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Ils n’étaient au temps de Socrate ni étranges, ni nouveaux; ils n’appartenaient pas en propre à la langue des Asclépiades. Nous avons cependant reproduit ce qu’en dit Platon parce qu’il importe de noter le sens qu’ils ont eu dès leur apparition. Flux, catarrhe, c’est ce qui coule, ce qui descend, ce qui se transporte rapidement d’un point à l’autre de l’organisme, et ces mots impliquaient à ce point une idée de changement et de mobilité que le même auteur, par une comparaison qui est exactement l’envers de la précédente, les applique, non plus aux humeurs de l’homme, mais à la nature entière et reproche à quelques sceptiques de « porter sur eux-mêmes et sur les choses ce jugement qu’il n’y a rien là de solide, mais que tout coule comme l’argile et que vraiment les choses sont comme des hommes eatarrheux et que tout va par flux et par catarrhe (i). «
Une telle mobilité, que prouvaient à l’évidence la disparition brusque et le retour facile des accidents, ne pouvait appartenir qu’à un élément fluide, à une humeur. Si l’on se rappelle que les fonctions du système nerveux étaient ignorées des hommes de cette époque, on conviendra que l’observation était judicieuse. Aujourd’hui même, la notion des réactions nerveuses et de leur rôle probable dans les épisodes paroxystiques des maladies diathésiques n’a pas fait oublier les anciennes hypothèses et, dans un grand nombre de cas, nous sommes obligés d’admettre un véritable transport d’humeur peccante, de matière toxique. 11 paraît bien en être ainsi dans les paroxysmes goutteux, qu’ils soient articulaires ou viscéraux.
Ce n’est donc pas d’une heureuse rencontre, ou d’une conception à priori, qu’est née la théorie humorale ; elle est le fruit de l’observation clinique et du raisonnement. H y a des maladies mobiles, passagères, sujettes aux déplacements
(i) Platon. Cratylc, I, p. 02J.
et aux retours soudains ; e’est là un fait d’expérience. De telles maladies ne sauraient être rapportées aux éléments fixes de notre organisme ; c’est là une déduction légitime. Elles ne peuvent dépendre que d’un élément ayant les mêmes attributs de mobilité et de fluctuation qu’elles-mêmes, c’est-à-dire d’une humeur. Réserve faite de la part qui revient au système nerveux, à ses forces invisibles, à ses influx, à ses ondes, mobiles elles aussi à l’égal et à la manière d’une humeur, la méthode suivie parles premiers humoristes, était irréprochable.
Ouvrons maintenant le traité des lieux dans V homme , un des livres les plus précieux de la collection hippocratique et le plus utile de tous à l’histoire de l’Humorisme. L Humorisme ancien y est contenu en germe; il en procède tout entier, comme du livre de Polybe sur la nature de l'homme découlera logiquement l’huinorisme de Galien, fort différent de celui qui nous occupe.
Les lieux dans l’homme ne sont pas d Hippocrate. Si on les compare aux écrits authentiques du maître, on y relève des divergences théoriques, une connaissance plus rudimentaire de l’anatomie, certaines expressions propres et familières ii l’auteur et que l’on ne retrouve nulle part ailleurs employées dans le même sens, enfin et surtout on y remarque une forme dénuée de l’art hippocratique. Mais en revanche il y a entre ce livre et les autres une grande analogie de doctrines et de singulières rencontres de pensées et de mots. L idée s’impose qu’Hippocrate a eu cet ouvrage sous les yeux, qu’il en a médité et adopté les enseignements et qu’il n’a pas dédaigné de lui emprunter quelques-uns de ses traits les plus admirés. Les éléments du premier aphorisme, par exemple, se retrouvent épars et isolés dans les lieux dans l'homme. Sans méconnaître la témérité de notre hypothèse, nous formulerons en ces termes notre opinion sur l’âge, le caractère et la valeur de ce traité : s’il y a, ce qu’on ignore, dans la collection hippocratique, un livre écrit par Iléraclide, père et
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premier maître d’IIippocrate, les lieux dans l’homme sont -ce livre-là (i).
