‹ La goutte d'eau (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · Je le répéterai devant tous · texte numérisé non relu

Je le répéterai devant tous

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LÀ GOUTTI D*IÀV. 103

— La paix , te disje , et ne fais pas ainsi le méchant , j'en ai réduit bien d'autres.

— Oh ! je le sais , reprit vivement Heiiri ; mais ne crois pas que ton adresse de spadassin me fasse écouter plus patiemment tes calomnies ; tu peux m'assassiner devant deux témoins, non m'imposer silence.

— Allons , conscrit , dit dédaigneusement Fayol, tu oublies que si j'avais voulu te rayer du contrôle , je n'avais pas besoin pour cela de croiser le fer ; il suffisait de te laisser partir icomme une fusée avec tes deux barils de poudre.

Raynal tressaillit ; le souvenir du service rendu par le sergent venait heurter en quelque sorte son indignation , et l'arrêta dans son élan. Ses lèvres se serrèrent comme s'il eût voulu retenir la provocation près de lui échapper ; mais cet effort fait lui rappela amèrement la dépendance à laquelle le condamnait sa reconnaissance forcée.

— Je vois que lu ne permets point d'ou-

104 LA GOQITB b'eAII.

blier tes bienfaits , dit-^il d'une voix altérée ; mais tu i» raison , et je dois me rappeler que je te dois la vie.

— On dirait que tu le regrettes, obs^ra le soient.

—-Oh! plus que tout au monde! s^écria Henri*

— Et pourquoi donc , conscrit ?

— Parce que depuis ce jour j'ai perdu ma liberté, reprit le fourrier avec chaleur, parce que, sous prétexte de veiller à ce que tu ayais sauvé , tu t'es emparé de moi , et que je suis devenu ta propriété. Tu contrôles mes actions, tu tyrannises mes sentiments, tu me forces i vivre avec ta permission , et quand je veux me révolter, tu me mets ton bienfait sur la gorge et tu me condamnes au silence! GMa ne peut durer ainsi , Fayol ; la plus douce nature s'irrite à la fin. Tant que tu as seule* ment heurté mes goûts et mes idées, |'ai accepté le rôle d'enfont que tu voulais me donner , j'ai marché doeilaneat sous ta volonté ; mais maintenant tu veux toucher à mes sen-

timente , tu fouilles dans mon eœur â\in air de mépris , et tu y retounies mes plU6 inti^ mes affections avec le pied, comme tu le ferais de débris et d'ordures ; c'est trop , Fayol , trop pour la plus longue patience* La rue a deux côtés ; à partir d'aujourd'hui Je suivrai celui que tu ne prendras pas. Partout où tu parleras , je me tairai ; si tu veux davantage, exige, j'obéirai, ^r je suis ton obligé ; mais renonce à t'établir dans ma Vie comme sur une terre conquise. Je veux enfin respirer d'air ce qu'il me faut et ne plus sen- ' tir une main sur ma pensée.

Ces mots avaient été prononcés par Raynal avec une sorte d'emportement, et comme s'ils échappaient à un sentiment longtemps contenu. Le sergent parut d'abord étonné. Une rougeur rapide passa sur son visage, ses lèvres se crisperait ; mais le $onrire dédaigneux qui leur était habituel y r^amt pte^ que aussitôt. Il regarda fixement Henri*, et, posant les deux mains sur ses épaules : .

100 , l'A GOUTTE d'BAU*

— Bliefi, fourrier, dit-il avec un sérieux railleur, très-bieu; seulement les citations latines y manquent^ Un discours sans latin .

ressemble à. une matelote sans vin. Biais je n'oublierai pas votre dissertation sur le libre arlûtre.

-^ Je vous en serai reconnaissant, dit Henri gravement.

Tous deux étaient arrivés devant le café fréquenté par les sous-officiers de la garnison.,

-— Pourrais-je , sans attenter à votre personnalité, vous offrir un verre de bière? demanda ironiquement Fayol.

— Je rentré, dit Raynal.

Et il continua sa route.

Le sergent le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu au détour de la rue. Étendant alors la main :

— Va, murmura-t-il, va, pauvre agneau, qui menace de la tête avant que les cornes lui soient poussées ; tu feras malgré toi ce que je veux et comme je le veux.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis Tentretien qui avait eu lieu entre Glairou et Braillé, et celui-ci les avait employés à tout préparer pour la séparation convenue; mais ces préparatifs s'étaient faits avec mystère et sans que Suzanne pût les soupçonner.

