VI. i J
que ces récits procuraient à Merval les émotions les plus douces, n'oubliait rien de ce qu'il avait appris lui-mcme de Fortanet et du capitaine Durocher.
11 ajouta que Liart et Montoire avaient cessé d ctre reçus chez les d'Héricourt ; que la mère de Suzanne partageait désormais toutes les appréhensions de sa fille ; que, pressée par son mari , elle était partie pour Paris, où elle faisait démarches sur démarches.
Ramené par ces transitions à son idée dominante, Nestor s'écria : — Ils t'aiment î ils m'aident!., nous te sauverons î Nestor caressait encore les illusions les plus sincères, — et Merval respectait l'enthousiasme de son ami... si calme, si posé, si ferme dans la vie habituelle... et maintenant exalté, bouillant, rendu éloquent par son ardenle amitié.
Un vieillard, vêtu du simple costume de campagnard, se tit annoncer. — C'était Urbain Lartigue ; le frère d'armes de M. d'Iléricourt, le père de Paoletta. — rsestor le présenta au jeune prisonnier, Merval l'accueillit comme un ancien ami.
— Mon capitaine voulait venir lui-même, dit le vétéran, dont les yeux étaient pleins de larmes : mais les forces lui ont manqué,
il m'envoie à sa place . Je voudrais,
monsieur, pouvoir prendre la vôtre ici... Que fait le vieil Urbain en ce monde, puisque le malheur frappe les d'Héricourl ?
Merval et ISestor obligèrent le vieillard à s'asseoir sur un pliant.
— Mon capitaine est tombé sous le coup, reprit le père de Paoletta, et mademoiselle fait pitié... Elle veut venir ici demain elle en a demandé la permission
à genoux... la permission est accordée
Si M. d'IIéricourt ne peut la conduire luimême, moi j'accompagnerai mademoiselle
Merval avait tressailli.
— Oui !... elle veut venir à toute force... poursuivit Urbain. Son père craint pour elle cette entrevue, mais il craint encore plus de vous refuser à tous deux le bonheur de passer ensemble quelques instants.... il a promis... Soyez sage, monsieur de Merval, soyez fort !
Merval prit la main du vétéran et la pressa sur son cœur, en signe de reconnaissance.
— Je serai fort, je serai sage... dit-il. Je lui dirai que le succès de nos démarches est infaillible.
En ce moment, l'élève de marine en- Toyé par le capitaine Rivelles à la recher-
che de Nestor, lui communiqua l'ordre de se rendre à bord sur-le-champ.
— Pourquoi, monsieur ? le savez-vous?
— Je crois, dit Télève que nous allons appareiller.
Merval poussa un cri déchirant.
Nestor ne se souvint plus qu'ils parlaient tout-à-l'heure d'espérance, il lui dit adieu comme s'il ne devait jamais le revoir ,
— Adrien ! Adrien ! frère!... s'écriaitil... Quoi! je ne serais pas près de toi au dernier moment !... Quoi î nous nous séparerions ici, à présent, pour toujours!... Mais, monsieur l'élève, la frégate ne part pas, c'est imposMble !
Quand j'ai quitté le bord, répondit le jeune homme interpellé, on garnissait le cabestan.
Les deux amis restèrent quelque temps
immobiles, cœur contre cœur, ne pleurant plus, frémissant de douleur, ne prononçant plus que des mots entrecoupés.
— Messieurs, dit alors l'officier de garde à bord de C Amiral, je suis sûr que la frégate ne part pas p ur un voyage, on l'envoie seulement aux îles d'Hyères; vous vous reverrez !
— Oui, dit solennellement le condamné, nous nous re verrons à bord de la Gorgone.
Cette phrase faisait allusion à l'exécution qui devait avoir lieu à bord, si la frégate était en rade.
Nestor faiblit, on fut obligé de l'asseoir sur l'étroite couchette du prisonnier; enfin quand il eut retrouvé quelques forces ;
— Adieu! adieu! s' écria-t-il encore, et, s'appuyant sur l'élève de marine, il sortit.
Merval, jusque-là plus ferme que son
cher matelot , frissonna et tomba dans les bras d'Urbain Lartigue.
Tous les gens de gar,de assemblés sur le pont de la prison flottante saluèrent respectueusement l'ami du condamné, quand, pâle et défait , il descendit dans le canot.
Lorsque l'embarcation approcha de la frégate, l'équipage travaillait activement aux préparatifs d'appareillage. On se disposait à hisser la chaloupe à son poste pour la mer. Lartigue, Frisé, G élestin et quelques autres chaloupiers y accrochaient les palans.
— Voilà le matelot de M. de Merval,dit amèrement le frère de Paoletta.
— La mort dans l'àme, répondit Frisé.
— On n'assommera donc pas Liart une
bonne fois! murmura Célestin , au regret de n'avoir point mieux usé de son ancienne position de patron du commandant.
— C'est vrai, ajouta un autre chaloupier.
— Il se dit que nous ne serons pas conji^cdiés ! Autant aller en enfer, murmura un Breton.
Alors Lartigue se pencha à l'oreille de Célestin et lui dit tout bas quelques mots qui finirent par cette question : — En veuxtu être?
— J'en suis!
Et quand Célestin fut remonté à bord , Lartigue s'adressa rapidement à Prisé qui répondit :
— Paré à marcher !
Caboche installait en ce moment les chantiers des embarcations; quand Nestor parut il serra la main de Kerprigent :
— Suffit, suffit, assez causé î répondit le gabier de beaupré.
Un moment après, à tond de cale, Rerprigent causait avec Gérodias.
Et Gélestin prit à l'écart Crisguille. . .. Frisé abordait Rendu et peu après Gestac.
Un des aides charpentiers de Caboche prenait à l'écart Paille, le maître d'armes.
Ghérinot , Martinat , Trillanchet formaient un petit groupe.
Jacob MulLausen avait l'air de prodiguer des corî olations à l'infortuné Schneider, qui fondait encore en larmes.
11 ne tarda pourtant pas à le (juitter pour causer avec Séligmann le prévôt.
Schneider conférait avec Patourneau
qu
i se hâta d'aller trouver Kerjroz
La chaloupe était hissée, l'ancre levée,
l'on établit les voiles, et la frégate franchit les passes de la rade.
Les quatre lettres anonymes écrites à Caboche, Lartigue, Chérinot et Mulhausen, semblables quant au fond, diiTéraient singulièrement par la forme. Pierre Gordier connaissait trop bien le caractère de chacun des sous-chefs de complot qu'il choisissait, pour s'exprimer exactement dans les mêmes termes avant de leur tracer le plan de conduite et de leur donner le mot de ralliement : Pis-ale et Menai !
Caboche, le plus énergique, le plus influent, mais aussi le plus subordonné des quatre, était homme à ne point agir, si l'on ne faisait appel à ses passions les plus ardentes. La lettre détaillait donc les outrages que le quartier-maître avait subis depuis le commencement de la campagne, elle l'excitait à en tirer vengeance ; elle
rappelait la mort de Pigale , celle de M. Duparc, le vieux chef de timonnerie, celle de deux ou trois matelots que la nostalgie avait enlevés ; elle disait quelques mots de Madec, dont le quartier-maître avait déploré le premier débarquement et qui venait de rembarquer; elle parlait surtout de la condamnation à mort de Merval, — de Merval, le plus aimable, et le plus généreux des olBciers du bord, de Merval, le fiancé de Suzanne d'Héricourt, de Merval , dont l'exécution allait réduire au désespoir toute la famille Larligue et ses protecteurs : Urbain, Paoletta, Martial, — le vieux capitaine et sa fille.
Ce passage était délicat, il fut habilement traité.
Pierre Cordier ajoutait que le meilleur moyen de ne point cire retenu au service était de se débarrasser du commandant
ou au moins de le réduire }3ar la peur à renoncer à ses projets de tous genres... — « Vous jurerez , en sa présence, disait Pierre Gordier, de le tuer partout où vous le rencontrerez, s'il ne vous fait pas congédier après le désarmement, s'il ne prend pas sa retraite, et enfin s'il ose rechercher encore la main de mademoiselle Suzanne ! »
La lettre indiquait ensuite les moyens d'exécution.
« Il vous sera facile, poursuivait son auteur anonyme, de gagner au complot deux Ponantais, qui à leur tour en gagneront d'autres, de manière que de proche en proche, sans se connaître les uns les autres, tous les hommes solides seront à nous.
» Ils auront pour consigne de marcher
quand on leur dira le mot de ralliement à l'oreille.
» Vous, vous le recevrez de moi qui vous écris. J'aurai un masque noir sur la tête; vous trouverez dans Tarchipompe cent masques de même forme, à capuchon tombant sur les épaules comme les karabouzen de basse Bretagne, mais seulement en toile à voile. Celui qui vous écrit sait se cacher, soyez aussi prudent que lui.
tUne fois que les hommes seront masqué^, ils s'armeront; on bâillonnera le factionnaire de la chambre du conseil, quand même il serait de la révolte, mais pour qu'il ne soit pas compromis. Puis, on entrera chez Liart, on le jnendra lui et son nosjre : ne vous inquiétez pas du reste , je serai là !
j)Sovez en vareuse et pantalon de toile, vous et tO'is les vôtres , pour être niécon-
naissables, — pieds nus pour ne pas faire de bruit.
s Vous, Caboche, tenez- vous autant que possible à bâbord du grand panneau quand vous serez de quart, c'est là que vous recevrez le signal.
vJNe craignez rien des officiers, des maîtres ni du capitaine d'armes, ils seront enfermés et barricadés dans leurs chambres. 11 faut que tout se passe sans tumulte; de cette manière, personne ne risque rien.
Liart aura disparu sans qu'on sache comment, ou bien il aura eu assez peur pour nous faire licencier sans se vanter de l'affaii^e.
» J'arrangerai tout; soyez tranquille...
C'est le salut de mademoiselle Suzanne , votre congé, votre mariage. . . croyez-moi !
» Ayez confiance en un homme qui veille pour vous depuis longtemps, comme vous
l'a bien prouvé sa première lettre; d'ailleurs, si les choses ne sont pas comme on vous dit , si vous ne trouvez pas de masques dans l'archipompe, si les officiers ne sont pas renfermés, libre à vous de ne plus bouger. Sinon , l'on compte sur voua comme sur un brave Breton qui veut punir Liart, venger Pigale, Merval, M» Duparc et les autres, et délivrer l'équipage. »
Ce dernier paragraphe était écrit en langue bretonne ; — or , Pierre Cordier n'avait jamais prononcé un seul mot de breton , depuis qu'il était capitaine d'armes de la frégate.
