CHAPITRE XVIII
La conception cl’une affection humorale ayant son siège, unique ou principal, dans cet ensemble de régions que l’on désignait alors sous le nom d’habitus externe, était donc
établie au cours du seizième siècle. Fernel avait conservé à cette affection son nom vulgaire de destination simple , Pierre Pichot lui donnait les noms, vulgaires aussi, de rhumatisme et de catarrhe ; quant à Charles Lepois et à Félix Plater, ils insistent surtout sur la localisation du mal dans les parties superficielles du corps, sans proposer d’appellation précise. Le premier dit <c douleurs analogues à l arthritis » ; le second se sert des expressions « arthritis générale, arthritis chaude », comme l’eût fait un ancien. Mais tout cela était resté indécis, perdu dans une étude confuse, soit des maladies articulaires, soit des maladies catarrhales, et ne pouvait frapper l’attention assez pour que l’entité morbide, à peine esquissée par les auteurs que nous venons de citer, s’imposât à l'esprit des médecins et prît rang dans la nosologie.
Ce fut le rôle de Baillou de recueillir ce type délaissé, devenu presque anonyme après avoir eu son nom et sa place légitimes dans la pathologie ancienne, de lui imposer une dernière appellation, d’en accuser quelques caractères d’un trait plus net et d’en réclamer l’autonomie. Mais là se bornèrent ses efforts et son mérite ; il ne fit, pour le fond des choses, que reproduire les notions incomplètes transmises-
par scs devanciers. Nous ne parlons pas ici des traditions classiques, grecques, latines ou arabes, mais des souvenirs laissés dans la pratique occidentale par renseignement de l’école néo-latine. C’est en effet une conception toute populaire qu’il a adoptée, mais, comme il était le médecin le plus lettré et le plus érudit de son temps, on a peine à la reconnaître sous la forme savante et toute grecque qu’il lui a donnée.
Guillaume de Baillou (i538-iGi6), avant d’aborder la
médecine, s’était rompu aux difficultés et aux finesses du
grec et du latin, de la philologie et de la philosophie; il
était parvenu à écrire en vers et en prose avec une suprême
élégance ; c’était, nous dit son panégyriste René Moreau,
un dévoreur de livres, librorum helluo (i) ; il avait même,
pendant quelques années, enseigné les belles lettres et la
philosophie avec le plus grand éclat. Devenu médecin, il
n’eut garde de dépouiller l’homme qu’il était la veille ; il
resta littérateur, comme l’étaient restés Galien et Soranus.
On relève h chaque ligne de ses œuvres la marque de son
éducation première ; on la retrouvait, paraît-il, plus pro-
. * fondément empreinte encore dans ces courtes thèses qu’à
l’exemple de ses collègues il proposait en questions quod~ Ubetaires, suivant un usage qui était le privilège et l’orgueil de l’école de Paris. Précisément, l’une de ces thèses, proposée par lui en 1610, concernait le rhumatisme et l’arthritis mis en parallèle, et René Moreau nous informe qu’elle « ravit tout le monde d’admiration et excita l’émulation de quelques-uns, sans que personne parvînt à en partager la gloire ». Nous possédons cet opuscule et nous en dirons quelques mots.
Mais, auparavant, il nous faut dire la route suivie par Baillou, rechercher quelles ont été les étapes successives de sa théorie et surtout quel en a été le point de départ. Il
(i) G. Baillou. Opéra omnia. Genève, 1762, p.
nous semble qu’il faut voir l’origine première de sa doctrine dans une fausse conception du rôle physiologique réservé aux parties extérieures du corps, à l’habitus externe comme on disait. Sur ce point il a devancé Félix Plater. Dans le premier livre des Épidémies , livre édité en 157/1, ^ donne déjà à ce système anatomique une importance outrée, une indépendance toute hypothétique. « L’habitus a sa force propre, sa nature qui le régit et le gouverne ; les parties externes ont leur énergie à elles qu’elles ne mendient pas au foie, comme les autres parties doivent au cerveau le mouvement et le sentiment Comme l’habitus a sa nature
particulière, ses fonctions propres et spéciales, il paraît avoir aussi ses maladies, sans qu’elles tirent leur origine des parties internes. Galien dit en effet que les parties extérieures du corps sont faibles par nature et qu’en raison de ce fait, les parties internes, parties nobles et souveraines, y relèguent et y rejettent leurs poisons comme dans une décharge naturelle (1) ». Baillou conclut que les parties qui constituent l’habitus externe ont « leur nature particulière, leur rôle, leurs forces et leur génie propre, leur santé et leurs maladies ».
L’habitus externe comprenait, nous l’avons dit, non seulement les parties molles sous-cutanées, tout l’hypoderme, mais aussi les muscles, les aponévroses, les tendons, les os et les jointures. Tel sera pour Baillou le siège du rhumatisme, qui affectera à la fois tous ces éléments divers. S’il ne provoque de douleurs violentes qu’au niveau des jointures, c’est que ces régions seules sont douées d’une exquise sensibilité, mais les parties voisines et la continuité des membres ne sont pas moins intéressées.
Baillou n’arriva pas tout de suite à une conception définitive du rhumatisme entendu comme une maladie de l’habitus externe. Pendant nombre d’années il laissa aux mots arthri-
(1) Baillou. T. I, p. 22.
tis et rhumatisme le sens que leur donnaient les médecins de son temps. Dans le chapitre des Epidémies et Ephèmêrides qui se rapporte à l’année 1 576, on lit l’observation suivante : « Jean Picquet fut atteint d’une fluxion arthritique très douloureuse. Cinq ans auparavant, il avait souffert de même. Il venait de se marier, quand la maladie a commencé; une rage incroyable d’humeurs se portait rapidement d’une région à l’autre ; et cela parce que les nerfs, les artères et les veines regorgeaient de quelque humeur corrompue. On le saigna cinq fois et il alla mieux. C’est à la prudence du médecin de décider si l’on peut sans danger ouvrir la veine dans ces maladies, ou s’il est plus sage de s’en abstenir. Si la faculté de rétention est affaiblie, il est prudent de 11e pas intervenir, mais si c’est la cacochymie et surtout la virulence qui sont la cause d’une telle tragédie il faut agir plus hardiment (1) ». Quelques années plus tard, l’auteur des Epidémies eût certainement donné cette observation comme un exemple de rhumatisme : violence et mobilité extrême des douleurs, heureux effet de la saignée, pathogénie supposée eussent été autant de raisons de repousser le diagnostic d’arthritis.
Quinze ans plus tard, quand il écrit son Liber de arthritide, en 1691, Baillou entrevoit ses conclusions dernières. II y parle des cc jeunes filles chlorotiques qui, à la suite d’une lono-ue fièvre lente, sont affectés de ce rhumatisme
vulgaire généralisé cl tout le corps, par l’effet d’une sérosité enflammée rejetée du système veineux dans le système nerveux (2) ». Mais ce n’est là qu’une mention unique et brève faite en passant; le reste du livre ne fait aucune allusion à la future doctrine de l’auteur. Il est possible que Baillou
(1) Baillou. T. 1, p. 1 43 .