Lé soir du cinquième jour, le vieux prêtre monta dans la chambre qu'il occupait, après avoir embrassé la jeune !fille plus tendrement

108 LA GOUTTI d'iAU.

que d'habitude. Le mois de juillet commençait, et la brise de nuit apportait, par la fenêtre ouverte , les senteurs des chèvrefeuilles et des foins fraîchement coupés. Braillé aperçut un bouquet de jonquilles sur sa table, du linge repassé nouvellement au pied de son lit, pré{ à le recevoir, et ses pantoufles posées à leur place accoutumée !... Le vieillard promena autour de lui des yeux mouillés de larmes ! tout lui rappelait la présence de cet ange familier qui présidait depuis dix années aux aisances et aux joies de sa vie ! Il se baissa pour respirer le parfum des jonquilles, toucha le linge que Suzanne avait préparé, jeta un regard sur la fenêtre enir'ouverte par die , puis, s'approchant du crucifix sus^ pendu à son chevet, il se laissa tomber à ge* noux, et commença une prière fmrvente.

Elle dura longtemps , entrecoupée de sou* pirs; mais enfin Témotion du vieux prêtre parut se calmea*. Il se releva, ferma sa fenêtre , écarta le vase de fleurs , comme s'il eût

voulu échapper à tout ce qui pouvait ramollir, et se mit à écrire la lettre suivante :

« Chère Suzanne,

« Lorsque tu liras ceci, je serai déjà bien K loin!... Ne te récrie pas à cette nouvelle, « ne 4'afflige pas surtout : si je pars, enfent, u c'est qu'il le faut, et ta résignation doit (c égaler la mienne.

u Beaucoup de raisons m'obligent à vous u quitter ; tu ne peux les connaître toutes, <c apprends seulement que j'ai pris ce parti « de ma propre volonté et pour accomplir ce « que je regardais comme un devoir. Ne cher- <( che point à savoir où je vais, tu voudrais u "me voir, et il vaut mieux que cela ne soit u point. Contente-toi de penser qu'où je suis « je t'aime, et que ton souvenir me fait com- « pagnie.

, « De tout ce que j'avais ici je n'emporte « que quelques livres, le reste me rappellerait u un passé que je ne ifgretterai que trop !...

LA GOUTM D*BAU. 1. 10

110 LA GOUTTB d'bAU.

<c Garde tout, chère fille ; use de ce qui m'a « appartenu par amour pour moi et en soute venir de moi. Mais surtout ne t'inquiète (c point de ce qui me concerne, car, excepté 4c toi, rien ne me manquera où je vais. Tu «( sais ce qu'il me faut, du reste ; un peu de u paille fraîche pour dormir, un peu de lait <c pour nourriture , Horace ou Virgile à lire « dans la campagne , et quelques fleurs des <c champs pour marquer les passages aimés !

<( Le coin le plus ravagé de notre Bretagne <( peut me donner tout cela, et bien pluç !

«c Adieu donc, chère fille, et que toutes les « bénédictions^du ciel soient sur toi. Je voûte drais te serrer une dernière fois sur mon « pauvre cœur^qui tremble; mais j'ai craint « les angoisses des adieux ; j'ai craint des dote mandes d'explication que je n'aurais pu « donner sans mentir ; j'ai craint surtout des u prières auxquelles je ne devais point me « rendre, et que j'aurais mal repoussées.

« Pardonne-moi donc , et ne m'en veux pas.

« Je baise cette lettre où ton cher nom est

«c écrit; je la signe de mes larmes. Hélas!

« n'est-ce point la véritable signature des

M homnies ! Que Dieu te prenne en pitié ,

«c douce enfant, et qu'il porte à ma part toutes

« les épreuves qui te sont destinées.

«( Encore une fois adieu ! Je ne pars pas

« tout entier ; mon cœur reste ici , à toi et

« avec toi.

« Ton oncle , Aittoike. »

u P. S. Arrose bien le jasmin et les rosiers <c que nous avons plantés! ensemble près de V la tonnelle, et prends soin de mes oiseaux; « ils te reconnaissent aussi bien que moi. »

Cette lettre achevée, Braillé y mit l'adresse, puis , ayant fait un paquet de ses vêtements et de quelques livres , il promena une dernière fois les yeux sur tout ce qui l'entourait, adressa un adieu particulier à ses fleurs, à son crucifix, à ses oiseaux, puis, entr^onvrant la porte avec précaution , il descendit doucement l'escalier.

112 LA GO€TTE d'eAV.

Arrivé près de la chambre de Suzanne , il s'arrêta oppressé. Aucune lueur ne brillait à travers les jointures de la porte ; la jeune fille dormait , sans doute ! n entr'ouvrit les bras comme s'il eût voulu la serrer sur sa poitrine, du moins en pensée , et , laissant couler ses pleurs :

— Adieu, murmura-t-il , sainte enfant!

Douce Ruth, dont je fus longtemps la Noémi !

adieu ; et puissé-je emporter avec moi , de dessous ce toit , tous les soucis et toutes les misères !

