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même état. La loi de moindre résistance impliquait donc l’existence des métastases. Cependant ce n’est pas au raisonnement, c’est à l’observation clinique qu’est due la notion que nous avons de ces dernières.
Hippocrate avait remarqué que les hémorroïdes prévenaient diverses affections cutanées, thoraciques ou autres, et que leur guérison pouvait au contraire provoquer l’apparition ou le retour de ces mêmes accidents. Aussi est-ce à propos des hémorroïdes qu’il définit ce phénomène singulier qu’il nomme ici gxïj^iç, ailleurs métastase, ailleurs encore et plus souvent ajjostase, bien que ce dernier terme ait chez lui d’habitude un sens plus restreint. « Scepsis, dit il, ce qui, venant après certaines maladies, en délivre, venant avant en préserve (i). » On ne saurait dire en mots plus brefs ni plus clairs qu’il s’agit là d’une sorte de substitution, d’une véritable suppléance entre diverses affections.
Quelques lignes plus loin, l’auteur, qui touche plusieurs fois ce sujet au cours du même livre, donne un autre exemple. « Celui qui souffrait de l'intestin à droite fut pris de douleurs articulaires, et il était plus tranquille, mais ces douleurs ayant été guéries les premières revinrent et plus fortes (2). » C’était là, sans aucun doute, un cas de coliques hépatiques alternant avec une affection des jointures. Notre mot colique est d’ailleurs aussi impropre que l’expression grecque, qu’il rappelle. L’auteur inconnu du deuxième Prorrhétique avait mieux dit, parlant des douleurs articulaires qui surviennent chez ceux qui ont eu antérieurement des épitaxis fréquentes, des crises hémorroïdaires, des migraines, des éruptions prurigineuses ou « de vives douleurs de ventre, sans dérangement, dans l’hypochondre droit au niveau du foie (3). »
(1) Hippocrate. Ép. liv. VI, 3, 23, t. VI, p 3o4-
(2) Ibid., p. 3o6 et Humeurs, t. V, p. 5o3.
(3) Deuxième Prorrhétique, t. IX, p. 72.
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On le voit, la métastase n’était pas toujours un épisode périlleux : elle était favorable ou funeste selon qu elle se portait d'un organe essentiel sur une partie plus humble et substituait ainsi une affection légère à une maladie grave, ou qu elle agissait inversement. L’art devait-il rester spectateur impassible de ce drame sans chercher à en assurer le dénouement heureux ? Les anciens, qu’on nous montre si souvent et à tort contemplant résignés et inertes le cours fatal des grandes maladies, le pensaient si peu qu’on pourrait au contraire leur reprocher d’avoir trop demandé à l’initiative du médecin et d’en avoir trop espéré. Elles sont en effet bien difficiles à suivre et à appliquer les règles que formule Hippocrate (i) : Suivant l’occasion et les circonstances, « le médecin doit prendre les devants et provoquer une métastase, modifier la direction de celles qui sont effectuées ou les accepter telles quelles si elles se font dans le sens et de la manière qui convient, les aidant au besoin si elles sont trop faibles ; il doit au contraire les conjurer si elles sont tout à fait nuisibles, et cela le plus possible quand elles ne font que menacer, ou, sinon, dès leur premier commencement. »
Telles sont les origines lointaines de cette doctrine des métastases qui a dominé si longtemps la pathologie et, plus encore, la thérapeutique des maladies humorales. Nous avons établi que cette doctrine, Ru fus l’avait faite vraiment sienne par l’ampleur, par la précision, par la certitude, par la forme brillante qu’il lui avait données. Il a noté le premier les accidents pulmonaires ou cérébraux qui peuvent suivre la disparition brusque des poussées articulaires de la goutte ; il a montré le danger des applications froides qui refoulent l’inflammation vers l’intérieur, il a mentionné avec une exacte prescience les désordres graves qui naissent d’une diminution des excrétions habituelles, d’un défaut d’élimination des matières nuisibles par les reins ou par l’intestin;
(i) Épid. liv. VI. t. V, p. 282.