(2) A l’exemple des anciens, les auteurs du xvie et même du xvnc siècle appellent nerveux tout ce que nous appelons fibreux. Cette confusion n a pas été sans influence sur les théories du rhumatisme cl de la goutte et a entraîné plus d’une erreur.
eût déjà déserté sur ce point les enseignements classiques et leur eût préféré déjà la pathologie populaire, mais la formule même dont il se sert : istuni vnlgarem zfj\j.y~iz[j.z') universi corporis implique qu’il n’avait pas encore fait sien ce mot de rhumatisme, qu’il n’avait pas encore édifié son système, écrit le petit livre de rheuniatismo.
Le livre sur l’arthritis est en quelque sorte un ouvrage de transition, médiocre d’ailleurs. On y cherche vainement une étude sérieuse, une définition précise des maladies articulaires et de l’arthritis en particulier. Le but de l’auteur est tout polémique, comme le titre même le proclame : « Livre sur l’arthritis, dans lequel on défend l’autorité de Galien et des anciens contre Jean Fernel ». Cette longue réfutation est rendue fastidieuse par la recherche et l’abus de l’érudition. Nous lui préférons de beaucoup cette boutade des Epidémies : « Nous avons vu beaucoup de malades souffrir de la hanche ou d’une autre jointure sans avoir en la moindre douleur dans la nuque, le cou, la gorge, les clavicules ou l’occiput. Or, peut-011 croire qu’une humeur si féroce, si subtile, si irrésistible, coulerait de la tête sans provoquer aucune douleur sur tout son parcours et attendrait pour le faire d’être arrivée aux articulations ? Non, cela n’est pas croyable. Disons donc bonsoir caler e juheamus à Fernel et n’ayons pas l’imprudence d’ébranler par des médicaments une tête parfaitement innocente. Il y en a qui souffrent des jointures sans avoir eu au préalable aucune douleur, aucune pesanteur, ni rien de semblable (1) ».
Du de Arthritide, nous citerons pourtant le passage oii Bâillon donne son sentiment personnel, sentiment très éclectique, sur l’origine des affections articulaires : « Nous n’acceptons ni l’opinion de Fernel, ni celle de ceux qui innocentent la tète, ni celle de ceux qui incriminent la seule partie affectée. Des arthritis , les unes se font
(1) Baillou. T. I, p. G7.
par défluxion, les autres par congestion ; dans toutes, il faut supposer une faiblesse préalable des jointures et une diathèse arthritique. Quand elles se font par défluxion, elles proviennent soit de la cacochymie du corps, soit d’une humeur découlant de la tête, double origine que Fernel n’a reconnue que plus tard et insuffisamment. Je dis cacochymie et crudité quand il y a impureté des viscères, que la masse du sang est viciée, que le corps est fluent psüosg et travaillé -w pîjy.xz'.'jyM, surtout quand il abonde en suc salé, succo nitroso scatet. Hippocrate a reconnu en effet que le corps de certains hommes était salé. Dans un organisme ainsi fait la genèse des douleurs et de l’arthritis est facile, l’humeur salée envahissant la région articulaire. Et ce qui chez les femmes engendre l'écoulement 70 peuv , peut produire les diathèses rhumatUjues et les rhumatismes (1) ».
Quelques lignes concernant directement la podagre, toujours dénommée arthritis, sont un peu plus claires: « Que l’arthritis soit utile à quelques-uns, la raison et l’expérience démontrent qu’il en est ainsi. Ce que sont les éruptions pour les enfants, les hémorragies pour les jeunes gens, les arthritis le sont pour les hommes appesantis par l’àge et même pour quelques-uns encore dans leur maturité ; et Hippocrate l’a enseigné. Et cependant, comme le dit Sénèque, c’est un genre abominable de remède de devoir la santé h une maladie, et que, pour éviter telle ou telle affection, on doive subir les douleurs cruelles et la tyrannie de l’arthritis. Aussi dit-on vulgairement que les arthritiques vivent longtemps. L’organisme se décharge dans le système musculaire et nerveux. » La fin est une allusion mélancolique aux troubles de l’Etat : « Si pour cet océan de controverses nous voulions tendre toutes grandes les voiles de notre discours, c’est à peine si, transportés
(1) Baillou. T. IV, p. 224. Remarquons que le mot rhumatisme, toujours écrit en grec dans ce traité, a ici son sens ancien de fluxion et que tout ce qui est dit de la diathèse rhumatique est emprunte à Galien.
en haute mer, nous pourrions jamais rentrer au port; il est temps de les replier pour ne pas retarder à ce point notre retour. Toutefois, puisque l’arthritis est un tyran si cruel et qu'il faut délivrer le genre humain de cette tyrannie, nous avons l’intention d’écrire les moyens de la guérir selon les règles et les axiomes que nous avons dits. Mais en raison du trouble universel où nous sommes plongés, nous avons résolu d’attendre le calme nécessaire à l’écrivain (1) ».
Arrivons enfin au petit livre dont on fait quelquefois le document capital de l’histoire du rhumatisme. Il est vrai que d’autres sont plus sévères. Kurt Sprengel, dans son histoire de la médecine, goûte peu les Epidémies, blâme l’abus que fait Baillou de la saignée et ajoute : « Il recommande même des saignées fréquentes dans le rhumatisme, sur lequel il a donné un traité fort savant, mais peu utile » (2).
On ne sait en quelle année lut écrit le liber de rhen/natismo et pleuritide dorsali ; il n’est point daté, non plus que les deux ouvrages du même auteur où il en est parlé, le troisième livre des Consultations et les Définitions médicales. Les derniers travaux dont nous puissions préciser l’âge sont les petits traités de l’arthritis, du calcul et des dépôts urinaires, qui sont de 1 5g 1 . Il est probable que l’opuscule qui nous intéresse les a suivis de près, mais on peut assurer qu’il ne fut répandu, à son apparition, que dans un cercle étroit d’élèves ou d’amis, qu’il ne sortit pas de la Faculté et qu’il resta ignoré en France et en Europe jusqu’au jour où le neveu de Baillou, Jacques Thévart, en donna une édition nouvelle en i6/|3.
Le titre véritable dit : « Examen de deux maladies qui n’ont pas été suffisamment expliquées et définies par les
(1) Baillou avait été mêle quelque peu aux discordes civiles. Moreau dit de lui : « Il servit le parti d’IIenri IV, meme dans une ville rebelle, non par un concours tacite, mais en publiant, sous le nom de Rivet, un écrit sur les misères et les calamités des Parisiens. »
anciens. La première est dite affection rhumatique et aj)ocri\{ sis (c’est-à-dire excrétion) extérieure , la seconde pleurésie! • dorsale ». Remarquons dès maintenant que Baillou n’a II employé en aucun endroit l’expression rhumatisme arlicu-\\ faire ; ces deux mots étaient pour lui contradictoires. Ili voyait en effet, dans son rhumatisme, non une affection arti-ls culaire, mais une maladie générale qui atteignait les jointures au même titre que les autres régions.
