VI
conservé ponr la réplique les arguments les plus touchants. Après avoir obtenu des sourires aux dépens du rapporteur, après avoir fait tressaillir d'horreur en amplifiant les dépositions de Pierre Cordier, après avoir discuté la question de fait et celle de droit, il aborda la vie de Merval. Il dit que riche et né dans la première classe de la société, son client avait choisi la carrîère maritime , non comme un métier, non comme un moven vuli^aire de sfagner sa vie, mais comme une profession belle entre toutes, — par enthousiasme, parce que les fatigues et les périls de la mer avaient captivé son âme généreuse.
— Faudra-t-il donc que ce dévoûment à une conviction sincère, digne d'admiration et digne de louanges, soit payé de la
vie?
Excellent serviteur , comme le prou-
vàient ses états de service, il avait donné dans vingt occasions Texemple du courage.
Ici le défenseur raconta les premières campagnes d'Adrien , s'appuya sur le témoignage du capitaine de corvette Rivelles, et lut une lettre éloquente du capitaine de vaisseau Dubreuil, commandant la Ncrnésis; il raconta de nouveau l'incendie, peignit la tempête, fit frémir d'enthousiasme les juges eux-mêmes , vieux marins éprouvés par mille dangers . il parla de la promotion de l'officier au grade de lieutenant de vaisseau , et de l'estime que tous ses chefs avaient constamment eue pour lui.
L'amitié de Nestor et do Merval, noble modèle pour les jeunes olTiciers, fournit le texte d'une tirade vivement sentie, qui cmut encore j'isqu aux larmes.
Enfin un succès complet couronna la péroraison du défenseur, que l'auditoire applaudit sans craintes, puisque les débats étaient terminés.
Merval fut ramené en prison à bord de ï Amiral; la cour entra en délibération.
Un quart d'heure après la séance fut rouverte; le président, les juges, le rapporteur et le greffier reprirent leurs places.
Nestor et Fortanet tremblaient ; Pierre Cordier attendait avec une impatience fébrile; une émotion profonde agitait tous les cœurs. Urbain Lartigue, Paoletta, Martial, Caboche, Schneider, priaient pour Merval.
Le j logement allait être prononcé.
Larmes.
Le maintien de la discipline est la loi suprême des armées ; loi de salut public, inexorable, draconienne, juste, horrible... bublime.
Cette loi, c'est la sécurité de la patrie , c'est la force de la nation.
L'arbre arrosé de sang pousse des rameaux de laurier.
Après le noble panégyrique de Merval, les espérances enthousiastes des vieux serviteurs furent de courte durée.
Riveiles fronçait les sourcils, en laissant errer sur Nestor des regards paternels et compatissants; Urbain Lartigue n'espérait que dans la miséricorde divine ; M. d'Héricourt, l'ancien otBcier , était glacé d'effroi.
Le bon Phylon-Binôme essayait vainement de calculer les chances favorables à son jeune collègue :
— Impossible ! impossible î murmuraitil. Ce n'est pas avec le cœur que l'on opère exactement... je n'ai plus la tête à moi... les pulsations de mo» pouls le prouvent...
Pauvre Merval !... Et dire que j'ai pu être injuste envers iuil...
Piiylon-Binônie , si placide et si calme à l'heure des plus grands dangers , cet homme qui additionnait , multipliait et divisait des nombres en face de Liart, sans se troubler quoi qu'il arrivât, était accablé de douleur. Placé sur un baril de poudre auprès d'une mèche incendiaire, il aurait certainement calculé la durée de cette mè* che; mais il avait peur et tremblait maintenant pour la première foi^ de sa vie. •
Dans un coin reculé de la salle, un misérable, un être infâme et vil , le nègre Gybélus tremblait aussi.
Pendant le réquisitoire et les plaidoiries, ses lèvres violette^ avaient jauni, ses yeux sortaient de leurs orbites , il venait d'entendre avec horreur le rapport de son agent. Aiusi tout le s^sieme dcopiounage,
de dénonciations et de guet-apen& était démasqué :
— Si Merval est condamné à mort , pensait-il, l'équipage me tuera... Le capitaine d'armes était donc un traître! je m'en doutais... Il nous en veut... (^>ue faire?... il faut le perdre !...
