt d'un extrême à l'autre.
Lés plus iiorriî)les révélations comment c^renl.
Pierre Cordier prouva jusqu'à Tévidence que Gybél us était un espion à gages, cita vingt faits à l'appui , et particulièrement ceux relatifs à ses rondes nocturnes. Il dit que le nègre n'était pas seul, signala dix autres individus du bord, entr'autres le vaguemestre et quelques matelots assignés comme témoins. Il accusa le commandant d'avoir plusieurs fois soustrait des lettres, et le démontra séance tenante.
L'auditoire frémissait d'indignation ; Nestor et Merval étaient eux - mêmes stupéfaits.
Le défenseur stimulait la verve de Pierre Cordier.
Pierre Cordier n'avait pas besoin d'être stimulé. Il dit que quarante et quelquefois, en moins de vingt-cinq mois , des peines alïlictives avaient été infligées à bord sans jugement. Il précisa plusieurs dates, entra
dans des détails repoussants, et raconta la raort de M. Du parc, le vieux cbef de timonnerie, que le commandant, dit-il, avait tué à petit feu.
— a Mis aux fers , soufïleté , outragé de cent manières, ce vénérable serviteur avait rendu le dernier soupir en maudissant son persécuteur acharné. »
Pierre Gordier parla de Flageolet, l'enfant d'adoption du vieux Duparc; il peignit le mousse frappé dans sa tendresse filiale , atteint d'une maladie nostalgique et ne survivant que par miracle.
On aurait pu croire que l'adjudant faisait un réquisitoire contre le commandant Liart.
Le j)ré>ident atterré ne l'interrompit jH>int.
Du reste, Pierre Gordier ne sortait jamais absolument de la ([ue*<lion; tout ce VI. 0
qu'il disait était dit tantôt à propos de Cy- ])élus, tantôt à propos de Merval ; il avait l'air de ne citer que des exemples.
Profitant enfin de la patience du conseil , il raconta de point en point l'incendie et la mort de Pigale ; il dit que trois cris avaient été proférés, en répéta la teneur, et ajouta que le commandant Liart n'avait jamais pu découvrir le coupable.
— Mais, poursuivit-il , je suis certain qu'il soupçonnait M. de Mei'val.
Cette déclaration inattendue provoqua un mouvement général dans l'assemblée.
Le président répéta :
— \ ous en êtes certain, dites-vous ?
— Oui, monsieur le président, continua le capitaine d'armes, et de là provient la ha le invétérée du commandant pour l'accu é , qu'il voulait perdre, et qu'il a conduit ici comme par la main.
Le rapporteur demanda les preuves de l'assertion de l'acjjudant.
On a dit ailleurs comment Pierre Cordier avait découvert les soupçons de Liart; grâce au livre rouge il n'avait rien oublié, et muni d'un véritable faisceau d'arguments, il fit voir sans peine que ses prévisions étaient fondées.
L'avocat de Merval triomphait, il écrivait notes sur notes. Paoletta bénissait maintenant le farouche sous-officier, et s'applaudissait d'avoir eu confiance en lui.
Les généreuses déclarations de Caboche de Lartigue , les récriminations pleines de fiel de Chérinot, Martinat et autres, n'approchèrent pas de la déposition du capitaine d'armes. M. d'ITéricourt , i)ien qu'il brûlât de servir Adrien , bien qu'il eût pris à rwur ôc dévoiler les infamies
du capitaine de vaisseaa, en faisant l'apologie de l'accusé, ne dit rien qui égalât la moindre des aOirmations de Pierre Cordier.
Merval, cependant, fut vivement touché de la manière dont le père deSuzaime avait exposé l'aiTaire , et regretta de ne pouvoir l'en remercier sur-le-champ.
Nestor, Fortanet et le capitaine Durocher s'en acquittèrent pour lui. Adrien parut ahattii pendant un instant ; l'aspect de M. d'Héricourt avait reporté ses tristes pensées vers Suzanne; malgré le témoignage de Pierre Cordier, il ne partageait pas les illusions de son défenseur. Mais Cyhélus entra. Merval se redressa fièrement; il aurait eu honte de faiblir en présenc» de l'agent de Liart.
Le uègre, interrogé pour la forme, fit comme quelques mauvais drôles de sa
bande entendus avant lui; il mentit cent fois, mais pourtant sans se mettre dans le cas d'être accusé de faux témoignage ; il inspira aux juges et au rapporteur luimême un tel dégoût, qu'on ne le pressa guère de questions. 41^
Quant à Schneider, interpellé le dernier, il émut l'auditoire par sa naïve douleur. L'honnête Alsacien pleurait à chaudes larmes. Il ne se doutait guère qu'il portait dans sa poche une lettre infernale pour son ami Mulhausen. Comme au dehors on assurait que Merval serait inévitablement fusillé, Schneider s'abandonnait aux regrets les plus poignants : il faisait l'éloge de son oflicier , il le déclarait innocent avec la meilleure foi du monde, et néanmoins il convenaitqu'une rixe avait eu lieu entre son maître et le capitaine de vaisseau.