Quelques lignes de l’exorde sont à retenir : « Nous avonsB à expliquer ici deux affections qui sévissent parfois sur le H genre humain : l’une est presque sans nom chez les anciens, e. quoiqu’elle soit cruelle et qu’elle doive être comprise doijjj tout médecin habile ; l'autre a été décrite par IlippocratejJ en un seul endroit... La première a été observée souvent par 1 nous : le vulgaire lui donne le nom de catarrhe, mais comme il 11e sait exactement ce que sont en réalité le rhume ou le* j catarrhe, il ignore la nature de cette maladie... Cette mêmeji affection, qui va nous occuper et que nous nommerons rliu- 1 mutisme, réclame une copieuse et fréquente soustraction 1 < sanguine et cependant, comme elle offre une fausse appa- < rence de paralysie ou qu’elle fait croire à une destination fcfi venue de la tête, le commun des hommes se figure qu’on 1 égorge les malades qui en sont atteints si on leur tire uni 1 peu souvent du sang de la veine. C’est en partie pour coin- . battre cette fausse opinion, que je désire serrer de prèsi I l’idée de la maladie, ses causes, ses signes et les principaux | articles de son traitement ».
Ainsi, dès les premières lignes, l’auteur nous avertit quet. l’affection qu’il va décrire se rattache, non à l’a rthrit is dest I anciens, mais au catarrhe, aux destinations de la foule, ce> qui justifie la filiation que nous avons établie entre les vieux. : traités latins du Ve siècle et les œuvres récentes de Ferncll: et de Baillou, ce qui révèle aussi le vice initial de la nouvelle) j conception pathologique. Notons en passant l’expressiom i heureuse de « fausse apparence de paralysie » employée poin t rendre l’immobilité et l’impotence du rhumatisant.
BAILLOU ET LE RHUMATISME /l?5
11 convient de reproduire textuellement les phrases principales de la description du rhumatisme : « Voici comment débute cette affection qui est appelée à tort catarrhe (car le i mot catarrhe désigne par excellence une destination venue de la tète) et qui nous parait mieux nommée par d’autres rhu- | mutisme... Le corps tout entier est douloureux; chez quelques-uns la face est rouge ; la douleur est surtout intense au h niveau des articulations, au point qu’on ne peut remuer le
pied, la main ou le doigt sans souffrance et sans cris
Quand on approche la main, si doucement qu’on touche, on a la sensation, la perception d’une chaleur acre. Consultet’on le pouls, la fièvre est nulle ou minime, et cependant il y a réellement de la fièvre, mais pas très forte ; si elle l’était davantage, ce serait en réalité une fièvre continue putride. Les douleurs s’exaspèrent la nuit ; le malade ne peut dormir, ce qui tient en partie à ce qu’il ne peut bouger, qu’il reste dans la position même où il s’est couché et étendu
! d’abord et qu’on ‘ne peut le toucher ni le remuer sans de grandes, sans d’atroces douleurs ; il y a de la tension, une certaine sensation de picotement. Il y a en effet plénitude et cacochymie : aussi, chez ces malades, alors même qu’on leur tire du sang souvent et beaucoup, ce sang est entièrement corrompu, dissous en une sorte de sérosité putri.de. Enfin tout le système musculaire et nerveux est baigné de sérosité et de sang putrides qui engendrent dans ces parties quelque chose d’inflammatoire ; ce qui est l’occasion et l’origine des douleurs... Ce que l’arthritis est dans une partie, le rhumatisme l’est dans le corps entier, par la douleur, par la tension, par le sentiment, dirai-je, d’autres disent la sensation, d’une chaleur légèrement acre ».
« Quelle est la plus pénible de ces deux affections, l’arthritis ou le rhumatisme ? L’une et l’autre ; mais la douleur de l’arthritis revient à certains intervalles et à certaines époques déterminées ; il n’en est pas de même du rhumatisme, à moins qu’il n’engendre à la longue une manière d’être, une diathèse arthritique chez ceux qui usent d’un
régime vicieux, de nature à rendre leurs nerfs plus faibles, et à accroître la cacochymie. Et en effet ceux qui ont souffert! I deux ou trois fois de ce rhumatisme, à moins d’y veiller et| d’y pourvoir, peuvent difficilement éviter les tortures de ! \ l’arthritis ; le rhumatisme serait une sorte de prodrome etl de préparation à l’arthritis. Du reste on ne peut mieux ex- 1 pliquer et décrire cette maladie qu’en mettant en lumière ' l’analogie et l’affinité qu’il y a entre elle et l’arthritis : et| I de fait la plupart des gens, et même les médecins, qui ne lai connaissent pas bien, l’ont désignée sous le nom d’arthritis) 1 généralisée, universalis ».
On voit nettement dans ce passage Baillou faire son choix! I entre les deux doctrines qui se résumaient, l’une dans le mot) | rhumatisme, l’autre dans le mot arthritis; il taxe également! ■: d’ignorance les partisans de l’une et ceux de l’autre et se1 J range finalement du côté de la première, sous le prétexte: \ que le corps tout entier, ou du moins l’habitus externe tout! ( entier, muscles, membranes fibreuses et jointures, est inté- | ressé, alors que dans l’arthritis les articulations seules sont! 1 mises en cause, par définition. La raison est mauvaise etl toute théorique. L’affection considérée, qu’on l’appelât rhumatisme ou arthritis, pouvait être une maladie générale, une: j infection sanguine, altérer plus ou moins l’économie entière,, et cependant n’avoir ses signes révélateurs, ses symptômes) les plus apparents qu’au niveau des régions articulaires. Oiq cette prédominance des lésions et des douleurs au niveau) des jointures est aussi évidente dans le rhumatisme articulaire que dans la goutte. Baillou se laisse dominer ici par? l’idée qu’il s’est faite de l’habitus externe.
Aussi l’entité morbide qu’il a surtout mise en lumière,, c’est moins notre rhumatisme articulaire que le rhumatisme tout court, envisagé comme une maladie unique dont relevaient à la fois les douleurs des jointures et celles des muscles, des fibres et des nerfs. Cette confusion de choses hétérogènes fut la grande erreur de Baillou. Il a tiré, si 1 onj veut, le rhumatisme articulaire du chaos des maladies de
B Al LL OU ET LE RHUMATISME
jointures, mais ce fut pour le rejeter dans un chaos plus profond et plus obscur encore.
Ap rès le tableau symptomatique que nous avons reproduit presque tout entier, Bâillon aborde quelques points secondaires, et c’est alors qu’il donne carrière à son érudition et à son amour du grec. Il observe que le rhumatisme peut atteindre l’homme dans la plénitude de sa santé ou au contraire survenir au déclin des longues maladies, à la manière d’une éruption, d’un phénomène critique, la même humeur qui, en se portant vers la peau, y fait germer et pousser les éruptions pouvant aussi provoquer l’affection rhumatique.
