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Cos un étranger. C’était peut-être un Cnidien, mais peutêtre aussi doit-on admettre que, dès cette époque, des hommes se trouvaient qui, désireux d’apprendre la médecine, allaient s’instruire auprès des médecins renommés, sans faire acception de doctrines, sans entrer dans aucune corporation. Avant la révolution hippocratique, ils eussent été philosophes et théoriciens, ils étaient maintenant observateurs et éclectiques.
Immédiatement après les paroles que nous avons reproduites, l’auteur entre en matière: «Au sujet des hydropisies, des phtisies, de la goutte et de ceux qui sont affectés de la maladie dite sacrée, je dis ceci qui est jusqu’à un certain point commun à toutes ces affections, c’est que chez celui qui y a une disposition congénitale, il faut savoir que la guérison sera difficile. Le reste je l’écrirai isolément » (1). Ap rès deux paragraphes consacrés au pronostic des hydropisies et de la phtisie vient le suivant (2). « Quant aux goutteux , ceux qui sont vieux ou qui ont des concrétions autour des articulations ou qui mènent une vie oisive et ont le ventre resserré, tous ceux-là sont au-dessus des ressources de l’art humain, autant du moins que je sache. Ce qui les guérit le mieux, ce sont des dysentéries, si elles surviennent ; et, en général, les autres colliquations qui se portent vers les parties inférieures sont utiles. Mais celui qui est jeune, qui n’a pas de concrétions autour des articulations, qui soigne son genre de vie, aime l’exercice et a le ventre obéissant aux choses administrées, celui-là, rencontrant un médecin intelligent, guérira ».
Ces lignes, écrites au quatrième siècle, ou peut-être à la lin du cinquième, nous donnent sur la goutte des notions qu’on n’oubliera plus : la goutte est plus rebelle quand elle est héréditaire; l’oisiveté la cause ou l’aggrave; la sobriété
(1) Ibid., p. 21.
(2) Ibid., p. 27.
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et l’exercice la préviennent ou l’atténuent; le traitement le plus efficace c’est la dérivation intestinale spontanée ou provoquée, encore n’agit-elle que dans les périodes initiales de la maladie, avant les tophus, avant la vieillesse.
Revenons sur ces divers points, mais remarquons auparavant que ces indications pronostiques impliquent chez celui qui les donne une science assez profonde de la goutte. Si, au lieu d'un traité du pronostic, il eût laissé un traité de pathologie, nous y lirions sans doute bien des faits exacts dont on a fait honneur à des écrivains plus récents comme d’une découverte. Il faut toujours se rappeler, quand on parle de la médecine antique, que nous n’en possédons que des lambeaux, et il faut en agir avec elle comme avec les monuments du même âge et d’après quelques fragments reconstituer l’ensemble.
L’hérédité de la goutte était de connaissance banale chez les anciens et lorsqu’elle n’est pas formellement mentionnée il faut la sous-entendre. Quand Galien appelle la podagre une maladie honteuse et flétrit ceux qu’elle atteint, il parle uniquement de ceux qui l’ont méritée par leurs excès, non de ceux qui l’ont reçue toute faite de leurs parents. Les hommes sages ne manquaient pas qui souffraient de la goutte jusqu’à crier, jusqu’à désirer la mort, et qui n’avaient pas la ressource de s’en prendre à eux-mêmes et à leurs fautes passées.
Le sentiment que l’on pouvait endurer les pires douleurs en expiation des écarts paternels et la persuasion que cette goutte innocente était la moins curable de toutes, devaient conduire au suicide un des amis de Pline le Jeune, Corellius Rufus. « A l’âge de trente-trois ans, il fut pris de la goutte. C’était un mal de famille. Les maladies comme le reste se transmettent par héritage. Aussi longtemps que l’âge lui laissa quelque vigueur, il dompta son mal et le brisa par sa sobriété et par sa continence; il lui opposait toute la force de son âme courageuse depuis que la vieillesse était venue l’aggraver encore. Mais il endurait d’incroyables souffrances,
LES A SCLÉP1ADES
des tortures indignes ». Aussi quand Pline accourut à sa campagne il ne trouva qu’un cadavre (i).
