‹ La goutte d'eau (volume 3)Chapitre 5 sur 6 · ovm n'iAij · texte numérisé non relu

ovm n'iAij

voulut Tarréter, mais le cri qu'elle poussa n'était point achevé, qu'elle vit le jeune .homme cfisparaitre et entendit le bruit de sa chute. Au même instant les invités conduits par Ursule parurent à la porte du jardin.

— Quand je vous disais qu'elle était icf !

s'écria la fille du sabotier eu l'apercevant.

— Et Henri ? demanda Choppart.

— Le fourrier ne peut être ici , observa Rivel.

— Pourquoi cela? reprit Ursule.

— Parce que les jeunes filles n'ont point l'habitude de se promener au clair de lune avec des militaires.

— En effet, dit Clairon, qui avait suivi les autres, Suzanne est trop bien élevée...

—Vous voyez que je suis seule, mon père, balbutia la jeune fille.

— C'est pardieu vrai, ajouta Choppart, qui avait <&erché de tous côtés.

— Comm0nt! il n'y a personne au jardin !

s'écria Ursule.

144 LA GOUTTE d'IAU.

—Personne, ma reine.

— Je suis pourtant bien sûre d*avoir en* tendu causer.

Kademoiselle Suzanne a peut-être l'habitude de parler haut.

— Mais enfin , qu'est devenu le fourrier?

— Usera parti.

— Sans nous^ dire adieu ?

— Genre parisien I

Ursule lança à Suzanne un coup d'œil pénétrant : puis , comme subitement frappée d'un souvenir :

— La porte de la ruelle communique avec le Jardin du voisin Clairon, dit-elle.

— Mais elle est fermée, observa Choppart,

— Et en voici la clef, ajouta le vieux commis.

Ursule, forcée au silence , secoua la tète comme si elle eût conservé tous ses doutes, et regagna lentement la maison avec les invités.

Choppart, qui était demeuré quelques pas en arriére avec~ Clairon, Farréta.

LA CM>DTTB d'bAV. 149

— C'est bien la clef de la ruelle que vous venez de montrer? demanda-t-il.

— Sans doute , répondit le vieux commis.

— Et avec elle on peut arriver à la cour de maître Rivel?

— En firanchissan^ la haie.

— Il me faut cette clef, père Grattoir, dit le chouan d'un ton résolu.

— A vous ! s'écria Clairon, et qu'en voulezvous faire?

— C'est ce que je dirai à mon confesseur ; il me la faut, vous dis-je.

— Mais songez. . . , balbutia le vieux commis.

— Je songe que si je dis un mot , tout Lesneven saura demain que vous lisez fe Constitutionnel.

Clairon recula.

— Que vous serez dénoncé comme un bonapartiste et un jacobin.

— M. Choppart , s'écria le vieux commis, vous ne voudriez pas perdre un père de famille?

LA GOUTTI D^IAU. 1. 13

14^ LA GOUTTB b'bAU.

— La clef alors.

Le chouan avait la main toidue, Clairou fouilla dans sa poche avec une sorte de désespoir, et la donna.

— Â la bonne heure , dit Ghoppârt en la faisant sauter joyeusement dans sa main ; à présent je me charge du reste. Kais vous, père Barème , pas un mot de ceci, même à votre bonnet de nuit , ou je vous fois guillotiner.

Depuis son explication avec Henri , le sergent avait évité tout ce qui eût pu ranimer leur querelle , et les rapports des deux sousofficiers avaient continué sur un ton de camaraderie , sinon d*amitié ; mais cette concorde n'était qu'apparente, et au fond tous deux n'avaient foit que se raffermir dans leurs volontés opposées.

Le nouveau sentiment qui dominait Ray-

nal était en effet de ceux qui donnent de l'énergie aux plus vacillants. Sans but et sans désirs jusqu'alors , il avait pu se laisser diriger ; mais maintenant le jour s'était levé pour lui , il avait un soleil qui orientait sa vie et lui apprenait la route à suivre. Fayol, de son côté, tenait d'autant plus obstinément à sa résolution qu'il n'était pas homme à se laisser arracher ainsi impunément une domination à laquelle il s'était habitué. La préférence de Suzanne pour Henri lui avait d'ailleurs rendu ce dernier presque aussi odieux que la fille de Clairon elle-même , et, sans avoir de plan arrêté, il avait résolu de leur foire tout le mal qu'il pourrait.

Un matin qu'il passait devant la maison de Clairon , il vit la porte du jardin ouverte et entra, n parcourut d'abord plusieurs aUées sans rencontrer le commis ni sa fille ; mais en approchant de la tonnelle, il crut reconnaître leurs voix. Le nom de Raynal , prononcé par le vieux commis, lui fit prêter l'oreille.

LA GODTTE o'EAV« 149

— Gela, ne peut continuer , Suzanne, disait Clairon ; le fourrier vient ici trop souvent , il a l'air de vous faire la cour , et une honnête fille ne doit point permettre ces choses...

M. Souriau me le disait encore ce matin.

-^ M. Souriau ! répéta Suzanne^

— Et vous devez lui en être reconnaissante , cmoitinua le commis ; car c'est une preuve de l'intérêt qu'il prend à votre réputation.

— n devrait alors s'appliquer à lui-même les principes qu'il établit pour d'autres , répliqua la jeune fille vivement.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire , reprit Suzanne avec une Irougeur de honte et d'indignation, que depuis que vous m'avez obligée à remplacer l'ouvrière qui travaillait chez M. Souriau , je ne puis éviter ses assiduités.

— Se peut-il?

— Je vous en aurais averti plus têt si je n'avais espéré que ma froideur ferait cesser des poursuites insultantes.

Ill^ LA GODTTS D^IÂU.

— Mats es-tu bien sûre?... M. Souriau n'aura voulu que plaisanter peut-être.

— Pourquoi continuer alors un mois entier?

— Ainsi il parlait sérieusement? répéta le vieux commis; et il t'a dit... que t'a-tril dit?

— Ah ! ne me le demandei pas, m<m père , répliqua Suzanne en détournant la tète, oc»* fuse et humiliée ; c'est déjà trop de l'avoir entendu.

Clairon murmura quelques mots inintelligibles, puis se tut. La pensée que l'amour du percepteur lui assurait sa place compensait, dans cette âme, que la peur avait dégradée , la honte d'un pareil amour.

Gepaidant, après un moment de silence , il poussa un soupir.

— Je comprends alors , dit-il , pourquoi le patron voulait te garder des s^naines entières.

— £t vous comprenez aussi pourquoi je refusais de rester ?

LA OOUTTE b'iAU^ 1^(1

— Sans doute , sans doute ...

— Et maintenant, ajouta la jeune fitte , j'espère que vous ne m'obligerez plus à y retourner?

— Que dis-tu ? s'écria le vieux commis.

— Je ne le puis , mon père.

— n le faut, Suzanne , il le faut , si tu né v«ix me perdre ; songe qu'il tient mon sort dans sa main , que d'un mot il peut faire de moi un mendiant.

— Et vous me condamnerez à entendre ses propositions injurieuses? s'écria Suzanne.

— N'y réponds pas , mon enfant ; aie l'air d'écouter, et pense à antre chose. Qu'importe à une honnête fille qu'on lui fasse la cour?

— Vous disiez tout à l'heure le contraire.

Glairou parut embarrassé.

— Tout à l'heure je répétais ce que répète tout le monde , dit-il ; il faut savoir se soumettre aux circonstances. Crois - tu que je n'aie point aussi à souffrir, moi? Hais ces affronts, vois-tu , sont comme l'eau de noter

152 LA fiOUTTK n'iAVr

puits ; à force d'en boire on n'en sent pins le goût. Puis , j'ai promis à M. Souriau que tu irais chez lui aujourd'hui.

— Ah ! je vous en prie...

— Je le veux, Suzanne... Que peux-tu craindre, d'aiUeurs? Tai plus d'expérience que toi , et je sais ce qui convient; tu dois croire ce que te dit ton père. Va sur-le-champ ; M. Souriau compte sur toi.

n se leva à ces mots, comme s'il eût craint une réponse de la jeune fille, et quitta la tonnelle.

Fayd, de son cûté, jugea inutile de se montrer, n se glissa le long de la haie d'aubépines, regagna la porte du jardin, et, tout en réfléchissant au parti qu'il pourrait tirer de ce qu'il venait d'apprendre, il se dirigea vers la demeure de Ghoppart.

Celui-ci arrivait d'un voyage de quelques jours fait aux environs, et était encore au lit lorsque le sergent entra. Le chouan, à moitié endormi, souleva la tête, et avança machina-

LA GOUTTB d'IAU. 153

lement la main vers une paire de pistdets, quil gardait accrochée à son chevet par un reste d'habitude»

— Eh f c'est Vinflexibhy dit-il en reconnaissant FayoL

— Enfin te voilà, s'écria celui-ci ; je croyais, Dieu me damne! que tu avais rencontré en route quelque bleu ayant à régler avec toi des comptes arriérés.

— Les bleus sont comme les cancres, qui rentrent dans leurs trous à la marée descendante, dit Ghoppart, et, depuis que le père la FioUtte est parti, on n'en voit plus.

Fayol s'assit.

— Et quoi de nouveau dans notre capitale?

demanda Ghoppart.

— Du nouveau, répéta le sergent, je t'en apporte.

— Quelque histoire du père Rivel?

— Non , une découverte que je viens de faire.

— Voyons, je t'écoute.

154 LA GOUTTI B^BAU.

Fayol lui raconta la conversation de Giairon et de sa fiUe ; le chouan se redressa* sur son lit avec un éclat de rire.

— Souriau ! s*écria4-il, le Souriau amoureux de la belle Suzanne ?... Au fait, les che* niUes sont amoureuses des fleurs!... Voilà donc ce que voulait me dire hier, quand je suis arrivé, la servante du percepteur... Elle me parlait de vieux garçons qui veulent encore casser des noisettes quand ils n'ont plus de dents, et de la peine que les jeunes filles donnent à garder.

— Elle garde donc Suzanne?

— Probablement; mais Souriau est un drôle qui forcerait la porte du paradis, s'il voulait parler à une des onze mille vierges, et si la petite n'a que Marguerite...

— Je crains qu'elle ne se défende que trop bien toute seule.

— Eh! eh! qui sait? On a vu de [dus grands miracles! Avec un vieux on ne se défie pas, vois-tu? et ils vous prennent au

LA GOOTtE d'BAU. 15S

piège. Bu reste, maintenant qae je suis averti, j'aurai l'edl à la chose.

— Ta peux donc surveiller ce qui se passe chez le percepteur?

-^ Certainement ; j'ai des intelligences dans la place ; la vieille Marguerite est une ancienne amie de ma mère : je puis d'ailleurs tout voir d'ici.

. -T £b ! je n'y pensak pas, dit Fayol ; tu domines le jardin de Souriau?

— Et Suzanne travaiUe le plus souvent sous ma fenêtre.

Le sergent courut à la petite croisée de la mansarde, et l'ouvrit. *

— Pardieu ! tu as raison, dit-il ; la voilà déjà arrivée... et assise près de la charmille.

Cboppart vint regarder par-dessus l'épaule du sergent.

— Dieu me pardonne ! Marguerite a apporté son rouet à côté d'elle, s'écria-t-il.

— Il est clair que Suzanne se fait garder.

156 Là. fiouTTi b'bau.

— Oh ! repni Ghoppart en éton&nt un éclat de rire, et l'autre qui se promène là4Mi$ en pantalon à pieds.

— M. Sourlao?

— Yois-tu comme il tourne autour de la peUte?

— Qui garde toujours les yeux baissés.

— Le voilà qui s'arrête à quelques pas...

Non» il s'approche de Fair d'un chien qui a peur d'être battu, n parle à Suzanne.

— Sans qu'elle redresse la tête.

— • Et la vieille se lève.. . Bon, voilà qu'elle emporte son rouet.

— Suzanne lat suit.

— Pauvre Christophe Souriau, qu'on laisse seul! Hais que veut-il donc faire? n regarde autour de lui comme s'il craignait d'être vu...

— n tire quelque chose de la poche de sa robe de chambre.

— Une lettre !

^ n la cache dans la corbeille de Suzanne. . .

hk GOVTTE d'eau. 157

Ah! diable!

— Et il rentre!...

— Minute ! s'écria Ghoppart en se penchant pour voir dans le jardin... la corbeille est -sous la fenêtre.

— Oui. •

— Et ils sont tous allés déjeuner ! ... Je veux connaître le style de Christophe.

En parlant ainsi, il courut à l'autre bout de la mansarde, et décrocha une canne à pèche suspendue au lambris.

— Que veux-tu faire? demanda Fayol.

— Tu vas voir, répondit le chouan en déroulant sa ligne par la fenêtre ; ceci s'appelle, en langage d'écolier, une pèche à sec!

Dans ce moment, l'hameçon arriva au niveau de la corbeille qui, après quelques tentatives inutiles, fut saisie et enlevée.

Fayol se h&ta d'en retirer la lettre de M, Souriau, et de l'ouvrir : elle ne contenait que quelques lignes.

« Vous ne voulez plus me parler; vous

Itf8 LA GOUTTE B*BâU.