Bâillon remarque ensuite que ce sont les sujets pléthoriques, vigoureux et jeunes, qui sont le plus souvent frappés par le rhumatisme et qu’il en est de même, selon Galien, pour les fièvres synoques ; que la fièvre, dans l’un et l’autre cas, peut être perceptible ou non, ce qui confirme la distinction établie par Avicenne entre les fièvres apparentes et les fièvres non apparentes. L’analogie du reste est grande entre les fièvres synoques et le rhumatisme, que l’on considère leur origine première, qui est un état de corruption du sang, ou leur meilleur traitement qui est la saignée.
Viennent, après cela, les lignes suivantes : « Pour qu’on ait vraiment sous les yeux la nature, le caractère et les symptômes de cette affection si pénible, il nous faut parler des lassitudes. En effet les lassitudes ulcéreuses et inflammatoires ont avec elle une grande affinité. Bien plus, elles paraissent être si proches et si parentes qu’elles se ressemblent comme deux sœurs. » Suit une longue digression dont les éléments sont empruntés au traité du Régime de la collection hippocratique et à divers ouvrages de Galien. Ici l’érudition de Baillou l’a assez bien servi. Nous avons montré dans un chapitre précédent que les anciens avaient créé le groupe artificiel et provisoire des lassitudes pour y reléguer des affections disparates que caractérisaient un sentiment de fatigue extrême, l’impotence, les douleurs musculaires, fibreuses et même articulaires et une fièvre ordinairement
modérée. Or ce sont là précisément les symptômes et les raisons d’être du rhumatisme de Baillou, création tout aussi provisoire, tout aussi artificielle que celle des lassitudes.
Le passage se termine par des considérations inattendues au moins en ce qui concerne le nom du rhumatisme, et qui confirment, surtout si l’on y joint les deux mots que nous avons soulignés plus haut, l’opinion que nous avons émise sur l’existence du rhumatisme, du mot et de la chose, avant Baillou. « La connaissance et la méditation de ces choses 11e pouvaient être négligées, parce que dans l’affection dont nous poursuivons l’étude et que nous appelons improprement rhumatisme , et que nous désignerons mieux sous les noms d’ apostasis ou de nausée des veines, en attendant que des noms meilleurs s’offrent à nous, dans cette affection, disons-nous, et quelque nom qu’on lui donne, il y a une douleur ostéocope de tout le corps et surtout de l’habitus externe, une sensation pénible dans les membres, dans leur continuité et dans leurs jointures, et un excès de chaleur, comme s’il y avait une arthritis universelle. Ainsi se fait dans l’habitus du corps un rejet, une excrétion, un transport, une fonte, une dérivation, un dépôt, un rhumatisme enfin de piw couler, puisque l’humeur coule dans l’habitus et en coulant l’inonde ; et ce n’est pas de la tète que vient le Ilot comme le croit le vulgaire. »
Enfin le livre se ferme sur l’éloge de la saignée et sur cette courte observation : « Le comte d’Anjou souffrait de cette affection depuis six grandes semaines; on l’avait saigné dix fois ; on essaya les sudorifiques, il alla plus mal ; or il était autrefois sujet à d’abondantes hémorragies ; enfin comme le mal résistait à tous les remèdes et que le cas était presque désespéré, voilà qu’une hémorragie survient, copieuse au delà de toute créance, et le comte guérit après cette évacuation excessive, alors qu’on parlait déjà de son convoi. Ce n’est donc pas sans raison que nous avons dit précédemment que cette maladie pouvait être rapportée aux fièvres de fatigue et à la lassitude inflammatoire. >>
li .1 IL LO U ET LE RHUMATISME
Tel est ce livre où quelques remarques exactes et quelques j expressions heureuses sont perdues au milieu de développe- Lj nients inutiles ou même contradictoires, où Hippocrate est
i|î cité à mainte reprise sans que la moindre allusion soit faite au passage capital du traité des Affections, où la préoccupation de l’auteur paraît être surtout de trouver à ses doctrines j des ancêtres et des garants plus nobles que les modestes praticiens, que le vulgus mediconun , comme il dit dédaigneusement. De là ce rappel des fièvres synoques et des lassitudes entendues à la manière de Galien. Baillou semble | vraiment oublier de parti pris tout ce qui dans l’œuvre des jj anciens était clair et précis pour leur emprunter seulement 1 ces formes morbides vagues et flottantes qui leur servaient [ .1 ii grouper sous une même rubrique les types les plus incertains, les plus rebelles à toute classification (i).
Que devenait la goutte au cours de cette crise que subissaient les maladies articulaires vers la fin du xvie siècle ? Son étude gagnait-elle quelque chose à l’initiative de Baillou? Loin de là. L’admission dans le cadre nosologique du rhumatisme, entendu et défini comme nous venons de le dire, eut cette double et fâcheuse conséquence de faire perdre à la goutte son nom légitime et de la laisser confondue avec les diverses maladies chroniques des jointures. Baillou n’écrit jamais le mot de goutte et il évite autant qu’il le peut celui de podagre, même quand il le rencontre dans une citation ; il use du seul terme arthritis qu’il détourne, qu’il éloigne, plus encore que ne l’avaient fait ses devanciers, de son sens primitif. Nous avons relevé ailleurs les vicissitudes de cette expression ; aux premiers temps de la médecine, elle désigne
(i) On lit dans le troisième livre des consultations (cons. 67) lobservation d une femme atteinte de rhumatisme, mais les commentaires que fait Baillou à son sujet n’ajoutent rien à ce qui est dit dans son petit livre, auquel il renvoie d'ailleurs. Il en est de même de l’article Rheumatice diathesis des Définitions médicales (t. I, p. aG5).
uniquement une affection générale, aiguë, douloureuse, la fièvre rhumatismale, notre rhumatisme articulaire aigu ; plus tard, les derniers Alexandrins et, plus qu’eux encore, Soranus, Arétée et Galien, en élargissent démesurément le domaine et en font l’appellation commune de toutes les maladies articulaires, qu’elles soient aiguës ou chroniques, générales ou partielles. Les épithètes générale, aiguë, chaude servent à distinguer des autres l’arthritis véritable, l’arthritis des anciens ; le mot podagre est réservé aux formes les plus nettes, aux formes banales de la goutte.
Les choses se présentaient de même aux médecins de la Renaissance, à cela près qu’une cause nouvelle de confusion était survenue. La notion de la goutte, envisagée comme une diathèse générale, avait grandi durant le moyen âge; il y avait « pour le vulgaire des médecins » une goutte arthritique, c’était l’arthritis, une goutte podagre, une goutte sciatique, enfin une goutte vague, ou catarrhe tout court, ou destination, ou rhumatisme, sans parler des autres variétés.