A jces mots , il franchit le seuil de la maison , traversa la cour , et disparut dans l'obscurité.

Nous n'essayerons point de peindre la surprise et l'affliction de Suzanne lorsqu'elle apprit , le lendemain , le départ de son oncle. Elle courut éperdue vers son père j mais celui-ci ignorait la retraite choisie par Braillé, et parut aussi étonné qu'elle-même. Suzanne interrogea les voisins ; aucun d'eux n'avait

VU le vieux prêtre!... Elle rentra désespérée , et décidée à pousser plus loin ses recherches.

, Cependant, en relisant la lettre qui lui était adressée , un scrupule lui vînt. Son onde la suppliait avec instance de ne rien faire pour découvrir sa retraite. S'il lui avait caché les raisons de son départ , c'est qu'il le devait sans doute ; en s'eflforçant de le découvrir, ne s'exposait-elle pointa déranger quelque plan nécessaire , à causer au vieillard quelque embarras ou quelque douleur? Cette pensée l'arrêta court. Elle communiqua ses doutes à Henri, qui lui conseilla de cesser des perquisitions ostensibles , promettant de le§ continuer lui-même en secret et sans éclat.

La jeune fille n'accepta ce conseil qu'avec peine : son oncle avait été jusqu'alors pour elle un père et un frère tout à la fois : depuis son départ la maison semblait déserte, comme si là famille entière eût disparu avec lui. Elle fut plusieurs jours pleurant et désoccupée,

114 LÀ Govm d*bàu.

tournant la tète au moindre bruit, et s'attendant sans cesse à voir reparaître le vieux prêtre sur le seuil. Mais sa douleur se calma peu à peu. Henri venait tous les jours, et, quand il était parti, Suzanne demeurait longtemps sans penser à son onde !, Ainsi , à son insu , de nouvdles préoccupations commençaient à s'emparer de son àme , et à rendre la présence du père Braillé moins nécessaire. Peu à peu elle cessa de Fattendre, sinon de le désirer , et ses chants , quelque temps suspendus, égayèrent de nouveau la maison.

Clairon , de son côté , finit par penser que le départ de son beau-frère avait conjuré le péril, et , persuadé qu*il n'avait plus rien à craindre , il reprit sa liberté d'esprit.

Cependant les visites toujours plus fréquentes de Raynal chez le vieux commis ne tardèrent pas à attirer l'attention , et le bruit de ce nouveau changement de Suzanne devint bientôt un sujet de conmientaire pour chaque voisin; car, parmi beaucoup d'au-

LA GOOTTI D'eAV. 115

très fléaux qui affligent les petites villes , Je plus dangereux et le plus inéTitable est, sans contredit, le voisin.' Le voisin est là un espion de bonne volonté qui fait la police pour son propre compte; il faut qu'il soit votre complice ou votre ennemi. Sa grande, son unique affaire n'est point de veiller à ses propres actions, mais de surveiller les vôtres. La maison que vous habitez est une forteresse en état de siège dont il cherche à connaître l'intérieur, un spectacle auquel il n'est point invité , et qu'il essaye à voir par* dessus le rideau. Qu'un étranger frappe à votre porte, que la lumière brille moins tard que de coutume à travers vos vitres , que votre voix se fasse entendre plus élevée ; ce sont autant de problèmes posés à sa curiosité, et Doalheur s'il ne peut les résoudre! car tout ce qu'il ne comprend point est expliqué à votre désavantage. Bu reste , prudent et politique, le voisin de petite ville vivra toujours avec vous dans les meilleurs termes : sa bat-

dbyGoogk

116 ' LA GOUTTK b'bàO.

terie de cuisine et son journal seront à votre disposition ; il vous fera goûter aux primeurs de son jardin, vous fournira des recettes pour les confitures ou pour les rhumatismes , et viendra aidera vous coudre dans votre suaire. C'est un ennemi intime qui vous rend mille petits services en attendant qu'il en sache assez pour vous foire pendre.

, Or, Clairon avait un voisin qui réunissait toutes les qualités exigées pour ce titre , un vrai voisin-modèle. On eût vainement cher* ché dans tout Lesneven un homme plus ser* viable et plus malveillant. Les amitiés de Guillaume Rivel avaient toujours quelques pointes dont vous étiez blessé , et ses politesses vous insultaient. Cet homme , grossier du reste, possédait une sorte de tact subtil pour deviner votre endroit vulnérable. Seulement, comme ses coups étaient toujours portés en riant et le bonnet à la main, on feignait de ne les point sentir , et il en profitait pour redoubler.