«t m'évitez comme si j'étais votre emiemi , « et cependant je vous l'ai d^ dit, qnand « vous ne refusiez pas de m'entendre, il dé- « paid de vous de sortir d'une position pour « laquelle vous n'êtes point faite ; mais , si (( vous continuez à me repousser, vous avez <c tout à craindre ! Je ne puis vous en écrire « davantage. Indiquez^moi une heure ^ un « lieu où je pourrai vous voir seule, je vous u esjdiquerai tout ; mais hàtez-vous, c» vo* « tre avenir entier en dépend. »

— C'est tout? dem»ida Choppart.

— Tout, dit Fayol.

— Dieu me damne ! en voilà un tartufe !

Quand je pense que ce vieux satyre mange son Ixm Dieu régulièrement tous les mois. Du re^e, le gueux sait bien qu'il peut tout se permettre avec le père Grattoir et sa fille.

— Gomment cela ?

— Pardien! si Glairou osait se plaindre, Souriau le jetterait à la porte.

Le sergent fit un mouvement.

LA GOUTTE D*EÂU. 1tt9

— Ed effet, dit-il avec réflexion, cette place eët leur seule ressource.

— Teltonent que, s^ils la perdaient, le père et la fiUe n'auraient qu'à prendre le bissac et le bâton blanc.

Cette idée sourit à Fayol.

— Tu crois que le percepteur serait homme à se venger ainsi du vieux commis ? dit-O.

— Ten suis aussi sûr que d'être damné!

Le Souriau tient à ses vices, mais il ne veut pas qu'on en parle.

— A cause de sa réputation ?

^~ Non, à cause de sa perception ; tu sais qu'un fonctionnaire public est tenu d'avoir des mœurs?

— n faut que tu me laisses cette lettre, dit le sergent d'un ton résolu.

— Qu'en veux-tu faire ?

—; Tu le sauras; mais provisoirement n'en parle à personne, e) redescends la corbeille, afin qu'on ne puisse rien soupçonner.

— Fiat voluntas tua ! dit le chouan , qui avait

160 LA CK)UTTI d'eau.

ramassé quelques guenilles de latin chez le curé, où il avait servi lorsqu'il était enfont; tâche seulement de jouer quelque tour à Christophe : je n'ai jamais pu souffrir cette face de maroquin.

Fayol promit qu'il y penserait, et prit congé de Ghoppart.

A Paris, le dimanche est consacré au repos et au plaisir; c'est une halte au milieu des soucis, des fatigues et des agitations de la se^ maine ; une sorte d'oasis dans ce grand désert que chacun parcourt avec un soleil brûlant sur la téte^ les Arabes aux deux flancs , et le simoun sur les talons. Ce jour-là le plus triste ouvre sa fenêtre, regarde le soleil, et se décide à descendre dans la rue, où 11 entend la

joie des autres ; le plus pauvre met son meilleur habit, rassemble ce qui lui reste, et court acheter du plaisir sans songer à la faim du lendemain. D y a pour tous une sorte de compromis avec la douleur, qui accorde un répit à ses sujets, et leur permet de respirer quelques heures.

Mais, en province, le dimanche a gardé un tout autre aspect ; sans être, comme dans nos capitales, une fête païenne consacrée au culte des sept péchés capitaux, ce n'est déjà plus, comme aux époques de croyance, ce long tèteà-téte avec Dieu, pendant lequel l'àme se reposait dans l'extase ou se retrempait dans la prière ; le dimanche désormais est tmit simple^ ment le jour des barbes à faire, des visites à rendre, et des vêpres i écouter. La dodie des offices tinte toujours aussi haut, les églises se remplissent comme par le passé, mais la seule tyrannie de l'habitude y conduit. Aussi ne cherchez ni foi, ni ardeur, ni recueillement. Chacun va là comme à la revue de la garde

LA 60VTTE d'eau. ' 163

nationde , par imitation et sans empresse-* ment; la religion ennuie, mais cm en a, pour foire comme tout le moïkk ; on suit les offi* ces, parce qu'on est établi, et qu'on veut éTiter le scandale. Les femmes y trouvent d'ailleurs Foccasion d'être vues, les hommes l'occasioii de voir : l'église est, dans nos petites villes, le seul lieu de rencontre et de réunion. C'est là que les mères de famille produisent leurs filles bien corsetées et les yeux baissés ; là que les jeunes gens à pourvoir viennent faire leur choix. En sortant, on se salue, on s'accoste, on lie conversation ; on passe en revue les malheurs ou les scandales de la semaine ; on déplore ensemble la corruption du siècle, on s'oublie dans les charmes d'un pareil . entretien (car dire du mal des autres c'est presque dire du bien de soi) ; enfin on ne se sépare qu'à la porte du logis , et en voilà jusqu'au dimanche suivant!

Or la grand'messe venait de finira l'égli^

164 LA GOUTTE d'eAV.

paroissiale de LesneVen, et la foule, qui corn-' mençait à sortir, se formait déjà en groupes près du porche, lorsque l'attention générale fut attirée par les exclamations de quelques jeunes gens arrêtés devant la porte principale. Us se montraient un papier cloué à l'un des battants, et dont le contenu semblait exciter au plus haut degré leur curiosité.

— Pardieu ! le tour est féroce ! disait en riant le contrôleur des droits réunis... Mais pour quilebiUet?

— n n'y a point d'adresse, observa un jeune notaire qui passait pour le lion de l'endroit.

— n faudrait faire la revue de toutes nos belles, ajouta un négociant en vin.

Dans ce moment Clairon sortait de l'église, et, voyant la foule rassemblée, il s'arrêta.

— Le plus simple serait de vérifier l'écriture, reprit le notaire.

— L'écriture, répéta le vieux commis qui avait mis ses lunettes, je la connais.

LA GOUTTE d'EAV. 165

— Vous, père Glairou ?

— II. n'y a qu'un homme à Lesneven qui ait cette belle coulée.

— Et cet homme...?

— Cet homme est mon patron, monsieur.

. — Souriau !

— Le percepteur !

Les jeunes gens se regardèrent avec un long éclat de rire.

— Pardieu! nous aurions dû y penser, s'écria l'employé des droits réunis, Christophe rajeunit tous les jours.

— Ses favoris sont redevenus noirs depuis le mois dernier , observa le négociant , qui avait à Lesneven une réputation d'homme d'esprit.

— Et toutes les dents de la mâchoire supérieure lui ont repoussé, ajouta le notaire, qui ne voulait pas rester en arrière.

— Je comprends maintenant pourquoi il a adopté, depuis quelque temps, l'air sentimental.

166 hJL «OVTTI D*SiLV.

— Sans parler des soiss-pieds et des faux cols.

— Silence ! interrompit le greffier du juge v de paix, en poussant du coude les deux rieurs. £0œ homo.

M. Souriau sortait en effet de Tég^se , et s'avançait vers le groupe de jeunes gens.

GeuxHîi se rangèrent en cbuohotant. Il parut d'abord étonné, hésita un instant, puis s'approcha.

— £h ! arrivez donc ! s'écria le n^ociant, nous avons besoin de vous.

— £n quoi puis-je vous être agréaUe, messieurs? demanda Souriau d'un air aimable.

— n s'agit d'une affiche que nous ne pou- V0Q8 expliquer sans votre secours; voyez...

Il l'avait conduit vis4-ws de la lelAre clouée à la porte ; mais à peine Souriau y eut-il jeté les yeux, qu'il recula en pâlissant. .

-* Qui a mis là œ InUet ? s'écria-t-il.

— C'est ce que je vous demanderai, repli-

LA GOOTTI d'eau. 167

qua le négociant ; tous devez savoir à qui il est adressé.

— Moi!

— Le père Clairon a reconnu votre écriture.

— Clairon ! répéta le pereeptenr.

Et son regard s'arrêta sur le vieux x^oaums, qui se tenait tremblant à quelques pas* Un éclair de colère travo^ ses lunettes vertes.

— Clairon a menti ! s'écria-t-il avec odère.

— Pardon , murmura le vieux commis , mais je n'avais point lu... je ne savais pas... c'est en voyant de Icnn la b^le coulée. .

\ — Ainsi , l'écriture n'est plus celle du patron? demanda le notaire d'un t<m goguenard.

— M. Souriau... peut vous dire«.. mieux que moi, balbutia CUirou tremblant.

— Il faut pourtant que quelqu'un ait composé le poulet.

— A moins que ce ne soit une plaisantaîe, observa le greffier.

168 tk GOVTTB D*EAU.

— C'est cela, reprit vivement Souriau, auquel la rétractation de Glairou avait rendu son assurance ; c'est une mauvaise plaisanterie..*

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr. • . Une lettre qui n'est point signée... dont personne ne connaît l'écriture... on a voulu intriguer , faire du scandale... Mais cela ne peut être souffert, messieurs.

n s'était approché de la porte,- et leva la main pour atteindre le papier affiché.

— Eh bien , que faites-vous? s'écria le notaire. /

— Le devoir de tout honnête homme» dit emphatiquement Souriau, en arrachant la lettre et la déchirant.

Tous se récrièrent, sauf le négociant.

— Il est dans son droit, dit-il; chacun reprend son bien où il le trouve.

Souriau rougit et voulut protester de nouveau.

Lk «ovTTi wEkv. linP

— Compris! compris! continua le mardiand de vin en riant. La discrétion est la première vertu des gens pieux ! On connaît son Tartufe, M. Souriau.

%t ce n'est pas pécher que pécher en silence.

Je VOUS engage seulement désormais à déguiser votre belle coulée quand vous écrirez des billets doux.

A ces mots il s'éloigna en riant avec les autres jeunes gens , et le percepteurse hâta de rentrer.

Mais avant la fin du jour Faventure de la lettre affichée était connue de la ville entière, ies amis de M. Souriau arrivèrent chez lui l'un après l'autre, sous prétexte de le consoler d'un bruit calomnieux, mais en réalité pour s'assurer de ce qu'on en devait croire.

Le percepteur tàéha de foire bonne contenance, et prit l'attitude d'un innocent persécuté par les ennemis de la monarchie : mal-

170 Lk ûùvm l'iAv.

beiweMekie&l stm pàÊêé phddail contre lai.

On nppda quelques aventures seandaleufles doDt il avait été le héroi à une époque où le» mœurs ne faisaient point partie des oUiga** tiens imposées aux percepteurs, et tous ceux qui avaient quelques {Hrétentions à sa place jetèrent des cris d'indignation.

ilnquiétude de Souriau, en vcfymt la tournure que prenait l'affaire , exalta encore sa colère contre les Clairon, n ne pouyait dou* ter qu'ils ne fassent les aiUeurs de la mystification erueUe dont il était yictime, car Su* zanne seule avait pu livrer la lettre, et c'était le vieux commis qui l'en avait déclaré Fauteur . n e&t voulu se venger en diassant Clai«rou sur-le-champ, mais il fat retenu par la pensée que ee renvoi confirmerait les soup^ çons déjà répandus dans le pu Wc. H eût fallu un prétexte vraisemblatde qui donnât k sa vengeance un air d'équité; mais où le trouver ? L'exactitude de Clairon était proverbiale à Lesneven , sa capacité constatée par vingt

années de travail, et sa probité hors de doute !*.. n fallait donc ajourner son ressentiment et attendre une occasion.

Elle ne tarda pas à se présenter.

La nuit était sombre ; aucune lumière ne brillait plus aux fenêtres de maitre Rivel, et tout était plongé dans un profond silence, lorsque la porte qui séparait le jardin du sabotier de celui de Glairou s'ouvrit lentement : Ghôppart avança la tète, regarda autour de lui , et referma la porte avec soin. Cherchant ensuite l'ombre projetée par la haute muraille, il se glissa tout doucement le long des charmilles et se dirigea vers la maison.

174 LA. GOUTTE d'EàIT.

n allait atteindre la cour, lorsqu'un firoissèment de feuilles se fit entendre tout près de lui. Le chouan s'arrêta en pl(mgeant ses deux mains dans les poches de sa veste de chasse et prêta l'oreille ; mais tout se tut. Il écarta alors les branches qui lui cachaient une partie du jardin, et promena ses regards de tous côtés sans rien apercevoir.

Persuadé qu'il s'était trompé, il descendit les marches qui conduisaient à la cour, et arriva devant la chambre d'Ursule,, dont il escalada avec précaution la fenêtre.

La jeune fille s'était endormie en l'attendant^ une lampe posée à ses pieds ; mais, au bruit qu'il fit en refermant le volet, elle se réveilla en sursauta

— Présent au poste , commandant ! dit Cluq^part en prenant une attitude militaire, et portMt la main à son chapeau*

— Plus bas donc , interrompit vivement Ursule; ne savez-vous pas que mon père couche au-dessus?

14 60UTTE d'eau. 175

— Qu'est-ce que œla nous fait? Le bonhomme rêve maintenant qu'il doue des brides de sabots^

-^ Je ne sais ; mais on eût dit qu'il soup* çonnait quelque chose?

— Lui!

— Il est descendu quand je le croyais endormi, et est entré ici sous prétexte de chercher une quittance que je ne pouvais avoir.

— ' Comment donc? Est-ce que le vieux voudrait gêner nos amours ? dit le chouan en s'asseyant, et attirant Ursule sur ses genoux.

— Écoutes, interrompit celle^i en se dé* gageant ; j'ai entendu marcher.

n se fit un sUence*

— Tu es folle ! dit Choppart.

— Si l'on nous surprenait ?...

— N'es-tu pas enfermée ?

— De ce côté ; mais il y a l'autre porte qui donne sur le bûcher.

— Et qui est condamnée, acheva Choppart en haussant les épaules.