Baillou paraît qui change tout cela, au moins en apparence, car les mots sont modifiés plus que les choses. Il prend dans le vocabulaire de la médecine courante le rhumatisme, il en élargit le sens et lui fait désigner non seulement les douleurs vagues, surtout musculaires ou fibreuses qu’il servait à dénommer jusque-là, mais encore les formes les plus franches, les plus aiguës de l’arthritis, celles où le corps entier, la continuité des membres comme les jointures, paraît affecté. Le reste, ce qui n’est pas le rhumatisme ainsi défini, constitue l’arthritis, et l’élément principal de celle-ci devient la podagre, cette podagre que le traité des Affections mettait en parallèle avec l’arthritis, opposant, signe pour signe, leurs deux physionomies.
Baillou, lui aussi, a esquissé le parallèle de la goutte et du rhumatisme, mais par un échange de noms assez piquant, ce n’est plus le rhumatisme articulaire, c’est la podagre qui s’appelle arthritis. Nous parlons de la thèse proposée en
/,Si
question qnodlibétaire au mois de février 1610, celle même que nous avons vu louer si fort par René Moreau. On y retrouve et la doctrine chère à Bâillon, et son hellénisme et ses habitudes de style et des fragments de ses œuvres antérieures, surtout des deux livres sur l’arthritis et sur le rhumatisme.
Le titre et le sujet sont libellés ainsi : y a-t-il quelque parenté entre le rhumatisme et l’arthritis, an l'heumatisnins et arthritis congeneres ? Nous citerons quelques phrases de cet opuscule, celles qui prouvent le mieux la synonymie établie entre les mots goutte ou podagre et le mot arthritis :
« Le rhumatisme simule Larthritis, quoique la sérosité empoisonnée qui le cause, emportée d’un mouvement furieux, lèse le corps tout entier, les jointures de préférence. Que le médecin mette sa prudence à les distinguer l’un de l’autre, car leur ressemblance trompe souvent. Le premier venu ne saurait reconnaître les maladies à leur début, alors qu’un botaniste expérimenté reconnaît a peine les herbes naissantes. »
Baillou énumère quelques caractères différentiels : « L’arthritis, ennemi cruel, épargne cependant les enfants et les femmes qui sont encore réglées. Le rhumatisme est plus féroce, il ne les épargne pas... Dans le rhumatisme la douleur vagabonde fait rage et parcourt dans son vol toutes les régions. L’habitus tout entier brûle ou frissonne, comme s’il y avait une arthritis étendue partout. C’est que l’habitus sert de décharge en raison de sa faiblesse; les forts et les riches rejettent ainsi leur fardeau sur les plus humbles... Dans le rhumatisme il y a ceci d’heureux qu’on n’en est affligé qu’une fois ou deux, pour peu qu'on prenne des précautions : les jointures n’ont pas contracté encore la tare et la faiblesse qui causent le retour du mal et semblent le rappeler d’exil. L’arthritis, mal tenace et rebelle, n’a pas ce caractère d’heureux augure. »
« Aussi Larthritis est-elle plus inégale, à faire douter si elle est une tendre mère ou une sévère marâtre. On dit vulgui-
Delpeuch.
rement que les arthritiques ont la vie longue, c’est sous de mauvais auspices et à un triste prix. L’arthritis est-elle là, mille soucis ; est-elle loin, ou même détruite, une iliade de maux, ceux que nous avons dits. » Après avoir mentionné la marche aiguë ou chronique de la diathèse arthritique, selon que les muscles seuls avec le nerf sont affectés ou au contraire que les tendons, les ligaments et les membranes sont atteints aussi, Bâillon continue : « Comme ils sont en quelque sorte parents parleur cause, leur orgasme et leurs symptômes, le rhumatisme et l’arthritis ont aussi un traitement commun. Mais tandis que dans l’arthritis, mal tenace, il faut considérer, outre l’humeur, la lésion articulaire, qu’elle soit héréditaire ou qu elle soit due à un mauva is régime ou aux excès de l’amour, il n’en va pas de même du rhumatisme, car il ne fait que passer solnm peregrinatur . Dans l’une et dans l’autre, la saignée est le remède souverain yjysgcv'.'/Av. »
L’opuscule se termine par quelques aphorismes dont quelques-uns sont heureusement tournés, ceux-ci par exemple : « Vinuin fotu amicum, potu ho s lis. Nascenlibus et senescentibus lac parons (i). »
Les idées que Baillou exprimait ainsi peu d’années avant sa mort se transmirent obscurément au sein delà Faculté de Paris, sans en franchir les limites. C’est ainsi qu’on y discutait en 1626 une question sur la malignité de la dysentérie due au rhumatisme : la thèse, point de départ et programme delà discussion, contenait ce passage que nous reproduisons ici, parce qu’il a servi, au même titre que les ouvrages sortis de la main même de Baillou, à constituer la matière de toutes les descriptions ultérieures : « Le rhumatisme n’est pas la descente d’une humeur pituiteuse venue de la tête, c’est un débordement d’humeur séreuse qui envahit non seulement les jointures , mais la continuité des membres et I7ia-
(1) Baillou, t. IV, p. 33 x et suiv.
bitus extérieur du corps , y provoquant des douleurs mobiles, qui se remplacent l'une l’autre et ressemblent à celles de l’arthritis ou de la vérole. L’origine de cette affection est un ichor malin et pernicieux, spécial aux quatre humeurs, et provenant d’un foie échauffé : il se transporte des parties fortes dans les faibles et de là dans les plus humbles de toutes, bouillonne et ondule dans les veines hématopoiétiques, pour en être vomi tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, par soubresauts imprévus, souvent sans rougeur et sans tuméfaction, mais non sans fièvre cependant, travaillant d’une douleur aiguë le périoste et le système membraneux. En tant que l’humeur est ténue et chaude elle se répand partout, et passe dans ses déportements subits d’une région à l’autre ; entant qu’elle est acre et mordicante elle provoque aux lieux atteints des douleurs piquantes et lancinantes; si elle est en même temps plus abondante, elle les écrase comme sous un pilon, engendre une oj7/.’.vr(7tav et gonfle les parties d’une tuméfaction médiocre, rouge, inégale, qui les torture (i) ».