Cybélus ne savait que souhaiter ; il lisait des menaces dans les regards de tous les matelots présents; il pensait à ne point retourner à bord...
■Pierre Cordier l'observait.
Il était environ cinq heures du soir, lorsque le président du conseil de guérie prononça le jugement.
A mesure qu'il avançait dans la lecture du protocole ordinaire, l'attention redoublait, l'émotion allait croissant. OiHoiers , bourgeois, matelots, femmes, yieillards ,
tous muets, tremblants, et saisis d'un sentiment de religieuse terreur, écoutaient les paroles qui retentissaient lentement dans l'enceinte.
Enfin le président lut ces mots ; « Le conseil , après avoir délibéré à huis-clos sur la question ci-après , posée par le président, qui a recueilli les voix en commençant par le grade inférieur et par le moins ancien dans chaque grade , son opinion émise le dernier, a dcclavc et déclare :
» Le nommé de Merval (Adrien), enseigne de vaisseau , embarqué sur la frégate de S. M. la Gorgone, accusé de voies de fait envers son supérieur, est-il coupable?
» A la majorité de cinq voix sur huit, oui, il est coupaTslc. t»
Un murmure de détresse se fit entendre.
On sait que les conseils de guerre ne
peuvent , par l'admission de circonstances atténuantes , modifier les peines énoncées dans les lois maritimes ou militaires.
Schneider éclata en sanglots ; Nestor Laviolais devint pâle comme un linceuil;M. d'Iiéricourt s'ali'aissa sur lui-même et parut avoir perdu le peu de force qui lui restait; Rivelles, Fortanet, lecapitame Durocher et quelques autres oiliciers de la marine étaient plongés dans la coîisternation ; la veuve Toinon, Lrbain Laptigne et Paoletta, de qui s'étaient approchés Caboche et Martial, formaient le centre d'un autre groupe, dont la douleur et l'indignation se traduisaient par des larmes, des attitudes bien diverses, des gestes énergiques ou des gémissements étouÛés.
Célestin, Rerprigent et une foule de braves matelots trépignaient de rage.
Le silence s'étant rétabli, le président
poursuivit d'une voix qui semblait formidable :
« Statuant ensuite sur l'application de la peine, les voix recueillies de nouveau par le président dans la forme indiquée ci-dessus ;
» Vu les articles ci-après transcrits : — »
Suivaient les textes desquels il résultait que l'article applicable était l'article 15, titre vin du code des délits et peines pour ies troupes de l'état, du 21 brumaire, anV. Le président en ayant donné lecture , ajouta :
« Le conseil de guerre maritime , à la majorité de 7 voix sur 8, condamne le nommé de Merval (Adrien), ci-dessus qualité, à la peine de mort. »
AL!... pensa Pierre Cordier le ca-
pitaine d'armes , après ma déposition, on le condamne!... Que ce nouveau meurtre retombe donc sur l'assassin de Lebrave , de Merlin et de Math urine î
Pendant quelques minutes, l'adjudant, immobile , resta plongé dans ses sombres pensées; mais tout-à-coup, il se redressa militairement et cria :
— Gens de la Gorgone, à vos rangs î Les témoins et les autres hommes de
l'équipage descendus à terre pour assister à l'audience obéirent à l'adjudant qui les ramenait à la chaloupe.
Gybélus tenta de s'évader, mais quelques sous-oiïiciers dirent au capitaine d'armes :
— Le nègre a-t-il permission de rester à terre?
— Non ! répondit Gordier. . . gardez-le et ramenez- le...
— Moi... murmura Cybélus , je n'avais qu'une petite commission à faire...
— Marche ! chien maudit !... s'écria le capitaine d'armes. . . marche et tais-toi !