Les mêmes arguments étaient mis en première ligne dans la lettre adressée à Larligue, que Pierre Cordier flattait adroi* tement, en déclarant qu'il ne tenait qu'à lui de sauver ses camarades.
— « Vous trouverez des masques à ca-
puchon dans le caisson de votre chaloupe,» ajoutait la lettre, qui renfermait tous les détails donnés par la précédente.
Dans la troisième, c'était sur la sensibilité de Schneider et de Mulhausen que se fondait l'adjudant: — Le buftet de l'office de Tétat-major contiendrait des masques pour leur petite troupe, qui se joindrait à celle du chef de complot â tête noire.
Quant à Ghérinot, un simple exposé du plan devait le séduire et le séduisit en effet; Pierre Gordier avait eu soin de charger un peu les couleurs , de promettre le pillage de la cambuse, et de laisser entrevoir l'enlèvement de la frégate. Dans le poste des malades, coin du navire familier au Parisien, devaient se trouver les masques destinés à ses émeutiers.
Après l'appareillage, un grand nombre de groupes de deux hommes continuèreut
à se former autour de^^ mâts de beaupré et de misaine, dans la batterie, sur le pont, auprès de la mèche, entre les posîes à canons, dans la cale. Cybélns n'ctait point sorti de son trou, tant il craignait à présent la vengeance de^ matelots. On connaissait tous ses mouchards , dont la liste avait été mise en tête des lettres anonymes du capitaine d'armes aux quatre sous-chefs de complot. L'on prenait garde d'être entendu par des oreilles suspectes.
Quatre mouvements divers se croisaient.
Caboche, Lartigue, Chérinot et Mulhausen n'avaient comnmniqué chacun le plan de révolte qu'à deux de leurs camarades les plus sûrs; chacun de ceux-ci devait faire deux recrues qui en feraient deux autres, et ainsi de suite.
On conspira de la sorte jusqu'à minuit.
le capitaine d'armes se tenait à l'écart,
observant le mieux qu'il pouvait, mais évitant tous ceux qui lui paraissaient dignes d'être choisis. Il couvait du regard les espions de Cybélus, afin de les empêcher autant que possible d'espionner les conspirateurs. Il en désigna plusieurs pour des corvées qu'il avait le droit de commander; il en surprit quelques autres en faute contre le service et obtint de les faire mettre aux fers, ce qui le débarrassait d'eux pour la nuit.
Nestor et Madec ne s'aperçurent de rien, ils pleuraient ensemble sur Merval.
Caboche entendit l'enseigne breton qui disait avec colère :
— Je voudrais écraser Liart comme un scorpion !... je voudrais le voir périr dans les plus atroces tortures !...
— Merval ! Merval ! murmurait Nestor, ah! plût à Dieu que ma vie pût être prise en échange de la tienne ; plût à Dieu que
sur mon lit de mort... il mefût donné de poser ta main danslamaindeSuzanne !...
— Liart sera puni ! s'écria l'enseigne breton. Le monstre appartient à l'enfer!.. Que ne puis-je l'y plonger tout vivant !...
Les deux enseisfnes s'éloisfnèrent lentement, et Caboche répéta des lèvres les dernières menaces de Madec :
— Plonger Liart tout vivant au fin fond de l'enfer !...
La brise était excellente. Avant minuitla frégate fut au mouillage des îles d'ïlyères.
Pierre Cordier bouillait d'impatience ; l'heure de la vengeance allait donc sonner enfin.
A minuit, Nestor prit le quart ; Madec était descendu , les gens de service ayant répondu à l'appel s'étendirent 91 et là sur les passavants.
Alors le chef de complot se rendit dans sa chambre et fit ses derniers préparatifs.
ÏNestor se promenait à grands pas sur le gaillard d'arrière, ne songeant qu'à son ami. Tour à tour les plus horribles craintes et l'espérance la plus douce l'agitaient. Merval , fusillé!... Merval, gracié! libre! épousant Suzanne, heureux !...
Il rêvait tantôt d'un cauchemar de plomb, tantôt d'un songe suave; il rêvait comme rêve tout officier de quart, même dans les plus simples phases de la vie maritime, lorsqu'il n'y a point lieu à manœuvrer ou à diriger un travail. Son service se bornait à rester éveillé. Il pouvait donc, sans scrupules, s'abandonner à ses pensées dont aucun incident extérieur ne le distraisait ; car jamais les gens de service n'avaient été plus tranquilles.
Etendus gà et là sur le pont, les révoltés attendaient le signal.
Caboche était à côté du grand panneau, à bâbord, assis sur la drome, appuyé contre la chaloupe, les yeux à demi-fermés , l'esprit inquiet, redoutant un piège, mais bien déterminé à ne point agir sans garanties de succès. Un aide- charpentier breton et Kerprigent le gabier de beaupré, ses deux complices, étaient couchés à ses pieds.
Le capitaine d'armes, vêtu de son costume ordinaire, fit sa ronde de nuit, s'assura que Cybélus était retiré dans sa cellule, passa l'inspection des hamacs, et vit que ceux de Lartigue, Chérinot, Mulhausen et Schneider étaient bien à leurs places habituelles. Il chercha tous les espions subalternes qu'on pouvait redouter, et reconnut qu'ils dormaient les uns en haut, les autres dans leurs hamacs.
La lune brillait encore d'un éclat trop vif, malgré quelques nuages chassés par une assez fraîche brise d'ouest : Pierre Cordier attendit qu'elle fût couchée. Alors il rentra chez lui pour la dernière foiS; et se revêtit du costume qu'il avait recommandé aux matelots , c'est-à-dire d'une vareuse et d'un pantalon de toile grise. Il monta sur le gaillard d'arrière. Sans être vu de Nestor, il se glissa dans les canots suspendus en porte-manteaux, scia les poignées des avirons, ôta les tolets, pratiqua des trous dans les bordages, le tout à la sourdine ; il tenait à mettre ces embarcations hors d'état de servir.
Il redescendit , prit ses paquets de masques qu'il déposa successivement aux lieux convenus , mais non sans difficultés en ce qui concernait le caisson de la chaloupe. Ensuite il alla barricader avec des fusils la
porte de Cybélus , celles de tous les otliciers, celles de tous les maîtres et la sienne. Ces diverses opérations étant faites, et la nuit complètement obscure, il prit encore une planche qu'il glissa à la mer par un sabord, passa lui-même à l'extérieur du navire, amarra sa planche aux ferrures du gouvernail par un nœud facile à délier et remonta dans la batterie.
Ce ne fut pas sans avoir dix fois couru le danger de tomber à la mer qu'il réussit. Mais on sait combien il était agile et souple. Sa tentative d'Alger avait été bien autrement périlleuse.
Enfin trois heures du matin sonnaient quand il mit son masque noir. 11 rampa comme un serpent dans l'échelle du grand panneau et souilla à l'oreille de Caboche ces deux mots : Pigalc ! Mervai !
léte noire.
Caboche le quartier-maître attendait le signal , et pourtant son cœur se glaça. Il avait le droit d'être défiant , et se levant en sursaut, mais sans bruit , il saisit de sa grosse main le bras nerveux de Thomme à tête noire.
Pierre Cordier, au même instant , saisit l'autre poignet du quartier-maître.
Ils étaient grands et forts tous deux, tous deux animés par de violentes passions , tous deux méfiants à l'excès.
Ils descendaient par le sombre panneau en se serrant les poignets à se les briser ; et quand ils furent dans l'obscurité la plus profonde, ils se heurtèrent le front l'un contre l'autre; alors Caboche murmurais plus bas qu'il put ces trois mots :
— Qui es-tu ?
Depuis deux ans, Pierre Gordier n'avait pas prononcé un mot de breton ; nul à bord ne le soupçonnait de connaître un langage avec lequel Mathurine l'avait bercé, — mais Pierre Gordier n'avait pas oublié un mot de l'idiome natal. On sait qu'il rédigeait en breton son livre rouge.
— Je suib Breton , dit-il en dialecte de Vannes.
— Un Breton peut être un traître !
c'est rare, mais c'est possible, dit Caboche. Qui es-tu. ^
— Je suis matelot, leprit Pierre Cordier.
— Dis un nom , ou sur mon àme , je te prends à la gorge et je t'étoulFe. ..
— Je suis plus fort que toi , poursuivit l'adjudant toujours en langue bretonne, et sa main gauche fit craquer les os du poignet de Caboche. — Je suis matelot , je suis... non! tu vas jurer sur ta damnation , sur l'àme de ton père et de ta mère.
— Je jure sur ma foi de Breton !.. interrompit Caboche.
— Je suis officier!... dit l'adjudant.
— Vous êtes M. Madec !... ajouta Caboche.
— Tu Tas dit!., làche-moi... et va t'assurer que tout est prêt.
— J'y vais. Monsieur murmura le
quartier-maître convaincu.
L'homme à tête noire ajouta : £$m jk.
— Tu veilleras sur moi, pour que per- Sk sonne ne touche à mon masque... '
Cette fois, les deux conjurés se serrèrent la main cordialement.
Pierre Gordier alla jeter le mot de ralliement à Larligue, à Mulhausen et à Chérinot ; Caboche se rendit à l'archipompe, y trouva elleclivement cent capuchons en toile à voile, s'assura que tous les membres de l'état-major et de la maistrance étaient bien et duement emprisonnés chez eux ; et enfin, ne craignant plus aucune trahison, il s'arma et vint dire à l'oreille de Kerprigent :
Pigalc ! Mcrval !
Caboche en dit autant à l'aide-charpentier, puis il les conduisit à l'archipompe, leur distribua des capuchons et leur enjoignit d'en distribuer de même à leurs amis.
Le rendez-vous général était à tribord dans la batterie.
Déjà Lartigue, Chérinot , Schneider, Mulhausen, Gestac, Frisé, Célestin et une foule d'autres réveillés par le mot d'ordre s'étaient levés en silence. Peu à peu deux cents hamacs se vidèrent. Parmi les gens de quart , ceux qui étaient instruits du complot se masquèrent dans l'obscurité.
Le maître de service, adossé au pied du grand mât et enveloppé dans un caban, dormait à demi et ne s'aperc^ut de rien.
Nestor pensait toujours à Merval, en se promenant à tribord derrière.