176 LA GOUTTE B^BàV.

La jeune fille ne répondit rien ; mais ses yeux se tournèrent comme invdontairement vers la porte indiquée, et elle recula en poussant un cri. Le chouan, qui s'était levé d'un bond, se trouva en face du sabotier.

— Le père Rivel !

— Choppart !

Ces deux noms, criés pour ainsi dire en même temps, furent suivis d'un court silence.

— Que feis-tu ici ? reprit enfin le marchand avec colère.

— Je venais vous voir, répondit Choppart, qui espérait cacher son embarras sous de l'impudence.

— Misérable ! s'écria Rivel en saisissant la chaise qui venait de servir au chouan, et la soulevant comme s'il eût voulu l'en frapper.

Mais Choppart se rejeta en arrière, et fouilla vivement dans les poches de sa veste.

— Atout et atout, dit-il en montrant successivement deux pistolets.

Ursule voulut se jeter entre lui 'et son père.

LA 60VTTE d'eAV. 177

— Laissez donc, ma reine, continua-t-il, c*est seulement pour prouver au papa que je suis gardé.

— Oui, dit le sabotier pâle de peur et de colère^ mais nous verrons tout à Fheure; je vais appeler à mon secours tous les voisins.

— A votre aise, père Grippe-sous.

— Tu ne sortiras plus d'ici.

— Soit, la chambre est saine et le lit est bon; je le connais.

— Tu seras arrêté comme un voleur, continua ^vel exaspéré.

— Un voleur, moi ! répéta Ghoppart, qui devint plus sérieux.

— Et toutes les preuves seront ccmtre toi ; car tu as escaladé les murs, forcé les portes. . .

— C'est faux, interrompit le chouan.

- — Gomment as-tu ouvert celle du voisin alors?

— Avec la clef que m'a donnée le père Grattoir.

— Lui?

178 LA «ODTTB tl'mkV.

— Et il ne s'agît point ici de volenr, beaup^, reprit le chouan déjà revena de, son inquiétude. Je n'ai rien pris que ce qui m'a été donné. Bemandez {^utôt à Yotre fille?

Celle-ci lança à Ghoppart un r^fard m^açanl.

— Laissez-^nous , dit^Ue, il -faut que je parie à mon père. '

— Ainsi tu avoues ta honte 1 s'écria Rivel.

— Mais, du tout ! dit Ghoppart.

Ursule fit un goste d'impatience.

—'Sortez ! reprit-elle aigrement.

— Ce sera donc pour vous obéir, répliqua Ghoppart.

Elle avait ouvert la porte.

— Par le jardiipi , murmura^-elle brièvement.

Le chouan fit un signe d'acquiescement et disparut.

Rivel le laissa partir sans rien dire ; Ursule, qui avait conservé toute sa présence d'esprit , referma la fenêtre , pla^ la lampe

LÀ GOUTTÉ b'iaij. 179

s«r une taUe, et 8'i^t tranquillement icôié. 9

U y eut ouïe pause assez longue, pendant laquelle le sabotier demeura flottant entre l'embarras de commencer Fex^ication , et le désir déjouer son rôle de père. 8on indigna* tion n'avait au fond rien de bien chaud ni de bi^ senti ; la fiante de sa fille ne l'occupait que par rapport aux autres : car l'honneur, à ses yeux, n'était que la réputation. Lorsqu'il avait soupçonné les relations d'Ursule avec Ghoppart , et qu'il s'était efforcé de s'en assurer, il avait moins obéi à une susceptibilité honorable qu'à la malveillante curiosité qui faisait le fond de son caractère. Le dépit d'avoir été pris pour dupe l'avait ensuite emporté ;v mais la résistance de Ghoppart et le sang-froid de sa fille le déconcertèrent.

Aussi , le chouan parti , se trouva-t*il plus embarrassé <|u'Ursule elle-même. Cependant, après quelques moments d'hésitation, il sentit la nécessité de rompre un silence qui le rendait ridicule.

18D LA, GOVTTB d'EAU.

. — Eh bien ! tu ne parles pas , maUiettreuse! dit-il en se tournant vers la jeune fille , qui regardait devant elle d^n air de mauvaise humeur plutôt que de repentir ; tu cherches à inventer quelque excuse de ta conduite ?

— Pourquoi en chercherais-je? r^liqua Ursule.

— Voudrais-tu, par hasard, nier ta faute ?

— Je ne nie rien.

— Elle ose encore élever la voix !

— Ne faut-il pas répondre comme vous parlez?

— Et tu n'as pas peur que je te chasse à rheure métne, coquine effrontée l

— Vous ne l'oseriez pas , dit Ursule d'un ton de défi.

Le sabotier la regarda avec stupéfaction ; mais tout à coup, exaspéré de tant d'audace, il ferma les poings en blasphémant , et s'avança vers elle la main haute. Ursule ne baissa point les yeux, ne fit point un mouve-

LA CKIDTTB B*BA1I. 181

ment; sealement, sa voix devint légèrement tremblante.

— Si vous me frappez, je sortirai, dit-elle, et vous serez forcé de me rendre compte des biens de ma mère.

Le bras de Rlvel qui s'était levé s'abaissa subitement ; son visage changea de couleur, et il balbutia quelques mots entrecoupés. Ursule prit l'attitude d'un spadassin qui sent que son coup a porté en voyant l'épée de l'adversaire vaciller.

— Malheureuse ! balbutia Rivel ; malheureuse...

Ursule ne lui permit pas de continuer, et, se levant d'un air de reine :

— Vous pourrez réfléchir , dit-elle froidement : comme on me traitera, je traiterai.

Le marchand voulut essayer des menaces et des injures; mais sa voix expira sous le regard de la jeune fille. Méchant sans énergie , il se sentit comme terrassé par cette supériorité mauvaise qui le menaçait, et,

LA C0VTT8 O^SAV. 1. 16

188 LA aOOTTI B*IAV.

baissuit msdgré lui les yeux, il saisit la lampe el sortit brusquement.

Mais il résolut de se rendre dès le lendemain mi^ln chez son cousin, M. Manareb, pour lui raconter tout, et lui demander conseil.

Cependant le père Braillé trouvait chaque jour son exil plus triste. Retiré dans une ferme voisine du Conquel, il avait vainement épuisé depuis deux mois tous les moyens de distraction que lui offrait sa nouvelle demeure, et tous ceux que pouvaient lui fournir la lecture, l'étude ou la prière. Son regret ressemblait à une soif ardente que le temps accroît au lieu d'apaiser. Asaei fort,

184 LÀ GOUTTB B*làU.

au prunier instant, pour se résigner à cette cruelle séparation , il ne Tétait plus assez pour la supporter.

n y a chez les vieillards une impuissance de mobilité qui fait pour eux de tout déplacement une douleur ; on dirait que leur ànie a perdu sa souplesse comme leur corps, et qu'elle ne peut changer d'attitude sans souffrance. Plus jeune , on crée un monde à la place du monde disparu; chaque ruine devient le piédestal d'une nouvelle illusion; chaque abime ^ un puits mystérieux au fond ' duquel nous appellent les fées : nous cueillons des fleurs, en chantant, autour des tombes où dorment nos premières espérances et nos premières amours ; les flots de la vie débordent en nous ; qu'importe de les répandre en changeant chaque jour de direction ou de lit! Mais, plus tard, quand le fleuve n'est plus qu'une source étroite et à, demi tarie, on ne lui enlève point impunément son creux de rocher et son ombrage. . .

. ^j^iux.^Âmmi!U"JMvm

LA GOUTTE D*EA9. 18t$

Après de longues hésitations, Braillé se déeida à retoarner à Lesneven secrètement , ^fin d'y revoir Suzanne, ne fût-ce qu'un instant. Il partit du Gonquet dans la nuit, et arriva en vue delà demeure du vieux commis aux premières lueurs du jour. Mais, craignant d'être aperçu par les voisins, il fit un détour pour gagner la petite porte du jardin donnant sur la campagne. Ghoppart l'avait laissée ou* verte, et il put entrer.

Les oiseaux , qui venaient* de s'éveiller , chantaient sur les haies de troène, et la brise, en passant sur les treilles touffues, secouait la rosée de la nuit par légères ondées; les abeiUes bourdonnaient déjà autour de la ruche dorée par un rayon de soleil.

Tout semblait s'être embelli pendant la courte absence de Braillé. Les clématites en fleur ruisselaient le long du mur comme une cascade parfumée; les roses du Bengale, mêlées aux pois de senteur, tapissaient la tonnelle; et les liserons blancs montaient en

186 LA Qoum D'ut.

guiriandes le long déB Mîsetiers chafgét de fruits mûrs* Le vieux pn^lre promena autour de lui un regard ravi. Il fit quelques pa5 k travers les allées, passa les mains sur les buissons fleuris, aspira à jdeine poitrine Tair embaumé ; puis, comme ssdii d'une ivresse de cœur, il s'assit les mains croisées et les larmes aut yeux.

En retrouvant ces objets familiers à sesiregards, en rentrant dans cette atmosphère connue, toutes ses sensations d'autrefois lui revinrent ; son cœur , longtemps opi^ressé , sembla s'élargir et se reposer. Il eherdia , i travers les branches, le toit de la maison et la fenêtre où travaillait Suzanne ^ mais elle était fermée, et la voix de la jeune fille ne se fai^ sait point entendre. Braillé se demanda s'il irait jusqu'à la maL^n. La crainte de rencontrer Clairon le retint. U sentait que oe retour inattendu toit une sœrte d'infraction à sa promesse ; le vieux commis ne manquerait pas de s'en ^brayer, sinon de s'en [^aindre : il se

L4 OOUfTK B*SÀV. 187

décida donc à attendre son départ pour se présenter à Suzanne, la voir, Fentendre, puiâ repulir.

Afin d'attendre avec pins de patience , il ouvrit son Vii^te, qui ne le quittait jamais, et se mit i lire ou plutôt à répéter tout bas les vers du poète romain.

n s'établit à la longue entre nous et Fauteur que nous avons choid une sorte d'intimité qui l'associe, pour ainsi dire, à toutes nos émotions. Il semble que sa voix, omime oeUe d'un ami, résonne tristement ou gaiement, selon que nous le souhaitons, tand»

que nous seuls varions ainsi ^on accent; car la véritable poésie est celle qui peut recevoir tous nos reflets, eau pure dont se remplit le cœur, et qui prend toi^ours la couleur du vase. .i

La lecture de Virgile ne manquait jamais son effet sur le père Braillé. Il s'y lai^t entraîner comme à l'entretien d'un ami confident de toutes ses pensées. Aussi y avaiUl

188 LA aoum d'i40.

déjà hnigtemps qu'il était assis sons la tonnelle, lorsque Fhorloge sonna neirf heures* Pensant que son beau-frère devait être en route pour son bureau, le vieux prêtre se leva, et gagna la maison avec un battement de coeur dans lequel se mêlaient la joie, l'attendrissement et la crainte.

Clairon venait en effet de partir, l'esprit inquiet et tout tremblant. Bien qu'il ignorât l'importance de ce qui avait eu lieu la veille au sortir de l'église, il s'attendait à de vifs reproches pour avoir reconnu l'écriture de la lettre affichée ; aussi, avant de monter , se gHssa-t-il jusqu'à la cuisine, et demanda-t-il à Marguerite où se trouvait M. Souriau. La vieille servante lui apprit qu'il était enfermé depuis près d'une heure avec M. Manarch.

Cette nouvelle troubla le vieux commis. Depuis la conversation qu'il avait entendue, les visites du curé renouvelaient toiyours ses craintes. Il monta pourtant au bureau, et se mit au travail, mais sans pouvoir s'y fixer.

lA eOUTTB D*SAU. -189

Le moindre bruit de pas ou de portes ouvertes lui faisait battre le cœur et dresser la tète. Deux fois il passa dans le couloir qui le sépa-^ rait de la cbambre du percepteur, et prêta Foreillesans entendre autre chose qu'un murmure confus de vqix. U revint à sa table, et reprit ses calculs, qu'il quitta un instant après pour les reprendre de nouveau. Enfin M. Manarcb sortit : presque au même instant , la porte du couloir s'ouvrit, et le percepteur rappela. Clairon se leva en tressaillant :

Souriau lui fit signe d'entrer, puis referma la porte avec soin.

Le vieux commis, interdit, était demeuré debout, tenant encore d'une main la plume qu'il avait commencé à tailler, et interrogeant d'un regard timide le percepteur ; celui-ci fit deux ou trois fois le tour de la chambre, tira et remit ses lunettes vertes ; puis s'arrêta brusquement, les bras croisés, devant Clairon.

-7- Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit

190 Là «OVTTB ll'SAtJ.

chez votre voisin Rivel, monsieur ? demanda-" l-fl d'un ton sévère.

— Moi , ntdtement , répondit Glairou étonné.

•*- Le sabotier a troavé dans la chambre de sa fille ce misàrable Choppart.

Clairon poussa une exclamation de surprise.

— Je viens de tout apprendre par M. Ma^ narch à qui maître Rivel est allé se plaindre et demander conseil, continua Souriau.

— Que Dieu ait pitié de nous ! dit Glairou.

Eût-on jamais soupçonné cette petite Ursule?.. . mais nous vivons dans un teinps où la jeunesse commet le péché sans honte.

— Et où les vieillards lui en facilitent les moyens , interrompit Souriau en fixant les yeux sur Clairon.

Celui-ci ne parut pas cominrendre.

— Chof^rt a pénétré chez maître Rivel par la porte de votre jardin, continua le percepteur.

LA «Mim ■*IA1J. 191

Glairou pàlil.