LA GOtTTE d'eau. 117

Sa fille , d'ailleurs , lui venait en aide au besoin. Ursule Rlvel ressemblait à Guillaume sous des formes différentes ; c'était son père retourné. Ce que celui-ci faisait avec des câ« lineries et des précautions oratoires , elle le faisait , elle , ouvertement , brutalement, en fille mauvaise et qui veut le paraître. Ainsi posée , elle avait acquis le droit de tout dire sans qu'on s'en étonnât. Acceptant d'avance l'accusation de méchanceté , elle la rendait en quelque sorte inutile : les reproches à cet égard ne pouvaient pas plus l'atteindre que l'excommunication un mécréant ; car elle avouait ce qui lui était reproché , et s'en faisait gloire. Du r^ste , semblable au despote antique , elle se souciait peu d'être aimée , pourvu qu'on la craignit ; et, à cet égard, elle avait réussi au delà de ses espérances.

Cependant, par une de ces bizarreries trop fréquentes , l'opinion publique n'avait voulu admettre qu'en partie la mauvaise réputation acceptée par Ursule elle-même. On avait re-

118 LA GOUTTE d'kAV.

levé dans sa vie quelques rares traits d'humanité vulgaire , quelques preuves équivoques de compassion pour les opposer à tout le reste , et les gens qui se piquaient d'observation ou d'équité répétaient d'un air profond que la fille de Rivel valait mieux qu'elle n'en avait Fair.

Suzanne avait toujours éprouvé pour elle un sentiment de répulsion et presque de dégoût qui avait été un obstacle à leur liaison ; cependant elles se voyaient quelquefois en qualité de voisines. Un jour donc que la fille de Clairon achevait un volume apporté la veille par Raynal, Ursule entra.

La nature avait traité la fille de Rivel avec la malveillance qu'elle montrait elle-même pour tout le monde : sa taille l'eût fait prendre pour une enfant de dou2e ans, si le développement des formes n'eût détrompé le regard ; son front était bas , ses sourcils épais 9 son teint brun et coloré ; cependant l'ensemble de tout cela ne manquait point

LA GOUTTE d'sAU. 119

d'une sorte de sève ardente, et il y avait dans ces yeux noirs, dans ces lèvres épaisses, je ne sais quelle volupté hardie qui pouvait parler à des sens grossiers.

Elle jeta d'abord les yeux sur le livre que Suzanne tenait à la main.

— Je vous dérange, dit-elle.

— Nullement , répliqua Suzanne en se hâtant de déposer son volume et d'avancer une chaise.

Ursule mesura celle-ci du regard, et ne s'assit qu'à moitié, afin que ses pieds pussent toucher la terre.

— Vous lisez toujours autant , à ce qu'il parait? reprit-elle d'un ton maussade. Il est heureux que le voisin Clairou ait assez de fortune pour vous permettre de perdre ainsi votre temps.

— Mon père est pauvre, répondît Suzanne ; mais il ne me défend point une lecture après mon travail achevé.

— II y a des gens qui trouvent moyen de

120 LÀ 60DTTE D*IAU.

tout fiûre, répliqua Ursule aigrement ; quant à moi, je n'ai point une heure de liberté.

—Votre boutique de mercerie vous occupe, observa Suzanne doucement.

—D'autant que mon père passe la journée à clouer ses brides de sabots. Les parents , voyez-vous , ma chère , nous élèvent comme des animaux domestiques ; non par tendresse, mais pour que nous fassions plus tard leur travail. A propos de parents, vous n'avez rien su de votre oncle?

—Rien, dit la jeune fille tristement.

—Il sera allé habiter Brest. Les grandes villes sont si commodes ! on ne vous connaît point, et vous pouvez vivre à votre goût sans qu'on le sache....

— Mon oncle n'avait pas besoin de cacher ses actions , interrompit vivement Suzanne.

— Alors, pourquoi est-il parti?' demanda la fille de Rîvel sèchement; ce n'est point pour un pèlerinage, j'imagine ! à moins qu'il ne soit allé à Rome faire lever son interdit.

LA eOOTTB d'eau. 121

Du reste , ce ne sont pas mes affaires, et f ai à TOUS parler d'autre diose. C'est demain mon anniversaire dé naissance, et vous savez que nous avons l'habitude de réunir, tous les ans, les voisins à cette occasion ; je suis venue vous inviter, ainsi que H. Clairon.

La jeune fille remercia en promettant de transmettre l'invitation à son père.

— Je compte sur vous, reprit la mercière ; aussi ai-je fait inviter H. Henri... Il ne faut pas séparer qui s'assemble , comme on dit.

— Je ne vous comprends pas , balbutia Suzanne.

Ursule la regarda en face.

— n pe faut pas rou^r alors , dit-elle.

Croyez-vous donc que l'on ne sache pas les visites que vous fait tous les jours le fourrier ?