D'ailleurs, le raouvetnent avait lieu à
bâbord-devant , au delà des grandes embarcations emboîtées les unes dans les autres au centre ^u navire, comme quand on est sous voiles. Enfin les gens de quart conjurés étaient à peine masqués, qu'ils descendaient.
Sous leur déguisement uniforme, les révoltés ne pouvaient plus se reconnaître.
Chacun s'était armé du premier objet tombé sous sa main.
Les leviers de pointage , les haches, les ])iques , les baïonnettes , brillaient dans l'ombre.
Une troupe compacte s'avançait ainsi sous les hamacs vers la chambre du conseil, dont les abords sont éclairés par le grand fanal d'habitacle et gardés par un factionnaire armé d'un sabre d'abordage.
Mais il entre dans les fonctions du capitaine d'armes de désignei' les gens de garde,
et Pierre Cordier avait eu soin, ce jour-là, de ne nommer que des mécontents qui seraient nécessairement enrôlés dans le complot, si bien que la sentinelle du commandant se laissa garotter et bâillonner de la meilleure grâce du monde.
Il semblait donc que le logement de Liart dût être aisément en vabi; cependant, à mesure que l'instant décisif approchait , Pierre Cordier éprouvait une crainte singulière : il trouvait ses dispositions trop bien prises.
Il aurait voulu maintenant pouvoir prévenir et délivrer les officiers , pour que le complot engendrât l'émeute ; car son dessein n'avait jamais été de faire égorger Liart, mais bien de l'amener devant le conseil de guerre , sous la prévention d'avoir lâchement abandonné son bord au moment du péril. A qiioi bon , en ellet ,
tant de peines, tant de longues machinations et tant de ruses, s'il ne s'était agi que de donner un coup de stylet?
L'idée fixe de Pierre Cordier était la dégradation et l'exécution publiques de Liart ; Merlin avait été fusillé, il fallait que Liart subît la peine du talion. «
L'infernal espoir de l'adjudant s'évanouissait au dernier moment.
Pour que le capitaine de vaisseau pût être accusé d'avoir lâchement fui son bord , il était indispensable que les révoltés se livrassent à de grands excès, que , par exemple , la frégate fût emmenée au large ou jetée à la cote , que les olficiers fussent attaqués, qu'il y eût combat dans l'intérieur du navire. Alors, en supposant que Liart échappât aux révoltés, il tomberait entre les mains de la justice navale. Le capitaine d'armes l'avait cru du moins;
il se disait que d'accablants témoignages s'élèveraient de toutes parts, que les juges, convaincus de la culpabilité du despote, n'hésiteraient point , et qu'enfin l'arrêt de mort serait prononcé...
Mais Liart allait se trouver seul et sans défense contre deux cents hommes irrités qui le massacreraient.
Pierre Cordier se traitait intérieurement d'insensé ; il prenait en pitié sa conception misérablement avortée. Et pourtant qu'aurait-il pu faire? En vain la Gorgone avait passé par la terrible épreuve de l'incendie , L'Hécla l'avait sauvée ; en vain l'adjudant profitant de la tempête avait employé les moyens les plus téméraires pour occasionner sa perte, Rivelles s'était dressé entre la frégate et les rochers du rivage, et la frégate était restée à flot.
Réduit à ne plus rien espérer que de la
révolte , Pierre Cordier, las d'attendre , avait voulu la rendre certaine , en oiiVant auxsous-chefs de complot des garanties de sécurité, qui n'aboutissaient qu'à faire assassiner Liart.
Pierre Cordier s'apercevait donc, qu'emporté par sa passion, il avait dépassé le but ; mais il n'avait plus le temps de reculer :
— Eh bien! malheur sur moi ! murmura-t-il; le sort en est jeté! qu'il meure donc, s'il le faut!
Alors, déguisant sa voix , Pien e Cordier prit, autant qu'il put, l'accent breton deMadec, dont il avait déjà la haute stature, et s'adressant à quelques conjurés
«, qui l'entouraient :
--— Vous autres, dit-il, allez arrêter l'officier et le maître de quart.
— AUcz-y vous-même, répondit-on tout VI. 1-2
bas ; c'est à Liart que nous en voulons.
— A mort ! à mort , Liart î dirent de même une foule de gens.
Personne ne monta sur le pont.
Un des insurgés essaya d'ouvrir la porte ; la porte était fermée en dedans.
Pierre Gordier n'avait pas prévu cette circonstance inusitée, mais qu'expliquaient aisément les craintes nouvelles de Cybélus.
Cependant Nestor, qui se promenait toujours sur le pont silencieux et presque désert, venait d'entendre des voix confuses, un cliquetis d'armes, un bruit sourd, rumeur étrange qui partait évidemment de l'arrière de la batterie. Il prêta l'oreiile.
— Enfonçons la porte !... passons par les sabords!... à mort Liart! au plus tôt paré, Jirent plus baut les deux cents bom-
mes qui s'étaient accumulés aux environs de la chambre du conseil.
Le jeune officier saisit quelques mots, devina tout, s'arma d'un levier de pointage et cornant au maître de quart qu'il arracha brusquement à son demi-sommeil :
— Maître! armez-vous, dit il, la révolte est à bord.
Le maître comprit à peine mais obéit, saibit une hache de manœuvre et réveilla tous les marins étrangers au complot qui dormaient profondément sur le pont.
Puis, iNestor commanda :
— Les gens de quart, à l'appel 1
Ln tumulte elï'royable suivit ce commandement; la porte de la chambie du conseil fut enfoncée, les insurgés ne se contenant plus crièrent tous à la foii :
— Pigale et Mer val ! A mort , Liart ! à mort !
lis se précipitèrent dans la chambre du conseil , sur les pas de l'homme à tête noire.
Déjà nombre de révoltés renonçaient à l'attaque, puisqu'au lieu de surprendre Liart à la faveur de la nuit et du silence, on vociférait tumultueusement.
— En haut tout le monde ! commanda Nestor.
Le maître de quart donna son coup de sifflet et répéta :
— En haut tout le monde !
L'équipage entier était sur pied ; une
foule de matelots se groupaient autour de Nestor, qui leur ordonna de s'armer et de le suivre.
Déjà plusieurs des révoltés, trompés comme Caboche par l'accent breton, le
langage matelotesqiie et la taille deThomme à tête noire se disaient à demi- voix :
— C'est M. Madec qui va venger Merval.
— La victoire est à moi ! pensa Pierre Gordier, — voici le désordre !
Un des conjurés masqués brisa le fanal d'habitacle et souffla la lumière. L'obscurité la plus profonde régnait dans la batterie.
Les olïiciers emprisonnés chez eux et le capitaine de corvette qui s'habillait à la hâte appelaient d'en bas.
D'autres clameurs retentissaient dans la chambre du conseil.
Cybélus était entre les mains des révoltés, jouait du poignard et recevait des coups de sabre.
Liart venait d'être arraché de son cadre; des piques et des haches le menà''aient ;
mais l'homme à tête noire ouvrit tout-àcoup un fanal, repoussa impérieusement quelques individus qui voulaient en finir sur-le-champ, et dit de ce ton qui impose à la multitude :
— Attendez ! attendez ! nous avons le temps! ce n'est pas d'un coup qu'il faut le
tuer Un peu de patience, mes amis
Il nous a trop fait souffrir... il doit souflrir aussi... laissez faire, nous avons le temps.
Et les plus braves qui croyaient obéir à Madec, firent cercle autour de lui.
L'on vit Liart, entièrement nu, demander grâce en tremblant. Des éclats de rire féroces lui répondirent.
Cybélus se débattait en poussant des cris horribles.
— Silence! poursuivit la Tête Noire.
Vous, là-bas, gardez les portes! croisez les piques en dehors ! au nom de Pigale ,
de Duparc et de Merval , nous allons juger Liart !
— Bravo! bravo! mais vivement et à mort ! hurlèrenl; des voix parmi lesquelles on aurait pu reconnaître celles des émeutiers de Ghérinot.
Il était clair que Caboche, Lartigue, Mulhausen , Schneider et les Alsaciens étaient aux premiers rangs , puisqu'une espèce d'ordre s'était établi autour du cadre de Liart. Ces hommes, subordonnés par habitude, obéissaient maintenant au chef de la révolte.
Le capitaine d'armes accusait Liart de ses exactions, et le frappait à coups de sabre, il gagnait du temps.
On insultait Liart, on lui crachait au yisage, on vociférait.
Nestor, avant compris que ses collègues étaient emprisonnés, venait d'envoyer ou-
Trir leurs cabines. Les officiers se joignirent tous à lui, à l'exception, toutefois, du prudent commissaire Gerbier, qui barricada sa porte en dedans, pour attendre en toute sécurité le dénoûment de la bagarre.
Flageolet, expédié au poste des maîtres ouvrit également leurs portes ; mais nul ne s'aperçut que la chambre du capitaine d'armes était vide; les maîtresse rallièrent aux officiers, qui faisaient, en quelque sorte, le siège de la chambre du conseil.
Nestor donnait l'exemple. Avec son levier de pointage , il enfonçait les cloisons. La voix connue de Rivelles dominait les clameurs. De nombreux fanaux éclairaient maintenant la batterie.
Liart , déjà blessé, mais assez légèrement, car l'homme à tête noire n'avait
cessé de le détendre , était maintenant à genoux à côté d'un sabord ouvert.
Pierre Gordier lui disait, toujours en déguisant sa voix :
— Tu as tué Pigale !.. tu as tué le vieux chef!., tu as tué Merval!.. tu voulais nous empêcher d'être congédiés.... tu vas être puni !..
En ce moment les cloisons tombèrent; iNestor s'élança au milieu des rebelles, qui lui livraient passage en fuyant. Par malheur, il restait un peloton d'enragés à quelques pas de Liart et de Tête Noire.
jNestor essaya de les repousser, pour délivrer le commandant qui appelait au secours, pour sauver celui qui avait fait condamner à mort Adrien de Merval , pour arracher aux révoltés le despote, le tiqrc^ V hyène... l'infâme Liart des Ardannes î
Mais l'infâme Liart des Ardannes était
capitaine de vaisseau et commandant de la Gorgone... Mais Nestor La violais était enseigne et oiïîcier de quart à bord de la fré^fate !..
— Arrêtez! arrêtez!., s'écria-t-il en se jetant sur un groupe de marins masqués qui croisaient la baïonnette.
Cent cris retentirent à la fois.
Nestor, victime de son impétuosité, venait de tomber bai"^né dans son sang.