Le premier paragraphe expose que tout se tient dans le •corps de l’homme ainsi que dans lin cercle et qu’on ne peut dire de Lun ni de l’autre où est le commencement, où est la fin; en réalité les maladies affectent dès le début le corps tout entier car toutes les parties sont solidaires et se transmettent leur souffrance, qu’elles soient petites ou grandes, l'approchées ou éloignées. Après ces réserves si sages, et qu’on oubliera quelque peu, l’auteur ajoute textuellement ceci : « Par nature ce qui est sec (c’est-à-dire solide) contracte plus facilement les maladies et souffre davantage, ce qui est humide moins. Les affections des solides sont fixes et continues, les affections humorales èv tw 6ypÇ> sont mobiles, prédominent tantôt dans un point, tantôt clans un autre, changent toujours, ont des rémissions, enfin cessent plus vite, n’étant pas fixes. Les diverses parties du corps, où que le mal se jette, se le communiquent aussitôt les unes aux autres, le ventre à la tête, la tête aux chairs et au ventre et ainsi de tout le reste. En effet le ventre, quand il n’évacue pas d'une manière régulière tout en continuant à recevoir, arrose le corps de 1 humeur provenant de l’alimentation ; cette humeur, exclue du ventre, se porte en masse à la tête; arrivée là et ne trouvant pas une place suffisante dans les vaisseaux de cette partie, elle coule où elle peut. Si elle revient vers le ventre, elle y cause une maladie, si elle va ailleurs, elle cause ailleurs une maladie et ainsi de suite ».
D’après la seule observation clinique, l’auteur nous donne la raison d’être des maladies humorales, de leurs paroxysmes, de leurs rémissions et de leurs métastases et les oppose nettement aux affections des solides. L’humorisme ne constituait donc pas alors, comme on le répète, la patho-
(i) Les lieux dans l'homme, in Œuvres d Hippocrate. Édit. Liltrc, t. VI, p. 276 et suiv.
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logie générale tout entière. Ici encore le galénisme, avec son humorisme absolu, a fait tort il la doctrine qui l a précédé.
Le cadre restreint des maladies humorales n’embrassait pas l’ensemble des affections internes. En dehors de lui, les lésions des solides, les troubles dynamiques eux- mêmes avaient leur place. Outre les lieux dans l'homme et quelques autres livres de la collection hippocratique, le limée de Platon et surtout l’abrégé récemment découvert du recueil de Ménon fourniraient d’utiles matériaux à une histoire de l’anatomie pathologique en général et des lésions des solides en particulier. Nous nous bornerons à citer ici quelques lignes de Philistion et une page du limée.
Philistion de Locres, un des plus célèbres parmi les prédécesseurs immédiats d’Hippocrate, admet trois grandes classes de maladies. Après avoir dit que nous sommes formés des quatre éléments classiques, ayant chacun une qualité propre, il résume ainsi la pathogénie telle qu’il la conçoit : a Les maladies proviennent ou des éléments premiers, ou des choses du dehors, ou de la disposition anatomique du corps: i° le mal est dû aux éléments quand le chaud ou l’humide sont en excès, ou au contraire quand le chaud diminue ou s’affaiblit; 2° les causes extérieures sont au nombre de trois: les coups et les blessures; l’excès de la chaleur, du froid et des conditions analogues ; le passage du chaud au froid, du froid au chaud, d’une bonne nourriture à une nourriture impropre et malsaine; 3° les dispositions anatomiques agissent ainsi : quand le corps tout entier respire bien et que le pneuma (lisons mentalement oxygène) y circule sans obstacle, il y a santé. La respiration en effet ne se fait pas seulement par la bouche et les narines ; mais par le corps tout entier. Si le corps ne respire pas bien c’est la maladie, etc. (i). »
C’est pour servir d’instrument et de voie à cette respira-
(i) Anon. Londin, p. 36.
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tion générale que Timée imaginera le filet d’un tissu extrêmement fin, la nasse qui a tant occupé les commentateurs. Ce réseau qui pénètre tous les organes et renferme ce que l’air a de plus vivifiant existe, c’est le réseau capillaire ; mais son mode de communication avec les sacs aériens supérieurs, ’e-puipTU de Platon, devait échapper à Timée et à ses successeurs, c’était le secret de la circulation pulmonaire.
Changement dans les proportions ou les rapports des éléments invisibles dont nous sommes constitués, accidents de la vie extérieure de l’homme ou suites de son mauvais régime, trouble de la nutrition intime des organes, voilà pour Philistion toute Pétiologie. Si nous laissons de côté les affection chirurgicales, elle se ramène aux trois termes suivants : désordres fonctionnels sans lésion apparente, maladies humorales, affections viscérales.