Cela se passait sous Domitien, au temps où Juvénal disait: fuyez le mal, de peur que vos enfants 11e suivent votre exemple (2),
Si quid
Turpe paras, pueri ne tu coniempseris annos,
Sed peccaturo obsistat tibi filins infans.
La maxime n’est pas moins vraie au physique qu’au moral. L’hygiène des pères fait la santé des fils. On n’use point assez parmi les médecins de cette potens ratio comme l’appelle Juvénal. Tel que 11’arrête pas la menace d’une vie courte ou d’une vieillesse lamentable se troublerait peutêtre h la pensée d’un enfant chétif, infirme ou condamné à d’irrémédiables souffrances. D’autant que l’innocent est souvent frappé plus fort que le coupable. Il en est ainsi du moins pour la goutte, pour les affections arthritiques, pour les déchéances nerveuses. Elles peuvent épargner le générateur en dépit de ses excès, pour n’apparaître qu’à la seconde ou à la troisième génération.
Outre la notion d’hérédité, le Deuxième prorrhétique nous donne pour la première fois le nom grec des tophus i-'Tciopwgrc a (plus tard on dira simplement xiopot), mais il ne fait allusion qu’aux dépôts périarticulaires , les plus fréquents à la vérité, mais non les seuls. Il semble que la médecine ancienne ait ignoré les autres concrétions ; du moins la littérature médicale est muette à leur sujet et il nous faudra descendre jusqu’à un auteur profane (il l’était alors à tous égards) jusqu’à Sidoine Apollinaire, pour voir décrite en termes saisissants l’oreille spéciale des goutteux. Du reste ce que dit le Prorrhétique est juste ; les défor-
(1) Pline le Jeune. Liv. I, lettre 12. (3) Juvénal. Satire XIV.
mations des jointures sont un signe d’incurabilité au même titre que l’ancienneté du mal ou que la vieillesse du sujet. Au contraire l’intégrité des jointures dans l’intervalle des attaques, surtout s’il s’agit d’un homme encore jeune, est la meilleure raison qu’on ait d’espérer la guérison ou au moins la rareté des retours douloureux.
Mais plus encore que ces remarques judicieuses, nous devons relever cette assertion que l’oisiveté a des ell'ets funestes et que seul l’homme jeune çiactuovcç peut guérir. L’amour du travail physique, le besoin de mouvement, la philoponie comme nous devrions redire, lut un trait propre du caractère antique, non moins que l’amour de la science ou l’amour de la beauté. L’éducation grecque reposait sur ce trépied, cherchant à maintenir un équilibre dillicile : elle n’y réussit pas toujours et versa tour h tour, et selon l’occasion, dans les excès de l’athlétisme, du sophisme ou de l’esthétisme.
Ce que dit le Prorrhétique de la guérison spontanée et de la cure de la podagre nous montre combien vieille est la notion des suppléances entre les diverses affections de la même famille que la goutte. Il était logique de considérer la liberté du ventre comme nécessaire dans une maladie causée par les excès et caractérisée par de la pléthore, mais l’effet salutaire des évacuations, quels qu’en fussent la nature et le mécanisme, au cours d’une goutte constituée, prouvait une plus délicate observation. D’autant que l’auteur ne se borne pas à louer les purgations : il mentionne et les dérivations intestinales spontanées qu’il désigne du nom général de dvsentéries, et les affections qui résultent du transport et de la fixation sur les régions inférieures du corps des produits liquides de la désassimilation ivr.rfc.iç ; il veut dire les hémorroïdes, les varices, la sciatique. Il ne les nomme pas, mais l’histoire ultérieure nous apprendra que c’est bien elles qu’il faut sous-entendre ici.
Avec le traité des Affections nous faisons un grand pas et nous franchissons sans doute une assez longue période; le