— Impécille I pensa l'ebliamble AI. Samuel Buchard, son compatriote, il n'a pas tit le moidlé le ce quit valait tire, il a barté tut de drafers.
C'était la réflexion d'un homme qui se connaissait en témoignages pour une foule de motifs, car il avait personnellement comparu en cour d'assises. Eli bien ! malgré cette autorité compétente, nous croyons que la profonde tendresse de Schneider pour son maître ajouta encore à l'intérêt qu'inspirait Merval.
Après l'audition de tous les témoins, la partie plaignante eût pu être admise à présenter ses observations ; mais le commandant Liart des Ardannes avait usé de la faculté que lui laissait la loi de rester étranger aux débats. Il était demeuré à son bord, où Madec faisait le quart.
Le rapporteur prit donc la parole.
Le rapporteur était un de cet* beiviteurj» inflexibles qui ne voient rien au-dessus de ta discipline militaire. Il ne daigna tenir aucun compte des torts imputés au capitaine de vaisseau, des vexations suines par les subalternes, des passes-droits, des illégalités, des actes tyranniqnes et cruels; tout cela était hors de la question. Il ne s'inquiéta pas davantage des injures passées dont Merval avait à se plaindre. Il établit en fait que l'accusé, de son propre aveu, avait quitté son quart saus l'autorisation d'aucun chef supérieur ; qu'en second lieu, il avait maltraité et fait maltraiter un homme de l'équipage; — qu'eniin, aveuglé par une colère insensée, il a\ait tenu des propos séditieux tendant à a (faiblir l'autorité du commandant.
A la rigueur ce dernier acte, de la part d'un ollicier surtout, pouvait être consi-
déré comme une provocation à la révolte et mériterait seul l'application de la peine de mort, en vertu de l'article 10 du décret du 10 nivôse an IL Mais l'accusé ne s'en était pas tenu à ces trois premières fautes.
Après quelques développements, le rapporteur ne tarda point à dire que Merval était entré chez le commandant avec l'intention de se venger de ses prétendus griefs contre lui, et qu'il l'avait bien prouvé par sa première réponse , quand d'un ton véhément, il s'était écrié : — «Interrogez!.. M. Liart ! j'interrogerai à mon tour! »
Le rapporteur insista longuement surla valeur de cette phrase, après laquelle, ditil, M. le commandant de la Gorgone nsdii biçn le droit de se mettre sur la défensive.
Merval avait saisi le commandant au
collet, l'avait frappé au visage, et se serait livré à d'autres actes de violeuce, s'il n'eût été arrêté sur-le-champ.
En conséquence, et en vertu de l'article 15, titre A m du code des délits et des peines pour les troupes de l'Etat, du 21 brumaire an A , ainsi conçu :
« — Tout militaire convaincu d'avoir » insulté ou menacé son supérieur de pro- »pos ou de gestes, sera puni de cinq ans > de fers ; s'il s'est permis des voies de fait »à l'égard dr. supérieur il sera puni de » mort, n
Le rapporteur conclut à la peine capitale.
Son foudroyant réquisitoire étavé des arguments les plus vigoureux er* faveur de la discipline, parut avoir fait sur les juges une impression profonde.
Les témoins demeurés dans la salle et
les bpecta leurs amisde Mer val sentirent décroîlre leur espoir. Le défenseur se leva.
Il dit que le rapporteur n'avait pas envisagé la question sous son véritable point de vue, puisqu'il avait parlé de M. Liart des Ardannes comme s'il se fut agi d'un capitaine de vaisseau quelconque, et non d'un despote odieux, — cruel, — foulant aux pieds les lois de la justice et de l'honneur aussi bien que les règlements maritimes.
Et c'était un pareil homme qui venait invoquer le texte des lois pour satisfaire à sa vengeance personnelle.
L'avocat fit avec éloquence la peinture de l'intérieur de ta Goi-gone, il rappela les dé{ ositions du capitaine d'armes, homme bien impartial, l'un des principaux téL.oins à charge. — Il assaya de démontrer que Liart faisant exception à la
règle commune, la règle commune ne pouvait être applicable pour sa plainte.
Enfin, passant à l'examen des faits, il s'elForga de justifier la colère de l'accusé, fit valoir que c'était sur l'ordre du commandant, que Merval était descendu dans la chambre du conseil, et répéta que le jeune olîicier se trouvait dans le cas de légitime défense , puisqu'on l'avait attiré dans un véritable guet-apens.
Les lois maritimes, en ce cas, ne pouvaient prévaloir sur les lois ordinaires; il ne s'agissait plus d'un lieutenant et d'un capitaine de vaisseau , mais d'un homme menacé par le fer d'un assassin et qui,. réduit à se défendre, frappe le premier.