Par une rencontre qui 11e doit certainement rien au hasard, Timée, compatriote de Philistion et peut-être son élève, expose dans le dialogue qui porte son nom les mêmes principes de nosologie, mais il y ajoute, sur les humeurs, leur source et leur rôle, quelques idées originales qui se rattachent directement à notre sujet et méritent d’être rappelées.
Nous disons Timée et non Platon. Quelque opinion qu’on ait sur le mode de composition du célèbre dialogue, c’est au philosophe de Locres, et par lui à ses maîtres (1), qu’il convient de faire honneur de ces idées. Platon a pu partager, dans une certaine mesure, des sentiments qu’il développe avec complaisance mais il n’en assume ni la responsabilité ni le mérite; il n’en charge pas son maître Socrate comme de
(t) Un vers attribué à Empédocle (col. Didol, Fragm. Phil. , l. 1, p. 1), et extrait peut-être de son poème médical, nous parait se rapporter à cette division des maladies :
àÀ/eov ËOvsa K 7)0(0 y
’Auyjj.7)pai te vddot /.al Ëpya te csierra.
Nous traduirions volontiers: les maladies ardentes (les fièvres), les corruptions viscérales, les affections lluxionnaires. (i est la classification même de
Timée.
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coutume; il cite son auteur ou plutôt il le laisse parler. Or, ce que dit l imée des choses médicales porte la marque certaine de l’enseignement de Pythagore (i).
Il reconnaît, lui aussi, trois groupes de maladies. Les lièvres, continues, quotidiennes, tierces ou quartes, sont dues aux modifications subies par les principes, feu, air, eau et terre dont nous sommes constitués ; elles forment donc une classe à part et dépendent d’une altération des éléments profonds et invisibles, et non, comme les autres affections, d’une lésion tangible des organes. C’était lii naguère encore une doctrine classique. Il n’y a pas longtemps que les pyrexies ont cessé d’être des maladies sine mater ia.
Mais, en dehors des principes élémentaires, il y a dans le corps des groupements, des formations secondaires, nous dirions aujourd’hui des tissus, dérivés des premiers, mais ayant leur existence propre, ce sont la moelle, les os, la chair et le sang. C’est leur lésion, leur corruption qui cause les maladies de la deuxième classe (la troisième de Philistion). L’auteur, qui vient de mentionner en termes formels l’assimilation et la désassimilation, qui a fait dépendre de leur rapport réciproque la croissance et la vieillesse, la maladie et la mort, ajoute ces lignes textuelles où l’on trouve sur les lésions viscérales, sur les altérations humorales qui en résultent, sur l’empoisonnement général qui en est l’aboutissant ultime, des vues si conformes à l’observation qu’on ne saurait, sans injustice, en faire honneur aux seules inductions d’un philosophe, s’appelàt-il Platon : « La chair altérée repousse dans les vaisseaux les produits de sa décomposition ; le sang accru dans sa masse roule avec le pneuma des substances de toutes couleurs, amères, acides ou salées, se charge de biles, d’ichors, et de phlegmes divers. Ces humeurs résorbées infectent le sang, ne fournissent plus au corps
(i) Pi.aton. Edit, grecquc-latine de Didot, t. II. p. a4i et suiv.
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les éléments de sa nutrition, ne suivent plus l’ordre naturel de leur circulation; incompatibles entre elles, inconciliables, elles attaquent ce qui fait l’unité et la stabilité du corps dont elles entraînent la ruine et la corruption ».
On le voit, l imée affirme nettement [ existence d’une lésion des solides comme substratum, de certaines maladies ; bien plus, il nous montre dans les altérations viscérales l’origine de quelques humeurs morbides, se rapprochant ainsi des théories contemporaines. Il ne faudrait pas beaucoup forcer les termes pour être en droit de lui attribuer la première mention des auto-intoxications.
« Enfin (i), formant une dernière classe, sont les maladies qui dérivent du pneuma, de la bile et du phlegme, lorsque, accrues dans leur masse, ces humeurs se portent hors de leurs voies naturelles ou vers des organes importants. Alors en effet elles prennent la place d’un élément meilleur qu elles chassent de son milieu légitime, s’y établissent, altèrent l’organisme entier où elles finissent par se dissoudre (2) ».