Ce court travail est une imitation évidente du liber de rheumatismo dont il exagère encore et porte au ridicule le style ampoulé. Un peu meilleure et plus proche des œuvres légitimes de Baillou est la thèse que son propre neveu, Jacques Thévart, l’héritier de ses sentiments et de ses livres, proposait à son tour, en décembre 1627, aux disputes du matin, et dont le titre est celui-ci, faut-il saigner dans le rhumatisme ? Les deux pages en sont tout imprégnées de l’esprit de Baillou, toutes pleines de ses propres expressions : « Si jamais douleur est pénible pour un malade, c’est celle du rhumatisme qui est une apostasis de tout le corps et surtout de l’habitus externe, des membres et des jointures, avec douleur ostèocope et sensation désagréable de chaleur et de pesanteur. Cette affection cruelle, connue de Galien, survient quand les parties internes, les veines et les artères se
(1) Ibid., p. 330.
déchargent dans les parties externes et dans le système musculaire par une sorte de nausée. Quelquefois cependant les organes internes, l’intestin, l’utérus, le poumon éprouvent eux aussi les diathèses rhumatiques. On regarde à tort la tète comme la source commune de ce mal et de toute arthritis ; il est entretenu par une intempérie chaude des viscères et en particulier du foie, où est l’officine du sang, d’ou la production d’un sang mal digéré et ichoreux. Souvent, en raison de la sérosité qu elles contiennent (et qui servait de sang aux dieux d’après Homère) les humeurs provoquent des accidents très graves loin de leur foyer. Quand cette sérosité se jette, comme par bonds, sur toutes les jointures ou sur plusieurs, elle crée le rhumatisme ; quand elle attaque l’une ou l’autre articulation, en raison de sa faiblesse préalable, qui est une des causes du retour des paroxvsmes, elle provoque l’arthritis, ennemie des pauvres, fdle de Bacchus et de Vénus, méprisée des femmes, des eunuques et des enfants. » Il va sans dire que le traitement suprême du rhumatisme est toujours la saignée. « Tout l’espoir repose sur la saignée : par l’évacuation, la révulsion, la dérivation et la réfrigération qu elle détermine elle est souveraine » (i).
Ces derniers travaux étaient de simples exercices d’école, sans retentissement et en apparence sans lendemain ; les idées de Baillou, grâce h son insouciance, menaçaient de rester inconnues et inutiles, quand le même Jacques Thévart se décida à tirer successivement « de l'ombre de sa bibliothèque pour les rendre à la lumière » les manuscrits que son oncle lui avait confiés. En 1 6 4 3 vint le tour du livre sur le rhumatisme, libellas vere aareus, dit l’éditeur, qui y joignit les trois petites thèses que nous avons analysées et qui en restèrent inséparables, les auteurs plus récents y puisant comme dans le livre lui-même les éléments de leurs descriptions.
(i) Ibid,., p. 338-34o.
Ainsi, c’est seulement à partir de l’année i6/j3 que la doctrine de Bâillon commença de se répandre. Comme de raison, les médecins français furent les premiers, et longtemps les seuls, à l’adopter. C’est une remarque qui n’a pas échappé à Frédéric Hoffmann que l’histoire du rhumatisme au dixseptième siècle est toute française. « Au siècle dernier, écritil en 172g, d’illustres médecins français , parmi lesquels Charles Lepois, Rivière, Bâillon, Chesneau tiennent le premier rang, ont nommé idiomatiques les douleurs qui occupent et affectent la continuité des membres, les muscles du cou, du bras, du thorax antérieur et postérieur, les épaules, les cuisses, les mains. Ils appelaient arthritiques les douleurs qui siègent uniquement dans les articulations (1). » Tralles redit d’après Hoffmann le nom des médecins français u qui ont introduit le terme rhumatisme dans la médecine pratique » et ajoute : « Mais le premier inventeur de ce mot fut Baillou qui a écrit un livre spécial sur le rhumatisme (2) ».
Nous avons défini la part assez faible que Charles Lepois a prise à l’établissement de la doctrine nouvelle. Son livre, et celui, meilleur à tous égards, de Félix Plater, par l’importance excessive qu’ils donnaient à l’habitus extérieur et aux inondations séreuses qui pouvaient l’envahir, préparaient seulement les esprits à mieux comprendre un système nosologique qui avait précisément pour assises la même théorie anatomique et la même hypothèse pathogénique. Il nous reste a résumer l'œuvre de ceux qui ont pu connaître dans son intégrité la pensée de Baillou.
Fn 1 653 , paraît une « dissertation sur le rhumatisme » d Isaac Cattier. L’auteur, qui écrit dans une extrême vieillesse, n’a pas vu de maladie plus fréquente, à l’exception de
(1) Fr. Hoffmann. Genève, 17/18, t. II. p. 317.
00 T ralles. Usus opii salubris et noxius, scct. II, p. 3oi. Brcslau, 1757-
LA GOUTTE ET LE H HUM ATI S.)l E
la seule (lèvre, que cette affection nommée par les médecins Rhumatisme. Et cependant, malgré ses lectures nombreuses, il ne trouvait que le silence à son sujet, et l’oubli, au point qu’il la croyait nouvelle, à moins qu’elle ne fût perdue, confondue avec le catarrhe. Il a pu enfin lire deux auteurs François Port et surtout Guillaume de Bâillon, qui lui ont apporté quelque lumière. Il n’oublie pas non plus Charles Lepois «qui, antérieurement, a écrit quelque chose sur cette affection ». D’autres auteurs, comme Pierre Pichot et Jean Vigier, ont bien intitulé leurs livres du catarrhe et du rhumatisme, mais ils n’ont fait, Vigier surtout, aucune distinction précise entre le catarrhe et le rhumatisme.
Pour lui (i), « le rhumatisme n’est pas autre chose qu’une douleur vague, aiguë, pesante et ostéoeope, occupant diverses parties du corps et surtout la continuité des membres meclios artus, douleur procédant par poussées alternatives et répétées. La cause en est le dépôt d’une humeur séreuse accumulée dans les veines du fait d’une altération hépatique, humeur aux Ilots bouillonnants que les veines prises de nausée rejettent et vomissent à la périphérie du corps, \n ambition cor p o ris ».
«Le principal symptôme et le plus manifeste est une douleur vague et erratique qui frappe les diverses parties du corps, mais surtout l’habitus externe et la continuité des membres; quelquefois cependant elle attaque et affecte les jointures et simule alors l’arthritis. Ces douleurs entraînent une out/.ivyjsGv, en raison du sentiment de pesanteur, de tension et comme de plaie des parties affectées ». Tout cela n’est qu’une copie, sous des couleurs plus violentes, du tableau de Baillou.
L’œuvre de Lazare Rivière a une bien autre portée. L'auteur n’y montre pas beaucoup plus d’originalité, car il suit
(1) Isaaci Cattiekj. Disscrtatio de rliumalismo. Paris, i G 5 3 , p. 3i.
pas a pas les mêmes traces ; mais, pour la première fois, les notions, éparses jusque-là dans quelques opuscules, sont réunies, fondues ensemble et deviennent la matière d’une étude méthodique, d’un enseignement accessible à tous, que la renommée propre du professeur de Montpellier portera hors des frontières.
C’est en i653que parait la Pratique médicale ou du moins la première édition avouée par l’auteur; les précédentes ne contenaient que la thérapeutique des maladies, étaient pleines de fautes, ayant été faites, s’il faut l’en croire, à son insu et contre son gré. « Il ne lui était jamais venu à la pensée, ii lui si étranger à toute préoccupation personnelle, à toute c’.Xxj-'x, que le fruit de ses veilles pût arriver jusqu’au public ».
