‹ La gorgone (volume 3)Chapitre 6 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

— Rivelles !. . . parler ainsi !. . . Ah ! c'est trop fort !

— Vous en verrez bien d'autres !

— Je m'y attendais, dit Liart à propos de iNestor: il s'est vu contraint d'accuser son ami.

— Il ne vous a pas» ménagé, du reste.

\ int le tour du capitaine d'armes.

— Quoi ! s'écria Liart épouvanté , le misérable a parlé de la sorte!... il a osé s'attaquer à moi. . . en vérité ?. . . Tu mens, nègre !

— Demandez à qui vous voudrez î

— G^est donc vrai, bien vrai?...

— Vrai comme je vous ai toujours dit que "•■ Cordier était un traître , vrai com je vous ai toujours supplié de le débt u r, vrai comme il m'a toujours fait l'eiFet d'un serpent, vrai comme il a quelque vieille rancune contre vous!...

— Bah ! tu crois? dit Liart.

— Il jouissait en vous accablant, il frémissait de joie, ses yeux s'illuminaient, ses traits se ridaient , et sa voix rauque avait une vigueur éloquente : tout le monde l'a remarqué, dix hommes l'ont dit devant moi, dans la chaloupe !

— Et moi ! murmura Liart, j'ai demandé pour lui le grade de sous-lieutenant dans l'infanterie!...

Cvhélus haussa dédai^jneusement les épaules en ricanant :

— Et il le savait, n'est-ce pas?

— Oui, il le savait, dit Liart.

— Bravo!... c'est malin!... s'écria le nègre. ;

Le capitaine de vaisseau resta sti fait pendant un instant, et se prit à i\ il lir, puis il secoua la tête en signe d'incrédulité.

— Ah î misère ! misère sur nous !... s'écria le nègre... Tenez , commandant , il y va de votre peau blanche comme de ma peau noire... L'équipage...

' — Bail ! interrompit Liart , revenu de sa surprise et tout occupé d'autres pensées, ils seront congédiés !

. , —Votre capitaine d'armes leur fait accroire qu'ils ne seront pas renvoyés chez eux. . . il les irrite exprès. . .

— Ah çà ! dit le capitaine de vaisseau avec humeur, tu me fais des contes à dormir debout.

— Il vous hait... il vous a traité avec un mépris... un fiel. .. une perfidie..,

— On me trompe ! reprit Liart , mais qui?... C'est toi, peut-être?

— Par pitié... par pitié, maître, dit le nègre en se tordant.

— Assez, dit Liart avec un sourire de mépris, tu rêves... Va-t-en.

Lé nègre se retira, terrifié.

Le maître , frappé d'aveuglement , se promit de vérifier les faits en temps plus opportun, et continua un travail pressant déjà commencé depuis plusieurs jours. Il le corrigeait et le recopiait avec un sentiment de triomphe. Il se mirait dans son œuvre.

Et en effet, elle était digne de lui.

C'était une pétition en grâce pour Adrien de Mer val.

C'était un coup de maître.

Liart avait senti qu'une pareille démarche le justifierait de hien des imputations auprès du ministre de la marine, et comptait également s'en faire un mérite vis-àvis de madame d'Héricourt, qu'il se promettait de retrouver à Paris.

Après la maladresse de C} bélus , si le commandant tenait par dessus toutes choses à la condamnation de Merval , c'est qu'il jugeait déjà du parti merveilleux qu'il tirerait de la situation en demandant sa grâce. — L'acquittement eût été l'expression du blâme le plus formel ; Liart se réjouissait doublement. Du reste, Merval acquitté pouvait rester dans la marine ; Merval gracié quittait inévitablement le service , ce que le capitaine de vaisseau voulait, comme on se le rappelle. — Toutefois, on aurait tort de croire qu'en rédigeant sa pétition, il crut que le jeune olîlcier échapperait à la peine capitale; Liart pensait à Suzanne, dont le père était gravement malade ; il ne craignait que la rivalité , que l'amour d'Adrien ; il voulait l'exécution, et travaillait en sous main à la rendre infaillible. '

La nature des débats, bien difterents de ce qu'il les avait supposés à l'avance , ne l'empêcha point de mettre ses projets à exécution; seulement il refit sa pétition et sa lettre au ministre, qui, revues avec soin et habilement modifiées en raison des circonstances récentes, devinrent des chefs-d'œuvre d'hypocrisie militaire.