Pendant le reste du chemin, l'adjudant examina d'une manière spéciale Caboche, Lartio:ue et Chérinot. ■■éêÊÊ^^^
Le premier, la tête penchée sur la poitrine, semblait soutenir une lutte avec sa conscience ; il n'aurait pas hésité à se sacrifier pour Merval, mais il ne pouvait oublier Paoletta, son congédiement prochain, son avenir de bonheur... il réfléchissait... dépendant, avant qu'on fût arrivé au canoi, il releva le front, un éclair de fureur brillait dans ses yeux, il avait tressailli:
— Très-bien ! penSa Pierre Cordier, il se décide pour la vengeance !.. . je m'y connais !
Lartigue s'était déterminé plus vite : il
devait la vie au jeune lieutenant de vaisseau, mais il se disait intérieurement ce que Caboche de son côté s'était déjà dit bien des fois : — Non ! je ne mr^lerai pas mon matelot, le promis de Paoletta, dans cette mauvaise affaire !
Les deux quartiers-maîtres avaient les mêmes pensées, éprouvaient îa même douleur, cédaient à la même influence, et ne devaient point, par amitié l'un pour l'autre, s'avouer leurs derniers projets.
Quant à Chérinot, pendant le retour à bord, il ne fit pas une seule méchante plaisanterie; ses yeux cernes de noir pétillaient sournoisement ; un étrange sourire errait sur ses lèvres minces et pâles, ^ — le gamin de Paris flairait sonémeule-
Schneider , malgré sa poignante affliction, n'était pas homme à oublier la lettre destinée à Mulhausen. Par deux fois, le ca-
pitaine d'armes le vit fouiller dans sa poche, comme pour s'assurer qu'il ne l'avait point perdue.
— Ça marche ! ça marche ! murmura l'adjudant, et l'occasion ne peut manquer désormais.
Tandis que Merval comparaissait devant ses juges, Suzanne , vêtue de deuil , était en proie à d'inexprimables angoisses. Cécile se tenait auprès d'elle; la compatissante jeune femme était accqiTue à l'heure de la détresse , pour réclamer sa part de sou (Iran ces.
Douce colombe, messagère d'espérance, noble et tendre amie, elle s'elforçait de soutenir, pendant la tourmente, l'àme défaillante de la fiancée. Sa voix harmonieuse et sainte répondait à tous les battements du cœur de Stizannc.
Elles pleuraient, elles priaient ensemble ; ensemble elles attendaient.
Les heures d'agonie, lentes et froides, sonnaient pourtant à l'horloge du port. — A chaque tintement de l'horloge, Suzanne faisait quelque mouvement craintif. Cécile, alors, s'inclinait sur son front , lui prenait les mains, tâchait de la ranimer, et lui disait de ces mots suaves dont la mystérieuse puissance émane du ciel.
Les paroles de Cécile se répandaient comme une rosée céleste, comme un baume divin, sur les plaies saignantes de l'infortunée jeune fille. Cécile avait beaucoup souffert. — La vierge en deuil levait vers elle ses yeux noirs éteints par les pleurs; aux mélodies de la charité mystique s'unissaient les soupirs de la douleur reconanissante. Cécile redisait sa prière pour le 4 voyageur de la mer. Suzanne, à genoux.
répétait les inspirations de l'épouse chrétienne. Leurs plaintes s'exhalaient en cantiques pieux.
Les anges qui tressent les couronnes des martyrs trempèrent une branche d'épines dans les larmes de ces deux anges de ia terre, et la branche se couvrit de fleurs.
Cécile ne disait point qu'Adrien serait acquitté, Cécile ne disait point que sa grâce lui serait accordée , Cécile montrait le séjour du triomphe et du repos étemels, l'asile sûr où les tourments de notie misérable vie se transforment en béatitudes.
Car la noble femme savait qu'il ne faut pas tromper les grandes douleurs. — Des espérances déçues naît le désespoir, l'anéantissement moral, la perte de la raison. — Pour lebausser le courage de Suzanne, Cécile lui faisait envisager le malheur faceà-face, mais elle en marquait le terme cervj. 6
laiii au-delà des bornes de la vie. Et Suzanne puisait une résignation énergique dans la foi qui donnait l'éloquence à son amie.
