‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 110 sur 130 · SENNE RT ET SYDENHAM · texte numérisé non relu

SENNE RT ET SYDENHAM

tation luxuriante et mâle (i), une vie du tissu le plus riche et le meilleur (2).

Ce n’est pas à dire que la goutte s’en prenne seulement à ceux qui sont épais et corpulents, car quelquefois, plus rarement il est vrai, elle attaque des sujets grêles et maigres, ni qu’elle attende chez tous l’approche de la vieillesse, car elle s’empare aussi de gens à la fleur de l’âge, de ceux du moins à qui leurs parents ont transmis les tristes semences de la maladie, ou qui, s’il en est autrement, ont usé trop tôt et abusé de l’amour, ont dit absolument adieu aux exercices auxquels ils se livraient auparavant, et même avec trop d’énergie, qui, de plus, ont été de gros mangeurs et ont bu immodérément des liqueurs spiritueuses, avant de se réduire brusquement aux boissons légères et rafraîchissantes.

Si la goutte frappe, pour la première fois, un homme déjà affaibli par l’âge, jamais, dans la suite, elle n’aura les périodes aussi bien réglées, ni les douleurs aussi cruelles que s'il s’était agi d'un plus jeune; soit que, le plus souvent, la vie termine son cours avant que la maladie, avec son cortège naturel de symptômes, ne soit parvenue à son acmé, soit encore que, la chaleur innée et la vigueur corporelle se trouvant diminuées, le mal ne puisse, avec la même constance et la même violence, faire explosion dans les jointures.

Si, au contraire, l’attaque est précoce, la goutte n’a pas encore établi son siège à demeure, elle maltraite moins sa victime, mais, sans période fixe, elle survient pour peu qu’on lui donne prise, ne causant que de courtes et légères souffrances, paraissant et se retirant sans règle aucune. Peu à peu, cependant, elle prend ses positions, s’impose une loi,

(1) Lasègue traduit virosa par âpre, mais il n’est pas douteux que l’auteur n'ait voulu dire mâle, bien que fi expression employée soit d’une mauvaise latinité.

(2) Le texte porte : « Les fils de vie les plus riches et les meilleurs, ditissima ntque optima vitæ stamina. » Quelques pages plus loin, on lit : « Ctun fere virosissimos qiiosque adorinlur et ro b us lis si mis unluræ principiis prædilos », ce qui est une répétition et un peu une explication.

revêt un type, tant pour la saison de ses retours offensifs que pour la durée de l’accès; enfin elle se déchaîne alors avec plus de cruauté qu’à son premier assaut.

Nous traiterons d’abord de la maladie quand elle garde sa règle et son type, ensuite des phénomènes anormaux et irréguliers qu’elle présente chaque fois qu’elle a été dérangée, déviée par un usage intempestif de médicaments mal appropriés, ou que la faiblesse et l’état languissant du sujet l’empêchent de s’élever à ses symptômes propres et légitimes. Toutes les fois donc que la goutte est régulière, voici le début ordinaire de l’attaque.

A la fin de janvier ou au commencement de février, la goutte survient brusquement et presque sans que rien la fasse pressentir, ii part une crudité de l’estomac, une cipepsie de quelques semaines et aussi un gonflement général, comme venteux, et une lourdeur qui augmente de jour en jour jusqu’;» ce qu’enfin l'accès éclate. Il y a eu pendant quelques jours un engourdissement et une sensation comme de vents descendant le long de la cuisse, avec tendance spasmodique; enfin, la veille de l’accès, l’appétit est plus vif, sans toutefois être normal.

Le sujet s'est couché bien portant et s’est abandonné au sommeil, mais vers deux heures après minuit, il est réveillé par une douleur occupant le plus souvent le gros orteil, quelquefois le talon, la jambe ou la cheville. Cette douleur rappelle celle de l’entorse et il s’y ajoute la sensation comme d’une eau h peine dégourdie répandue sur la région. Bientôt surviennent une sensation de froid, de frisson et un léger mouvement fébrile.

La douleur, d’abord assez modérée, augmente par degrés, en même temps que le froid et le frisson disparaissent, et cela d’heure en heure, jusqu’à ce qu’elle parvienne à son comble à la tombée de la nuit (i); elle embrasse merveilleu-

(i) Tl s’agit ici de la seconde nuit.