Schneider, GabocJieetLartiguen'avaient plus de masques depuis plusieurs minutes ; ils s'en étaient dépouillés à la faveur des ténèbres. — Us arrivèrent trop tard pour défendre l'infortuné Laviolais, frappé selon toyte apparence par les émeutiers de Ghérinot.
L'herculéen Madec, après avoir enfoncé d'un coup d'épaule une des cloisons de la galerie, s'était rué au plus épais de la foule,
en appelant à lui les Bretons et Caboche entre autres.
Il courait du côté où Liart se débattait, les gens masqués se débandèrent à son approche. Pierre Gordier avant éteint son fanal, on ne se reconnaissait plus dans cette étrange mêlée.
Cependant Caboche se tvouva face à face avec Madec :
— Allons! allons ! dit rolucier, sauvons le commandant.
— Ce n'était donc pas lui!. . pensa le quarlier-mailre épouvanté.
Au même instant, il entrevit encore Tête-Noire.
Mais le cri de iNestor fit.diver^on, Vîadec et Caboche coururent au secours du malheureux enseigne de quart.
L'homme à tête noire, profitant du tumulte, avait pris Liart à bras-le-curps. Il
le précipita par un sabord, et disparut après lui.
Au même instant , Cybélus grièvement blessé était aussi jeté à la mer.
A bord, le désordre, l'eftïoi, mille clameurs désespérés , l'obscurité , la révolte. A peu de distance du bord, trois hommes nus se débattant autour d'une planche trop petite pour les soutenir tous trois.
— Faites lâcher prise à votre nègre, commandant, disait le capitaine d'armes, ou nous serons noyés avant dix minutes. Si vous êtes seul, je vous promets de vous mener à terre comme je vous ai mis ici... je ne suis pas blessé, moi!.. Et je suis excellent nageur.
— Non ! non !.. criait le nègre qui embrassait convulsivement la planche de salut.
— Au secours ! capitaine d*armes, Cybélus m'entraîne... il m'accroche... je me noie!...
Pierre Gordier riait de ces cris de détresse ; il riait tout bas, selon sa vieille habitude.
Le vent et le courant entraînaient la planche et les trois hommes au large de la frégate.
Quand Pierre Gordier nageait, la planche flottait; mais s'il y touchait, elle était immédiatement submergée. Il se faisait un jeu cruel de ce mouvement alternatif.
Liart demandait du secours, chaque fois que la planche revenait à la surface.
Après avoir lancé le commandant par le sabord, Pierre Gordier, se ghssant à l'extérieur, s'était débarrassé en un clind'œil de son masque noir et de son costume fort ^é^er, comme on sait. 11 rejoi-
gnît Liart qui se débattait à peu de distance :
— Je viens à votre secours, lui dit-il d'abord en se nommant ; mais les révoltés sont maîtres du bord Pas un mot,
ou nous sommes perdus !
Pierre Cordier soutint Liart jusqu'à la planche, qu'il feignit de rencontrer par hasard. Il faisait nuit sombre; le commandant , épouvanté , ne s'apperçut pas qu'elle était attachée aux ferrures du gouvernail.
Le capitaine d'armes défît le nœud qui la retenait el poussa au large.... Mais, au même instant, Cybélus saisit son maître par la jambe.
Cet incident donna lieu à l'horrible conseil du Capitaine d'armes, qui n'avait que faire de Cybélus. Le nègre, après avoir
lâché son maître, s'accrochait à la planche même. Pierre Cordier répéta :
— Débarrassez-vous de lui, ou vous êtes mort!
— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! ou sinon je crie de toutes mes forces.
Pierre Cordier, à cette menace, poussa la planche au fond, et dit :
— iNoyez-le, commandant, ou vous êtes repris!..
— Ne me noyez pas! je me tais!., par pitié, maître, mon bon maître!..
Le nègre, alfaibli par ses blessures, demandait encore grâce. . . il suppliait, puis il mena(,'ait encore de hurler.
— Eh bien î dit le commandant prenant haleine, tâchons de nous arranger!..
Va au bout de la planche Tu es un
vieux serviteur. .. un ami!.. Tais-toi siutout...
Cybélus lâcha le bout qu'il tenait ; aussitôt Liart plaça les deux pieds sur ses épaules et fit un vigoureux effort.
Cybélus poussa un dernier hurlement de détresse, essaya de se rattraper aux jambes de son maître , mais reçut un épouvantable coup de pied dans la mâchoire.
Le commandant Jacques Liart des Ardannes venait de récompenser son nègre de seize ans de bons , de dignes, de rares services.
— Bravo ! bravo ! dit le capitaine d'armes en prenant la remorque.
— Nagez ! nagez ferme ! répondit l'oflîcier supérieur.
— Soyez tranquille ! mais silence !
les révoltés amènent un canot... ils seront bientôt sur nos traces !
Pierre Cordier, attelé à la planche, nageait de toutes ses forces. Liart l'aidait de son mieux, en frappant Teau des pieds et des mains.
Après un laps de temps assez considérable, une embarcation se détacha des flancs de la frégate ; Liart était terrifié , Pierre Cordier lui-même tremblait.
là
Le Roaihosiinie-rndaTi'e.
A bord de la Gorgone il n'y avait plus d'insurgés. Chacun avait jeté son masque, chacun s'était enfui comme il avait pu , ceux-ci par les sabords, ceux-rà par les panneaux. L'échelle de Gybélus et sa ra-
bine ouvrant sur le faux-pont servirent de moyen de retraite à plus de cinquante rebelles. Une foule d'autres s'évadèrent par les fenêtres de la galerie et des bouteilles du commandant. Tous venaient, après quelques détours, se ranger du côté de l'autorité ; Ghérinot et ses bandits en donnant de vifs regrets au pillage de la cambuse, les autres désolés des coups affreux portés au brave Nestor Laviolais qu'on venait de déposer sur sa couchette.
Le docteur Blaye mit le premier appareil et secoua la tête tristement :
— C'est un homme mort, se dit-il.
Le capitaine Rivelles, secondé par Phylon, Madec et Montoire, avait déjà rétabli l'ordre.
L'équipage était en rangs sur le pont.
On cherchait le commandant et le capitaine d'armes; llivelles lit armer une em-
barcation pour aller au secours de Liart et de Gybélus, jetés à la mer, à ce qu'on disait. Mais l'opération d'amener et d'armer le canot fut assez longue ; l'on s'aperçut qu'il faisait eau de toutes parts et que les poignées des avirons étaient sciées. On amena le second et le troisième canot , ce fut même chose. Avant qu'une des embarcations fût en état de pousser, on avait perdu près de trois quarts-d'heure.
La planche était alors à grande distance du navire.
Le canot s'avançait lentement; Montoire qui le commandait, ne sachant où se porter, faisait lever rames pour mieux entendre ; il écoutait attentivement.
— Pas un cri ! pas un souille I dit-il, évidemment ils se sont noyés.
Le canot passa , repassa , et finit par retourner à bord.
— Nous sommes sauvés maintenant!
dit le capitaine d'armes d'un ton de triomphe.
— Sauvé! sauvé ! sauvé! s'écria Liart.
Quand le plus profond silence fut rétabli , Pierre Gordier demanda au commandant s'il ne voulait pas retourner à bord , pour essayer de ressaisir l'autorité.
— Etes-vous fou ? dit Liart. . . à terre !
— Mais , commandant, les révoltés sont probablement à la cambuse où ils s'enivrent... Je monterais le premier, je préviendrais les otïiciers ou au moins je verrais. . .
— Taisez-vous ! taisez-vous ! s'écria le commandant avec horreur. A terre, je vous l'ordonne !
Moins d'une heure après, le capitaine d'armes échouait la planche sur une grève
plate, à une forte lieue de la petite ville d'Hyères, bâtie non sur les îles du même nom , mais sur. la terre ferme.
— Allons! pensa-t-il en prenant le commandant sur ses épaules, tout s'est passé beaucoup mieux que je n'espérais.
Les deux naufragés furent hospitalièrement recueillis par des riverains, à qui Pierre Gordier lit un conte de canot chaviré.
— Je crois prudent de ne pas leur dire qui nous sommes , ajouta-t-il tout bas , en s'adressant au capitaine de vaisseau.
Liart approuva d'un signe le dévoué sous-ofTicier, qui, d'ailleurs, chemin faisant, lui avait expliqué par un autre mensonge comment il était arrivé si juste à point pour le secourir.
A bord, l'appel général fut fait sous les yeux du capitaine de corvette Rivelles. On
ne put découvrir aucun des rebelles. Blessés et gens valides, tous prétendaient avoir pris parti pour l'aulorité. Seulement on constata la disparition du commandant, celle de son nègre et celle du capitained'armes, lequel fut provisoirement remplacé par le maitre canonnier.
Le commandant Rivelles, avant organisé le service et la surveillance , passa le reste de la nuit à rédiger son rapport.
jNestor, soigné par Schneider, Madec et le docteur Blaye , était dans l'état le plus alarmant.
Au point du jour, quand on mit bas les branles, une morne tristesse était peinte sur tous les visages , un. silence de mort régnait dans les rangs, nul n'osait parler des événements de la nuit. L'heure des réflexions était venue , chacun des révoltés tremblait d'être dénoncé par l'un ou l'au-
tre de ses trois complices , car ils ne se connaissaient guère que trois à trois; chacun craignait , en outre, d'avoir été reconnu malgré son masque.
On était, il est vrai, débarrassé de Liart, de Gybélus et du capitaine d'armes , mais, au résumé, l'afFaire n'était point finie.
Un grand nombre de conjurés éprouvaient un désappointement extrême ou une extrême douleur.
Ghérinot et ses bandits avaient compté sur le pillage de la cambuse , sur une orgie, sur une désertion ; ils espéraient qu'on se soustrairait à toute recherche en jetant les officiers à terre et en appareillant ensuite pour aller pirater avec la frégate. La lettre anonyme du chef de complot impliquait mieux que la mort de -Liart et de son nègre.
Caboche, Lartigue et Schneider, déso-
lés de l'état de Nestor Laviolais, ressentaient de véritables remords; ils se trouvaient dupes de l'inconnu qui, ayant usé d'eux comme d'instruments passifs , n'avait pas su pourtant empêcher un éclat déplorable , qui nuirait à Merval et ne faciliterait en rien le congédiement de l'équipage.