Ainsi Liart posait en chef juste et sevère, mais libéral ; en officier noiéconnu, calomnié, mais néanmoins toujours généreux, toujours magnanime.

Liart écrivait à madame d'Héricourt de seconder ses eflbrts pour obtenir la grâce de Merval.

Puis il mettait sous envelo|)pe une lettre confidentielle destinée à l'amiral P. N. — Cette lettre était la contre-partie de la pétition et de la dépêche oÛicielle. Liart connaissait l'influence énorme du vieil

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amiral, et ses idées en matière de discipline et de politique. — Il déplorait donc la fatalité qui l'avait entraîné à traduire devant la cour martiale l'infortuné lieutenant de vaisseau Merval, — bon officier, mais serviteur indiscipliné, raisonneur obstiné , no~ béissant Jamais à la lettre, mauvaise tête bourrée d^ idées légitimistes , passable marin , mais ne supportant pas l'autorité d'un chef qui avait fait ses premières armes sous le règne glorieux de l'empereur Napoléon.

Ainsi le vier.x maître Merlin avait jadis été taxé de bonapartisme; M. le vicomte de Merval était , cette fois, accusé de Icgitimisme exalté.

Lia/t, habile à évoquer les rancunes de son protecteur, ne manquait pas d'ajouter que le jeune vicomte était la créature de l'amiral Saint-A et du commandant

Dubreuil. Il se plaignait ensuite amèrement de la perfidie avec laquelle on avait interprété ses actes les plus sages. Liart semblait être la victime. Il priait, il adjurait le brave P. JN. , t illustre héros de la marine impériale , de se rappeler ses bons et loyaux services d'autrefois. — « C'était après l'incendie , et conformément aux conseils du prudent amiral lui-même, qu'il avait établi à son bord la vigilante police dont on venait à présent lui faire un crime ; — c'était après la tempête, et conformément aux avis du ferme soutien de la discipline navale , qu'il avait redoublé de sévérité, au risque de la vie. »

Liart sut adroitement exploiter les deux lettres brutales qu'il avait reçues, l'une à Mahon, l'autre à Alger; il se lava des rcprocbes les plus odieux, dédaigna de réfuter certaines absurdités monstrueuses, et se

lit en résumé blanc comme neige auprès du crédule loup de mer.

Mer val était écrasé ; P. ^. devait, par patriotisme s'élever énergiquement contre toute pensée d'accorder la grâce; P. ^. devait réclamer, au nom de la discipline, un exemple devenu nécessaire. — Liart avait eu soin de toucher quelques mots de l'insubordination croisssante des jeunes officiers de la marine. — P. N. eût-il été à l'article de la mort, était homme à aller demander l'exécution de Merval , par dévoûment pour le bien du service.

Liart relut sa pétition, sa dépêche oificielle , sa lettre à madame d'Héricourt et sa lettre à l'amiral P. N. ; puis il se frotta les mains en souriant.

Un jond canot fut armé, et Montoire fut <" oyé à terre pour remettre les paquet ■ du commandant de la Gorgov.c au

vice-amiral préfet maritime , qui recevait au même instant une foule d'autres pièces destinées au ministre, et toutes relatives soit à Merval et à son procès , soit au capitaine de vaisseau Liart des Ardannes.

Nonchalamment étendu sur les divans de sa galerie, Liart voyait l'embarcation se diriger vers le port. Il continuait à s'applaudir de ses derniers travaux. A peine s'inqiiiétait-il des rapports de C}bélus.

— Qu'importent ces délations?... pensait-il en se promettant bien de se venger

des dénonciateurs; qu'importe! Une

fois à Paris (et j'y serai dans quinze ou vingt jours), je détruis en un instant l'effet de ces dépositions monstrueuses; j'en démontre l'absurdité, en les colport» : moimême Merval est fusillé... M. >r •^féri-

court n'a pas deux mois à vivre, Blaye en

- ikll —

est certain et moi aussi... Madame d'Héricourt m'estime , me plaint, m'admire plus que jamais.,. Ma lettre était une petite merveille... Et Suzanne est à moi

Suzanne! un million!... Suzanne! le grade

de contre-amiral certain! Suzanne î et

je suis vice -amiral dans trois ans au plus tard!. ... député! amiral! ministre!...