il a cité deux exemples de crises convulsives et de coma mortel survenus chez des goutteux qui avaient interrompu brusquement l’usage des laxatifs et des diurétiques, et il a formulé cette conclusion : « 11 est nécessaire d’arriver à évacuer graduellement les humeurs invétérées, dans la crainte que ces humeurs pernicieuses séjournant dans le corps et s’accumulant ne causent une mort subite. »
Enfin, reprenant le vieux mot d’Hippocrate sous une forme approchée à-zay vr^vyy. et lui laissant l’acception si large que le maître lui avait donnée, il groupe à la fois dans quelques pages admirables et embrasse d’un même coup d’œil les métastases proprement dites, comme celles de la goutte, l’alternance qui s’établit au cours d’une même vie entre affections de même origine et enfin les complications soudaines que cause la rétention dans l’organisme des déchets excrémentitiels, des poisons intérieurs.
La notion des métastases fut dès lors acceptée de tous : Arétée (i) mentionnera à son tour la substitution oiyozy-q des maladies l’une à l’autre, et parlera d’une goutte qui s’était changée à7i£cr/.r/fs en hydropisie et en asthme ; Galien, énumérant les causes possibles d’une affection gastrique écrira : « Il faut aussi rechercher si quelque partie du corps, sujette à des atteintes périodiques, n’y échappe pas en ce moment. Chez quelques-uns, en ellet, l’arthritis, la sciatique ou la podagre ; chez d’autres la céphalée, les catarrhes tombés sur l’œil ou sur l’oreille, se sont portés par métastase sur l’estomac (2) » ; l’auteur inconnu de la thériaque à Pisou donnera son explication des métastases pulmonaires; enfin Démétrius Pepagomène dira dans sa petite monographie que les fluxions goutteuses peuvent se porter sur le cerveau, le foie ou le cœur, et que, si l’accumulation des déchets est extrême, la mort en est la conséquence, à moins que n’intervienne une évacuation rapide et énergique. Démé-
(1) Arétée. Ed. Kuhn. Leipzig, 1828, p. 1 74 -
(2) Galien. Méthode thérap., liv. II, t. X, p. 5i3.
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trias se souvenait sans cloute de l’empereur Isaac Commène, mort, à ce que raconte sa fille, parce qu’on n’avait pas su prévoir ni prévenir un transport de la goutte sur le cœur.
Ces deux éléments essentiels de la nosologie antique, la défense individuelle des organes contre les divers agents morbides et la lutte des parties, humbles ou nobles, faibles ou fortes, se renvoyant l’une à l’autre les déchets excrémentitiels, auraient engendré un désordre, un chaos incompatible avec la santé ou même avec la vie, s’il n’y avait eu un pouvoir supérieur, capable d’associer et de diriger vers un but commun tous les efforts épars.
Les Asclépiades, qui étaient les plus positifs des hommes, n’ont pas cherché ce pouvoir en dehors de nous-mêmes, ils n’ont créé aucune entité métaphysique. Pour eux, la structure intime du corps était le point de départ de tout raisonnement en médecine (1) ; ils savaient que l’organisme est comme un vaste cercle sans commencement ni fin (2) ; que tout y concourt, y conspire, y sympathise (3) ; que toutes les parties, qu’elles soient petites ou grandes, communiquent entre elles et subissent de l’une sur l’autre une influence continue. C’est cet ensemble qu’ils nommaient oùg'.ç nature et qu’ils dotaient d’une puissance qui n’avait rien de mystérieux.
Hippocrate a dit : « Les organismes sont les méde-
cins de leurs maladies. L’organisme trouve de lui-même ses voies, sans réflexion : tels le clignement, les divers offices de la langue et les autres actes du même genre. La nature humaine, sans maître, sans leçons, fait ce qui convient (4) ».
(1) Lieux dans l'homme. Hippocrate, t. VI, p. 278.
(2) Ibid., p. 276.
(3) De laliment., 23. — IIipp., t. IX., p. 106.