Prenant un nouvel essor, Cécile s'élevait à des hauteurs sacrées où Suzanne planait enfin avec elle ; — leurs larmes se séchaient, elles bénissaient Dieu, l'une sur l'autre appuyée.
Cécile, simplement vêtue d'une robe Manche, récile , belle d'enthousiasme, la main levée vers le ciel, semblait être le guide de Suzanne à travers l'immensité.
Déjà Alerval n'était plus qu'une âme radieuse, souriant à sa fiancée. Déjà Suzanne fembrâsée d'un chaste amour volait en esprit vers l'àme de son époux.
lit cinq heures sonnèrent!... et mille voix retentirent dans la (.'itéî...
— Condamné! condamné à mort î
Suzanne entendit...
Alors Cécile ouvrit les bras, la jeune fille vint y pleurer ; mais elle n'était pas foudroyée, car les splendeurs de la miséricorde éternelle rayonnaient encore autour de son malheur. Les larmes qu'elle versait n'é- ^k
taient point acres et empoisonnées par la 1
haine, ses sanglots n'étaient point des cris frénétiques, il ne s'échappa de sa bouche que des paroles de paix et de pardon.
Une foule épaisse s'arrêta devant la porte ; le peuple escortait les amis du malheureux lieutenant de vaisseau.
Urbain Lartigue d'un côté, Fortanet de l'autre, soutenaient M. d'IIéricourt qui avait trop compté peut-être sur l'acquittement de Merval. L'ancien capitaine n'était déjà plus que l'ombre de lui-même; son moral se ressentait de l'an'aiblissement de
sa santée épuisée par des travaux au dessus de ses forces. Il était parti d'Algérie avec la douce conviction qu'Adrien, l'époux de Suzanne , achèverait son œuvre colonisatrice; il s'était abandonné, — chose rare dans sa vie, — à des illusions mensongères; après un an et plus de luttes, de dissimulation, d'épreuves de tous genres, quand il se croyait au moment d'atteindre le but et de l'emporter sur Liart, devenu un redoi.i-^ble adversaire par la faute de madame d'Héricourt, quand il se croyait sûr du succès de son œuvre et du bonheur de sa fille dont l'amour lui paraissait dignement placé, toutes ses espérances étaient fatalement brisées. Enfin , le père de Suzanne, rejeté brusquement dans sa misanthropie quT lui faisait prévoir le mal même au milieu de la prospérité, était en outre agité par d'horribles inquiétudes.
— Je mourrai!... je vais mourir! pensait-il, et ma fille tombera entre les mains de ce monstre !
Urbain Lartigue, le vétéran, était douloureusement étonné de l'état dans lequel il voyait son loyal et vénérable bienfaiteur.
C'était à l'audience même , que , par l'eifet d'une commotion violente , monsieur d'Héricourt venait de perdre subitement sa longue et patiente énergie ; — à l'homme fort succédait tout-à-coup et sans transition, — un vieillard débile et souiVreteux. — Kt le mal taisait de tels progrès, que sa fille s'en apenjut quand il rentra. — Frappée d'une douleur nouvelle, Suzanne poussa un cri d'ellVoi ; elie vint se
jeter à ses genoux.
Cécile ne l'avait point préparée à ce dernier malheur.
Le capitaine Durooher accompagnait Nestor, qui ei^tra aussi dans le «alon, mais qui ne vit point les gens du logis s'empresser autour de M. d'Héricourt épuisé, abattu.
Paoletta était ramenée par la Neuve Toinon et sa sœur. La jeune Provençale courut à Cécile, et d'une voix étoufiee :
— Madame ! murmura-t-ellè, ma maîtresse sait-elle déjà ?. . .
— Oui, mon entant! répondit la
jeune dame, elle était résignée! nous
avions prié ensemble Mais son père...
voyez !...