Il fut donc facile à Rivière de connaître et d’utiliser les travaux que Jacques Thévart avait fait imprimer dix ans auparavant. Déjà parmi les observations médicales publiées en 1 64 6 on en trouve quelques-unes qui concernent le rhumatisme fi). La première, la plus longue, est intitulée Rheumatica offectio (cent. I, Obs. Zj 9 ) - Il est assez difficile de décider s’il s’acrit de notre rhumatisme articulaire ou d’une o-outte
généralisée, mais l’auteur adopte la première hypothèse et formule ainsi son diagnostic : « L’histoire des symptômes qui affligent ce noble malade depuis si longtemps nous permet de croire qu’il est atteint de cette maladie qu’on nomme affection rhumatismale. Nous ne prenons pas ce nom dans l’acception vulgaire et commune qui fait désigner de même toutes les affections dans lesquelles quelque chose est transmis de la tète à une autre partie, comme on dit des catarrhes, mais je le prends proprement et particulièrement selon la doctrine d’Hippocrate et de Galien ». Suivent une citation et une discussion qui sont des souvenirs évidents du livre de Baillou.
L’observation suivante est plus nette et plus intéressante (cent. III, Obs. 4i) :
(1) Lazari Riverii opéra mcdica universa. Lugd. 1788, p. 479 et suiv.
« Rhumatisme. Messire de Barri, fils aîné de messire de Rochemore, premier président de la Cour des aides deMontpellier, au commencement du mois d’août 1 644» commence à souffrir d’un rhumatisme généralisé, qui affectait presque toutes les jointures du corps, avec une fièvre continuelle et une extrême crudité des urines. Il avait contracté son mal à la suite d’une natation intempestive. Parti au fort de la chaleur pour le fleuve, fort éloigné delà ville, il s’y plongea ayant très chaud, ce qui détermina un catarrhe généralisé. Pendant six semaines, les remèdes parurent inutiles, ne servant de rien, et les douleurs passaient d’une région à l’autre pour revenir souvent sur elles-mêmes. Les principales interventions furent : la saignée, répétée dix fois, des juleps rafraîchissants et incrassants auxquels s’ajoutèrent deux ou trois fois de légères purgations. Enfin, le mal persévérant, on fit prendre un bol de conserve de roses avec 20 grains de calomel et 6 grains d’extrait de jalap. Aussi, le troisième jour, il rejetait encore une quantité de matières séreuses et porracées. Ce remède fut pris quatre fois et les douleurs furent entièrement enlevées et bientôt après des gonflements œdémateux qui restaient au niveau de quelques articulations, surtout aux pieds, furent dissipés par des emplâtres résolutifs et fortifiants ».
Citons encore l’observation 4 2 de la quatrième centurie r « Rhumatisme. Louis Michel, de Frontignan, âgé de 25 ans, fut pris, au mois de septembre 16/19, d’un rhumatisme : toutes les articulations presque du corps entier étaient affectées de douleurs intenses, douleurs vagues qui passaient d’un endroit à l’autre. Bien que le rhumatisme soit le plus souvent chronique et qu’il dure ordinairement plusieurs mois, il fut guéri cette lois dans l’espace de quinze jours. On pratiqua cl’abord sept saignées, 011 donna de l’eau de coquelicots matin et soir, et, quand la douleur se fut calmée, 011 purgea trois fois avec la poudre arthritique, de deux jours l’un ».
Les extraits que nous venons de reproduire, postérieurs à l’année i6/f3, montrent assez combien grande et rapide
fut l'influence de Bâillon sur les idées et la pratique de Rivière, mais la preuve apparaît plus saisissante encore si l’on rappelle ce qu’étaient ces idées et cette pratique peu d’années auparavant. Deux observations de la deuxième centurie nous renseignent à ce sujet. L’une (Obs. L) est intitulée douleurs arthritiques et ces mots sont à eux seuls caractéristiques. « Le 12 novembre 1608, messire Mouret, de Montpellier, souffrait cl e douleurs arthritiques affectant diverses parties et parcourant toutes les articulations. Pendant un mois entier il souffrit de cette affection et fut purgé plusieurs fois, sans parler de la saignée, etc. »
L’autre (Obs. LI) commence ainsi : g. douleurs vagues. Le 10 novembre i638, M. Gaillard, dit le Bègue, fut pris tout à coup de douleurs vagues, d’une atroce violence, qui lui torturaient alternativement les cuisses, les genoux, les jambes, les pieds et les reins. »
La comparaison des deux dernières observations et des précédentes fait ressortir avec évidence le changement opéré, dans les doctrines et dans les mots. En i638, Rivière parle, comme Charles Lepois et Plater, de douleurs vagues, de douleurs arthritiques, et les attribue comme eux à « une matière séreuse très ténue et très âcre qui se jette de ci de lii comme dans un transport » (Obs. LI). Peu d’années après, il pense comme Bâillon, invoque comme lui l’autorité de Galien et va chercher dans une altération du foie l’origine première de la maladie. La thérapeutique aussi a subi quelques modifications : avant 1 6 4 3 Rivière saignait à l’occasion ses rhumatisants, mais il ne leur tirait pas encore des ruisseaux de sang, comme il le fera désormais à l’exemple des maîtres parisiens.
Le chapitre Rhumatisme de la Pratique médicale est la première étude didactique qui ait été faite de cette maladie qui a pour la première fois sa place dans un traité de pathologie. L’exposition est claire et méthodique, le style aussi simple et facile que celui des prédécesseurs de Rivière était pénible et recherché ; aucune prétention au bel esprit ou à
l’éruclition ; peu de noms cités ; on cherche inutilement celui de Baillou. Ces qualités de la pratique médicale ont assuré le succès en France et à l’Etranger, et du livre lui-même et des nouvelles doctrines qu’il contenait à l’égard des maladies articulaires.
Les premières lignes sont ii retenir : pendant un siècle, elles servirent de définition au rhumatisme : « Après les affections arthritiques proprement dites (il s’agit de la goutte et de la sciatique) il convient de traiter du rhumatisme, en raison de la grande analogie qui existe entre ces deux sortes de maladies, analogie si grande que le commun des médecins, ignorant la nature véritable du rhumatisme, le désignent d’ordinaire sous le nom d’arthritis généralisée. Dans l’une et dans l’autre on trouve une douleur des jointures, mais il y a cette différence que dans l’arthritis les jointures seules sont douloureuses, tandis que dans le rhumatisme ce ne sont pas seulement les jointures, mais aussi le corps tout entier, la continuité des membres, media inter articulos spatia, les muscles, leurs aponévroses, le périoste, enfin tout l’habitus externe. Parfois même les organes internes, l’estomac, l’intestin, l’utérus, le poumon, sont atteints aussi de l’affection rhumatismale (i). »
La pathogénie admise est celle que formulait, en cette même année i653, Isaac Cattier, nous n’y reviendrons pas, nous bornant à citer cette phrase qui équivaut, ou à peu près, à la mention du nom de Baillou : « les humeurs viciées et corrompues fermentent et bouillonnent dans les veines, pour en être bientôt expulsées peu h peu et comme vomies, ce qui fait donner assez justement à cette poussée humorale le nom de « nausée des veines ».