Platon donne quelques exemples : le tétanos est dû à une distribution vicieuse du pneuma, les diverses phlegmasies a l’excès de la bile qui fait irruption dans tel ou tel organe ou dans les vaisseaux sanguins, les dartres à une variété de
(1) Timæi Locki. De anima mundi et natura, in Fragm. Philos. Græc. Didot. 1867, II, p. 44-
(2) Ces lignes sont extraites, non du dialogue célèbre, mais du petit opuscule intitulé De Lame du monde et qui est un résumé du discours que Platon fait tenir à Timéc. L’auteur, quel qu’il soit, use de la langue médicale avec précision et avec justesse. S’il se borne le plus souvent, comme dans le fragment que nous rapportons, à abréger et à éclaircir le texte assez diffus de son modèle, il en modifie quelquefois le sens, pour le rapprocher de doctrines plus récentes. On en trouvera un exemple plus loin. Pour cette raison, et pour d’autres, on a été amené à penser que le traité De l’âme dit monde avait été écrit au plus tût au premier siècle de notre ère par un médecin attaché aux sentiments d’ Athénée, c’est-à-dire à la secte pneumatique.
\oir : J.-K.-W. Anton. De origine libelli 7ïôp'i etc. Numburgi ad
Sal., 1891.
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phlegme, le phlegme blanc; enfin les maladies catarrhales ont pour origine le phlegme aigre ou salé.
En dehors de cette classification ternaire, qui n’appartient pas en propre à la médecine pythagoricienne, on relève, dans la doctrine exposée par Timée, un caractère particulier: elle porte une empreinte orientale. Est-ce à dire que l’humorisme ancien soit un legs de la civilisation hindoue? nullement. Ce n’est plus comme naguère une croyance générale que l’Inde ait été le berceau du langage, de la poésie et de la science ; on a peur d’avoir été dupe d’un mirage et l’on tend à rendre à la race hellène la gloire d’avoir tout tiré de son propre fonds.
L’histoire de l’humorisme et de la goutte montre précisément combien peu la médecine classique a emprunté à la médecine hindoue. Elles sont restées presque étrangères l’une à l’autre, et cela à leur détriment commun. L’Inde a prêté à la philosophie grecque, ou plutôt à une école de cette philosophie, non des notions précises de pathologie, mais des idées générales sur la constitution de l’homme et les conditions de sa santé. Sur ce point, le doute est impossible. Si l’on compare la médecine de Timée à celle des Yedas, l’identité de certaines données est telle qu’elle suppose une transmission directe. Cette transmission, d’ailleurs, a été admise de tous temps et, si c’est une légende, c’est une légende bien vieille qui nous montre Pythagore allant demander aux sages de l’Inde une philosophie médicale que les prêtres de l’Egypte n’avaient pu lui donner (i).
Timée fait reposer son système nosologique sur l’existence, au dedans de nous, de trois humeurs qui sont la bile, le phlegme et le pneu ma, le sang n'étant pas considéré comme une humeur, mais comme un organe, au même titre que la moelle et les viscères. Or, c’étaient là également les principes de la physiologie hindoue aux temps les plus re-
(i) Apulée. Les Floritles, XV.
cillés, ;i l’époque védique. Ces principes sont assez originaux pour n’avoir pu donner lieu à une coïncidence. L’assimilation du pneuma ( Vota des Hindous) aux humeurs et du sang aux viscères solides ne peut provenir d’une double et indépendante initiative. La manière surtout d’envisager le sang était heureuse : elle permettait de lui constituer une pathologie propre, et de fait le rhumatisme articulaire et la goutte seront considérés par les Hindous comme le résultat d’une altération sanguine. On a soutenu naguère que le sang n’était pas une humeur, mais un tissu. Ce paradoxe a été une vérité banale il y a trois mille ans.
Les idées que nous venons de rappeler devaient, en Grèce, rester particulières à une école et disparaître avec elle; mais dans l lnde, au contraire, elles persisteront identiques et, après quelques siècles écoulés, Çaraka et Suçruta ne connaîtront pas d’autre pathologie générale. Une ressemblance aussi grande, sur un point précis, devait être notée et ajoutée à la métempsycose et aux autres vestiges reconnus d’une inspiration orientale; mais, si elle établit la réalité d’un emprunt fait à l’Inde ancienne, elle montre aussi, par sa durée éphémère, que les éléments étrangers ne se sont pas incorporés à la science hellène, qu’ils ne s’y sont mêlés qu’un instant.