— £t c'est vous qui lui en aviez donné la clef,

— Honsietir...

— Ito le met pas, oar Choppàrt l'a déclaré lui-même/ Glairou parut atterré.

— Ainsi , Teprii le percepteur , vous avez facilité à ce misérable les moyens de déshonorer nne famille.

— Il ne m'avait point dit, objecta Clairon... je croyais qu'il voulait entrer secrètement chez maître Rivel dans de bonnes intentions.

— Osez-vous bien compter sur une pardlle défense, monsieur !

Glairou porta les deux mains à son front avec un gémissement.

— Et c'est vous, reprit le pereeptear d'un ton ironique et amer , qui aiectez des susceptibilités d'honneur i G'est vous qui osez me tendre un pîége !

198 LA «ovm b'iau.

— Un piège !... s'écria le cooums... Je jure que jamais...

— C'est bien, c'est bien, interrompit vivement le percepteur qui ne voulait pdnt amener la discussion sur ce terrain ; il ne s'agit point de moi, mais de vous, monsieur ; vous avez sans doute compris que le honteux complaisant d'un vaurien ne pouvait rester chez moi.

— Que dites-vous, s'écria Clairon pâle et les mains tremblantes, monsieur, monsieur?

Oh ! vous ne voudriez pas pousser au désespdr un ancien serviteur!.... Cette def , je ne voulais pas la lui donner... il me l'a-arra-

-r Après l'avoir payée, sans doute.

— Payée.. • c'est faux! S'il a dit cela, il a menti ! Qu'il vienne, je veux qu'il vienne, et nous verrons s'il osera le répéter devant moi ! Je ne suis point un infâme, monsieur.

— Pourquoi livrer la clef al<urs?

— Mon Dieu ! si je pouvais. . . si j'osais dire !

LA OOtJTTl d'baV. 195

— <îui vous arrête? La vérité es^dle donc encore plus honteuse que l'accusation?

— Non, monsieur, s'écria le vieillard, oh !

n<m; une imprudence seulement, une imprudence qu'il connaissait et qu'il me menaçait de dénoncer...

— Je ne vous comprends pas.

— J'ai eu peur qu'on ne me soupçonnât de mal penser... et cependantje n'avais ce jourml que par hasard.

— Quel journal?

Clairon le nomma tout bas.

— Le Constitutionnel! s'écria M. Souriau , voiis lisez le Constitutionnel!

— J'y ai renoncé, monsieur.

— Et chez moi, sans doute ! ... on a pu le voir dans mes bureaux, et croire que je le recevais.

— Non... /

— Vous ne resterez point une heure dé plus ici, monsieur.

— Au nom de Dieu ! écoutez-moi , s'écria Gla»ou, les mains jointes.

194 LA «oom b'iav.

^Inutile, inutile. Tout est fini entre nous ;

j'ai promis au cnré que son neveu vous i plaeerait; je ne veux pas que Ton m'accuse d'employer des gens sans nuBurs, des ennemîs du roi. Sortez!

D s'avançait vers la porte donnant sur Tescalier; Glairou tomba à genoux.

— Grâce, monsieur Souriau, s'écria^t-il, les mains jointes et étou£Fé de.kyrmes} au nom de Dieu mis en croix pour nous , ne me chassez pas ! songez que je vous sers depuis vingt-cinq ans, et que j'étais ici quand vous y êtes venu! J'ai vu votre mariage, monsieur Souriau ; j'ai veillé votre femme la nuit où elle est morte, et vous avez, dit alors que vous ne l'ottldieriez jamais. Je ne cbercbe pas à me justifier, me voici à votre merci : tout ce que vous ordonnerez je le ferai ; je viendrai plus t6t si vous le voulez ; je veillerai plus tard ; je travaillerai le dimanche; vous me payerez moins cher; tout ce que voufi voudra sera juste, et je vous en remercierai ; mais laiadez-

LA GOOTTB d'kAV. 195

. moi mourir ici, à ée bureau où je suis venu jeune, où j*'ai dépensé mes forcçs et mes années ; songez que je ne pourrai plus vivre ailleurs. M. Souriau, me chasser c'est me tuer ; ayez pitié de moi !

En parlant ainsi il s'efforçait de saisir une des mains du percepteur ; celui-ci se dégagea brusquement et ouvrit la porte pour toute réponse. Clairou le regarda éperdu, mais son visage couperosé était immobile , et son œil terne avait , ^à travers ses lunettes vertes , la dureté du bronze. Le vieux commis se releva ; le doigt de Souriau lui ordonnant de sortir , il fit machinalement un pas en avant,

198 LA GOUTTB d'kAV.

la porte de la chambre se referma , et il se trouva sur Fescaller.

Glairou traversa la ville tête nue , en courant, et arriva chez lui au moment où le père Braillé prenait congé de Suzanne. Le vieux prêtre recula à la vue de son beau-frère ; mais celui-ci ne remarqua point sa présence et se laissa tomber sur une chaise en poussant uh profond gémissement. .

— Qu'y a-t-il, mon père ? demanda Suzanne effrayée.

— Chassé, répondit Clairon d'une voix étranglée.

La jeune fille et Braillé poussèrent un cri.

— Chassé , reprit le vieux commis, et sans qu'il ait voulu m'entendre.

— Se peut-il I s'écria Suzanne.

>- Oui , continua Clairon égaré , j'ai eu beau me mettre à genoux , prier , pleurer.

— Vous , mon père !

— Ma place était déjà donnée à un autre.

— Dieu!

mmmm

LA oouns d'eâv. 190

— Ah ! j*aurai9 dû le prévoir! te curé le voulait, et la volimté de M. Manarchest comme le tonnerre ; tout ce qui ran;éte se brise!

n se couvrit le visage.

— Mon père , mon pauvre père ! s'écria Sueanne en lui jetant les bras autour du cou.

Braillé s'approcha et lui prit les mains.

— Du courage , dit-il , mon frère, en cherchant à surmonter sa propre émotion.

— Chassé , murmura Clairon immobile et les yeux fixes.

— Mais sous quel prétexte?

— Chassé , chassé , chassé !

Le prêtre serra la main du vieux commis dans les siennes en essayant de le calmer.

Suzanne pleurait , la tète appuyée sur son épaule.

— Revenez à vous, je vous en conjure, dit Braillé doucement, peut-être tout n'est-il pas encore désespéré.

dOO hk Gdvm d'iau.

— To^t, tout, répéta le eonmiis,

— Qui sait , mon frère? la prévoyance de rhonune est bien petite auprès de la provi^ deïice de Dieu. Tâchez de retrouver un peu de calme, et racontez4ious ce qui s'est passé.

Glairou porta les deux mains à son front comme s'il eût voulu se rappeler , et commença un récit sans ordre, d'une voix saccadée et souvent interrompue. Braillé l'écouta avec une attention Inquiète ; enfin , lorsqu'il eut achevé :

— Rien n'est encore perdu, dît-il vivement; je parlerai au curé.

— Vous ! s'écria Glairou étonné.

— Moi , mon frère. Lui seul a tout fait et tout préparé; s'il veut que la place vous reste , elle vous restera... et je l'obligerai à le voufoir.

— Mais comment ?

— Ne me le demandez pas, Joseph ; comptez seulement que M. Manarch aura égard à ma prière.

LA GOUTTl D*EAIf. 201

— Ah ! s'il était vrai , dit Clairon avec un ^an d'espérance.

— Soyez-en sûr.

— Mais il faudrait le voir sans tarder.

— Aujourd'hui même,

— A cette heure vous le trouveriez seul , observa Suzanne.

— J'y vais alors , répliqua Braillé.

Il prit son chapeau, son bâton de houx, et s'approchant de Joseph :

— Ayez bonne espérance, dit-il, c'est quand nous sommes malheureux que Dieu nous aime ; il viendra à notre secours.

Il lui serra encore la main , embrassa Suzanne et sortit.

La démarche qu'il allait tenter n'était point sans difficulté ; aussi , tout en se dirigeant à petits pas vers le presbytère, s'e£Força-t-il de s'y préparer par la pensée.

M. Manarch, qui avait acquis tant d'autorité dans le pays , et dont l'influence se faisait sentir partout , était une de ces natures

Wi LA CWUTTB b'baB.

iofi^atiables qui , ne trouvant point dans le monde de quoi se satisfaire , embrassent la foi avec une sorte d'emport^nent désespéré et y appliquent toute l'énergie des passions qu'ils sont forcés de contenir. Fanatiques éclairés qui remplacent la croyance aveugle par le parti pris , et font de la rdigion , poa un char auquel ils s'attellent, mais un coursier qu'ils conduisent sous l'éperon de leur désir. Le père Braillé connaissait assez ce caractère volontaire pour craindre sa résistance ; aussi «e prépara-t-il à une lutte sé^ rieuse et décisive.

La vieille servante qui lui ouvrit la porte du presbytère poussa un cri en le rdoonnti*sant, et fit le signe ile la croix.

— Ne craignez rien , ma bonne femme, dit Braillé, ma présence ne damne point* M.Manarch est-il chez lui ?

— M. Manarch?... Je ne sais... répondit la servante en continuant à le regarder avec une sorte d'épouvante ; et , balançant entre

LA GOVTTI d'eau. 205

sa r^ugnaiice i le recevoir et sa répugnance à mentir.

— ^Demandez si je puis leyoir, repritBraillé, qui devina la cause de son hésitation; un prêtre doit surtout être visible pour le pécheur.

La servante lui fît signe d'entrer dans une |Mèce du rez-de-chaussée et monta pour avertir le curé.

Cette pièce, qui était grande, mais sombre^ n'avait pour tout ameublement que quelques chaises dépaiilées et un prie-Dieu de sapin.

Les murailles, autrefois blanchies, mais que l'humidité avait marbrées de longues veines jaunâtres , étaient inégales et nues. De loin en loin seulement étaient cloués des cartons renfermant quelques versets de l'Écriture.

L'unique fenêtre qui éclairait ce salon était sans rideaux ; mais un store fixe et montant à moitié de sa hauteur empêchait que l'on pût voir du dehors. Enfin la cheminée était ouverte, sans manteau, et l'on ne voyait dans l'àtre humide ni cendre, ni chenets. Braillé

S04 hk Goum b'iao.

promena les yeux sur cette triste salle cherchant en vain quelque sonvenir des doaces habitudes qui nous rattachent à la terre. Pas un portrait , pas une fleur, pas un livre de prières ; rien de ce qui vous avertit qu'il y a là dés. êtres de votre nature et qui vivent ccMnme vous. La nudité lugubre de ce salon avait quelque chose qui oppressait ; on y sontait une sorte de protestation muette ' contre tout ce qui est aimable et beau.

Braillé était encore sous le poids de c^te impression, lorsqu'un pas ferme se fit entendre ; la porte s'ouvrit lentement, et M. Manareh entra.

C'était un homme d'environ quarante ans, d'un certain embonpoint et dont les membres robustes se dessinaient sous une soutane de ratine. Ses hautes épaules, sa tête carrée et ses yeux noirs, ombragés par des sourcils touffus, ajoutaient encoro^à son apparonce de force et de santé. Cependant quelques veines bilieuses traversaient son teint brun, et deve*

LA «OUTTK D*EAV. â05

naiéîit plus apparentes lorsqu'une émotion^le remuait. Son œil alors lançait des flammes, son front semblait s'élai^ir, et sa cheTelure rase se hérisser.

A l'aspect de Braillé il s'était arrêté.

^- Vous, monsieur ! dit-il en retenant à moitié un geste de mécontentement. J'ai cru que Catherine se trompait quand elle m'a annoncé...

— L'interdit, n'^t-ce pas? interrompit ftaillé. Je comprends, monsieur, que ma présence ici ne soit ni attendue, ni désirée ; mais il est des instants dans la vie où toutes les considérations d'habitude et de convenance doivent céder à la nécessité. Notre Maître, d'ailleurs, n'a refusé d'entendre ni le publicain ni la Samaritaine.

— Parlez, dit le curé froidement.

— Je ne viens point pour moi, monsieur, reprit Braillé ; mon sort est accompli, et, quel qu'il soit, je l'ai accepté. Mais je viens vous parler de mon frère. .

206 là. Goom s'iAv.

Le visage de Hanarch prit une expres&km encore plus sombre, et, pour aînai dire, [Aas fermée.

~ Vous savez ce dont on l'accuse, et quelles en ont été les conséquences, puisque c'est l'un de vos protégé qui le remplsM^ Biais vous ignorez ce qui peut le justifier.

— Je vous écoute, monsieur.

Braillé le regarda : la rigide expression de cette figure de n^arbre le glaçait malgré lui et décourageait ses espérances; cependant il fit un e£Fort pour ressaisir sa résolution, et raconta avec détail tout ce qu'il avait appris de Clairon. Le curé Fécouta sans rinterrompre ; mais, bien que ses yeux restass^t baissés et ses lèvres fermées, une sorte de sou* rire intérieur, implacable et dédaigneux, se reflétait sur ses traits ; Braillé sentit sa parole s'éteindre, et s'arrêta découragé. Manarch releva alors la tète.

— Je chercbe en vain la justification de votre frère dans ce que je viens d'entendre.

LÀ 60UTTB D*S4II. 207

dil-il ; je vois une première lante qu'il essaye de cacher par une complaisance honteuse , une £eûblesse amenant une lâcheté, mais rien qui puisse ressemUer à une excuse.