(4) Hippocrate. Épid. VI, 5, I, t. V. p. 3 1 4 •
Ces exemples et ceux qui viennent ensuite et que nous omettons sont pris parmi nos mouvements physiologiques involontaires, ce qui éclaire assez la pensée de l’auteur. Pour lui c’est aussi par des actes instinctifs et inconscients que l’organisme se défend contre les maladies.
Tel est le fameux passage obscurci a plaisir par les commentateurs et si mal résumé en ces deux mots : nature médicatrice ; au moins aurait-il fallu dire natures , au pluriel, comme dans le texte. « Et pourtant, dit Galien, le sens de ces mots est clair, à entendre simplement ce qu’ils disent. Hippocrate nous y livre son intime pensée : il n’est pas de ceux qui croient que la nature n’a pas son art à elle ; elle a au contraire son art propre et sa prévoyance à l'égard de l’être vivant. Et il faut entendre par ce mot de nature , une force âuvapav immanente aux corps et les gouvernant » (i).
Galien, dans ces lignes, s’approprie la pensée exprimée par Aristote dans quelques pages de ses Leçons sur la nature où se devine, en plusieurs endroits, le souvenir d’Hippocrate et du court paragraphe des Epidémies. Nous croyons utile de nous arrêter un instant à ces Leçons parce qu'on y trouve la définition du mot nature, au sens hippocratique, et aussi une comparaison heureuse entre trois formes distinctes d’activité utile : l’œuvre raisonnée de l’homme, l’instinct des animaux et quelque chose d’approchant qu’on observe chez les plantes. « Les choses naturelles, dit Aristote (Hippocrate disait les natures) diffèrent des autres en ce qu elles ont en elles-mêmes un principe de mouvement et de repos, que ce soit un mouvement de translation, de croissance ou de décroissance, ou de simple changement (2) ». Cette définition s’appliquant à l’homme, aux animaux et aux plantes, c’est-à-dire à tout le monde organisé, il nous semble que le mot organisme résume et traduit
(1) Galien. Édit. Kuhn, t. XVII, 2, p. 223.
(2) Àkistote. iNatural. Auscult.. lib. II, cap. 1. Édit, greccjue-laline do Didot, p. 2G0.
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exactement la pensée commune d'IIippocrate et d’Aristote.
Quelques-uns prétendent que tout, dans la nature, se lait au hasard et sans but ; qu’il en est ainsi dans l’économie humaine et dans chacune de ses parties; que les dents poussent nécessairement, les antérieures aiguës et tranchantes, les molaires larges et bonnes à broyer les aliments, et que ce n’est pas en vue de ce résultat, mais par accident, qu’elles sont faites ainsi ; qu’il en est de même de tous les autres organes qui paraissent avoir une destination. La doctrine entière se résume dans cette phrase, et c’est là, croyons-nous, la première mention de ce qu’on devait appeler la Sélection naturelle : « Toutes ces choses étant survenues par hasard, tout comme si elles avaient été laites h dessein, celles-là seules ont été conservées qui se trouvaient faites comme il le fallait, les autres ont péri ou périssent ».
Aristote repousse cette théorie en disant que les œuvres de la nature, si elles avaient été faites par l’art, ne l’eussent pas été autrement, et vice versa , et que les œuvres de l’art, ayant une fin manifeste, il s’ensuit que les autres en ont une également. Du reste il ne faut pas considérer isolément ce qui se passe chez l’homme. Or, la finalité « est évidente surtout chez les animaux, autres que l’homme, qui font ce qu’ils font sans art, sans recherche, sans délibération ; de là vient que quelques-uns se demandent si les fourmis, les araignées et bien d’autres, n'agissent pas aussi à l’aide de l’intelligence ou d’une autre faculté quelconque. Et, si nous poursuivons notre chemin, nous voyons se faire dans les plantes des choses ayant une fin, par exemple les feuilles pousser pour le fruit, les racines se diriger en bas et non en haut, en vue de l’aliment. Il est donc évident qu’une cause semblable (à la cause finale) existe dans les choses d’origine et d’essence naturelles ».
Et Aristote songe si peu à quelque entité mystique ou divine que pour lui cette cause finale est loin d’être infaillible. « Il se commet des erreurs dans les choses de l’art :