Du reste, ce fait même pouvait être contesté, plusieurs témoins et entr'aulres le .sieur Anatole Chérinot, ayant positivement déclaré que l'épée du commandant tou-
chait les vêtements de l'accusé avant (jue ce dernier eût levé la main.
Le défenseur, convaincu de la bonté de sa cause, ajouta une foule d'arguments propres à sauver Merval , et prononça un plaido}'er qui rendit l'espérance à tous ses amis.
L'équilibre fut rétabli de la sorte.
Mais le capitaine de corvette rapporteur répliqua sur-le-champ avec une sorte de furie, et détruisit violemment l'échafaudage de l'avocat.
— Quoi ! s'écria-t-il en frémissant, la défense voudrait qu'on distinguât entre le sieur Liart des Ardannes et M. Liart des Ardannes capitaine de vaisseau commandant la Gorgo/ie, entre le sieur Adrien de Merval et A. de Merval ofllcier de la dite frégate! m lis alors à quoi bon une juiidiclion disciplinaire? — à quoi bon la cour
martiale qui siège dans cette enceinte? —
à quoi bon la loi qui nous régit? Ah !
messieurs les juges, vous ne tiendrez aucun compte de ces arguties qui ne tendraient à rien moins qu'à détruire tout espoir de subordination dans l'armée navale;
— car il sera facile d'établir des distinctions aussi probantes que celles qu'on invoque comme fin de non recevoir.
La loi est une, — • la discipline est une,
— pas de transactions ! — Le service du roi et de la patrie nous trace notre ligne de conduite. — Faut-il ou ne l'aut-il pas que l'on obéisse et que l'on se soumette à l'autorité du chef de la force militaire?
A bord , un commandant est toujours commandant et ne saurait être considéré ronime un rival ou un ennemi personnel.
Kcoùîez, messieurs!
Un lieutenant a crocheté et souffleté un capitaine de vaisseau.
Le fait est patent, il est prouvé, l'accusé et son défenseur l'avouent euxmêmes. Qu'importe le reste? Que signifient ces considérations sans fin dont on vous a fatigués ?
Un lieutenant a crocheté et souffleté un capitaine de vaisseau.
11 l'a fait au vu et au su d'un état major, d'un équipage , de la marine entière ! Et l'on voudrait de ce crime de lèse-discipline faire un délit de police correctionnelle !
Non! non! Messieurs! une pareille argumentation est dérisoire. J'ai déjà posé mes conclusions et je les maintiens. Il ne me reste qu'à vous répéter pour la dernière fois :
Un lieutenant a crocheté et souffleté un capitaine de vaisseau !
Jugez maintenant, messieurs les membres du conseil de guerre maritime !
Le capitaine de corvette rapporteur, menaçant encore , se rassit. Sa tâche était achevée.
L'avocat avait le droit de répliquer; il en usa.
— Nous ne pouvons malheureusement , dit-il, d'un ton posé, sans éclats de voix et même assez bas, — nous ne pouvons mettre au service de la défense ces brillantes qualités d'élocution, ce débit orageux qui rappellent les habitudes d'un marin habitué à conjm^er les tempêtes; notre parole et nos poumons ne sbnt pas dignes de lutter contr'e l'éloquèfice tonnante de l'honorable rapporteur; mais la justice de notre cause snppléei;». nous Tes-
pérons , à notre impuissance oratoire.
Quant aux distinctions qu'on nous reproche, et qu'on traite de subtiles arguties, qu'il nous soit permis de poser un exemple :
Assurément, M. le rapporteur, qui requiert contre nous la peine de mort, ne se croit pas pour cela un homme sanguinaire ; il nous autorisera certainement à distinguer en lui l'individu privé, le citoyen recommandable , et même l'officier de marine capal)le et justement estimé , du sévère rapporteur auprès de votre conseil. Eh bien ! pourquoi ne serait-il pas permis de procéder de même en ce qui concerne M. Liart des Ardannes , homme farouche, cruel , inique , convaincu devant votre tribunal des bassesses les plus criminelles? \ous le savcA, messieurs, cet homme abusait de son pouvoir, jusqu'à faire infliger
des punitions corporelles sans formalités aucunes; il abusait de son autorité jusqu'à s'emparer des lettres de ses subalternes, et \iolait le secret mille fois sacré des correspondances intimes. Et maintenant on n'admet point qu'on puisse considérer un tel homme autrement que comme oliîcier supérieur de la marine î — Ali ! messieurs, nous ne ferons pas cette injure au corps méritant dans lequel vous servez î nous rougirions pour notre pays s'il n'étaitpoint posNible de séparer l'individu coupable de tant d'infamies, du capitaine des vaisseaux de l'Etat Non! évidemment non! ce n'est pas le capitamede vaisseau qui est en cause; la question n'est plus une (juestion d'épaulettcs et de disci[)line. ..
T ne fois sur ce terrain, oi': il n'était revenu (pie par d'adroites transitions, le dél'enseur sentit redoubler ses forces , il avait