Dépouillé du masque oriental qu’il devait à Pythagore et qu’il perdit si vite, l’humorisme se présente comme une doctrine banale, n’appartenant en propre à aucun temps, à aucun pays. Au ve siècle, il était déjà assez répandu pour constituer un lien entre les doctrines des philosophes, les enseignements des médecins et les croyances les moins raisonnées des peuples barbares. D’après Anaxagore de Clazomène, les maladies aiguës provenaient de la bile qui, devenue surabondante, se jetait sur les poumons, les vaisseaux ou le côté (i); mais les Libyens nomades de son temps
(i) Aristote. De pari, anim., IV, a.
n’étaient pas moins humoristes que lui, puisque Hérodote nous les montre brûlant chez leurs enfants les vaisseaux du sommet de la tète et même les vaisseaux des tempes, poulies préserver dans l’avenir des dangers du phlegme coulant de la tète, c’est-à-dire des catarrhes (i)
Un certain nombre de maladies étaient donc attribuées à des humeurs, soit aux humeurs normales, modifiées dans leur composition ou dans leur proportion relative, soit à des humeurs nouvelles, nées à la faveur d’un trouble fonctionnel ou d’une lésion viscérale.
Toutes ces humeurs étaient-elles bien définies et pouvaiton dire de chacune le nom, l’origine et les propriétés? Loin de là. Une telle précision était alors plus impossible encore qu’elle n’est aujourd’hui. On se contentait d’une assez vague distinction. On avait l’intuition que les poisons formés dans le corps de l’homme malade étaient nombreux, incomptables peut-être, et que la physiologie rudimentaire du temps ne fournissait aucun moyen sérieux de détermination. Aussi, les anciens n’ont-ils pas attaché une signification invariable aux termes dont ils se servaient pour dénommer les diverses humeurs.
Souvent, on renonce à préciser et on emploie les expressions d’humeur ùypcv, de chyme yj;j.oç ou tout autre aussi vague, que l’on fait suivre d’une épithète destinée à marquer le caractère supposé de l’humeur en cause. Il y a des humeurs de toutes les couleurs, de toutes les consistances, de tous les goûts : blanches, jaunes ou noires; épaisses, visqueuses ou fluides; aigres, douces, salées, âcres ou amères. Ces divers attributs distinctifs rappellent tous une propriété physique ou organoleptique, parce qu’il n’y avait pas d’autres propriétés connues avant la naissance de la chimie et de la biologie. C’était là une classification toute
(i) Hérodote. Liv. IV, ch. 187.
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provisoire, fa ite pour la commodité du discours, sans prétention à une rigoureuse exactitude.
Mais le besoin de clarté, qui explique et excuse bien des erreurs médicales, la nécessité de se plier aux exigences de la pratique et de renseignement amenèrent de bonne heure les médecins à une conception plus simple encore. Cette conception, on la voit poindre dans quelques-uns des fragments que nous avons cités; elle se développe franchement dans plusieurs livres de la collection hippocratique, dans ceux surtout qui émanent de Cnide ; elle finira par dominer toutes les autres et deviendra la théorie classique jusqu’il la réforme de Galien. Voici en quoi elle consistait:
Les mots de yz'hq et de çXéyga désignaient depuis longtemps deux humeurs normales, la bile, venue du foie, la pituite coulant des narines et qu’on croyait être une sécrétion physiologique du cerveau. Mais avec le temps, leur sens s’était élargi. Quelques auteurs avaient étendu ces appellations aux liquides nouveaux, formés au sein de l’organisme malade, et tout à fait étrangers aux deux humeurs primitives. Il y eut une bile proprement dite, d’origine hépatique, et des biles diverses sans localisation particulière ; il y eut de même le phlegme et des phlegmes. Le Timée de Platon, après avoir parlé de biles, d’ichors et de phlegmes de toutes sortes, ajoute : « Le nom commun de bile a été donné à toutes ces humeurs par un médecin ou par quelque autre à l’esprit généralisateur (i) ». L’auteur cnidien du traité des maladies internes dit de son côté : « J’ai sur le phlegme la même opinion que sur- la bile, à savoir qu’il y en a de plusieurs espèces » (2). Enfin, les médecins dont les opinions sont résumées dans le Papyrus de Londres laissent souvent aux mots bile et phlegme ce sens vague et indécis.
