II ! P P OC R A TE
lipidémies, aussi faut-il la ramener à celle-ci, d’une solution plus facile : les malades soignés par lui appartenaient-ils à la classe riche, aimée de la goutte, ou à la classe pauvre •exempte de cette affection ?
On a pu avancer les deux opinions contraires. « Il résulte, dit Littré, des curieuses recherches de M. Meinecke, que les médecins hippocratiques ont exercé leur art à Larisse parmi les familles les plus considérables de la Thessalie. Cela ne contribue pas peu il mieux asseoir et à mieux déterminer tout ce que l’on sait sur le rang qu’IIippocrate occupait parmi les hommes de son temps (i). »
Mais si, à l’exemple de Rossignol (2), on relève les professions des malades mentionnés dans les Épidémies, on reconnaît bien vite qu’ils furent tous de pauvres ouvriers ou des esclaves ; etsi quelques noms moins humbles s’y rencontrent, ils désignent, non les clients d’IIippocrate, mais les propriétaires de ces ouvriers, les maîtres de ces esclaves. Pour nous en tenir à la ville de Larisse, nous lisons : la servante d Œnésidème, la servante de Dyséris, le palefrenier de Palamède. Œnésidème, Dyséris et Palamède furent peutêtre des personnages considérables mais rien ne prouve qu Hippocrate fût leur médecin.
Loin de constituer une nouveauté, l’affirmation qu’IIippocrate ne fut pas le médecin de l’aristocratie thessalienne, nous ramène à l’idée que les anciens se firent toujours de sa pratique. Galien, traçant le portrait du médecin idéal, écrivait : <c S’il se trouve un tel médecin, il dédaignera les faveurs d’Artaxerxe et de Perdiccas; jamais il ne paraîtra devant le premier; quant au second, d le soignera, s'il souffre de quelque maladie qui réclame l’art d’Hippocrate, mais il ne se croira pas obligé de rester toujours auprès de
(1) Littré. T. XVIII, p. xi.
(2) J. -P. Rossignol. Gnallionct Scymnus, deux peintres découverts dans les Epidémies d’Hippocrate. Paris, i858,
5a LA GOUTTE ET LE RHUMATISME
lui et sc rendra à Cranon, à Thasos et dans d’autres bourgades, pour y soigner les pauvres » (i).
Mais, s’il n’y traita guère les nobles et les riches, Hippocrate ne resta pas de longues années en Thessalie, sans en remarquer les mœurs et le régime, sans apprendre à quelles affections étaient sujettes les diverses classes de la population. Peu de goutteux réclamèrent ses soins, beaucoup sans doute furent connus de lui. Aussi le souvenir du séjour en ce pays ne fut-il pas étranger à la conception qu’il devait se faire un jour de la podagre.
Il avait emporté de Cos, dans sa mémoire, cette phrase des Prénotions ( 2) : « les maladies suivantes ne se développent pas avant la puberté : la péripneumonie, la pleurésie, la goutte , etc. » Mais il n’y avait là que la relation d’un fait d’observation, il n’y avait le germe d’aucune théorie. La mention dans une même phrase de la pleurésie et de la pneumonie à côté de la goutte montre assez que l’auteur ne songeait pas à incriminer l’évolution génitale comme l’origine commune de ces trois affections.
C’est en Thessalie qu’Hippocrate crut saisir un rapport plus étroit entre la goutte et la puberté, qu’il ébaucha son hypothèse et établit les prémisses de son raisonnement. Il vit des goutteux, tous adultes ou âgés, et il remarqua qu’ils appartenaient tous à l’aristocratie. Or quelles étaient les mœurs de cette aristocratie? Depuis la plus haute antiquité, en paix comme en guerre, elle ne connaissait qu un plaisir, qu’un exercice, qu’un passe-temps, l’équitation.
La Thessalie avait été la patrie des centaures, elle était restée la patrie des meilleurs cavaliers (3). Un rapprochement sembla naturel entre les habitudes et la pathologie d’une même race: il donna lieu à cette opinion, formulée dans les Airs, les Eaux et les Lieux : la goutte est fréquente
(1) Galien. Œuvres traduites par Daremberg, t. I, p. 5.
(2) Prénotions Coaques. XXX, 5oa.
(3) Hérodote, VH, 196. — Xénophon, Hellen.. VII. 5.