Alors seulement Paoletta s'aperçut qu'on venait de déposer M. d'Héricourt sur la chaise longue. Suzanne pleurait, en lui baisant les mains ; le malheureux vieillard tâchait en vain de maîtriser sa douleur.
C'était une scène lugubre et saisissante, qui frappait de stupeur les plus indifférents, qui glaçait les moins sensibles.
Mais , après le premier moment consacré à ces émotions déchirantes, alors que le capitaine Du rocher, étranger à la famille, demeurait là morne et silencieux, alors que les enfants effrayés se taisaient , que plusieurs femmes du logis et entre autres la veuve Toinon, n'avaient plus la force d'ouvrir la bouche, pendant que Fortanel essuyait à la dérobée de grosses larmes et que ISestor Laviolais était complètement anéanti, — une jeune femme, Cécile, sentant qu'il restait un impérieux devoir à remplir, s'avança dignement au milieu de l'assemblée et dit à hatite voix :
— Messieurs! monsieiu' Laviolais,
et vous, capitaine Du rocher, et vous, mon mari... pardonnez-moi! mais les ins-
tants sont précieux ! N'y a-t-il donc
plus rien à faire pour monsieur de VJerval? Suzanne remercia Cécile d'un regard passionné ; soudain les trois otliciers s'avancèrent , et M. d'Héricourt, faisant un eiîort pour se lever, leur dit :
— Allons, messieurs I...
Mais il retomba sm- la chaise longue, où le soutenaient Lrbain Larligue et ses enfants, car Suzanne s'était élancée vers Nestor :
— Vous! son ami! son frère î... écoutez! s'écria-t-elle , vous allez le revoir!... vous lui direz que je l'aime!... que je veux moi-même aller...
Elle ne put rien ajouter... Cécile la ramenait auprès de son père.
Le capitaine Durocher et îNestor, entraînés par F)rtanet, sortirent du salon et descendirent l'escalier rapidement.
Portorcnille de iiiiniMtii*v.
Madec , réduit à l'inaction par son eniharquement à bord de la Gorirone, n'avait pu que partager la douleur de iNestor
Comme Cécile soutenait le courage de
Suzanne par de pieuses consolations, ainsi Madec prodiguait à INestor les paroles à la fois énergiques et tendres qui raniment les grands courages affaiblis.
Madec n'avait point écrit à sa mère qu'il venait de repasser sur la Gorgone', Madec portait de nouveau à la ceinture son couteau , que Liait remarquait toujours malgré lui.
Le jour de son embarqueuient, l'enseigne breton avait dû, suivant l'usage, rendre une visite ofiicielle au commandant, qui le reçut dans la galerie. Alors, avec ce sang-froid qu'on lui connaît, il déplora la cause de son embarquement, fit l'éloge de Merval et dit en face à M. des Ardannes :
— Ce malheureux officier , commandant, avait sauvé la Gorgone, à Alger; sans lui, vous auriez perdu votre frégate.
et vous auriez comparu vous-même sur la sellette d'accusé...
— xMonsieur Madec, répliqua sèchement Liart, vous connaissez mes opinions en matière de discipline?
— Oui , commandant , dit l'enseigne , je les connais aussi bien que vous connaissez les miennes en lait d'honneur militaire.
Liart était mal à son aise, les allusions au passé ne lui convenaient guère mieux que l'entretien sur les tristes nouvelies du jour.
— \ ous êtes l)ien à plaindre, commandant, poursuivit Madec, de vous être cru obligé de traduire devant une cour martiale l'homme à qui vous deviez de tels services !.. .
Kt les yeux bleus de Madec s'arrêtèrent
lixeiiieut sur les yeux fauves de Liait, qui Laissa le front en murmurant :
— S'il est condamné... je solliciterai... j'obtiendrai sa grâce !
— • Plaise à Dieu ! reprit Madec avec lenteur.
La conférence continua pendant quelques minutes encore sur ce ton , — après quoi l'enseigne se retira.