— L'excuse, monsieur, reprît vivement Braillé, est dans la timidité d'un vieillard toujours menacé! Si la liberté était laissée aux pensées de chacun, Clairon n'eût point redouté la dénonciation de Ghoppart ; mais ce n'est plus seulement son travail que doit engager celui qui vous sert ; son âme ressemble auf rôles imprimés que vous lui expédiez de Paris, il ne peut y écrire que ce qui lui est ordonné. Vous avez proclamé une nouvelle terreur, dans laquelle la misère et la faim ont remplacé la guillotine, et vous avez mis les intérêts en coupes réglées comme autrefois les tètes !

Le curé fit un pas vers la porte ; Braillé s'interrompit.

— Pardon, dit-il, en l'arrêtant du geste; pardon, je ne prends pas le moyen de me

S08 LA GOCTTB D*EAU.

faire écouter; mais aussi pourquoi refuser de comprendre les craintes d'un malheureux?

— Je refuse seulement de les accepter comme motifs dHntérét, observa M. Manarch.

— Eh bien, que ce soit comme motif de pitié, reprit Braillé.

Le curé secoua la tête. '

— Votre frère a été la cause et llnstrument d'un scandale, dit-il ; le protéger serait approuver le scandale lui-même. Ce que M. Souriau a fait est juste.

— Ah! ne savez-vous pas qu'être juste seulement, c'est se montrer cruel? s'écria Braillé.

Le prêtre sourit.

— De tels principes peuvent être les vôtres, dit-il avec un dédain voilé, mais nous, monsieur, nous tenons les verges pour punir les coupables et redresser les faibles.

— Ainsi vous ne pardonnez point? dit le vieux prêtre en jetant à M. Manarch un regard profond.

LA GOUTTE d'eAV. 209

— Après le châtiment, répondit celui-ci durement.

Braillé fit un geste comme s'il eût voulu fouiller dans son sein ; mais il s'arrêta.

— Ne soyez pas inflexible, monsieur, dit-il d'un ton grave; portez un regard sur vousmême, et jugez les autres comme vous voudriez être jugé. Vous -avez aussi connu les tentations, et vous avez eu vos chutes ; rappelez-vous-les pour tendre la majn à ceux qui sont tombés.

Le prêtre tressaillît .

— Je vois que la prière pour les autres va se transformer en accusation contre moi, ditil en lançant à Braillé un regard aigu ; un plus long entretien serait inutile.

— Restez, monsieur! s'écria Braillé; je vous rendrai miséricordieux malgré vousmême. Ah ! n'accusez que vous si j'en viens à de telles extrémités ; vous pouvez encore m'imposer silence en cédant à ma prière!..:

— Chacun sera récompensé selon ses œu-

910 l'A cM)i)m »'SÀ¥.

vres, répondit le caré d'on accent ^ntendeux.

— Eh bien ! que les vôtres retombent donc sur votre tâte, cœur inflexible et orgneiUeui! s*écria Braillé ; vous condamnez à l'indigence et au désespoir le vieillard qui a concouru^ sans le savoir, au déshonneur d'une jeune fille; que ferez-vous au prêtre qui a consommé celui d'une femme ?

— Hoiisieur! s'écria Manarcb qui devint pâle.

— Ne vous récriez pas encore , reprit Braillé avec autorité , mais écoutez jusqu'au bout. Cette femme était mariée, monsieur; elle était mère, et celui qui lui fit oublier ses devoirs avait reçu mission de diriger sa conscience.

^-* Je ne veux point en entendre davan^ tage, interrompit le prêtre en voulant sortir.

Hais Braillé s'était placé entre la porte et lui.

— Elle est morte de remords, monsieur,

LA QODfTC D*EAV. 211

continna-t-ii avec véhémence ; mais, comme vous le disiez tout à l'heure, mes principes à moi permettent le pardon ! £lle est morte réconciliée avec Dieu, mêlant à ses prières le nom de Thomme qui l'avait perdue.

— Son nom, balbutia le curé.

— C'était le vôtre !

Hanarch recula comme étourdi, mais il seremit presque aussitôt, et cherchant à cacher son trouble sous un sourire m9queur :

— Un tel mensonge pourrait servir, dit-il, si les preuves ne manquaient.

— Oseriez- vous nier? demanda le vieux prêtre.

— Je nie, répliqua-t-il avec fermeté.

Braillé tira de son sein une lettre qu'il déploya.

— Vous ne nierez pas au moins cette écriture, dit-il indigné.

Le curé jeta un regard sur la lettre, poussa un cri, et tendit la main pour la saisir ; mais Braillé la retira brusquement.

212 LA 60DTTI d'SAU.

— Ah ! vous aviez oublié cette justification de mon mensonge, reprit-il; vous pensiez que les preuves de la faute avaient été ensevelies avec la victime et que la vérité, connue de Dieu seul désormais, pouvait être niée ; mais vous voyez que les morts lui rendent témoignage sans sortir de leurs tombes!...

— Cette lettre, monsieur! balbutia Manarch, les yeux enflammés, rendez-moi cette lettre!

— Quand vous aurez fait rendre à mon frère la place qui vient de lui être enlevée , dit Braillé avec fermeté.

Une teinte livide traversa le visage du prêtre; ses mains se crispèrent.

— Eh bien, soit ! reprit-il, les lèvres tremblantes. Hais la lettre ?

— Je la garde comme gage de votre loyauté à remplir cette promesse.

— C'est impossible! s'écria le prêtre 4 impossible , monsieur ! je resterais à votre merci.

ik oovm b'eav. 215

—En ai-je aÉusé jusqu'iei ? demanda Braillé.

Voilà quinze années , monsieur, que ce secret m'appartient, et depuis quinze années j'ai souffert en silence vos persécutions. Tant que vous m'avez frappé seul, j'ai baissé la tête et j'ai répété les paroles du Christ : Pardonnez-leur, mon père, carUs ne savent ce qu'Us font. J'aurais eu Honte de m'armer contre vous d'une faute passée ; et je trouvais moins douloureux de recevoir vos coups que de vous en porter ; mais vous m'avez forcé à sortir de ce repos pour défendre un vieillard et une enfant dont je suis le seul appui. Les épreuves que je pouvais accepter pour moi, je ne pouvais les leur laisser imposer. N'accusez donc que vous seul si j'ai enfin rompu le silence. Quand je suis venu, j'espérais encore que votre miséricorde m'épargneraitla douleurd'une récrimination. Taurais trouvé doux de recevoir un bienfait ; votre ins^sibilité m'a forcé à conclure un marché ; je veux au moins que les conditions en soient sûres! Le passé sert

SI 4 LA flOVTTB t'BAV.

d'anseignement pour le présent ; je ne vous ai jamais fait de mal et vous n'avez cessé de m'en Caire ; c'est donc à moi qne la défiance est permise,, non à vous. Cette lettreest ma seule garantie, et Je ne l'abandonnerai pas.

-^ Ainsi vous refusez de me la rendre ? dit Hanarch pAle et haletant.

— Je refuse, répliqua BraiUé en ûûsant un geste pQ^r la replier.

n n'en eut pas le temps. Hanarch s'était élancé et l'avait saisie : le vieux prêtre essaya de la défendre, mais une des mains du curé tenait les siennes comme dans un étau de fer, tandis que l'autre arrachait le papier. Au même instant la porte s'ouvrit, et la vieille Catherine parut, suivie du bedeau et du sonneur. Manarch lâcha le vieux prêtre qu'il tenait encore.

— Jésus ! qu'y a-t-il ? demanda la servante ^uvantée. ^

— Délivrez^moi de ce furieux , dit le curé en montrant Braillé. f

LA GOVTTB »'bAV. SIS

— Misérable! s'écria celui-^ pâle d^indignation^ rends^-moi la lettre!

— Sortes, monsieur, ditManarGh qui avait ouvert la porte.

— La lettre ! la lettre I répéta Braillé.

£t il s'avança vers le {N^tre oomme s'il eût voulu la lui arracher ; mais sur uu signe de eelui^ les deux hoBuues d'Église le saisirent, Tentrainèrent malgré sa résistance, et le poussèq^nt dans la rue.

Braillé, hors de lui, frappa des poings à la porte refermée en appelant le curé } mais la vieille servante parut seule à la fenêtre.

— Sainte Vierge ! il est toujours là, le pos* sédé du démon, dit-elle.

£t , s'adressant au vieux fn^êtra avec indignatimi :

— Faudra-t-il donc faire venir les hoaunes de police? cria^-t-elle.

— Qu'ils viennent!, répliqua Braillé, je leur raconterai tout; je dénoncerai la violence àe votre fiattre !

216 LA OeUTTB 1»*BAV.

— Dieu tottl-puissaiit ! il parle de violenee, quand c'est lui que nous ayons vu tout à l'heure la main levée sur le rêveur !

Braillé voulut expliquer ce qui s'était passé, mais elle ne lui en donna pas le temps.

— Allez , allez, interrcnnpit-elle, vousdevriez avoir honte ! ... Venir attaquer chez eux les honnêtes gens, puis se justifier avec des mensonges!... Mais heureusement que le maître est connu !... vous pouvez en dir^ce qu'il vous plaira : personne ne croira l'interdit accusant un homme comme M. Manarch !

En adievant ces mots , elle referma brusquement la fenêtre. Braillé laissa retcmiber sa tête sur sa* poitrine.

— £Ue a raison, pensa-t-il : nul.n!ajoutera foi à mes rédamations. Quelle preuve d'ailleurs apporter à l'appui? Je n'arriverais qu'à un scandale inutile ; car, cette lettre, il l'a déjà anéantie sans doute. Tout espoir est donc perdu, et, loin d'avoir sauvé, mon frère, je viens de lui faire un cruel lenn^ii. mon

hk CM>UTTB d'eau. 217

Bien ! est-il donc vrai que la force et la ruse soient les seuls moyens de succès ici*bas?

Faui-tl r^rder le sentiment du deyoir, la Groyaoee, les instinct généreux, comme des d<ms ou comme des infirmités? Ah! si nous vivons dans un monde à rebours, où le châtim^it va au bien , la récompense au mal, pourquoi nous avoir donné des penchants qui' nous perdent? Pourquoi avoir mis en iKHis le besoin de la justice avec rin^uiseanee de la faire respecter ? Pourquoi être nés parmi les agneaux \k ou les tigres seuls sont Jieureux? Dieu est-il donc complice de tant d'iniquités , ou abandonne-^il aux lois de la fatalité les choses de la terre?

Le vieillard s'était assis sur le seuil du INred>ytère, et des larmes coulaient le l<mg de ses joues sillonnées. C'était la première fois .que son indignation allait plus haut que les hommes, et qull demandait compte à Dieu d'une souiftranoe. Tant que la douleur l'avait seul frappé, il l'avait acceptée comme expia-

LA COUTTR D^EAV. t. 19

SI 8 LA fiODTTE B*BA1I.

lion OU comme épreave : il sentait sa force d'ailleurs, et Forgueil amer de la lutte en compensait les sonffirances; la résignation venait, glorieuse et couronnée, comme une noble victoire. Mais ici le malheur s'adressait à deux êtres sans défense qui lui criaient merci ; ici , Faffliction des faibles faisait la joie des forts ; la Providence semblait s'être mise de part dans un triomphe inique !

Puis, comment retourner vers Clairon et sa fille qui l'attendaient? comment éteindre ces espérances imprudemment allumées par luimême? Le désespoir du vieux commis, un instant suspendu , n'àllait-il pas reprendre avec plus de violence ?£t que lui opposer?

Que dirait Braillé pour les consoler , quand lui-même sentait son cœur noyé d'amertume?

Hélas ! il était arrivé à une de ces heures où, écrasé par la conscience de son inutilité, on se sent prêt d'abandonner les autres après s'être abandonné soi-même ; où l'on voudrait se coucher en travers de la vie, avec ceux que

LA GOCTTE D*BAU. 219

Ton aime dans ses bras , fermer les yeux, et attendre que le char qui emporte les destinées heureuses vous écrase de sa roue en passant!

Ce fut à Suzanne d'abord que le père Braillé annonça le mauvais suecès de sa tentative.

Elle reçut cette nouvelle avec une tranquillité courageuse qui Fétonna. C'était une âme simple, mais vivante, dans laquelle se cachait UM source inconnue d'énergie , et qui, souple comme Fonde, devait grandir, comme celle-ci, à la hauteur de tous les obstacles.

La jeune ille avait d'ailleurs un point cTap-

â22 LA 60UTTB d'BAU.

pui nouveau que rien n'avait encore ébranlé.

Livrée aux enchantements d'un premier amour, elle sentait en elle cette force insouciante qui ne s'effraye de rien ; et , comme AchiUe, elle ne craignait qu'une seule blessure. Aussi ne montra-t-elle d'inquiétude que pour «on père.

' Le retour de Braillé et la nouvelle qu'il avait échoué furent effectivement un coup que celui-ci ne put supporter. Trop d'agitations avaient déjà ébranlé cet esprit faible et ami du repos ; la perte de sa dernière espérance le jeta dans une inexprimable douleur.

Suzanne et Braillé essayèrent en vain de le calmer; le désespoir du vieux commis était devenu une sorte de délire. Son r^ard habituellement terne étincelait ; sa parole naguère embarrassée était devenue prompte et véhémente. Il parcourait sa chambre d'un pas rapide et avec des gestes désolés. Braillé voulut tenter un dernier effort pour le calmer : il se plaça devant lui, et saisit sa main en le

LA 60VTTE ]>*EA1I. 223

suppliant de l'écouter ; mais Glairou n'entendit que le dernier mot.

