‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 20 sur 130 · Les affections goutteuses se mettent en mouvement · texte numérisé non relu

Les affections goutteuses se mettent en mouvement

surtout au printemps et à l’automne. »

Il y a deux parts à faire clans ces six aphorismes. Les uns, le premier et les deux derniers, ne font que traduire une observation plus ou moins exacte, sans prétention dogmatique ; les autres, ceux cpie nous avons soulignés, ont une tout autre portée.

Nous n’insisterons pas à cette place sur le traitement des accès de goutte par l’eau froide, sur l'époque habituelle de

(1) Hippocrate. Éd. LiLLrc, t. IV, p. 5/i 1 , 5~i el 577.

leurs retours. Hippocrate a résumé ici, avec sa concision habituelle, les résultats de son expérience et de celle de ses devanciers. Il est certain que l’eau froide soulage les douleurs de la goutte et <jue celle-ci revient plus volontiers à certaines époques de l’année. Notons seulement la première apparition dans l’histoire d’une pratique très répandue encore, quoique dangereuse, et d’une notion que tous les observateurs ont confirmée.

Quant à la durée de l’attaque, l’auteur, cédant à une de ses préoccupations favorites, à une de ses faiblesses, a voulu imposer à l’accès de goutte une durée uniforme, porter la précision mathématique en des matières qui ne la comportent pas. Le délai de 4o jours ne répond à aucune réalité : il est trop long pour l’accès de goutte aiguë, trop court poulies formes chroniques ; d'autre part ce serait méconnaître absolument les doctrines et les habitudes d’Hippocrate que d’y voir une sorte de moyenne.

Restent les trois aphorismes inséparables 28, 29, et 3o de la VIe section. Ils formulent avec une netteté parfaite ce qu’on peut appeler la théorie génitale de la goutte. Les eunuques, les femmes, les enfants 11’ont pas la goutte, donc elle est liée, dans son origine et dans son évolution, à la fonction génitale de l’homme. Ce n’est pas là une interprétation gratuite, c’est bien la pensée véritable, l’idée maîtresse d’Hippocrate, que seule la forme spéciale donnée aux aphorismes l’a empêché de développer.

Les affirmations contenues dans les trois célèbres aphorismes sont-elles exactes? Personne ne l’a soutenu parmi les disciples les plus fervents d’Hippocrate. Mais, par un artifice qui nous montre de quelle piété était entourée sa mémoire, quel caractère quasi divin on attribuait à sa parole, on ne peut se résoudre à le trouver en faute et on accuse le changement des choses pour laisser à ses oracles toutes les apparences de la vérité.

C’est ainsi que Galien écrira : « À l’époque d Hippocrate il y avait peu de goutteux parce que la vie y était sagement

1IIPP0CRA TE

réglée, mais de nos jours le luxe de la table est devenu tel qu’il ne peut être surpassé... Aussi les eunuques eux-mêmes sont atteints de podagre, tant est grande leur paresse, leur gourmandise et leur ivrognerie » (i).

C’est ainsi que Sénèque, dans une page superbe, après avoir cité de mémoire et inexactement le texte de l’aphorisme 29, ajoutera : « Et cependant les femmes perdent leurs cheveux et deviennent podagres. Ce n’est pas leur nature qui a changé, c’est leur vie. Devenues les égales des hommes par la débauche, elles le sont par la maladie... Qu’y a-t-il donc d étonnant à ce que l’on puisse s’inscrire en faux contre le plus grand des médecins en montrant tant de femmes goutteuses ou chauves. Leurs vices leur ont fait perdre le bénéfice de leur sexe : en dépouillant la femme, elles se sont condamnées aux maladies de l’homme » (2).

Il ne faut voir dans ces paroles de Galien et de Sénèque cpie d'ingénieuses et complaisantes explications. En réalité, la goutte peut frapper, rarement il est vrai, une femme honnête et jeune, un eunuque, un enfant encore vierge ; et Hippocrate l a méconnu. L’erreur a sa source dans la vie médicale du maître et dans les conditions d’observation restreinte qu elle lui a imposées.

La goutte aime les grandes villes, il les fuyait ; la goutte est la maladie des riches, il était le médecin des pauvres ; il a donc eu moins que d’autres l’occasion de l’étudier. C’est la part des circonstances dans l’erreur commise. Mais on peut lui reprocher à lui-même ses inductions téméraires. Pour interpréter les cas, nombreux ou non, qu’il a rencontrés sur sa route, il appelle à son aide une anatomie peu exacte, une physiologie aventureuse, une observation superficielle des mœurs et coutumes des peuples qu’il a visités.

11 en est résulté un système fort ingénieux, que nous

(1) Galien. Commentaire sur l'aph., 28. Écl. Kuhn, t. XVIII, p. /|2.

(2) Sénèque. Lettre g5 à Lucilius.

Delpeuch.

essaierons de décomposer pièce à pièce pour en montrer à la fois le savant mécanisme et la fragilité. Jusque dans ses erreurs, le génie d’Hippocrate apparaîtra avec ses qualités propres de clarté, de logique et de hardiesse. Ce qui manque à la solidité de l’œuvre, ce n’est pas le talent de l’artiste, c’est le choix des matériaux premiers.

Pour montrer comment est née l’idée hippocratique de la goutte et comment elle s’est développée peu à peu, au jour le jour, au hasard des remarques et des trouvailles, il nous faut faire un retour sur la vie si mal connue d’Hippocrate, le suivre dans ses pérégrinations, dans ses étapes, dans ses Epidémies pouvons-nous dire, car c’est là le vrai sens du titre donné à son recueil de notes, de réflexions et de souvenirs de toute nature.

La vie d’Hippocrate fut une véritable odyssée. La comparaison est ancienne et, au dire de son biographe, les artistes le représentaient à dessein coiffé, comme Ulysse, du pi/os qui était le bonnet des voyageurs. Devenu orphelin, il quitta, jeune encore, l’ile de Cos, emportant un fonds de connaissances médicales que son père Héraclide lui avait enseignées peu à peu et dès le bas âge, et cette belle culture générale qui était le partage des Grecs de son temps. Une incartade de jeune homme avait peut-être hâté son départ, mais il est plus simple de croire qu’il fit comme tous les élèves de l’Ecole : munis d’une instruction surtout théorique, ils allaient la parfaire parla pratique, parcourir les villes et montrer, suivant l’expression de la Loi qu’ils étaient médecins non seulement de nom, mais de fait.

11 se rendit en Thessalie : il y resta longtemps, une dizaine d’années environ. Il y vit un grand nombre de malades. Dans quelle mesure l’histoire de la goutte a-t-elle profité de ce séjour et de ces études ? Nous allons le rechercher. Nous devrions, semble-t-il, nous demander d’abord si Hippocrate vit en Thessalie beaucoup de goutteux. Mais la question ainsi posée resterait sans réponse, faute de documents, car le mot de podagre n’est pas prononcé dans les

Page 1