— Je reçois M. Henri comme vous recevez H. Choppart, observa Suzanne piquée.

Ursule lui lança un regard d'aspic.

— Et pourquoi donc ne recevrais-je pas 1. 11 '

122 • LA GOUTTB »*IAV.

M. Choppart? reprit-elle... Groyei-yous qn^l vaille moins , parce qu'il ne porte pas d'épaulettes de laine , et qu'il ne me prête pas de romans? M. Choppart a rendu des services au gouvernement ; n(^e cousin H. Manarch lui veut du bien, tous les nobles le protègent , et , quand il voudra , il ira plus loin que beaucoup d'autres, qui se croient quelque chose parce qu'ils passent leur temps couchés sur des livres.

— J'en suis persuadée, dit Suzanne, qui ne voulait point prolonger une discussion qu'elle regrettait déjà d'avoir commencée ; mais Ur^ suie ne comptait point la tenir quitte à si bon marché.

•— Je ne dis pas cela pour M. Henri, continua-t-elle , qui est un jeune homme de bonne famille et qui fera son chemin ; seulement je vous engage, ma chère, à ne pas trop y tenir. Tant qu'il sera sous-officier, vous pourrez compter sur sa compagnie ; faute de mieux, on dine au cabaret, comme dit le pro-

verbe ; mais une fois qu'il aura sou brevet d'officier, bonsoir ! Les épaulettes dorées vont mal avec les cornettes.

Suzanne tressaillit ; l'observation d'Ursule l'avait frappé au cœur. Celle-ci s'en aperçut, et , contente de sa vengeance, se leva.

— Ainsi, c'est convenu, dit-elle ; vous viendrez demain avec votre père et M. Henri, qui veut bien de nous, en attendant qu'il soit officier. Notre cousin le curé y sera peutêtre.

Et comme Suzanne voulait la reconduire :

— Ne vous dérangez pas , dit-elle , et achevez votre lecture ; vous nous raconterez demain le roman, en attendant que les crêpes soient beurrées.

La boutique de maître Rivel , consacrée à deux commerces, était partagée en deux portions distinctes. D'un côté se trouvaient plusieurs rangs de cases renfermant la mercerie à Fusage des paysannes , et un vieux comptoir de sapin près duquel se tenait Ursule ; de l'autre , des sabots de toutes tailles et de toutes couleurs, entassés sans ordre,

formaient une sorte de montagne bariolée

1â6 LA GOVTTE d'IAU.

qui montait jusqu'aux solives du plafond.

Ceci était le domaine particulier de maitre Rivel , en même temps que sa fortune et sa gloire. Nul autre marchand sabotier ne pouvait offrir, à Lesneven, des chaussures de hêtre aussi richement dorées au fou , aussi artistement décorées de ciselures et de fleurs peintes. Nul autre ne savait y attacher avec autant de grâce le morceau de peau.de mouton , clouer la bandelette de for-blanc , ou fixer la bordure dé drap découpé, Aus^ chaussait-il tous les pieds élégants des faubourgs , et une jeune fille reconnaissait -le sabot sortant de 'chez maitre Rivel, aussi sûrement que nos lions reconnaissent Fhabit taillé par Staub. Ce talent hors ligne avait même valu à maitre Guillaume une aisance qu'il augmentait, chaque jour, par cette économie dure et tenace particulière à la petite bourgeoisie de nos provinces.

La plupart des convives invités pour la fête d'Ursule étaient déjà réunis dans la bou^

tique dont nous venons de donner la description, et que Ton avait choisie pour recevoir , comme la pièce la plus grande et la plus commode de la maison.

Les sabots avaient seulement été repoussés plus près du mur, afin d'augmenter l'espace ; les balances enlevées , et le comptoir transformé en table à manger.

Une chandelle inégale , flottant dans un bougeoir de fer battu , éclairait seule l'immense boutique , à la grande joie dé Choppart , qui profitait de la demi-obscurité pour essayer quelques libertés nouvelles chaque fois qu'Ursule passait. Celle-ci se défendait faiblement par quelques tapes amicales , et lançait à l'ancien chouan des regards qui semblaient l'exciter à recommencer.

Tous deux restèrent un instant isolés dans le coin le plus obscur , tandis que le reste des invités causait bruyamment. Choppart passa un bras autour de la taille d'Ursule, et la souleva jusqu'à ses lèvres. La jeune fille reçut

128 LA 60UTTI b'eAU.

entièrement et rendit à moitié le baiser. Choppart recommença.

— Finissez, dit-elle à voix basse, ne voyezvous pas qu'ils sont tous là?

— Pourquoi ne veux-tu pas me recevoir seul? répliqua le chouan.

— Le moyen ? Mon père ne quitte point la maison.