— Écouter, ajouta-t-il ; il ne le veut point; il me l'a refusé ! à quoi bon entendre un misérable comme moi ! Ai-je donc des raisons à donner pour vivre ? Quand la machine qui travaille au profit du maître a cessé de lui plaire , il la brise et la jette au feu pour se chaufferies pieds. Tel est le monde que vous dites surveillé par Dieu, mon frère. La meule doit moudre le froment au profit des autres ! Mettez votre âme en gage pour le pain de chaque jour; passez vos plus belles années courbé sur une table, alors que le soleil brille, que les oiseaux voltigent et que les oisifs passent en chantant sous votre fenêtre; blanchissez vos cheveux à régler des intérêts qui ne sont point les vôtres, et, un jour, celui qui a vécu de votre travail vous montrera le seuil , et vous dira d'aller mourir ailleurs.

— La société n'est pas si rigoureuse pour toutes les humbles destinées , dit Braillé qui

294 tA GOUTTE 9*EAV,

avait besoin de se justifier à hii-môme ce qu'il vpyait.

— Sans dottte , reprit Glairou avec un rire amer , il y a les henrenx ! €e sont ceux à qui Ton permet de dépenser leur santé et leur intelligence jusqu'au bout ; ceux qui gagnent par trente années de servitude le droit de ne pas être équarris comme les chevaux incapables de porter le collier ! Ceux-là on les dételle à trois pas de la tombe , et Ton pro^ longe de quelques jours les infirmités de leur vieillesse avec ce que Ton a épargné sur les plaisirs de leurs premières années.

— Mon père ! interrompît Suzanne.

Mais le vieux commis l'éloigna du geste.

— Tais-toi ! s'écria-t-il avec violence. Tu me prouveras , je le sais , que je dois me réjouir de mcm malheur, car c'est là ce qu'on appelle consoler. Les blessures que fait Tinjustice , on les panse avec des mensonges ; mais je n'en suis plus la dupe; j'ai tout perdu, il ne me reste plus rien... rien...

LA CM>UTTE D'iAU. 991^

— Vous ouMiez Dieu, dil Braillé doneettent.

— Je n'y croîs plus ! s'écria Clairou.

— Que dites-vous , mon frère ? ^

— Je n'y crois ptas , répéta le vieux cdmmis ^aré; car lui aussi m'a trompé. J'ai obéi à ses commandements; fai évité de Toffenser ; je Fai prié longtemps , à mains jointes ! et il m'a abandonné à mes ennemis ! Que d'autres espèrent encore en sa bonté; moi , je le renie ; moi , je ne demande désormais à lui comme aux hommes qu'une seule faveur, celle de mourir en silence dans un coin, sans que personne prenne garde à mon agonie.

En parlant ainsi , Clairou se jeta sur un feuteuil dans le coin le plus ^^scur de la chambre, et cacha sa tète dans ses mains.

Suzanne voulut s'a|q[)rocher de lui , mais son oncle la retint.

— Laisse , dit-il à voix basse : discuter avec l'aflliction ,. c'est Jui fournir des raisons qui l'entretiennent. 11 faut que cette première douleur ait son cours ; mais en la laissant à

SdS LA GOVTTB b'iAU.

elle-même , elle tombera comme tout ce qui est excessif, et alors nos voix pourront être écoutées.

->- Ah ! je ne compte que sur la vôtre, dit la jeune fille.

— Il ne peut l'entendre maintenant; la nuit s'avance d'ailleurs , et je dois retourner au Gonquet pour reprendre tout ce que j'y avais, apporté , car je ne vous quitte plus.

— Vous reviendrez bientôt?

— Demain je serai de retour ; d'ici là ne quitte point ton père... Adieu... adîeu... et du courage.

n embrassa Suzanne et partit.

Cependant l'exaltation de Clairon ne tarda pas à amener une fièvre ardente mêlée de délire. Suzanne le décida avec peine à se mettre au lit , et s'assit à son chevet. Elle commençait à s'effrayer de l'agitation toujours croissante du vieillard lorsque Raynal entra. Il avait rencontré le père Braillé , qui lui avait tout appris , et il venait offrir ses con-

Lk GOUTTE D*KAU. 227

solatiolis. Sa vue seale rendit à la jeune fille le courage qu'elle était près dei>erdre. Henri proposa de passer la nuit près de Clairon, et elle accepta, heureuse d'un secours qui lui rendait la confiance.

Assis \is-à-Tis l'un de l'autre, sans autre lumière que la clarté des étoiles , et dans un silence qui n'était interrompu que par les soupirs du malade , Henri et Suzanne laissé* rent passer les heures de la nuit sans s'en apercevoir. Au milieu de leurs angoisses , tous deux éprouvaient je ne sais quelle joie amère et confuse ; c'était la première fois qu'ils associaient aussi complètement leurs destinées , et cette espèce d'intimité domestique n'était point sans charmes , même imposée par la douleur.

Enfin la fièvre de Clairon parut diminuer; ses plaintes s'oignirent , ses yeux se fermèrent , et sa respiration plus égale apprit bientôt au jeune homme et à la jeune fille qu'il était endormi.

Si8 LA Qowm b'eao.

A« uîème instant, tes prQnëres.kMnn lie l'aube glâssèaeiÉt eatre les irMeauE <te l^ateôve, et Je <duait'd'4i& coq se fit enteadre dass FélofgBeiiieiH.

— Voici le jour, dit Henri doucement* Les regards de Suzanne tombèrent sur les

jbraits du jeune homme, fetlgués par la veille. •^ Ahl je n'aurais point dû igovs retenir^ ioQgtempfi, dit^eUe.

— Aetgr^tee-YOtts done de m'avoir donsé une part dans yos in^iétudes? 4Mttattda fleuri avec un accent de tendre reprocfee.

— Non , ear <fest un droit pour ceux i^pie Ton aime, reprit la jeune fille ; mab mon père est tnmquille maintenant, et il est temps que Yous reposiez.

— Que ne me laissez-^vous {^utût veiller seul?

—C'est impossible, partez, jie vous ^ supplie i ma place à moi est id.

— N'est-ce point aussi la mienne?

— Tout le monde ne le sait pas.

LA. GOOTTE d'kAU. 229

£t comme si ces mots eussent réveillé tout à coup une crainte dans son esprit :

— Mon Dieu ! reprit-elle, on peut vous voir sortir d'ici à cette heure.

— Tous les yeux sont encore fermés, répondit Henri.

— Partez alors sans retard. Ah ! j'aurais dû penser plus tôt à ce que Ton pourrait dire.

Partez , et surtout ne passez point sous les fenêtres de maitre Rivel !

— Ne craignez rien.

Tous deux échangèrent un baiser, et le jeune homme s'élança dans la ruelle déserte.

Demeurée seule, Suzanne se rai^rocha de la fenêtre, et contempla la campagne qui s*éclairait au loin. Le vent du matin semblait emporter par lambeaux le voile de brume qui Fenyeloppait, et de légères rumeurs commençaient à remplacer le calme de la nuit.

La jeune fille sentit ses paupières, alourdies par la Teille, se baisser sous Féclat du jour. £lle promena quelque temps un vague regard

ed^yGO0gle

â5â LÀ GOUTTE D*KAU.

du lit de son père à la fenêtre, puis sa tète se renversa, ses yeux se fermèrent, et elle s'endormit.

n y eut une longue pause pendant laquelle la respiration légère de Suzanne et l'haleine haletante du malade se firent seules entendre ; enfin un rayon de soleil pénétra dans l'alcôve, et le vieux commis souleva la tète.

La fièvre avait imprimé sur son visage livide quelques taches d'un rouge vif et inégal, ses lèvres desséchées étaient agitées d'un tremblement convulsif, et je ne sais quelle expression d'égarement flottait dans son œil fixe et ouvert... n resta qoeifoe temps immdMle, essayant eu vain à reprendre possession de ses souvenirs. Une le rappelait tout ce qoi s^étall passé que comme une sensation vaguement douftoureuse. On eût dit un hospoie hésitant entre le sommeil et la veille, qui nftjMwvait séparer le rêve cte la réalité. Il regarda de tous côtés y prit son front à deux mains , ei murmura quelques mots , comme s'il eèt e&-

lA cKtuTTi d'eau. 933

péré que la parole réveillenut sa mémoire ; mais il y avait en lui un chaos d'images et de pensées aussi mouvantes que les flots de la mer; son esfnrit semUait pris d'une sorte de vertige. Les souvenirs tournaient autour de lui comme une roue fantastique dcoit il ne pouvait arrêter le mouvement; il voyait des lueurs, entendait des mots inarticulés, sentait de confuses angoisses, mais sans pouvoir rien déitt^er.

Il y avait déjà quelque temps que durait cette lutte entre le délire et un reste de volonté, lorsque l'horioge sonna. Clairon dressa la tôte, frappé d'une sorte de commotion électrique : c'était neuf heures !

Le vieux commis poussa une exclamation de surprise , se glissa à bas du lit avec une précipitation fiévreuse, et saisit ses vête* ments.

De tous les souvenirs flottants dans cet esprit malade, un seul était resté clair et entier; celui du bureau ! Aussi le son de l'heure qui

234 LA €K>UTTB B*BAV.

Fy appelait sembla-Ml le réveiller; et comme si, dans ce naufrage de toutes^ les focultés^ rhabitude seule devait surnager, il se mit à s'habiller à la hâte, en se reprochant tout bas son retard.

— Nei|f heures... murmura- 1 -il, neuf heures. .. et encore ici ! ... Oh ! c'est ce mal de tête qui est cause... Je souffre... je souffre.*, mais il ne faut pas que M. Soiiriau le sache.. « il dirait que je deviens vieux, mal portant... Quand on a une place, on ne doit pas être malade ! Suzanne ne comprend point cela ^ elle voudrait me retenir. Je sortirai sans qu'elle me voie... Oh! ma tète!... J'ai dormi trop tard... trop tard.

En balbutiant ces mots d'une voix entrecoupée. Clairon s'était habillé; il gagna la porte en tâtonnant , l'ouvrit doucement , et sortit.

La première impression de l'air l'étourdit, et il eut besoin de s'appuyer aux murs ; mais il se sentit bientôt raffermi, et put continuer

LA 4M>1ITTB d'eau. 255

sa route. Préoccupé de la pensée qu'il était en relard, il s'efforça mémede presser le pas ; enfin il atteignit la maison de M. Souriau , monta l'escalier sans renomtrer personne, et ouvrit la porte du bureau.

Rien n'y avait été dérangé depuis la veille : le vieux commis prouva une sorte de bienêtre à la vue de la table où se trouvaient encore sa tabatière , son mouchoir et un rôle commencé. La sensation douloureuse qu'il avait conservée disparut : il lui sembla qu'il reprenait possession de ses habitudes au sortir d'un rêve qui avait menacé de les lui enlever.

Après avoir fait machinalement sa toilette de bureau , avoir taillé ses plumes , et s'être assuré que sa règle et son grattoir se trouvaient sous sa main, il s'assit devant la table, et essaya de reprendre le travail interrompu la veille.

Mais les efforts qu'il venait de faire avaient redoublé sa fièvre : les chiffres dansaient de^

iS6 LA GOVm •'SAC.

▼aot ses yeux, l'âir bourdonnait àsesordNes.

Il appuya son* visage sur ses deux mains, ne sadiant plus où il était , m ce quil voulait faire. Bans cernoon^Bt, la porte de conmonication qui conduisait chez H. Sourîau s'ouvrit , et celui-ci entra conduisant un jeune hcHume d'environ vingt ans.

A la vue de Glairou tous deux s^arrétèrent, et le percepteur ne put retenir un cri de surprise.

— Vous ici, monsieur? dit-il.

Le vieux commis releva la tète d'un air égaré.

— Voilà, murmura-t-il. Cote personnelle et mobilière, votre nom, votre demeure...

Il avait ouvert un registre qu'il se préparait à feuilleter ; Sourîau le regarda stupéfait.

— Qu'est-ce à dire ? reprit-il ; ne me reconnaissez-vous peint?

— Très-bien, très-bien, continua le commis : Souriau... Souri... voici... Cote per-

soaneUe, 17 firanes ; mobUi^e, ià bancs 45 centimes.

Sonriau rintorrompit, et s'avançant avec impatience :

— Laissez ces papiers, monsieur! dit-il impérieusement, et sortes!...

Clairon regi^rda à sa m<nitre.

— Trop tôt, monsieur, trop tôt» répliquat-il d'un accent saccadé ; je ne sors q«'à qua- Ire benres.

— Vous sortirez à Tinstant, car voici un nouveau commis.

— Un nouveau commis? répéta Clairou ; inutilel... je puis tout faireseul... Que l'on vérifie, tout est à jour ; je passerai plutôt les soirées, les nuits« Ah ! ah ! ah ! je défie de trouver une meilleure expédiée; voyez les chiffres, monsieur, tout le monde peut les lire : et ces calculs , j*al fait les preuves. Ah ! ah ! ah ! voyez, voyez.

Il étalait ses rôles et ouvrait ses registres avec un orgueil d'entant.

Soarfau et le jeune homme se regardèrent confondus.

— Diea me pardonne, il est fou, dit celuici à voix basse.

— C'est impossible.

— Alors il joue un rôle.

— Auquel je le forcerai bien de mettre fin, acheva le percepteur avec dépit.