Et Liart riait !...

Nestor, que l'on cherchait, était à bord de U Amiral auprès d'Adrien.

L'équipage de la Gorgone, déjà réparti aux postes d'appareillage , gardait un silence menaçant.

Cybélus, blotti dans son trou noir, avait peur.

XIT.

Le* masques.

Nestor Laviolais ne devait prendre le quart qu'à minuit; il ignorait que la frégate recevrait l'ordre d'appareiller. Aussi ne comptait-il se rendre à bord qu'à onze heures et demie par un canot de L'Hécla,

— lZl6 —

Accablé de douleur, mais non vaincu , Nestor , rappelé par la noble voix de Cécile à des devoirs qu'il s'était déjà tracés à l'avance, s'entendit avec le capitaine Durocher et Fortanet, qui se partagèrent les démarches les plus pressées. Pour sa part, il se rendit chez le capitaine de vaisseau Dubreuil, commandant la Némésis.

Nestor, du reste , ne pouvait encore aller revoir Adrien; il était forcé de laisser au greffier le temps de donner lecture du jugement au malheureux lieutenant de vaisseau : — ce qui eut lieu dans la forme requise, à bord de l'Amiral, en présence de la garde assemblée sous les armes.

Mei \\ reçut avec fermeté la nouvelle de sa condamnation à mort. Il fut même étonné de n'avoir pas été reconnu coupable à l'unanimité des voix. Il sentait que son honneur '^tait sauf, car les révélations

des témoins avait prouvé l'existence d'une machination tortueuse. Certes, il regrettait la vie, Nestor, Suzanne, le bonheur, mais sa conscience ne lui reprochait rien , et comme on Ta dit plus haut, la mort ne l'effrayait pas.

Rentré dans la cabine qui lui servait de prison, il attendit Nestor, Nestor ne tarda point à venir.

Les deux frères d'armes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Le digne ami de Merval était bouleversé, il ne put parier de quelques instants; mais il dit enfm que le. commandant de 't NemésUy M. Dubreuil, leur ancien c^p taine de la Glorieuse, rédigeait une pétition pour obtenir sa grâce; le préfet maritime devait écrire dans le même ISens; le conseil quoique composé des ofliricrs les plus

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sévères, avait également résolu de le recommander à la clémence royale.

— Ainsi , espérance ! mon vieil ami, dit Aestor en essuyant ses larmes.

Merval secoua tristement la tête.

— Non ! dit-il, ne nous faisons pas illusion, gardons tout notre courage. Tu connais aussi bien que moi la dépêche ret^ue ici, à l'époque de mon arrestation. Elle concerne surtout l'indiscipline des officiers: on veut faire un exemple, je serai la victime.

Nestor fut obligé de reconnaître tacitement que Merval avait raison; il ne répondit que par un douloureux soupir.

Adrien poursuivit.

— Après moi, Nestor sois un autre moimêuie. T sais combien j'aime Suzanne!..

Tu veille s sur elle... c'est ma consolation, m< . espoir...

Ils se tenaient par la main, silencieux , se regardant l'un l'autre avec tendresse. Et puis Merval se prit à sourire.

— Si je suis gracié, dit-il, j'ai encore mon projet. Nous quittons tous les deux la marine militaire ; si tu veux un beau navire de commerce , je l'aurai pour toi : je serai l'armateur, tu seras le capitaine.

— Ah! parle donc ainsi, bon Merval!..

oui, j'y cory^ens!

Ils caressaient ce projet basé sur une espérance trompeuse; ils s'abandonnaient à ce rêve qu'un mot pouvait briser en mille éclats. .,

Tout notre bonheur est ainsi fait; ils étaient heureux !

Merval se fit redire par Nestor l'éloge de Suzaime, il se fit répéter qb Ile avait pleuré, qu'elle avait déclaré Uautcmcnt combien elle l'aimait; et Nestor.^ voyant

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