— Dans ta chambre... ce soir, reprit Gboppart , en la serrant d'une étreinte pas-

.^sionnée.

Tout le corps d'Ursule frissonna.

— C'est impossible , dit-elle.

— Laisse seulement ta fenêtre ouverte.

La fille de Rivel le regarda , et ses yeux

s'enflamihèrent.

— Tu promets , continua le garde-chasse.

Elle balbutia un mot qu'il ne put entendre,

et s'échappa de ses bras.

— Bon , murmura-t-il, la ville est à nous ! £t il rejoignit le reste de la compagnie en

fredonnant.

LA GOUTTE b'bAU. 129

Clairou venait justement d'arriver avec sa fille , et on n'attendait plus que Henri Raynal, qui ne tarda pas à paraître.

— Allons donc , fourrier , cria Rivel , on soupire après vous ! pas vrai , mademoiselle Suzanne ? A table , les amis ! Allons , père Clairou, venez ici , et laissez la jeunesse avec la jeunesse ; vous savez où est votre place , monsieur Henri, à la gauche de mademoiselle Suzanne , du côté du cœur...

Tout le monde s'assit , et pendant quelque temps la conversation ne fut qu'un mélange de phrases banales , interrompues de cliquetis d'assiettes et de verres,; mais peu à peu le premier tumulte s'apaisa , et chacun se mit à causer plus tranquillement avec ses voisins.

Intimidés par les remarques de maître Ri* vel, Henri et Suzanne furent les seuls qui demeurèrent silencieux; mais n'était-ce point assez de se trouver l'un près de l'autre. A chaque mouvement Raynal sentait le bras de la jeune fille l'effleurer, et celui-ci entendait

150 LA GOVTTE o'BAtJ.

FhaleiBe plus pressée du jeune homme. De tanps en temps leurs yeux se rencontraient; ils échangeaient quelques mots avec un sourire confus , puis rentraient dans leur silencieuse extase. Aucun d'eux ne pensait , mais ils se laissaient aller à cette ineffable rêverie , plus douce que les plus douces réalités.

Suzanne surtout semblait avoir oublié tout ce qui l'entourait. Abandonnée à la joie sans nom qui l'inondait , elle n'entendait ni ne voyait rien ; ses yeux avaient le doux éclat des étoiles du ciel, et tout son être rayonnait. On eût dit une lampe éclairée par quelque clarté intérieure et mystérieuse.

Ghoppart , qui était à table près d'Ursule , fut lui-même frappé de la beauté de la fiUe de Clairon. Il la contemplait sans pouvoir en détacher ses regards, lorsque Ursule, qui lui \avait plusieurs fois adressé la parole, lui frappa sur le bras.

— De quoi vous occupez-vous donc? demanda-t-elle d'une voix aigre.

LA GOUTTI d'eau. 131

— Regardes Suzanne, ditlechouan fasciné,

— Eh bien?

— Ne la trouvez-vous pas belle comme une sainte?

Ursule fit un geste de dépit.

-^ Ah ! c'est pour cela que vous ne me répondez point, dit-eUe.Ëhbien, qui vous empêche de lui en conter comme le fourrier?

Votre sainte a deux oreilles.

— Allons, pas de jalousie , dit Choiq[)art à demi-voix, et surtout ne vous fâchez pas, ma petite déesse.

— Petite , répéta Rivel , qui avait entendu la fin de la phrase et qui ne voulut point laisser passer cette occasion de dire une méchanceté , Ursule ne vous pardonnefa jamais ce mot-là, garçon.

— Pourquoi?

— Parce que vous lui rappelez qu'elle est restée dans la catégorie des carlins qui ont bu de Feau-de-vie trop jeune$.

— Au diable vos comparaisons , père Ri-

vel , interrompit Ghoppart ; une femme est toujours assez grande quand elle peut passer les deux bras au cou de son amoureux.

— Mais si Famoureux est de la taille du fourrier? objecta Rivel en riant.

— Alors il faut que la femme soit de la taille de Suzanne, répliqua Ursule avec intention.

La fille de Clairon et Henri parurent déconcertés.

— Par malheur, réprit la, mercière, Suzanne n'aime que les petits hommes.

— Et les bruns, ajouta le sabotier en jetant un regard sur la chevelure blonde de Raynal.

— Assi ne pouvait-elle souffrir H. Henri au premier instant, reprit Ursule.

— C'est la vérité, continua Rîvel en éclatant de rire.

Raynal regarda Suzanne qui baissa les yeux : Famour a plus qu'aucun autre sentiment des susceptibilités bizarres ; et en ap-

LA GOUTTE d'bAU. 155

prenant qu*il avait autrefois déplu, le jeune homme se sentit douloureusement blessé.