Et s'avànçant vers la table :

— Assez decomédie, monsieur ! s'écria-l-ii ; je vous ai chassé hier, et voici votre remplaçant ( Laissez ces papiers sur lesquels vou»

&*ave£ plus aucun droit.

' En prononçant ces mots il voulut saisir le registre que le vieux commis tenait ouvert devant lui ; mais les regards de celui-ci s'allumèrent ; il étendit les deux bras, et , se couchant sur la table pour défendre les papiers qui la couvraient :

— Ne touclyz à rien ! s'écria-t-il avec égarement; ces cahiers, ces rôles m'appartiennent ; c'est mon bien depuis trente années...

LA 60VTTS o'bAU. 239

C'est moi qui les ai rayés, chiffrés, éorits... Us ne connaissent que m(û... j'en suis res^ ponsable , monsieur.

— Allez chercher le jardinier pour jnous aider à jeter à la porte ce furieux, dit Sourian au neveu du curé.

Celui-ci obéit.

— Qu'il vienne ! qu'il vienne ! dît Clairon dont l'exaltation fiévreuse allait toujours croissant. On m'ôtera la vie avant de me les arracher.

Et , réunissant les papiers et les registres ayec précipitation , il se leva. Souriau courut se placer devant la porte , le vieux commis s'arma d'un canif.

— Que faites-vous , malheureux? s'écria le percepteur en pâlissant.

— Qu'ils viennent! répéta Clairou.

— Les voici , dit Souriau.

Un bruit de pas et de voix se faisait entendre en effet dans l'escalier; Clairou regarda autour de lui et courut au couloir.

â4ê LA ««UTTE b'EAV.

— Saisissez-le ! cria le percepteur a» neveu (kl curé , qui entrait suivi du jardinier et de Choppart qu'il avait rencontré par hasard causant avec Catherine.

Ils s'élancèrent sur les pas du vieux commis qui avait gagné la chambre de Souria«, Il se retourna d'abord comme s'il eût voulu leur faire fece ; mais apercevant la fenêtre ouverte, il y courut et l'enjamba* Tons trois s'arrêtèrent avec un cru

— Vous ne les aurez pas , répéta Q»lron qui tenait les papiers et les registres dans ses bras>, ils sonti^moi,.. à moi...

— Desc^dez , père Grattoir ! descendez , cria le chouan.

— Ah ! ah ! reprit le vieux commis d'une voix triomphante , vous n^osez pas venir mé les arracher ici... Je puis vous échapper maintenant , je suis le mattre.

A ces mots, il passa les deux jambes en dehisrs du balcon. Choppart, épouvanté , fit un mouvement pour le retenir; mais Qafrou

LA GOUTTE D^EAU. i241

poussa un éclat de rire insensé , se pencha en avant, et disparut !

Trois cris partirent en même temps. Le chouan se précipita à la fenêtre , regarda en dessous, et recula avec une exclamation d'horreur.

— Eh bien?... demanda le neveu du curé.

— Vous pouvez avertir voire oncle qu'il a un enterrement de plus à faire , répliqua Ghoppart brusquement.

Suzanne s'était réveillée , et cherchait son père dont elle venait de remarqtier l'absence, lorsqu'on le lui rapporta sans vie. Ce malheur la foudroya. Quand le cœur attend une douleur, il y prépare silencieusement ses forces; il l'essaye, pour ainsi dire* et la boit goutte à goutte ; mais ici le coup était si imprévu , que la jeune fille pouvait à peine y croire ; ses plus sombres prévisions n'étaient jamais al-

244 LA GOVTTB d'eâU.

lées si loin ; car , pour elle , en qui la vie débordait , la mort était quelque chose d'impossible à prévoir ou à comprendre. Aussi , au premier instant , se refusa-t-elle à l'éyidence du malheur qui la frappait. Il y avait une heure à peine qu'elle avait vu , là , son père, qu'elle avait rencontré son regard, écouté le bruit de son haleine ; et comment penser que cette haleine était maintenant arrêtée , ce regard éteint pour jamais ! Elle prit dans ses bras le corps du vieillard, le couvrit de baisers , l'appela des noms les plus tendres ; puis, épouvantée de ne recevoir aucune réponse, elle se laissa tondber à geaoïix en fondimt en larmes.

On profita de e» moment de désespoir pour étoigaer le ciidavre ; c» , en l'absenoe de Braillé, qui n'avait point eaoore reparu, les voisines étaient accourues , et la jeune fille eut à subir successivement leurs gauches ou cruelles consolations. Lorsque ses larmes épuisées s'arrêtaient , et qu'elle se reposait

LA «oum d'bav. d4tt

dans an aecabl^nent qui suspendait un instant la douleur, une nouvelle consolsK triée arrivait avec quelque eondoléance qui révdUait la désolation de la jeune fille. On eût dit une troupe de médecins venant tour à tour soulever l'appareil d'une blessure et en sonder la profoadeur. En vain Suzanne se réfugiait au eoin k plus obseur ; toujours ces voix qui la plaignaient sans tendresse hours donnaient autour d'elle , toujours elle sentait ces regards curieux épiant sa douleur.

Qbî que n'eût-elle point fait alors pour la posséder librentent ! De qud prix n'eût-^Ue * point aobetô la solitude » oette seule conso^ latrice des affligés , hélas ! Jusqu'alors, elle avait pu croire au«tsi que les peines de l'âme s'apaisaient, comme celles de l'enfance, pat la distraction et le bruit ; mais maintenant elle comprenait que les grandes douleurs avaient besoin de s'ensevelir dana le silence pour s'y oublier elles-mêmes.

^ Henri, qui était accouru à la première

S46 LA 60UTTB d'eAV.

nouvelle de la mort de Glairou , avait à peine osé lui parler en présence des voisins. Les deux amants ne purent qu'échanger un long regard et une étreinte; mais ce fut assez pour retirer Suzanne de son abime de douleurs, en lui rappelant qu'elle avait encore un intérêt à la vie. Enfin l'arrivée de Braillé la délivra de ses consolatrices , et elle put ouvrir son cœur, que la contrainte avait jusqu'alors tenu fermé.

Après les premiers épanchements, le vieux prêtre prit Henri à part , et lui donna ses instructions pour tous les préparatifs nécessaires ; le jeune homme sortit en promettant d'y veiller.

Le reste du jour et la nuit s'écoulèrent en entretiens mêlés de larmes et de souvenirs.

L'oncle Braillé avait recouvré toute sa force en se sentant nécessaire. Il consolait la jeune fille, non par des espérances, mais par des regrets : il lui rappelait ce qui pouvait rendre le mort plus regrettable ; il racontait ce qu'il^

mmmmmmmmmm^mmamsmismfmÊmstimmmsifSm

LM GOUTTB d'bAV. 347

avait appris de sa jeunesse, combien il avait été bon pour la mère de Snzanne. Celle-ci s'accoutumait ainsi à parler de son père comme d'un ami absent, à considérer son sou^ venir, en quelque sorte sanctifié, comme une dhose triste, mais douce; sans s'en apercevoir elle acceptait sa mort en ne croyant accepter que le respect pour sa mémoire.

Puis les élans d'afifection pour son oncle venaient faire diversion à sa douleur. On eût dit qu'elle voulait reporter sur celui-ci l'affection désormais sans emploi qu'elle avait vouée au mort. Le vieux prêtre, en efifet, résumait pour elle maintenant tout son passé ; à lui seul se rattachaient toutes ces traditions du cœur qui font le foyer et la famille ; hors de lui, il n'y avait, pour elle, que des tombes, et cet amour naissant auquel elle ne se confiait encore qu'avec crainte.

Braillé d'ailleurs répondait à sa tendresse avec une sorte de passion ; il avait été saisi d'une inexprimable pitié à la nouvelle du mal-

248 LA oeurn »*iav.

heur subit qui venait d'atteindre la jeune fille, et il e^ voulu i tout prix lui en adoucir IV mertume. Longtemps retranché de la vie par son titre de prêtre, et |mvé ainsi du bonheur des sacrifices dç ^oix, il était heureux de penser qu'il pourrait enfin se dévouer à quel^ qu'un d'aimé.

n communiqua à Suzanne ses pro^ts pour l'avenir, et comment il tâcherait de remplir le vide laissé par la disparition de son père. La jeune fille l'écoutait assise à ses pieds, tantôt consolée par les douces images que lai offrait le vieux prêtre, tantôt ramenée aux larmes par un motqui réveillait ses souvenirs. Mais cet entretien fut interrompu par le retour de Henri.

Celui-ci, après avoir salué Susanne, jeta un regard d'inteUigence à Braillé. Le vieux prêtre se tourna vers la joigne fille :

— Laisse-nous, dit-il en posant là main sur son front avec caresse, il faut que je parle au fourrier.

LA GOUTTC »'eAV. S49

— Ah i je sais ce que yoQ&avea à lui dire, répondit Suzanne dont les yeux se remplirent de larmes, et je rem^oie H. Benri du trkte devoir qu'il vient de reoipfir pour nous; maia il peut parler sans crainte : depuis hier, je me suis aeoeutumée à tout« l'ai vu clouer la bière de mon père, j'entendrai le chaut des prêtres qui l'emporteront à sa fosse.

— Je crains que voius ike Fentendiez pas, oBserva Raynal les yeux baissés.

— Pourquoi cela ? demanda vivement Suzanne.

-^ Parée que H. Hanareh refuse de lui accorder les prières de r%li$e.

-^Dieu!

— C'est impossiMe! s*écria Braillé; mon frère était undeses pénjtenta les plus pieux.

— U l'avoue.

— Quel pr^xte alors peutil opposer?

-^ Sa uftort volontaire.

— Hais ne sait-il point qu'elle est le résul* tatdu délire?

dbyGooglç

850 LA GOVTTI b'EAU.

— Je hii ai rappelé, dit Henri ; j'ai même amené comme témoin Ghoppart, qui a confirmé toutes mes paroles.

— Et il a rejfiasé !

— De manière, à ne laisser aucun espoir.- Suzimne joignit les mains ; Braillé leva' les

deux bras avec colère.

— Ainsi, ce n*estpas assez pour cet iMHnme d'avoir chassé un malheureux de l'emploi qui le faisait vivre , s'écria-t-il , il veut encorele chasser de la tombe ! N'ayant pu le condamner vivant à la misère, il veut au moins condamner son cadavre à la hontel H espère, sans doute, qu'il pourra en rejaillir sur nous quelque chose ! £h bien ! soit , j'accepte sa proscription, n refuse à- cette bière une place dans l'église de Dieu ! je le ferai porter à cette porte , sous le ciel qui est aussi un temple ; et je crierai à tous ceux qui passeront : « Ceci est un homme qui a vécu soixante ans, doux, patient , laborieux , ami de Dieu et de tous ; un de vos prêtres l'a rendu fou de désespoir ;

LA GOVTTE D^EAU. 2ttl

et aujourd'hui , après l'avoir tué , il rqette son corps de la terre bénite ! »

— Ah ! vous ne ferez pas cela ! s'écria Suzanne effrayée.

— Je le ferai, je dois le faire, reprit Braillé. Quand le faible ne peut empêcher llniquité, son devoir est de la dénoncer. C'est à moi de défendre la mémoire de mon frère.

— Héla3 ! il y a des défenses qui flétrissent autant que l'accusation , reprit Suzanne. Le meilleur moyen de faire respecter une tombe n'est-il pas de pleurer en silence à côté? Qu'importe maintenant à l'âme qui nous a quittés eette dépouille mortelle? C'est à nous seuls qu'elle est chère; et les honneurs qui lui seraient rendus ne seraient une satisfaction que pour notre douleur ou notre orgueil.

Braillé tressaillit ; et la rougeur d'indignation qui avait enflammé son visage se dissipa.

— Tu as raison , dit-il en tendant la main à Suzanne, toujours raison !... Ton instinct de femme et ton cœur de fille t'ont mieux

ttfS LA «•Um ft'lAV.

éetairée que moi qvi te devais l^e«i{4e de la résignation ! Oaî , baissons encore la léfte soos cet a£frent , et pardonnons pour qa*on nous pardonne L Pais se retournant vers Henri :

— M. Manarch est maître de réviser tes prières de rÉgHse , mats il ne peut refuser , au cimetière , une place pour ce cercned.

— Le maire est averti et a promis de prendre des mesures , i*épondit le fourrier.

n n'avait pas achevé, qu'un personnage nouveau poussa la pmte et parut sur le seuil.

n portait un habit à parements ronges , graissé snr le devant , un sabre retenu par une bulAeterle noire , un <;hapeau rond et une canne. A ce 'costnme équivoque tenant le milieu entre le vêtement bourgeois dn mou^ chard et Tun^orme du gendarme à pied, Braillé reconnut le sergent de ville haMuellemeot chargé de Texécution des ordres municipaux.

— Salut à la compagnie , dit le nouveau

venu d'une yoix un peu avinée, et en portant militairement la main à son chapeau.

— Que veut cet homme? demanda' Henri.

— Je viens de la part de M. le maire ! cria Vagent de police.

Le jeune homme lui imposa silence de la main , et Tentraina à l'écart.

— Que vous a-t-on- ordonné? demanda-Ml.

•^ On m'envoie prendre le mort. Les quatre porteurs attendent dehors.

Henri se tourna vers Braillé.

" — Faites ce qui vous est ordonné , dit le prêtre ; mais le cadavre de mon frère ne sera point porté à sa fosse comme celui d'un supplicié , je vous suivrai. ■

— Et vous ne serez point seul, dit Sua^nne en se levant ; moi aussi j'irais

— Que dites- vous ? s'écria Henri.

