‹ La goutte d'eau (volume 3)Chapitre 3 sur 6 · OT · texte numérisé non relu

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regretté : elle a passé sur tout et 'a gardé cèmme une émanation de chaque chose.

— Quel dommage que je ne sache point le latin ! interrompit Suzanne en soupirant.

— A quoi, bon? dit Eenri; l'âme la plus naïve renferme autant de choses que le poëme le plus divin ! ne r^ettez point de ne pouvoir juger la statue quand le modèle se trouve ett vous^-n^me. Croire que toute la poésie est dans les livres , c'est croire que quelques flacons d'essence renferment tous les parfums des roses.

— Dieu le veuille, répliqua Suzanne ; car moi je suis une ignorante, sentant et pensant comme les oiseaux voltigent au sortir du nid.

— Le Christ a promis aux cœurs simples une place dans son paradis, dit Braillé en passant les mains sur les cheveux de la jeune fille.

Celle-ci releva la tète comme un chien fidèle qui reçoit les caresses du maitre.

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— Je VOUS aurai pour m'y oanduire, mon oncle, dit-elle, car la première place 8«a là pour les martjrrs.

— Oui , dit le vieux prêtre avec un sentiment iMvfond ; oui, Suzanne , j'eq[>ère que Dieu me tiendra compte de ^mes sou&anoes, bien que j'aie été ^largnédaiisnÉa obair. Les plaies du cœur ne scmt pas nmns cmefies que celles du corps, et notre vie peut aussi bien s'écouler avec nos pleurs qu'avee noire sang.

Suzanne fut frappée de l'espèce d'amertane qu'il y avait dans l'accent de son onde. Accoutumée à la résignation souriante du vieux prêtre, elle devina dans ce câiangement quelque douleur nouvelle et secrète : mais avant qu'elle eût pu éclalrcir son doute, Fèntretien fat interrompu par Farrivée d'un nouveau personnage dont la vue changea tout k coup le cours de ses préoccupations.

C'était un jeune homme d'environ trente ans qui portait, comme Henri, Tuniforme <le

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rartill^rle de inarîne, mais avec les insignes d'un grade supérieur. Le sergent Fayol, car c'était lui, avait une de ces figures sur lesquelles on porte deux jugements opposés selon le degré d'attention avec lequel on les étudie. Ses cheveux blonds, son teint clair et ses lèvres vermeilles lui donnaient, au premier aspect, une apparence de douceur près* que efféminée ; mais en y regardant de plus près, cette af^arence était contredite par tous ses traits. L'expression de son oeil d'un bleu âpre était absolue ; et il y avait dans son nez fin et recourbé, dans ses lèvres relevées aux coins, une sorte d^insensibilité hau^ talne qtd seTévélait en outre dans la brusque aisance de ses mouvements. Tout en lui an*^ nonçait la vigueur, mais une vigueur qui se cache. Ses membres agiles et bien proportionnés satisfaisaient le regard sans l'arrêter ; la nature semblait avoir pris plaisir à entourer cette charpente d'acier d'une enveloppe souple et brillante, comme ces ouvriers du

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moyen âge qui d^uisaient la force de l'armore en la polissant.

A la vae de Fayol , Suzanne n'avait pu retenir UQ mouvement de déplaisir et presque de crainte; Raynal rougit comme s'il eût éprouvé quelque embarras d'être surpris par lui, et Braillé se contenta d'un salut ; mais le sellent ne parut point remarquer l'espèce de froideur avec laquelle il était reçu.

— Je te cherchais, conscrit, dit-il à Henri.

— Me voici , répondit le jeune homme eu se levant.

— Que faisais-tu là? Tu aidais sans doute mademoiselle à égrener des groseilles ?

— Nullement, dit Raynal sans lever les yeux et en réunissant ses livres. .

— Ah ! je vois , reprit Fayol de l'accent railleur qui semblait lui être naturel , on te faisait la classe. Eh bien , père Braillé, étesvous content de votre écolier?

— M. Raynal sent le prix de l'instruction, dit le vieux prêtre sérieusement.

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— Au iàit, reprit Fayol, nous vivons à une époque où V(m appliquera peut-être le PaUr noster à l'exercice en douze temps , et où il faudra qu'un chef de pièce sache traduire le Deprofiindis avant de le faire chanter à l'ennemi ; dans ce cas , Henri aura des chances d'avancement...

— Je n'en désire point, dit RaynaL

— Fi donc! reprit le sergent, l'odeur de la poudre t'aurait-elle déjà dégoûté du mé-

. tier, et voudrais-tu y renoncer pour les égratignures reçues à Brest?

— Comment cela ? demanda Suzanne étonnée.

—Je mè trouvais à la salle d'artifice lors de son explosion, dit Raynal. '

— Et vous avez été blessé?

— Assez pour rester étendu entre deux ba* rils près de sauter, observa Fayol.

^ — £t je n'aurais pu m'en retirer sans le sergent, ajouta Henri.

La jeune fiUe fit un mouvement , et son re-

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gard, qui s'était jusqu'alors tenu détbuiné de Fayol, se leva sur loi arec uoe^xpressîmi de reconnaissance.

—C'est un noble trait, monsiair , dit Braillé.

— Mon Dieu , je n'ai eu besoin pour eela ni de livres ni de latin , rqurit Fayol ; il m'a suffi d'escalader une fenêtre , de passer dans le feu, et de sauter un mur de dix pieds avec ce conscrit sur les épaules. Mais chacun a sa spécialité, père Braillé : à vous les paroles, et à nous l'action, ie voudrais seulement que Henri ne donnât pas trop dans les biKU>liques, comme on dit au régiment, et qu'il se rappdât un peu plus souvent qu'il a un sabre sur la hanche. Il y a encore pour nous autres quelques chances d'avancement, malgré les cadets de famille qu'on nous envoie pour ofBders au sortir du sevrage. . .