LA FIN DE L' HUMORISME. — SENNE RT ET SYDENHAM 5/n

sèment les petits os du tarse et du métatarse dont elle occupe les ligaments. Elle exprime soit une tension violente ou une déchirure de ces fibres, soit la morsure d’un chien qui rongerait ces os, d’autres fois une pression, un serrement. La partie afiectée a acquis une sensibilité si vive, si exquise, qu’elle ne peut supporter le poids des draps qui la recouvrent, ni souffrir que des pas trop lourds ébranlent la chambre.

Le supplice dure toute la nuit : il s’y ajoute un besoin inquiet de tourner de ci de là la partie malade et un changement presque perpétuel de position. Et ces mouvements incessants de tout le corps qui accompagnent chaque accès, surtout à son début, ne le cèdent en rien à l’agitation et à la douleur du membre torturé. De là mille efforts, faits en vain, pour trouver quelque apaisement de la douleur, soit par un changement de position total, soit par un déplacement continuel de la région affectée. Ce soulagement arrive enfin, mais seulement vers deux ou trois heures du matin (c’est-à-dire après un nychthémère écoulé depuis le début de l'accès (i).) A ce moment, la matière peccante se trouvant dans une certaine mesure digérée et dissipée, le malade respire tout d’un coup de ses douleurs et attribue à tort sa délivrance à la dernière position qu’il a donnée au pied malade.

Enfin, couvert d’une douce moiteur, il cède au sommeil. Au réveil, la douleur est très diminuée et l’on aperçoit une tuméfaction locale toute récente, alors qu’antérieurement, comme il est de règle dans tous les accès de goutte, on ne voyait qu’une notable saillie du réseau veineux de la région.

Le lendemain, ou même les deux ou trois jours qui sui-

(i) Cette parenthèse n’a pas été traduite par Lasègue, et les auteurs qui ont traité de la goutte s'accordent à ne pas en tenir compte. Mais elle figure dans les éditions publiées du vivant de l’auteur, notamment dans la seconde qui est de 1 085 et (pie nous avons sous les yeux. Elle concorde d’ailleurs avec le commencement de la phrase et avec ce que Sydenham a dit plus haut.

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vent, si la matière d’où naît la goutte est plus abondante, la partie affectée souffre encore quelque peu et cela surtout quand vient le soir, puis tout se calme au chant du coq.

A peu de jours d’intervalle, l’autre pied est pris des mêmes douleurs que le premier. Si celui-ci a cessé de souffrir, la faiblesse qu’il avait éprouvée ne tarde pas à s’évanouir; les forces, la santé entière lui reviennent, tout comme s’il n’avait jamais été malade, pourvu toutefois que le pied atteint le dernier ressente à son tour de cruels élancements. Et la même tragédie se déroule, que l’on considère la violence de la douleur ou sa durée.

Quelquefois, dès les premiers jours, lorsque la matière peccante surabonde à ce point qu’un seul pied ne peut la contenir, les deux pieds sont frappés à la fois et avec la même violence ; mais le plus souvent, comme nous l’avons dit, ils sont pris successivement.

A partir du moment où les deux pieds ont été atteints, les accès deviennent anormaux et par l’époque de leur apparition et par leur durée. Mais ils gardent toujours ce caractère que la douleur a des recrudescences nocturnes, des rémissions vers le matin. Et c’est cette série de petits accès, de paroxjsniules, si on nous passe l’expression, qui constitue ce qu’on appelle l’accès de goutte, plus long ou plus court en raison de l’âge du patient. 11 ne faut pas croire, en effet, que lorsqu’on a souffert de ce mal pendant deux ou trois mois, il y ait eu un accès unique : il y a eu plutôt une série, une chaîne de petits accès, chacun d’eux plus doux et plus bref que son devancier, jusqu’à ce qu’enfin l’épuisement de la matière peccante rende au malade sa santé première.

Chez les sujets robustes, chez ceux qui n’ont eu que de rares visites de la podagre, cela arrive souvent dans les quatorze jours ; chez les sujets âgés, chez ceux qui ont été souvent frappés, il faut deux mois ; chez ceux enfin que les années ou la longue durée de la maladie ont déjà brisés, la goutte ne leur dit adieu et ne fuit que devant les progrès de l’été.