Le quartier-maître se reprochait d'avoir cru trop légèrement aux paroles du chef de complot; il trouvait maintenant mille raisons qui prouvaient que Madec n'aurait pu jouer ce rôle. Les masques avaient dû être fabriqués avec la vieille fourrure volée pendant qu'on était au large, et conséquemment lorsque l'enseigne naviguait encore à bord de CHècla... D'un autre coté, parmi les gens de l'équipage, deux ou trois hommes seulement étaient d'assez haute stature pour qu'on put les soupçonner. Caboche pensa bien au
capitaine d'armes, mais Pierre Cordier n'avait jamais paru savoir un mot de breton, et malgré sa déposition , l'adjudant devait toujours, par mille excellents motifs, passer pour l'agent le plus dévoué du commandant Liart.
Caboche et Lartigue ne parlaient que de Nestor et de Alerval, les deux matelots avaient les larmes aux yeux.
Jacob Mulhausen, Séligraann,-kerprigent, Gérodias et tant d'autresqui avaient pris une part active à la rébellion étaient affligés, quelques-uns éprouvaient un sentiment de terreur alFreuse. Le maître canonnier prétendait que l'équipage serait décimé.
Le bruit courait que Ton appliquerait ainsi le grand code pénal secret, épouvantai! fantastique qui est un article de foi pour les vieux marins.
Et cependant sous-ofîiciers et matelots chacun déployait un zèle extraordinaire.
Le conimandant Rivelles désigna luimême les gens de garde , et, chose digne de remarque, il choisit la plupart d'entre eux parmi les rebelles. Ainsi Mulhausen et ses amis, à l'exception de Schneider, qui soignait Nestor ; ainsi Lartigue, Cestac, Frisé, Patourneau, Célestin et Crisi^ille firent précisément partie de cette troupe d'élite, destinée à maintenir le bon ordre.
Les fusils, les sabres, les haches, les piques étaient renfermés dans la dunette.
Bien qu'aucun signe d'insurrection ne fût apparent, les ofliciers, les élèves et les maîtres étaient armés comme pour le combat. Des rondes perpétuelles parcouraient le navire. La frégate ressemblait à une place mise en étal de siège.
Rivelles donna les fonctions d'oÛicier en second à Phylon-Binômej qui les accepta sans trop de répugnance — considérant que depuis le commencement de Tafifaire Merval, il n'avait pu calculer avec une entière liberté d'esprit. — Infandiim ! il lui était arrivé de chercher le logarithme d'un cosinus dans la colonne des sinus ! Chose plus horrible encore! il avait trouvé au lieu d'un résultat positif, des racines imaginaires à la suite d'un effroyable calcul algébrique, base de tout un système mathématique ; et de trois jours entiers, il ne put découvrir la cause de cette épouvantable erreur!
Les tours de quart furent répartis entre Madec, Montoire, et les trois plus anciens élèves de marine.
Tous les vides se trouvèrent ainsi comblés. Aussitôt que les hamacs eurent été ran-
gés dans les bastingages , un canot partit pour la ville d'H)ères; l'officier qui le commandait avait ordre de dépêcher immédiatement au préfet maritime de Toulon un exprès porteur du rapport du capitaine de corvette.
A sept heures, l'exprès partait à francétrier; avant neuf heures, il entrait chez le vice-amiral, chef supérieur du cinquième arrondissement.
A bord, le service marchait comme de coutume.
On lava, on fourbit, on hissa les couleurs à huit heures du matin.
Ensuite les charpentiers se mirent à réparer les cloisons de la chambre du conseil, tandis que les calfats aveuglaient les voies d'eau des trois canots aristocratiques
de la Gorm.ne.
Le commissaire Gerbier inventoria les
efFets du commandant , de Cybélus et de Pierre Gordien Mais dans la chambre de ce dernier, rien ne trahit ses mystérieux desseins ! il avait eu soin de démolir immédiatement avant la révolte les cachettes de son grand coffre , et de jeter à la mer tout ce qui était de nature à inspirer des soupçons. L'indéchiffrable livre rouge seulement avait é;é épargné.
Le commissaire écrivit sur l'inventaire:
— Iteni : un manuscrit en langue inconnue relié en maroquin rouge.
Les scellés furent apposés conformément aux ordonnances.
Le bon commandant Rivelles rendit visite à Nestor, il le trouva dans la plus triste situation. Le jeune officier percé de plu- ^ sieurs coups de piques et de baïonnettes, vaincu par la souffrance physique, ne pas-
serait pas la journée, à en croire le docteur Blaye.
Nestor dit pourtant quelques mots en faveur de Merval , qu'il recommandait encore à Rivelles :
— Cette révolte Ta lui faire tort!.. Elle
l'empcVhera d'obtenir sa grâce mur-
mura-t-il péniblement.
Mais il ne put continuer, le peu de forces qui lui restaient défaillit; il ferma les veux, le sommeil de la mort semblait peser sur ses paupières.
— Ça va très-mal!... dit le chirurgienmajor.
Madec et Schneider soupirèrent amèrement.
Le commandant Rivelles, profondément ému, se retira et se rendit au poste des matelots blessés, dont aucun du reste n'était dans un état dangereux.
Immédiatement après la révolte, le capitaine de corvette avait ordonné d'allumer une grande quantité de fanaux dans la batterie et le faux-pont, pour rendre la surveillance plus facile. Cette circonstance donna lieu à une consommation extraordinaire de bougie jaune, et la provision de la timonnerie se trouva épuisée tout d'un coup. En conséquence , vers huit heures du matin, le sous-officier qui avait succédé à M. Duparc dans les fonctions de chef fit un bon qui fut revêtu des signatures nécessaires, puis il expédia Flageolet au magasin général.
Le mousse descendit dans les profondeurs de la frégate, traversa le poste des maîtres, désert en ce moment, et s'arrêta au bord d'un petit panneau situé entre la fosse aux lions et la chambre du maître canonnier.
— Ho ! ohé ! bonhomme Cadavre ! criat-il.
— Holà î répondit une voix rauqiie, qui me hêle?
— Flageolet î
— Eh bien ! descends, mousse !. . As-tu peur qu'on te mange?
Flageolet descendit à regret dans le sombre magasin général, et se trouva en face d'un vieux matelot à cheveux blancs et à barbe noire, jaune, voûté, cassé, maigre, hideux à voir, et dont on pouvait aisément compter les côtes saillantes, car il ne portait d'autre costume qu'un grossier jupon de toile à voiles.
— Le chef m'envoie vous demander deux paquets de bougie jaune, dit l'iageolet.
— Ah (;à î mousse... On en consomme
donc n toutes sauces de celte façon de chauvi. U
dçlle, dit le gardien si merveilleusement surnommé par l'équipage.
— Dam! — répondit Flageolet, qui se tenait à l'écart avec une certaine timidité, vous savez bien qu'on a allumé tous les fanaux du bord la nuit passée.
— C'était-il donc la fête d'un roi ou d'un prince... ou d'un...
— Vous ne savez pas ce qu'il y a eu cette nuit ! s'écria Flageolet étonné.
— Moi! je suis le bonhomme Cadavre , j'ai jeté des sorts... et on verra de quoi il tournera... mais je ne suis pas devineur... parle !
— 11 y a eu la révolte, le commandant Liart, M. Satan et Face-de-Fer ont été jetés par-dessus le bord.
— iMousse , -s'écria le bonhomme Cadavre, si tu gausses je te roule !
— Parole ! répondit Flageolet en se reculant.
— Liart, Satan et Face-de-Fer Une
révolte! dit le vieux gardien .. Mousse, si tu mens je te jette un sort.
— Je ne mens pas, parole d'honneur !
et à preuve, le bon est signé de M. Phj- Ion, qui est second à cette heure que le capitaine de corvette commande.
Le bonhomme Cadavre se jeta sur le morceau de papier, l'approcha de la lampe fumeuse etexamina les signatures, en poussant des cris étranoes.
— Rivelles! Piivellesî mon capitaine, mon frcre ! mon vrai. . . commandant ! répétait le farouche gardien du magasin général... Rivelles! vive Rivelles ! si tu mentais, mousse, tu ne serais pas blanc !
Flageolet parvint à convahicre le vieux gardien, qui lui remit deux paquets de
bougie jaune, et répéta en se dressant sur ses longues jambes décharnées :
— Liart, Satan, Face-de-Fer, coulés!
coulés!... je l'avais dit... C'est fait! vive Rivelles! mon fini!
Les os du vieux gardien craquèrent, il se déroula comme un serpent. Alors il commença de tourner lentement autour d'une épontille, et dansa plié en deux.
— Oui! c'est moi, je leur avais jeté mes sorts!., eh bien! le bonhomme Cadavre va s'habiller!... le bonhomaie Cadavre va remonter sur le pont!... lioura! boy !.... houra ! A mort l'Anglais î vive Rivelles î mon capitaine !
Le mousse s'était enfui et disait à ceux cju'il rencontrait :
— Le bonhomme Cadavre s'habille pour venir sur le pont.
Cette nouvelle se répandit en un clin
d*œil dans toutes les parties de la frégate, et lès matelots s'ameutèrent sur le passage du bonhomme Cadavre.
Michel Brock, surnommé le bon homme Cadavre, n'avait pas toujours été gardien du magasin général. Au début de la campagne, il remplissait des fonctions moins obscures; il portait alors les galons de quartier-maître de manœuvre, et s'honorait d'être chef du mât de beaupré. Le capitaine de corvette lui avait confié ce poste, avec la certitude que nul n'en était plus digne.
Michel Brock, en effet, pouvait par tous pays passer pour un (in matelot, pour un gabier adroit, pour \m travailleuf dur au , mal. Il était d'humeur gaie, à cette époque; rieur au milieu des périls, intrépide
jusqu'à la témérité; se jouant, maigre son âge avancé, des focs, de la civadière et des manœuvres d'ancre. Kerprigent placé sous ses ordres directs, ne l'emportait sur luinipar l'agilité, ni parl'entrain jo vial.
— J'ai-t'y eu de la chance ! — disait Michel Brock , j'en ai t'y eu de me rembarquer encore avec mon ancien, mon vieux, mon vrai fini, mon frère, quoi!
La nourrice du brave Rivelles était la mère de Michel Brock, qui se fit mousse lorsque son frère de lait fut nommé élève de marine. Autant qu'il l'avait pu, le matelot avait suivi la fortune de l'officier.
Peu jaloux de devenir contre-maître et maître d'équipage , Michel Brock s'indignait de voir son capitaine éternellement condamné à la position de second.