— Je ne souffrirai po^t qu'on attaque le gouvernement chez mcM, interrompit une voix qui cherchait à se grossir.

Tout le monde se détourna.

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— £h ! c*est le papa Clairou ! reprit Fayol en riant. Gomment se porte aujoiird*bni votre bureau?

— Je ne souffrirai pas qu'on attaque le gpuTemement...

— Chez vous; j'ai parfoitemententradu...

Une prise, père Clairou.

Le vieux commis, écrasé par le sang-froid du sergent, le regarda d'un air timide, chercha dans sa poehe, et tira sa tabatière.

— Hous disons donc, reprit Fayol en savourant lentement sa prise de tabac , que la monarchie nous âève des officiers en mue.. .

Clairou voulut interrompre en recommençant sa phrase sacramentelle.

— Encore ! s'écria le sergent. Pardleu! père Grattoir, je ne dis plus rien.

— Le souper est prêt d'ailleurs , observa Clairou en jetant à sa fille un regard d'intel*^ ligence... AUei, mon frère, je tiendrai eompagnie à ces messieurs.

Fayol éclata de rire.

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— Voiià qui s'appelle congédier les gens avec procédé ! s'écria-t-H.

— Je ne congédie personne , balbutia le vieux commis.

— Bien, bien, père Clairoù, nous vous laissons manger votre bouillie d'avoine , reprit Fayol avec dédain.

Et se tournant vers Henri :

— En route, le latiniste, continuait-il ; les amis nous attendent à la Fleur-de-Lii,

Raynal serra ia main au père Braillé, salua Suzanne et suivit le sentent.

Us marchèrent quelque temps en silence , l'un à cèté de l'autre ; enfin Fayol se r^uma vers son compagnon. •

. — Eh bien , dit-il , tu me boudes, je crois ?

— Nullement, répondit Raynal.

— M'en voudrais-tu par hasard de t'avoir emmené?

— Qui peut te le faire penser?

— Tu espérais peut-être causer avec la petite?

iJiLjiHi iiimnitf

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— Que^pourrais-je avoir à lui dire?

— Et que sais-je ? Tu lui aurais parlé de la lune, des étoiles.

— Tues fou.

— Moins que tu n'es amoureux.

-— £h bien, quand cela serait? dit Henri avec impatience.

— Comment donc ! mais je crierais bravo!

répliqua Fayol; d'autant que la petite t'adore.

— Moi! dit Raynal, dont tout le visage s'illumina.

— Pardieu ! il sujffit de voir comme elle te regarde ; aussi je t'engage à te rappeler la parole de l'Évangile : Demande et on te donnera.

Raynal fit un mouvement.

— Et surtout ne t'effraye pas d'un peu de résistance , continua le sergent. On est trop bien élevée pour n'en point faire ; mais une femme qui aime, vois-tu, est comme un gant dans notre main.

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— G'esiéHlire, reprit Henri , qu'il fstat la perdre en reconnaissance de son affection pour nous.

Fayol leva les épaules.

— Tu n'entends rien aux femmes , petit , dit-il en ricanant. Tu as pris au sérieux les phrases courantes ; mais il y apourThonneiir, voi»4n, comme pour la religion, un catéchisme que tout le inonde répète et auquel personne ne croit. Ce que les femmes appeUent tout haut leur honte , elles le nomment tout bas leur plaisir : elles le repoussent en apparence et le désirent en secret. La perte, c'est l'édat; la vertu , c'est le mystère. Aussi , en amour , les tourments de conscience ne vienneni-ik que du manque de précautions, et pour avoir la tranquillité de l'innocence , il suffit d'être prudent.

— Je connais ta morale ! dît Henri avec une sorte de dégoût mal déguisé , je sais qu'à tes yeux la femme est une esclave hypocrite, qui ne se fait marchander que pour surfaire

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SOU infamie. Aussi , point de devoirs envers elle t on peut lui mentir et la tromper ! tu ne vois de place à Fhonneur que dans la moitié du genre humain ; Fautre moitié est une moisson que Ton fauche pour faire litiéne à ses passions.

-^ £t tu n'admets point mes principes ?

— J'en ai horreur.

Fayol fit un hochement de léte en souriant

— Je comprends , dit-il ; on veut que tu sois moral , on te nourrit de romances et de lait doux ; mais prends garde d'être pris pour dupe par ta jolie sournoise.

— Ne parle pas de Suzanne, interrompit vivement Henri , tu n'es pas capable de la comprendre.

— C'est juste , un ange... car elle a dû te faire accroire qu'elle arrivait au moins du paradis... Tu t'attends peut-être à lui voir poussée des ailes?

— En tout cas, dit Raynal en fixant sur le

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sergent un regard aigu , ma préférence pour elle ne doit point t'étonner , car je t'ai vu toimême son adorateur assidu.

Un nuage passa sur le front de Fayi^, mais il fit un effort pour le déguiser.

— Oh ! moi, dit-il d'un ton de fotuité nonchalante , c'était autre chose , je voulais donner à la petite quelques leçons*. • de savoirvivre...

— Et tu en as été pour ton essai? dit Henri en le regardant fixement.

— Qu'en sais-tu ? répliqua Fayol.

— Oserais-tu soutenir que tu as réussi?

s'écria Raynal , l'œil étincelant.

— Qui m'en empocherait ?

— Moi , qui sais que tu ne dis point la vérité.

Faypl jeta sur lui un regard ironique et hautain dont il sembla l'envelopper.

— La langue t'a tourné, petit, dit-il, heureusement que nous sommes seujs.

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