Dans les quatorze premiers jours, l’urine est plus colo-

rée, elle laisse se séparer et abandonne par le repos un sédiment rouge et comme un amas de petits grains de sable. Le plus souvent le malade ne rend par la vessie que le tiers des boissons prises ; de même le ventre est d’habitude constipé dans ces premiers jours. La prostration de l’appétit, une sensation générale de froid vers le soir, une pesanteur, un malaise, même des parties non atteintes, accompagnent l’accès dans toute sa durée. Vers la fin survient une démangeaison presque intolérable du pied affecté, surtout entre les doigts, d'où tombe une matière furfuracée ; et les pieds eux-mêmes se desquament comme après un empoisonnement. Le mal dissipé, le bien-être, l’appétit reviennent en proportion même des souffrances de l’accès passé; c’est aussi dans la même mesure qu’est avancé ou différé l’accès futur. Si, en effet, le dernier a été d’une cruauté extrême, le prochain ne reviendra qu’après l’année exactement révolue.

Ainsi se comporte la goutte régulière qui se manifeste par ses phénomènes propres et légitimes. Mais, si une médication fautive en trouble le cours, ou si une trop longue ténacité du mal transforme la substance même du corps en un foyer morbide, et que la nature devienne incapable d’une élimination suffisante par les méthodes habituelles, les phénomènes sont bien différents de ceux que j’ai décrits.

La douleur n’avait encore envahi que les pieds (qui sont le siège propre de la matière peccante, si bien que lorsque celle-ci occupe d’autres régions, quelles qu elles soient, on peut être assuré que l’allure de la maladie est toute bouleversée, ou que la vigueur du corps a déjà diminué peu à peu; ; maintenant elle occupe les mains, les poignets, les coudes, les genoux et d’autres parties encore et les torture comme elle faisait jusque-là des pieds.

Il lui arrive de tordre un ou plusieurs doigts, de les faire ressembler à une botte de racines de panais, de les immobiliser peu à peu, de faire naître autour des ligaments articulaires des concrétions tophacées, qui déchirent la mince membrane de la jointure et la peau elle-même, montrant à

nu des tophus pareils à de la craie, ou à des yeux d’écrevisse, et qu’il faut enlever avec un stylet. Quelquefois, la matière morbifique provoque l’apparition au niveau du coude d’une tumeur blanchâtre presque aussi grosse qu’un œuf, qui s’enflamme et rougit peu à peu.

Dans certains cas, la douleur occupe les cuisses, y détermine la sensation comme d’un poids considérable, sans douleur notable, toutefois ; mais, quand elle gagne ensuite le genou, elle devient plus aiguë, empêche tout mouvement, ■en sorte que le malade, comme cloué au lit, ne peut bouger ■de sa place de l’épaisseur d’un cheveu.

Parfois cette instabilité générale, familière à la maladie, •ou l’urgence d’une fonction essentielle, forcent le patient «à se faire mouvoir par des mains étrangères : dans ce cas, il faut user de précautions infinies de peur que le moindre faux-mouvement ne réveille une douleur telle qu’elle ne peut être supportée qu’à la condition de s’évanouir aussitôt. Cette nécessité de déplacer le malade avec tant de précautions et ■de douceur n’est pas la moindre part de misères dont la podagre est chargée. 11 n’y a pas, en effet, au cours entier •de l’accès, de douleur plus violente, pour peu que la partie affectée reste dans un repos absolu.

Jusqu’ici la goutte ne se montrait qu’à la fin de l’hiver pour disparaître, selon l’usage, deux ou trois mois après ; maintenant c’est pendant toute l’année qu’elle tourmente le malade, à l'exception des deux ou trois mois les plus chauds de l’été. Et, chose à remarquer encore, de même que le grand accès, l’accès entier, se prolonge plus qu autrefois, de même les accès partiels dont le grand se compose, sévissent eux aussi plus longtemps. Ils ne duraient pas plus d’un ou deux jours, maintenant, quel qu’en soit le siège, surtout si ce sont les genoux et les pieds, ils ne cèdent pas la place avant le quatorzième jour. En outre, dès le premier •ou le second jour après le début, le malade, sans parler de la douleur, éprouve un malaise général, en même temps qu’il voit tomber toute sorte d’appétit.

A. DELPEUCH. — La Goutte et le Rhumatisme.

Planche X.

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