Il était de quart et se promenait sur le pont, pensif, soinbre , terrible, au point que Jacques Liart lui-même n'osait atlronterson regard, lorsque le capitaine de corvette Rivelles , Pbylon-Binôme, Montoire, le docteur Blaye et les élèves de marine montèrent à bord. Madec les reçut à l'échelle, en demandant le résultat du procès.
— Condamné à mort I répondit Rivelles d'une voix sourde.
Madec pâlit , frappa du pied , et se tourna vers la dunette, où se trouvait le commandant Liart.
L'équipage entier entendit le capitaine de corvette , car l'équipage entier attendait dans une triste anxiété.
Liart aussi avait entendu; plusieiu's hommes le reejardèrent comme faisait i\Iadec, Liart resta de marbre.
Mais de bruvants murmures avant retenti dans la batîerie et sur les gaillards, il s'écria d'une voix tonnante ;
— Silence I silence à bord!
Le silence se rétablit lentement.
Peu après, la chaloupé qui ramenait les témoins accosta.
Aussitôt l'officier de servic^e lit faire le roulement du souper.
A chaque plat , la séance et l'arrêt du conseil de guerre étaient le sujet de l'eu-
tretien. Le capitaine d'armes observait les causeurs.
Si le commandant Liait fut impassible lorsque Rivelles annonça la condamnation, c'est qu'il savait déjà tout. Un moment avant l'arrivée des officiers, il avait reçu de la préfecture maritime avis de la sentence, avec l'ordre d'appareiller le soir même pour les î'es d'Oyères, et d'y attendre de nouvelles instructions. L'autorité , instruite de la décision du conseil, voulait isoler la Gorgone jusqu'à ce que l'on eût reçu la réponse du ministre relativement à l'affaire Merval, — car il doit être sursis à l'exécution de tout jugement portant peine de mort qui a été rendu sur le lerriîoire continental du royaume.
— Et M. La violais? demanda Liart au capitaine de corvette.
— 11 est resté à terre.
— Vous auriez dû le ramener à bord.
— Vous ne m'en aviez pas donné l'ordre , commandant.
Liart ajouta bientôt après :
— Dès que l'équipage aura fini de souper, Yous ferez faire les dispositions d'appareillage.
— Bien I répondit le capitaine en second.
Puis les deux ofllciers supérieurs descendirent et se mirent à table.
A' ers la fin du premier service, le commandant rompit le silence :
— Il faut cependant, dit-il, que M. Laviolais reprenne son poste à bord ; nous appareillons dans deux heures î
Le capitaine de corvette ne répondit rien.
— \e pourriez-vous donc pas l'envoyor avenir? reprit Liart.
— J'en attendais l'ordre.
— Je vous le donne.
Piivelles sortit de table, monta sur le pont, fit armer un canot et dit à l'élève de corvée :
— Vous allez dire à M. Laviolais de revenir immédiatement avec vous. Vous le trouverez dans le port à bord de C Amiral. Si par hasard il n'y était pas encore, vous l'attendriez jusqu'à huit heures moins un quart. S'il en était déjà parti , vous demanderiez à M. de Mervaloù il est, et vous iriez à sa recherche. Faites diligence pour le rencontrer , et sovez de retour à huit heures précises.
Le canot déborda.
Rivelles revint se mettre à table , et le repas des deux officiers supérieurs s'acheva sans qu'ils échangeassent aucune autre parole.
Cybélus , qui les servait comme à l'ordinaire, attendait que le capitaine de corvette fût sorti pour rendre compte de la séance.
On sait déjà que le nègre avait envoyé à l'audience un de ses mouchards subalternes, dont on a entrevu la silhouette au dernier rang des spectateurs. On sait que la condamnation de Mer val et la visible fureur des matelots lui donnaient tout lieu de craindre une catastrophe. — Ramené à bord malgré lui, il venait maintenant invoquer le secours de son maître.
Pendant que le capitaine de corvette faisait garnir le cabestan pour l'appareillage, le nègre commença son rapport. Lîarl, en l'écoutant, trépignait, enrageait, grinçait des dents, et murmurait mille menaces incohérentes :