Ursule, qui s'en aperçut, voulut le faire remarquer à tous.

— Oh ! il ne faut point que cela vous chagrine, fourrier, reprit-elle ; la voisine a bien changé; depuis, sa haine est devenue de l'amitié...

— C'a été le contraire pour le sergent Fayol, continua Rivel en clignant l'œil d'un air fin ; il avait d'abord été l'ami de la maison, puis il y a eu de la brouille.

— Gomme pour ce pauvre George Bulong, ajouta Ursule, qui devait épouser, puis qui est parti.

— C'est-à-dire que mademoiselle Suzanne l'a refusé, reprit le sabotier comme s'il eût défendu la fille de Clairon ; et elle a eu raison, puisque George ne lui plaisait plus.

— Qui vous a dit qu'il me plût auparavant? balbutia Suzanne d'une voix dans laquelle on sentait trembler des larmes.

134 LA 60CTTS d'eau.

— C'est juste, reprit Rivd avec une fousse bonhomie; on reçoit tou3 les jours un jeune homme et on accepte ses cadeaux sans intention, uniquement pour passer son temps. Mais il ne faut pas prendre garde à ce que dit Ursule, liia petite ; c'est une mauvaise langue qui répète tout ce qu'elle sait.

Et comme il vit que Suzanne voulait répondre :

— N'en parlons plus, continua-t-il ; George Bulong a pris son parti , il s'est fait marin pour se consoler et il est mort de la fièvre jaune aux Ues ; De profundds pour lui, et buvons. Votre verre, papa Glairou.

Le vieux commis, qui n'avait pris aucune part à ce qu'on venait de dire, tendit son verre en souriant.

— Ceci, continua le sabotier, est du tafia qui a passé sous le nez de la douane sans passe-port.

— Et vous en boirez? père Grattoir, dit Choppart.

— Qui m'en empêcherait? demanda Clairon.

— Comment ! nn fonctionnaire public recâer de la contrebande ! . . .

Le commis retira vivement son verre.

— Allons donc, s'écria Rivel en avançant la bouteille ; à bas les droits réunis et les gabelous !

— Voisin, voisin, murmura Clairon, je ne souffrirai pas qu'on attaque...

— Le gouvernement, acheva Choppart :

pauvre vieux, va, il sait sa phrase comme son Oredo; mais ne craignez rien, père, le tafia de maître Rivel vient tout droit de Quimperié, le pays du cognac breton ; il n'a de frauduleux que l'étiquette, et vous pouvez en boire sans vous compromettre.

— Merci, dit Clairon en posant la main sur son verre, mais je suis au régime.

— A l'ancien régime?... qui ordonnait de payer ses impositions, d'aimer le roi et de faire ses Pâques. C'est le bon, père Grattoir;

156 L4 60VTTK d'eAD.

celui que nous voulons faire revenir; à la condition que nous autres nous n'en serons pas! Mais buvez, vous dis-je.

— Impossible, monsieur Ghoppart, dit Clairon en défendant son verre.

— A la santé du gouvernement !

— Bu gouvernement? répéta le commis hésitant.

— Si vous refusez, je vous regarde comme un conspirateur.

n poussa son verr^, et laissa le chouan verser jusqu'au bord,

— Maintenant, une, deux, et amorcez, papa ; il ne faut jamais laisser refroidir les morceaux.

Tout le monde but, puis on se leva de table.

Suzanne profita du moment de désordre (qui suivit pour s'échapper. Elle courut au jardin, gagna la tonnelle, et, se laissant tomber sur un banc, elle fondit en larmes.

En toute autre circonstance, les méchan-

cetés de Rivel et de sa fille lui eussent causé moins de douleur que de dépit ; mais cette fois tous deux avaient trouvé le joint de son coeur. Ces attaques Favaient d'ailleurs comme surprise au milieu de son enchantement et brusquement ramenée à elle par la douleur. - Aussi, frappée à Fimproviste, n'avait-elle su ni se défendre, ni se venger. Elle était tombée comme un oiseau que la flèche atteint au^ milieu des nuages, et, dans son affliction, il y avait presque autant de, regret de son rêve perdu que de douleur des coups reçus.

Les coudes appuyés sur ses genoux et le visage caché dans ses deux mains, elle s'abandonnait sans réserve à toute l'amertume de ' ses sensations, lorsque son nom, prononcé à voix basse, la fit tressaillir. Elle leva la tète, et reconnut Henri.

Le premier mouvement de la jeune fille fut de fuir ; mais un geste du fourrier la retint.

— Je vous cherchais, dit-il. Pourquoinous

avoir quittés si brusquement tout à l'heure ?'

158 lA eotïTS s'kav.

— Je ne voulais point qu'on me vit pleurer, répondit la jeune fille d'une yoI^il étouffée.