— J'irai , reprit la jeune fille , les yeux brillants d'une douloureuse résolution.

Braillé l'attira contre sa poitrine.

— Oui , dit-il avec exaltation , on ne dira

LA COUTTE d'bAU. 1. 32

2S(4 LA GOIim D*BAU.

pas, du mcrins, que la fille a rougi de son père , et qu'dle n'a point accepté la moitié de l'injure qui lui fut faite : en marchant tous deux derrière son cercueil , nous verrons si l'on ose l'insulter. Notre affliction lui fera cortège et justifiera le mort ; et si l'on ne se découvre point devant le drap funéraire, peut-être se découvrira-t-on devant nos larmes.

— Je ne vous quitte point , dit Raynal , en tendant une main à Braillé, et l'autre à la jeune fille.

— Viens donc , mon fils , répliqua le vieux prêtre attendri. Nous ne faisons , nous , que notre devoir ; toi , tyi seras là pour prouver que la justice et la pitié ne sont point encore éteintes au cœur de tous les hommes.

— Sommes-nous prêts? demanda le sergent de ville, qui n'avait que vaguementcompris ce débat.

Henri lui fit un signe affirmatlf , et il alla appeler les porteurs , qui descendirent la

LA eovTTE d'eau. 25b

bière des tréteaux et approchèrent le brancard pour la recevoir.

Tous ces préparatifs se firent lentement , avec un échange de paroles indifférentes ou grossières , conune s*il se fût agi d'un fardeau ordinaire. Suzatme , près de défaillir , regardait et écoutait avec une horreur étonnée.

Tout à coup elle sentit que les larmes allaient la gagner et elle ferma les yeux.

Braillé s'a{^rocha d'elle.

— Prends garde, ma fille, dit-il doucement en voyant les pleurs qui glissaient entre ses paupières, tu as besoin de tout ton courage pour le dernier dévoir que tu veux remplir.

— J'en aurai, mon oncle, j'en aurai, balbutia la jeune fille, mais si vous saviez!,., il me semble toujours que la voix de mon père va sortir de ce cercueil, et ces gens qui reiiq>ortent me font l'effet d'assassins !... Ce* pendant ne craignez rien, j'étoufferai les convulsions de mon cœur, je vous suivrai ; je forcerai mes pieds à me porter jusqu'à la

256 LA GOUTTI D*EàU.

fosse, et là seulement tous me permettrez de pl(eurer !

Braillé pressa doucement le bras de la jeune fille sans répondre ;les porteurs allaient se mettre en marche, Suzanne fit un effort et les suivit en chancelant.

On s'est habitué dans nos grandes villes an spectacle de ces convois funèbres auxquels manque le prêtre : là Topinion publique, loin de se régler sur les prescriptions de FÉglise, traite le plus souvent celle-ci en puissance ennemie, et décerne le triomphe à ceux qu'elle condamne ; mais, dans les bourgades de nos vieilles provinces, le catholicisme a encore conservé toute son, influence ; il ne commande plus, mais il est passé dans les mœurs ; on lui obéit sans le savoir, en croyant lui résister. Ainsi tel esprit fort, qui a pris ses opinions religieuses dans le Dictionnaire phUosophique, pense mal de la femme de son voisin parce qu'elle ne va point à la messe et , choisit un tailleur qui communie. Il traite le prêtre d'im-

posteur, mais il rappelle au lit de mort de ceux qui lui sont chers, et veut entendre ses chants sur la tombe fraîchement refermée. Le refus qu'avait fait M. Manarch d'enterrer le vieux commis était donc bien véritablement aux yeux de tous une flétrissure.

Les plus pieux adoptaient l'arrêt de leur recteur, les autres se rejetaient sur le suicide condamné par les philosophes aussi bien que par les casulstes. Quelques libéraux endurcis auraient pu seuls se déclarer en faveur du défunt, et suivre son convoi par esprit de contradiction ; mais Clairon avait occupé trop peu de place pendant sa vie pour que l'on prit la peine d'essayer un scandale à propos de sa mort. Il n'y avait là à espérer, pour les opposants, ni poursuites judiciaires, ni articles dans le Constitutionnel: aussi réservèrentils leur énergie pour une meilleure occasion. Le cercueil traversa la ville, précédé de l'homme de police, et suivi seulement de Braillé, de Suzanne et de Henri.

858 LA GOUTTI B*IAU.

Le vieux prêtre avait espéré aa moins quelques marques de sympathie ; il s'aperçut bientôt que ce lugubre cénvoi, qui eût dû devenir un objet de respect, n'était qu'un spectacle. Les passants s'arrêtaient à son approche, et l'on accourait sur les seuils pour les voir, comme on eût accouru pour la charrette d'un condamné, sans qu'aucun front se découvrit, sans que nul fléchit le genou ! Malgré son trouble, Suzanne fut frappée de cette espèce de froideur insultante ; mais, loin d'en être abattue, elle sentit son énergie s'accroître. Elle eût voulu pouvoir embrasser le cercueil de son père, lui rendre hommage tout haut, et protester par l'éclat de sa douleur contre cette espèce d'improbation muette : ce fut seulement en arrivant au cimetière que cette force tomba. Il n'y avait plus autour d'elle que des tombes, et celle qui allait engloutir tout ce qui lui restait de son père était là, béante ^ous ses pieds ! Elle vit soulever la bière, elle entendit le froissement des Cordes qui

servaient à la descendre, le bruit de la terre qui tombait ; puis elle ne vit plus rien, n'entendit plus rien ; un nuage passa sur ses yeux, elle étendit les mains en avant, et tomba évanouie.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la mort de Glairou, et Suzanne commençait à recouvrer quelque calme. Henri avait passé près d'elle tout le temps dont il pouvait disposer, aidant le père Braillé à la distraire et à la consoler.

Un soir qu'il l'avait quittée un peu plus tôt que d'habitude, et qu'il regagnait sa de-

S6â LA GOUTTE d'eAU.

meure tout pensif, il s'entendit appeler par son nom. Il releva la tête, et aperçut Ghoppart à la porte du café de la Fleur de Lis.

— On ne passe pas! cria le garde-chasse.

— Pourquoi cela,? demanda Henri.

— Parce qu'il y a des amis qui boivent à la santé du trône et de l'autel.

— Je ne puis m'arréter, répondit Raynal qui. voulut continuer sa route ; mais quelques sous-officiers descendirent, s'emparèrent de lui et le forcèrent d'entrer.

— Ohé ! les autres, un verre pour la Douceur! cria Ghoppart en poussant un tabouret au jeune homme. Que prendra-t-il? voyons :

un coup de dur ?

— Le fourrier ne boit que du lait doux, observa Fayol.

— Vrai, reprit le chouan ; eh bien ! je me charge de son sevrage. Passez la bouteille.

Ceci, fourrier, estdu cognac d'hérétique... il n'a pas reçu le baptême ! tu vas me dire ce que tu en penses.

LA 60VTTS D*EAU. 263

Raynal, que la plaisanterie du sergent avait fait rougir, laissa remplir son verre.

— A vous autres maintenant, continua le garde-chasse en versant à la ronde. Vidons la' bouteille, en attendant que je vous en paye une autre à Brest.

— Vous comptez y aller bientôt? demanda Henri.

— Pour y rester, je l'espère, reprit Choppart.

— Cepolisson-là veut devenir fonctionnaire public, interrompit Fayol en riant.

— Pourquoi non ? c'est bien le moins que le gros XYIII donne des places à ses fidèles. Je ne tiens plus ici, d'ailleurs. Lesneven me fait l'effet d'une cage à bouvreuil, où l'on n'entend que la serinette et des chants de vieilles femmes. Impossible de remuer ni de prendre ses aises ; vous sentez toujours un œil sur vous ; il faut rester sous verre comme un insecte piqué au bouchon : ni air, ni bruit, ni mouvement. II me semble que je vis

264 LA GO€TTB d'sAU.

ici dans on bain de guimauve : je me détends, je m'affadis, je m'éteins !

— Va donc pour Brest, dit Fayol ; si tu as ta place nous nous y retrouverons.

— D'autant que Ton parle de votre prochain rappel, à ce que dit l'Angevin.

— Pardîeu ! c'est le bruit de la ville, observa celui-ci ; mais le sergent doit savoir ce qu'il en est.

— Pourquoi cela?

— N'es-tu pas le facMum du lieutenant Roubert, chargé d'écrire ses rapports et de savoir l'orthographe pour lui?

— Eh bien ! demanda Ghoppart en regardant Fayol.

— Eh bien ! répliqua celui-ci, l'Angevin a deviné juste : nous partons à la fin du mois.

Henri fit un mouvement.

— Ah ! ça vous chiffonne, blondin ? reprit Ghoppart en lui frappant sur l'épaule. Au fait, on ne peut pas déménager ses amours avec son fourniment. Mais soyez calme; les

femmes sont comme les cabarets : on en trouve partent.

— Qui vous parle de femme? intel'rompit Baynal avec humeur.

~ Bien, bien , reprit Ghoppart qui ^emua la tête d*un air de mystère, on vous connaît, fourrier; il vous faut du premier choix, et encore faites-vQus le sournois avec les amis.

Henri voulut protester.

— Allons, la Douceur , interrompit en riant FAngevin , ne joue donc pas le capucin ; on sait que tu as le meilleur billet de logement de toute la compagnie ; du reste, un fourrier,

, ça se doit,

— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit Henri ; c'est pour moi une énigme...

— Dont la belle Suzanne a trouvé le mot.

— Gomment?

— £h ! oui, continua le sous-officier; ton secret est connu, fourrier ; on sait que la belle te reçoit entre chien et loup.

— C'est faux! s'écria Henri pâle de colère.

HnO LA GODTTE B'KAC.

— Faux, répéta FÀDgeYin ; tous me rendrez raison de ce mot, s*il vous plait.

— Tout de suite , répliqua Raynal en se levant.

L'Angevin voulut reprendre son sabre accroché au mur ; mais Ghoppart se jeta entre eux.

— Minute ! s*écria-t-il ; on ne se battra pas sans notre permission ! C'est moi qui ai mis la musique en train, et j'en suis fâché, puisque la Douceur veut qu'on soit discret ; mais il ne sera pas dît que deux hommes se feront couper la gorge pour si peu.

— Appelez-vous si peu Thonneur d'une femme? dit Raynal.

— Connu! reprit le chouan en clignant des yeux ; mais un coup de sabre ne change rien aux choses , et la petite Claîrou n'en restera pas moins ce qu'elle est.

— Voulez-vous m'obliger aussi à vous demander raison, monsieur ? interrompit Henri exaspéré.

— Sur mon âme ! il est ensorcelé ! s'écria le garde-chasse avec un gros rire. Voyons donc, Fayol, tàcbe de lui faire comprendre que nous savons tout.

— Et que savez-vous? demanda Rajrnal en promenant sur ceux qui Tentouraient des regards étincelants. *

— Pardieu! nous savons que vous allez passer les soirées chez la petite Clairon...

— Et que vous n'en sortez que le lendemain matin... Demandez au sergent.

— Je l'ai vu, dit pelui-ci.

Raynal fut près de nier une seconde fois; mais il se rappela tout à coup la nuit passée avec la jeune fille près du lit de Clairon : ce souvenir le troubla. Sentant tout ce que la malveillance pouvait conclure de cette fatale imprudence, il demeura un instant muet et confus.

Choppart jeta aux sous-officiers un coup d'œil en dessous, accompagné d'une moue expressive ; ceux-ci sourirent. Henri, qui s'en

268 LA GOVm 1>*KAU.

aperçnt, voulot alors expliquer sa présence, et raconter ce qui s'était passé ; mais, pendant qu'il parlait, ses yeox lisaient l'incrédulité et la moquerie dans ceux de ses auditeurs. H n'eut point le courage d'achever; s'interrompant tout à coup, il s'avança vers Fayol, qui avait écouté d'uq air de nonchalance moqueuse, et lui saisissant le bras :

— Tu doutes de ce que je dis? s'écria-t-il .

avec emportement.

Le sergent, qui avait un coude appuyé sur la table , releva la tête tranquillement , souffla une bouffée de tabac , et haussa les épaules.

— Je crois ce que je vois , dit-il.

— Non ! reprit Raynal, mais tu vois ce que tu veux croire ! Mieux que personne , tu connais la fausseté des accusations dont je m'indigne,, et cependant tu feins d'y ajouter foi ! tu les appuies de ton témoignage ! Ces soupçons, ces bruits injurieux, ces preuves trompeuses , tout cela vient de toi , je le parie !

LA €K)UTTE fi'SAU. 269

— Quand cela serait? dit Fayol d'un ton hautain.

— Ainsi , tu l'avoues ?

— Soit. Qu'as-tu à me dire ?

— Seulement que tu as menti !

Les sous-officiers firent un mouvement dans la pensée, que Fayol allait s'élancer vers Raynal ; mais une querelle ne pouvait servir en rien, dans ce moment, les projets du sergent : il demeura impassible.

— Décidément , l'enfant est ivre I dit-il en se tournant vers Ghoppart.

— Dis plutôt que tu hésites, reprit Henri , mais tu me dois satisfaction, et je l'obtiendrai, dussé-je révéler les honteux motifs de ta conduite !

— Et que pourras-tu dire ?

— Je dirai que ta haine contre Suzanne n'est que du dépit d'avoir été repoussé par elle.

— Moi !

— Je raconterai l'histoire des lettres...

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