Le diagnostic est ainsi présenté : « Le siège des douleurs, c’est-à-dire les muscles, les aponévroses et le périoste, distingue cette affection de toutes les autres. Les douleurs de
(i) Laz Rivière, Loc. cit., p. 4 19.
B Al LL OU ET LE RHUMATISME
Arji
la vérole occupent bien la continuité des membres et surtout le périoste, mais elles ont ceci de particulier qu’elles n’affectent pas la totalité du corps, qu’elles ne sont pas continues, qu’elles font souffrir la nuit seulement et peu le jour, et que le plus souvent elles n’arrachent pas le malade ;i ses occupations accoutumées, tandis que le rhumatisme le •cloue au lit, le rend incapable de se mouvoir lui-même, et fait qu’il ne peut être remué par ses serviteurs, sans une peine extrême et sans une exaspération de ses douleurs. Enfin les autres signes de la maladie vénérienne existent ou ■ont existé : la gonorrhée, le bubon, les ulcérations génitales et autres de même nature. »
« Les autres symptômes dont cette maladie s’accompagne peuvent être aussi de la plus grande utilité pour le diagnostic. Si l’on approche la main de la région douloureuse on éprouve une sensation de chaleur et d écrété ; il y a de la fièvre, mais légère et quelquefois nulle. Le sang tiré de la veine est tout il fait corrompu, épais et glutineux ; après plusieurs saignées, il nage dans une masse de sérum, changé au point de n’avoir plus apparence de sang. Après la fin ou la rémission des douleurs, il ne reste aucune faiblesse locale, comme il arrive dans l’arthritis. Les purgatifs et les topiques prescrits au début ne servent de rien, ils augmentent même le mal et la douleur : mais à la période de déclin les uns et les autres sont utiles. »
« En ce qui touche le pronostic, le rhumatisme ne met jamais ou ne met que rarement la vie en danger, mais il est très pénible par sa longue durée. Quand il est sans fièvre en effet, il persiste deux ou trois mois ; parfois même, surtout s’il n’a pas été bien traité, il va jusqu’à une ou plusieurs années. François Port qui a écrit en vers élégants une Décade nièdicaley parle du rhumatisme et rapporte qu’il en a souffert pendant près de deux ans et qu’il en est venu enfin à bout, grâce aux soins de six médecins parisiens lort connus de son temps, Basin, Ellin, Beauchêne, Saint- Jacques, Seguin et Houllier. )>
LA GOUTTE ET LE II HUMA Tl S ME
a Si le rhumatisme s’accompagne au début de fièvre, il a d’habitude une durée moindre, mais alors le malade endure de plus âpres et de plus cruelles douleurs. Il se résout dans l’espace de 20 ou de l\o jours ou du moins subit une très grande atténuation. »
« Le rhumatisme qui survient au cours d’autres maladies, comme l’apoplexie et les convulsions, diminue les dangers qu elles faisaient courir, la matière morbifique se trouvant transportée des parties internes sur l’habitus corporis. Les sueurs qui se montrent au déclin de l’affection sont favorables. L’émission, à la même période, d’urines épaisses et abondantes, apporte la guérison. »
Voilà toute la partie clinique du chapitre consacré au rhumatisme. On voit qu’elle est absolument conforme aux enseignements de Baillou : elle implique la même confusion avec les affections musculaires ou fibreuses, avec les arthropathies que nous groupons sous l’étiquette de rhumatisme chronique. C’est là le vice initial de la conception française du rhumatisme. Elle a créé le complexus le plus hétéroclite de la nosologie.
La thérapeutique de Rivière serait assez prudente et assez judicieuse, 11’était l’abus de la saignée. « Dès le début, il faut chaque jour retirer du sang, jusqu’à ce que la maladie cède et que les douleurs diminuent. Peu importe qu'011 tire du sang pendant dix, douze jours et plus encore, puisque la maladie a ceci de particulier que la fréquence des saignées n’y abat pas les forces, comme il arrive dans les autres. Aussi ai-je pour habitude, dans ces affections où je prescris de si fréquentes saignées, et pour prévenir l’effroi des malades et des assistants, d’ajouter une restriction, je dis de continuer chaque jour l’émission sanguine, jusqu’à la diminution des douleurs ou jusqu’à un grand affaiblissement des forces. Comme en continuant les évacuations, on ne provoque aucune dépression des forces, les malades les supportent volontiers et consentent facilement à leur répétition ». Rivière invoque à la fois, pour justifier cette pratique,
l’expérience qui lui a montré qu’on triomphait ainsi en peu <le temps d’un mal fort long d’ordinaire, et aussi quelques raisons théoriques qui lui font reporter, à tort d’ailleurs, l’idée première de celte médication à Hippocrate. On attribue quelquefois à Sydenham ce mode de traitement barbare, que Broussais, que Bouillaud surtout devait restaurer et défendre avec tant de passion. Nous venons de montrer que Baillou et que Rivière en ont été les premiers auteurs.
Il nous reste, pour achever cette étude du rhumatisme en France au xvn° siècle, à rappeler brièvement un livre paru cm 1672 (1). Ce qu’y dit Chesneau, médecin de Marseille, n’est pas le simple écho des paroles de Baillou et de ses élèves. Il y a dans le chapitre XII du livre IV de son traité quelques marques d’observation personnelle et le titre même de l’ouvrage entier s’en trouve presque justifié. Après s’ètre expliqué sur le sens du mot rhumatisme, il ajoute cette phrase qui mérite d’être retenue car elle nous paraît être la première mention d’un rhumatisme franchement et uniquement articulaire : « j’entends presque tous les médecins appeler rhumatisme les fluxions externes et même l’arthritis à ses débuts, c’est qu’il est difficile, dès le premier assaut de certaines douleurs, de reconnaître si l’on doit dire rhumatisme ou arthritis ; aussi pour faire plaisir au malade disons-nous plutôt rhumatisme (2), bien que la fluxion atteigne seulement les jointures. En effet le rhumatisme qui atteint les jointures a la plus grande ressemblance avec l’arthritis et ne peut se reconnaître qu’avec le temps, quand on voit se répéter les fluxions douloureuses sur les articulations, ce qui 11’a pas lieu dans le rhumatisme. Celui-ci dans le cours entier de la vie peut ne sévir qu’une fois, celui sur-
(1) Nie. Chesneau. Obscrvalionum libri quinque. Paris, 1672, liv. IV, ch. xii, p. 440 et suiv.
(2) Le mot arthritis. étant devenu le synonyme exact de goutte, partageait maintenant la défaveur de cette expression.