Raynal parut ému.

— Se peut-il que les méchancetés de cet homme et de sa fille vous aient troublée à ce point ? dit-il ; ne savez vous pas que tous deux ressemblent à ces insectes immondes qui laissent leur bave sur les plus belles fleurs et sur les plus beaux fruits?

— Mais les fleurs et les fruits sont perdus ! s'écria Suzanne.

— Vous n'avez rien à craindre de pareil, reprit Raynal, les yeux baissés. Qui pr^d garde aux mensonges de ces gens?

Suzanne releva la tète, et regs^rdà le fourrier. -

— Vous ! dit-elle.

— Ne le croyez pas. • .

— Vous ! répéta la jeune fiHe d'un accent douloureux ; car tout à l'heure je vous ai vu pâlir, et, quan(î mes yeux ont cherché les vôtres, vous vous êtes détourné...

lA GOUTTE' d'i AU. 139

— Eh bien ! oui, dit Raynal avec une sorte d'explosion ;, je voudrais en vain le cacher; oui, ridée de ce George et de ce mariage convenu...

— Par mon père, et malgré moi, interrompit vivement la jeune fille.

— Vous avez donc résisté? s'écria Henri.

— Toujours ! et Dieu sait ce qu'il m'a fallu de courage; car George était bon comme Dieu, et me priait à genoux de ne point le repousser.

— Ainsi... vous ne l'avez point aimé?

— Jamais autrement que comme un frère. Henri saisit les mains de la jeune fiUe avec

un mouvement de joie.

— Ah ! pardon alors, pardon de ma folie, s'écrîa-t-il ; mais... je suis jaloux.

— Vous ! interrompit Suzanne.

— Jaloux... sans droits comme sans motifs... mais je ne veux plus l'être... je veux savoir la vérité tout entière... Écoutez-moi ,' Suzanne?

140 LA GOUTTE d'EAC.

— Pardon... on peut venir, balbutia la jeune fille, qui se leva tremblante.

— Non, reprit Henri en la retenant ; il faut que vous m!écoutiez, car il y va de mon bonheur... Que répondriez-vous, Suzanne, si je venais aujourd'hui vous faire la même demande que George autrefois ?

— Monsieur Henri. . .

— Oh! répondez sans crainte! Pourquoi , trembler ainsi... détourner la tète?... Suzanne , je vous aime de tout ce que j'ai de cœur ; vous le savez, n'est-ce pas?

— Je le sais, murmura la jeune fille.

—Et vous, Suzanne, vous ?. . .

Elle releva la tète, regarda Henri, et, pour toute réponse , se laissa aller sur sa poitrine en sanglotant. Le jeune homme appuya un long baiser sur ses cheveux.

— Ainsi , tu m'aimes? dit-il éperdu.

—Ne le savez-vous donc point? murmura-

t-eUe.

Il poussa un cri de joie, l'enveloppa de ses

LK GOUTTE b'eAU. 141

bras, et il y eut un long silence d'extâse pendant lequel on n'entendit que leurs noms échangés à travers les soupirs et les baisers. Tout à coup un bruit de voix retentit à quelques pas, Suzanne se dégagea vivement.

— Quelqu'un nous écoute ! dit-elle épouvantée.

Henri prêta l'oreille ; mais le bruit avait cessé, et il voulut la rassurer.

^Au nom du ciel i rentres, reprit la jeune fiUe.

—Et toi ? demanda Henri.

—Je vous suivrai tout à l'heure ; mais vite, je vous en conjure.

Raynal déposa un dernier baiser sur le front de Suzanne , et courut à la porte du jardin, qu'il essaya d'ouvrir.

—Eb bien ? dit la fille de Clairon avec impatience»

— Nous sommes enfermés, répondit Henri..

— Enfermés !

— Vois!

14ft LA €tODTTK D'kàV.

— Ah ! Ursule est venue , s'écria Suisanne avec épouvante.

— Que dis-tu?

— Elle va ramener fous les invités pour nous surprendre.

— Vous pourriez croire?...

— Écoutez?

Un bruit de pas , mêlé de chuchotements , venait de se faire entendre dans la cour , et une lueur éclaira subitement le seuil.

Les deux amants se jetèrent derrière un massif de sureaux.

— Nous sommes perdus, balbutia Suzanne ; ce sont eux. Oh ! sauvez-moi, Henri, sauvezmoi!

— Que faire ?dit le jeune homme en promenant autour de lui des regards inquiets.

Tout à coup ses yeux tombèrent sur un noyer dont les branches s'appuyaient au sommet de la haute clôture, ce fut comme un trait de lumière. Il s'élança vers l'arbre , atteignit les branches, puis le mur. Suzanne

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