— Comment ! s'écriait-il parfois, je ne ferai donc jamais une pauvre petite cam-
pagne à bord de son navire je ne mangerai pas les lames avec lui.... cinq cent mille milliasses de potences !.. il n'y a donc des vaisseaux et des frégates que pour les fainéants qui ne connaissent pas tribord d'avec bâbord !
Liart prit le commandement; la Gorgone mit sous voiles pour la première fois; bientôt le poids du despotisme se fit sentir !
Dans l'équipage on accusait Rivelles de sévérité, de cruauté, d'injustice; Michel Brock le défendait avec une éloquente opiniâtreté.
— C'est le commandant qui est mauvais, disait-il, ne nous trompons pas! — et partant delà, il reprenait l'éloge de Rivelles.
Il n'en fallut pas davantage pour que Michel Brock s'attirât l'animadversion de
Liart. Dénoncé par Cybélus, il fut, très* peu de temps après en butte aux persécutions systématiques du commandant et du capitaine d'armes.
Pierre Gordier étudiait alors Rivelles. .
Un ou deux mois avant l'incendie, Michel Brock, accusé détenir des propos séditieux, fut amené sur le pont en présence de l'équipage assemblé.
Et Liart ordonna au capitaine de corvette de lui faire arracher ses galons de quartier-maître. Rivelles en pâlit ; des larmes roulèrent dans ses yeux. Michel Brock vit ces larmes et rugit.
La sentence fut exécutée, — malgré le texte de la loi, qui, dans la marine, n'accorde pas aux chefs de corps le pouvoir de casser un oiiicier-marinier, sans le concours du conseil de justice.
Par cela seul, la dégradation réelle n'a-
Tait pas eu lieu ; — le commissaire Gerbier ne réduisit point la solde de Michel Brock. Suivant sa coutume, l'agent-comptable déclara humblement qu'il ne pouvait , opérer, s'il n'avait , à défaut d'une décision du conseil, un ordre que Liart se garda bien de donner par écrit.
Mais l'acte matériel de la dégradation fut consommé rigoureusement et à la lettre.
Rivelles alla cacher sa douleur au fond de sa chambre; — Pierre Cordier vit bien qu'il ne faudrait jamais compter sur le capitaine de corvette pour en faire un levier d'opposition ; — Michel Brock devint triste et sombre.
Cependant, le vieux marin n'étant plus quartier-maître et chef du beaupré, il fallait lui assigner un autre emploi.
Le capitaine de corvette le lit appeler.
— Michel, dit-il, je t'avais donné le beaupré, le commandant te l'a ôté, veuxtu être simple gabier à un autre mât? ..
— Capitaine , répondit le matelot , je voudrais être mort, car vous avez eu du chagrin rapport à moi. . .
— Tu avais trop parlé, Michel, dit tristement l'officier supérieur.
— J'avais dit que je vous aisiic... cpje vous êtes un brave... un matelot... vous! et que le commandant Liart. ..
— Silence ! Michel... silence! ne répète plus rien de pareil...
— Suffit !.. suffit !.. alors, mettez-moi dans un trou , dans un poste où l'on ne soit pas un homme. ..
Après quelques secondes de réflexion , Michel Brock demanda d'être gardien du magasin général.
iNous avons déjà parlé du magasin gé-
néral comme du lieu d'arrêt des élèves de marine à bord de la Gorgone. C'est un espace situé précisément au-dessous du carré des rtiaîtres, où, en d'autres termes, à la partie antérieure de la cale. Le pied du mât de misaine en occupe le centre ; deux coursives , qui s'étendent jusqu'à la soute aux poudres d'avant, constituent la majeure partie de ses dépendances. Des armoires et des caissons symétriquement disposés, en font le tour. Chaque coltVe, chaque tiroir , chaque étaj^^ère renferme une provision de ces nombreux matériaux dont on a constammeut besoin à bord. Ici des clous, des vis, des pointes, du fil de fer de laiton; là de l'étaniine, du dra[), des aiguilles, du papier, des pin mes; plus loin de la bougie, de la craie , de la terre de Gorée, du savon, etc.. (Certains ustensiles de dimensions plus considérables sont
placés an milieu. Aux épontilles appendent des seaux de cuir, des fanaux de rechange, des outils, des ferrures. Des caisses de toutes les dimensions, des rouleaux de corde , des faisceaux de brosses et de balais sont accorés dans tous les coins.
Cette soute relevé directement du maître magasinier, simple bourgeois, quia toujours sous ses ordres un vieux matelot, son unique subordonné , spécialement affecté au service du magasin général.
Michel Brock, une fois en possession du poste de gardien, ne quitta plus sa retraite. Quand le navire était en route, il entendait gronder les vagues à l'extérieur ; après le mouillage, il ne s'informait même pas du lieu où l'on était arrivé.
Le maître magasinier ne se tenait guère dans l'antre sous-marin où les caisses d'huile, la provision de suif et des myria-
des d'insectes répandaient une odeur nauséabonde. Michel Brork vivait donc seul, complètement seul , à moins que quelque élève ne fût aux arrêts , auquel cas la lampe fumeuse était éteinte d'autorité.
Pendant le jour , le vieux gabier ne se montrait jamais sur le pont ; à peine l'entrevoyait-on au milieu de la nuit , se glissant comme un fantôme à travers les gens de quart. Ses anciens camarades l'interrogèrent dans le commencement; il redescendit toujours à la hâte sans leur répondre.
Il était devenu blême et maigre.
Le moral se ressentit autant que le physique de son existence solitaire et taciturne à fond de raie.
11 eut des visions, il y crut. Il passait des heuiT's entières à dire des lèvres, en
agitant ses «grands bras secs et osseux.
— Malheur sur Liart, M. Satan et Facede-Fer!...
Le capitaine d'armes reconnut qu'il était à moitié fou, et ne s'occupa plus de lui.
Ghérinot lui imposa le surnom de Bonhomme-Cadavre. Michel Brock était la divinité infernale du navire.
Il passa pour sorcier parmi les plus crédules.
Tous les jours, à l'heure de l'inspection, le capitaine Rivelles descendait au magasin général ; tous les jours, Michel Brock voyait son frère de lait lui sourire. Cette visite d'une minute suillsait pour remplir sa vie.
Aucun dey conjurés ne son2:ea au vieux gardien; il dormait pendant l'insurrection.
Personne dé.'^ormais ne caus:\it avec
lui... Ce fut par hasard qu'il apprit la grande nouvelle; mais à peine Flageolet fut-il parti, qu'il se hâta de s'habiller.
Rivelles commandait ! le fait était positif... Il n'y avait plus de chef au dessus de Rivelles !
Michel Brock ne comprenait que cela.
On lui aurait parlé de Merval sans obtenir son attention; il ne soupçonnait pas l'existence à bord de iNestor Laviolais; il se rappelait tout au plus Madec. Depuis dixhuit mois il vivait dans un monde à part, ne connaissant dans l'état-major que Rivelles, qu'il adorait, et Liart qu'il maudissait sans relâche.
Le bonhomme Cadavre sortit de son trou avec quelque prudence, interrogea le novice des maîtres, et, ne doutant plus de rien, il courut dans la batterie.
Le grand jour l'éblouit ; le grand air le
frappa au cerveau ; il apercevait à peine la masse des marins qui l'entouraient curieuseraent. Pris d'une sorte de délire , il criait en agitant une longue bande d'étamine rouge :
— Vive le commandant Rivelles !...
Houra !.. . A bas les Anglais !...
Il sautait et dansait sur les marches de l'échelle ; il sautait et dansait en montant; une fois sur les gaillards, il continua de danser en chantant, et fit ainsi le tour des panneaux , n'écoutant personne , ne voulant rien entendre, semblable à un spectre qui sort de la tombe.
Parmi la foule des matelots , les uns riaient de ses contorsions, d'autres hochaient tristement la tête, d'autres se sentaient saisis d'une crainte superstitieuse.
Peu à peu cependant les jambes tremblantes du vieux gabier se rafl'ermirent ;
sa danse devint plus lente et plus régulière. Il se tourna tout-à-coup vers son cortège :
— Eh bien, matelots! dit-il, c'^st le brave Rivelies qui vous commande à cette heure, et vous ne dansez pas !... Vous n'avez plus Liart, ni M. Saîan, ni Face-de- Fer, et vous ne dansez pas!... Le bonhomme Cadavre va vous mettre en danse ! Hourra î...
Et pren^mt la main du premier des matelots, il entonna la ronde du Combat narat :
C'était le quinze février, Comme nom étions à croiser ; — « Navire au vnnt à roiitrebord, — ( Farira domiaine.) Sous ses hnnierj, son foc, — et sa misiine.
?tavirc au vent! » — Furira dondé. )
Le teint blcme du bonhomme Cadavre
se colora d'une légère nuan» c bleuâtre ;
une lueur martiale brilla d.ms ses yeux. Il VI. 15
commençait le récit d'une des rencontres de sa jeunesse , d'un combat où il s'était trouvé avec Rivelles.
La vigie vient de signaler Tennemi ; on sait exactement quelle route il tient, quelle est sa voilure.
Cet exorde produisit un effet marqué sur les gens de la Gorgone; l'apparition inattendue du vieux gabier faisait diversion aux inquiétudes et aux ennuis. Quelques hommes aidèrent à l'impulsion, se prirent par la main et répétèrent à l'unisson en formant le cercle :
Sons ses humiers, son foc — et sa misaine, Navire au vent! ( Farira dondé, )
Michel Brock continua :
Le commandant vile est monté :
— « Lii'Utnnanl que tout soit paré !
Chacun aux postes de combat 1 » (Farira dondaine. ) Sa longue-vue en main, — il se promène. Sabre au côtél ' Furira dondé. )
On bat la générale, on déploie une activité connue de tous les auditeurs, on se met en branle-bas de combat. Le capitaine examine l'ennemi à l'aide de sa lunette d'approche ; il est calme et solide, comme serait le brave Rivelles en pareil cas.
Après un mot d'observation , après le cri de vive le commandant Rivelles ! le bonhomme Cadavre reprit avec un nouvel entrain:
Dans les hunes sont les gabiers,
A leurs canons, les canonniers, — « Enfants! tu vas te manier, ( Farira dondaine. ) , Voi^lu ce chien d'anglais? — Faut qu'il amené,
Ou bien couler! t (Farira dondc. )
L'héroïque discours du commandant invite l'équipage à vaincre ou mourir, il faut forcer l'ennemi de se rendre ou bien coule)'.