Une pareille incertitude dans l’acception qui leur conve-
(1) I’i.aton. /.or. cil., p. 2/1 2.
(2) Œuvres (I Ilippocralo, t. Vif, p. 21».
naît permit de leur faire subir un autre changement. En dépit de leur sens primitif et de leur nom, on leur imposa une signification nouvelle, on leur donna une valeur inattendue, toute clinique celle-là, et qu’il importe de lixer. Pour ne l’avoir pas fait, on a souvent prêté à la pathologie ancienne et à la médecine populaire, son héritière, des absurdités dont elles sont innocentes.
Dans le système que nous analysons, les accidents morbides, qu’ils fussent toute la maladie ou n’en fussent que des épisodes intercurrents, furent rattachés, selon leur apparence symptomatique et leur évolution, à deux groupes différents. Ce qui était lent, apyrétique, froid, fut rapporté au phlegme ; ce qui était chaud, aigu, fébrile, releva d’un excès de bile. Il est évident que bile et phlegme ne sont là que des formes de langage traduisant, bien ou mal, des notions tirées de l’expérience, mais n impliquant aucune pathogénie précise, tenant tout au plus la place d’une cause ignorée.
Il y aura donc des maladies dues au phlegme, d’autres dues à la bile, et dans une même maladie les deux humeurs pourront être incriminées tour à tour selon que l’aspect clinique du moment se rapprochera de l’un ou de l'autre des deux types préétablis. L’épithète de bilieux résumera la marche rapide des accidents, leur caractère inflammatoire et douloureux, celle de phlegmatique rendra le manque de réaction générale ou locale, l’indolence, l’allure lente et comme froide du mal. On se servira plus tard, dans les mêmes conditions, des locutions maladie chaude, maladie froide. Celse et Scribonius parleront de la goutte chaude et de la goutte froide. Les mots chaud et bilieux, froid et phlegmatique seront considérés comme synonymes.
L’idcc était ingénieuse et simple, trop simple même, mais l’expression avait été arbitrairement choisie. Le terme de yckrn avec son double sens de colère et de bile, convenait à la rigueur à un état que nous qualifions quelquefois d irritation, mais le mot de phlegme était moins heureux. Déjà, Philolaus faisait cette remarque que le pldcgine ne pouvait
1/ HU MO ni S M E A NC IE N
être froid puisque son nom venait de 6)d'(v:>, brûler (i). L’habitude prise persista néanmoins : la bile resta la cause supposée des phlegmasies et le phlegme celle des maladies non inflammatoires. Notre langue garde encore les traces de ces lointaines discussions et les adjectifs phlegmasique et phlegmatique, si voisins de figure, ont des sens bien différents.
11 est facile de faire à la goutte l’application de ce système. Les paroxysmes douloureux, les signes d’inflammation locale comporteront l’intervention momentanée de la bile, agent irritant par définition ; mais la maladie elle-même, si lente dans son évolution qu’elle peut durer la vie entière, si peu fébrile que cette apyrexie, au moins apparente, la distingue mieux que tout autre caractère des affections qui la simulent, la maladie elle-même sera due au phlegme.
Comment tout cela se conciliait-il avec l’anatomie et la physiologie du temps ? Très facilement et pour cause. Ici encore on peut surprendre la méthode suivie par les anciens. Ils ne cherchaient pas à déduire leur pathologie de la connaissance incomplète ou inexacte qu’ils avaient de la cc nature de l’homme ». Ils procédaient inversement. Leur médecine une fois établie sur une observation sérieuse, ils cherchaient à en tirer l’explication physiologique par voie d’induction et de cette physiologie hypothétique ils s’élevaient, par une nouvelle hypothèse, à une anatomie nécessairement plus théorique encore et plus chimérique.
On a écrit que la physiologie des anciens, malgré ses faiblesses, valait mieux que leur anatomie et n’avait pas nui au progrès de leur médecine. La chose est évidente et nous
(i) Anon. Lond., p. 33. — Galien attribue cette critique à Hérodicus.
En réalité, le choix du mot cpXc'yua est moins étrange qu il ne parait. Dans certaines conditions, en cas de coryza aigu, l'écoulement nasal brûle, enflamme les narines et la lèvre. C’est à celle sécrétion morbide que l’appellation fut réservée d abord ; on l’étendit ensuite aux autres sécrétions qui n’avaient pas Je même caractère irritant, mais dérivaient, croyait-on, de la même source.