Par la bouche du chanteur l'équipage répondait ainsi;
— « C'est Dur-à-Cuir' qu'à bien parlé ;
Paraîtrait qu'on va se bûcher, L'Anglais n'est pas dans des beaux draps. (Farira don- Ce qu'on va leur tremper, — pour ses étrenncs, daine.)
C'est des boulets ! » {Farira dondé. )
Mais la scène change , l'action se personnifie; il ne s'agira plus désormais du commandant ni de l'équipage; c'est sur l'aide canonnier Laraigeon que l'intérêt se concentrera.
Lamigeon, Taide-canonnier Prend sa corne, son tablier, Son épinglette et dégorgeoir. (Farira dondaine.)
— « Détapez 1 démarrez ! — notr' brave ancienne
Prête à cracher I (Farira dondé. )
• En double ! charge à volonté !
Bas les garants ! Feu bien pointé !
J'ai de la fumé' plein les yeux ; ( Farira dondaine, ) Mais pour leur mett' l'avant, — tout en pantenne
J'y vois assez ! » (Farira dondé.)
Le chargeur est escofjié Et deux servants à son côté.
— « Serre à bord ! prends l'écouvillon '. {Farira dondaine.) La lumitTe est bouchée, — à toi Etienne !
Au refouloir I » (Farira dondé.)
Les matelots de la Gorgone , entraînés par Michel Brock, se voyaient autour de la pièce de Lamigeon dont la mitraille ravage les servants.
Etienne obéit , saisit le refouloir après avoir écouvillonné; mais, poursuivait le chanteur :
N'a pas lini de refouler
Qu'un boulet en deux l'a coupé.
— « Que fais-tu là les bras croisés? » [Farira dondaine. )
— a Tous mes servants sont morts, mon capitaine ;
J'attends mon tour ! » { Farira dondé. )
Dans cette parole historique de l'aide-
canonnier Lamigeon se trouve le récit tout
entier.
Le matelot qui raconte un combat naval procède toujours ainsi en disant simplement ce qui s est passé à sa pièce ou dans sa hune.
Un dernier couplet devait d'ailleurs répondre à toutes les questions; Michel
Brock acheva de sa voix rauque et lugubre ;
Quand l'Aujçlais a-t-eu amenO,
Lamigeon, nous avons retrouvé , Contre son canon qui pleurait. ( Farira dondaine. ) Sur rafFût sont les deux — morceaux d'Etienne
Son matelot! {Farira dondé. )
Les gens de ta Gorgone répétèrent en dansant les deux derniers vers du couplet ; et le bonhomme Cadavre qui revenait pour ainsi dire à la vie , après dix-huit mois de séquestre au fond d'un cachot , cria encore à pleins poumons :
— Vive le commandant Rivelles!
Le capitaine de corvette se trouvait au poste des malades; en entendant sur les passavants un tumulte extraordinaire, il s'empressa de monter ; Phylon , en sa qualité de lieutenant de la frégate, Madec qui était de quart, le maître-canonnier qui
remplissait les fonctions de capitaine d'armes, accoururent de leur côté; — mais personne n'imposa silence à l'infortuné gardien , car le commandant Rivelles semblait autoriser par sa présence la ronde bruyante des matelots.
Il regardait avec un doulouretix intérêt son pauvre frère de lait, Michel Brock, le bonhomme Cadavre, — tel que l'avait fait une injuste dégradation, tel que l'avait fait le commandant Liart.
Le vaillant chef du beaupré n'était plus, hélas ! qu'un insensé dont la gaîté folle contrastait cruellement avec la situation de l'équipage ; mais il lui restait assez de raison pour reconnaître son cher capitaine.
Dès qu'il eut aperçu Rivelles , il courut à lui :
— Commandant ! commandant î dit-il.
vous voici donc commandant à la fin des fins !... Je voulais voir ce jour-là avant de passer tout de bon cadavre comme est mon nom. . . Otez-moi donc, s'il vous plaît, du magasin général, maintenant... mettez-moi où vous voudrez dans une
hune... à un canon... dans une embarcation... n'importe où. Il n'y a plus à bord que des Français... Pas vrai ! mon commandant?... Et nous allons manger la mer et ficher une trempe aux Anglais?...
— Mon vieux Michel, interrompit le capitaine de corvette avec douceur, après avoir dissipé d'un regard la foule des curieux, — mon vieux Michel, je te donnerai un bon poste... sois tranquille! Mais d'abord il faut te soigner, tu es un peu malade, le docteur te guérira...
— IMalade ! ça se pourrait ! dit le vieux matelot ; tout me tourne... Je pensais que
c'était le plaisir de vous savoir coaimandant.
L'équipage vit alors le capitaine de corvette prendre la main du Bonhomme-Cadavre et le conduire lui-même à l'infirmerie du boT-d, où le docteur Blaye achevait ses pansements. Le farouche Michel Brock se laissa guider avec une docilité enfantine, et les matelots disaient entre eux :
— Ah ! s'il n'y avait que des commandants et des oliiciers pareils, la navigation au service serait cocagne !
— On ne verrait pas ce qu'on a vu cette nuit à bord, murmura Kerprigent.
— Et nous ne risquerions pas d'être fusilles comme des chiens, à la courtepaille... à l'hasard de la chance, un sur dix...
— Ou sur ('in(| !
— Ou sur quatre !
— On tire au sort les noms dans un sac, comme au jeu de loto... Et puis : enjoué ! l'eu !
— C'est l'article l*"' du code secret, qu'a dit le maître canonniei".
Flageolet écoutait avec eiï'roi.
Par les soins de Phvlon-Binùme et de
Madec, l'ordre le plus parfait régnait à bord, quand la fumée d'un vapeur se dessina sur le ciel.
Les timonniers reconnurent bientôt UHécla.
Itinchiiic inferniile.
A la lecture du rapport qu'on \enait de lui remettre, le vice-amiral préfet maritime du port de Toulon iVémit d'indignation et de colère.
— Encore ! encore (a Gorgone ! s'écria-t-
— 2/iO —
il.Maisc'estinouï, c'est épouvantable! décidément il fallait que ce commandant Liart fût un monstre bien odieux. Quoi! un équipage français se transforme en une bande d'assassins, uniquement pourse venger ! on se soulève, on le tue, et aussitôt tout rentre dans l'ordre ! Les débats du procès Merval m'avaient déjà prouvé que cet officier supérieur était un être exécrable... la révolte étrange de ses matelots l'atteste mieux encore. . . Mais, diable ! ceci gâteia ff)rt les affaires de notre pauvre Merval !.. Si la grâce n'est pas accordée quand arrivera le rapport qu'il me faut faire à présent, le ministre sçra sans pitié...
Le préfet maritime avait raison, et partageait, comme on voit, les appréhensions de Nestor et des gens de la Gorgone-, il sentait qu'à la place du ministre, il s'opposerait tout le premier à l'impétration de
la grâce. Il attachait maintenant le plus grand prix au salut de Merval, dont on lui avait dit trop de bien pour qu'il pût rester indifférent. Rivelles, après le conseil de guerre, s'était présenté chez lui: une fouk d'autres oiïiciers supérieurs parmi lesquels il faut citer en première ligne le commandant Dubreuil , avaient tant fait, que l'amiral embrassa la cause du malheureux lieutenant de vaisseau avec une extrême chaleur. On sait déjà qu'il écrivit au ministre dès le même jour.
Le préfet maritime jugea nécessaire de faire immédiatement revenir la frégate. .-
/-r'//6'c/«chauirait;sa desliiiaùon fut changée, le capitaine Durocher reçut ordre de se rendre aux îlesd'Hycres, de prendre ia CMor<ronc à la remorque et de la ramener à Toulon.
L'amiral, pour* juger en paifaito con-
naîssance de cause, se réservait, avant d'expédier au ministre son rapport et celui du capitaine de corvelte Rivelles, d'aller lui-même à bord de la frégate, d'interroger les officiers, les élèves , les maîtres, et de pénétrer autant que possible au fond du complot.
Celte résolution, commandée par le bien du service, faisait gagner aux protecteurs et amis de Merval vingt-quatre heures pleines, attendu que le rapport ne pourrait être prêt pour l'heure du courrier, et que le pourvoi en grâce était parti depuis la veille.
Mais le vapeur n'avait pas doublé les dernières -terres, il était encore dans les passes de Toulon, lorsque le valet de chambre de l'amiral préfet maritime annonça :
— i\l. le commandant Liart des Ardannes.
Le capitaine de vaisseau était en habit noir et mis avec sa recherche habituelle, quoique la main exercée de Gybéluslui eût fait défaut. Un gilet blanc taillé en juste-aucorps dessinait sa taille élégante, il se présenta sans embarras, en homme sûr de lui, et qui connaissait de longue date l'amiral préfet maritime pour un chef de médiocre vigueur.
L'amiral avait cependant soutenu de très-beaux combats; il avait fait évoluer avec une habileté remarquable la division qu'il commandait en 1813, et par une série de manœuvres heureuses, ses trois vaisseaux et ses cinq frégates échappèrent à une escadre de quinze vaisseaux ennemis maîtresse du vent.
L'amiral venait récemment de décou- Trir, avec une sagacité digne d'éloges, un vaste système de déprédation organisé
dans l'arsenal ; — mais ici l'énergie lui manqua. L'homme qui, en temps de guerre, avait cent fois affronté des forces supérieures, n'eut pas le courage de faire faire une enquête publique, de livrera la justice les hauts personnages impliqués dans cette scandaleuse machination, et d'accepter le rôle difficile de vengeur des intérêts de l'Etat. On destitua quelques employés, on en mit d'autres à la retraite, on chassa une trentaine de malheureux ouvriers, des mesures de surveillance furent prises; — personne ne fut accusé, personne ne fut jugé, nul ne fut jeté au bagne, et même le timide amiral continua de recevoir dans son salon' et à sa table le principal fauteur de tant de dilapidations.
Or , Liart n'ignorait aucun de ces détails; il n'avait plus affaire à l'excellent commandant de la marine d'Alger, qui pê-
chait, lui, non par faiblesse, mais par excès de loyauté ; il n'avait plus affaire au gouverneur-général; il marchait sur un terrain moins dangereux , il jugea que sa désinvolture devait être celle d'un chef irrité qui vient demander aide , secours et protection.
Le préfet le toisa d'un air menaçant.
— Quoi! vous! s'écria -t -il , encore vous!
Liart soutint avec une gravité convenable ce regard et ces paroles.
— Amiral ! répondit-il aprbs un profond salut, ce que je vais avoir l'honneur de vous dire vous expliquera ma présence et mon costume.
L'olîicier-général était sous une impression qui ne lui permit pas de mesurer ses termes ; il méprisait le Ciipitnine de vais-
seaU;, il retrouva pour lui parler sa brus-, VI. 10
querie de jeune homme , sa franchise de marin d'autrefois :
— Quoi ! reprit-il avec une colère mêlée de dégoût , quoi î vous n'êtes pas mort !... J'espérais au moins oui, j'espérais que nous étions débarrassés de vous !
Liart croisa ses bras sur sa poitrine, leva haut le front et prit la pose d*un homme qui se redresse dans sa dignité. S'il avait été devant un chef plus sévère, il se serait mis à genoux. Mais partout ailleurs qu'à la mer, le capitaine de vaisseau appliquerait parfaitement le précepte proverbial : « Suivant le vent la voile. »
— Je vois , amiral, reprit-il , que vous savez déjà. . .
— Oui, je sais, interrompit l'amiral, je iais que voire équipage, poussé à bout par
Yos exactions inqnnlifiables, s*est soulevé cette nuit..... je savais que tous aviez disparu !...
— On m'a jeté à la mer; mon capitaine (l'armes s'en est aperçu et m'a porté à terre.
— Ah!... Parlez, monsieur, parlez! dit le préfet en s'asseyant.
Liart, resté debout, poursuivit :
— Des pêcheurs nous ont recueillis et nous ont fourni les moyens de revenir à Toulon, je n'aiprisque le temps de m'habiller, et comme tous mes uniformes sont à bord...
— Pourquoi vous êtes-vous fait porter à terre? il fallait mourir à votre bord,
monsieur — cles-vous donc un lâche
aussi?
Liart^devint Uvide, mais resta dans son rôle.
— Je ne sais, amiral, dit-il, si vous
avez pris à tâche de m'insulter L'on
n'est point un lâche lorsque l'on ose, comme je l'ai fait, tenir tête, seul, pendant deux ans, à un état-major insubordonné et à un équipage d'assassins ! Du reste, j'ai eu l'honneur de vous dire qu'on m'a jeté à la mer... on m'a même poursuivi en canot, je n'ai échappé que par miracle !
— Il suffit, monsieur le commandant.
Votre capitaine d'armes est-il ici.
— Oui, amiral.
— Rentrez chez vous et tardez les arrêts jusqu'à nouvel ordre.
Liart salua et répondit ensuite avec une ;ertaine hauteur :
— ximiral, vous me permettrez de vous envoyer mon rapport qui doit partir aujourd'hui même.
— 2/iy —
Le préfet songea aussitôt à Merval, Liart ajouta :
— Il faut que le ministre sache jusqu'où peut aller l'indiscipline des équipages, lorsque les olllciers subalternes donnent l'exemple de l'insubordination.
— Allez! allez! aux arrêts! s'écria l'amiral avec véhémence.
— Je m'y rends, répondit le capitaine de vaisseau; mais, dans une heure , vous recevrez mon rapport, et j'aurai l'honneur de vous faire observer que j'ai le druit d'exiger qu'il parte aujourd'hui.
Le préfet maritime forcé de reconnaître ce droit, répondit tout-à-coup en se levant :
— Mais moi, monsieur, j'ai le droit de Yousaccuser de lâcheté et d'infamie! J'ai le droit de vous démonter de votre commandement, et j'en use. J'ai le droit de
demander que, vous aussi , soyez traduit devant un conseil, et j'en userai. Allez aux arrêts, monsieur, allez aux arrêts surle-champ, sans répliquer un mot, ou je vous accuse encore d'avoir formellement désobéi à votre amiral!
Liart se tut, sorti/^^et fut ramené chez lui par le chef d'^*^ v^major du préfet maritime.
Il n'avait pas cru l'amiral capable de déployer une fermeté pareille; il n'avait pas senti que l'officier général faible comme préfet, timide vis-à vis de certains concussionnaires influents hors du cercle naval , pouvait se montrer fort comme chef de la flotte et défenseur de la discipline. — Il est constant que plusieurs de nos amiraux qui seraient noblement placés à la tête d'une escadre, restent au-dessous de leur mission, quand ils sont chargés d'un ar-
rondissement maritime. — Enfin, le viceamiral était à bout de patience, l'affaire de Merval l'avait déjà bouleversé , la révolte achevait de le mettre hors de lui.
Liart se vit en péril , mais il n'en tint pas moins sa parole. Il fit son rapport dont on devine le style, < nt on comprend le terrible effet. Ce ra ^'. "'t était le coup de grâce de Merval. Liart souffrait, en le rédigeant, toutes les tortures de l'orgueil blessé, de l'ambition déçue et même de la peur. Le venin du serpent ne fut que plus empoisonné. ^*
— C'est la mort pour Merval !... s'écria-t-il en y apposant son cachet. . . Il me la faut, il me la faut pour mon propre salut î... Si^ je> n'épouse pas Suzanne, je
suis un homme complètement perdu
De l'or... de l'or... de l'éclat, du faste !...
et, un jour, je me vengerai aussi, moi!... Le capitaine de vaisseau retenu aux arrêts dans sa demeure en ville, passa la journée à maudire ses chefs , ses protecteurs, ses subalternes, l'équipage de la Gorgone, Cybélus le nègre dont la maladresse avait amené l'affaire Merval, et le capitaine d'armes dont la vigilance n'avait pas su prévenir la révolte ; — mais il n'oubliait point que sa pétition en grâce expédiée la veille serait une pièce qui témoignerait en sa faveur, que son dernier rapport à> l'amiral P. ]N. était un chef-d'œuvre, que la révolte justifierait jusqu'à l'éviden^ on système d'inquisition , — on prend '' souvent l'effet pour la cause et la ca?'' ;îOur l'effet. — Liart se rappelait enfî 1 ;:t lettre à madame d'Héricourt, et il "aiculait encore ses chances de succès. s<j ')'''^en€lant Pierre Gordier, appelé de-
vaut le préfet maritime, racontait les faits avec détails.
— Quand je vis que le commandant était jeté à la mer, dit-il , je me trouvais à l'extérieur du sabord par lequel il fut lancé, et je me préparais à y entrer pour tomber à l'improviste sur les rebelles, maisaussitôt, changeant de dessein, je lâchai mon sabre je me dépouillai du peu de vêtements que j'avais sur moi, et j'eus le bonheur de rattraper M. Liart, au moment où il allait se noyer. Une planche, débris de quelque cloison enfoncée, passa près de nous.
L'amiral écoulait gravemc^^ot <\\A il ? Cordier ne cacha rien de ce ( de sq l(/.aj;yv> lieu ensuite, il fit le récit de Ises.pn^/iw freuse de Tybélus. fur.
, . .ojà plus d'i
— bon nègre I son espr "' \s}r
dit l'amiral que la colère emportait au-delà des bornes.
— Oui , son domestique depuis seize ans... et son espion, répondit le capitaine d'armes comme à regret ; mais le fait est si vrai , qu'en plein conseil de guerre, la main sur la conscience , je me suis cru forcé de le déclarer.
— Continuez ! dit le préfet qui écoutait avec horreur.
Le capitaine d'armes ne tarda point à dire :
' — Lorsque l'eiiibarcation qui nous videnc^*- ^^^ passé sans nous voir, j'atprend 'estant, et pensant alors que les la car ongeaient plus à nous, je proenfi l 'îa leP^^^^"t ^^ ^^ rapporter à il calculait ''^^^ ^ aller visiter les lieux 3(; -x;ndaut'n.*i^'i'e^ les olliciers, s'ils
étaient priboiiniers ; car je supposuis que les rebelles s'enivraient, et...
— Que^ous a répondu le commandant?
interrompit l'amiral.
— Par deux fois il m'a impérieusement ordonné de le rapporter à terre.
— Très-bien, capitaine d'armes, dit le préfet, votre conduite est irréprochable et même digne d'éloges... ^e vous éloignez pas de mon hôtel et tenez-vous prêt à me suivre au premier signal.
Pierre Cordier était dans l'antichambre,
lorsque l'amiral avait démonté Liart du
commandement de la Gorgone et ^a^ai1
menacé du conseil de guerre ; P/^rr^ C
dier triomphait. Et maintenant au'U >
croyait sûr d'atteindre le but de sii Ic/a'^uv,
haine, des pensées généreuses . prÈWV^
enfin pénétrer dans son cœur.
Il ne se contentait déjà plus d'i ^
perdu Liart , il voulait sauver Merval.
Il courut au logis de la veuve Toinon , fit appeler Paoletta , et lui raconta brièvement tout ce qu'il importait qu'elle sût de la révolte.
— Liart, ajouta-t-il, fait malheureusement partir son rapport aujourd'hui même, et M. de Merval sera perdu , si personne n'est à Paris pour en contrebalancer l'effet, si l'on ne prouve pas au ministre que Liart Ecoutez, Paoletta, sur
l'honneur, j'étais l'ennemi de ce monstre. . .
— Je l'avais deviné, dit la Provençale.
— Ti "iours, toujours, gardez ce secret, n
— Vo'.s viez déjà ma parole... je le gardais oejà ! . . . poursuivez ! . . .
-^n, il faut qu'on dise au ministre, i : Le coupable est Liart, que Liart soi- la victime ! Graciez donc Mer-
val!... fusillez Liart !... et vous aurez fait un juste exemple, et vous aurez sauvé la marine î...
— Mais î que puis-je ? demanda Paoletta.
— Déterminer M. d'Héricourt à partir sur l'heure !
— Il est malade... très-malade! dit la jeune fille.
— Il ira!... si vous me faites comprendre !...
— Il en mourra ! murmura la Provençale. ' r.r,
— Ne faut il pas que M. de ^ er\ ', soit sauvé, que votre jeune maître^, |.jSoit heureuse!... que Liart soit puni !... M. d'Héricourt est le seul homme au ;jçi,onde qui puisse...
— I);''jà Caboche lui avait dil îquelque
chose comme çaî... Monsieur a beaucoup écrit.
— Cane suffit plus!... qu'il aille en personne, ou Mer val est perdu !
Pierre Gordier ignorait encore que Laviolais , mortellement frappé , était condamné par le docteur Blaye. Il ne parla donc pas de l'état de Nestor , et retourna aux ordres de l'amiral préfet maritime, tandis que Paoletta remontait au salon, et prenait Suzanne à l'écart.