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CHAPITRE V

LA GOUTTE A ALEXATVDK1E

Dès scs premiers jours, Alexandrie eut la grandeur et les vices d’une capitale. On ne peut pas dire d’elle, comme d’Athènes ou de Rome : à telle époque les mœurs changèrent et les maladies avec elles. La goutte y élut domicile avec ses premiers habitants et s’y multiplia au point que Soranus cite Alexandrie d’Égypte comme un des pays du monde où il y avait le plus de goutteux.

Les fondateurs de la ville l’avaient voulue belle et salubre entre toutes; ses voies principales étaient disposées de manière à donner accès aux vents frais de la haute mer ; il n’v avait pas de rues étroites ou tortueuses (i), mais de larges avenues se coupant à angle droit, des jardins, des fontaines, tous les raffinements de l’hygiène urbaine à l'époque où elle fut le mieux comprise et le mieux dotée. Mais il y avait aussi toute la richesse et tout le luxe de l’Asie, tous les arts, tout l’esprit de l’Europe hellénique.

Plus encore que la ville savante, Alexandrie fut la ville voluptueuse. Longtemps avant qu’Antoine et Cléopâtre y vécussent cette vie inimitable dont Plutarque s’est fait l'historien, on célébrait, on enviait le charme de la vie égyptienne. Dans une de ces petites scènes qu’il place à Cos, et jusque

(i) Diodoue de Sicile. Liv. X\1I, ch. lu

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clans le temple d’Esculape, Ilérondas fait dire à une entremetteuse : « Là-bas est la demeure d’Aphrodite : tout ce qui est, tout ce qui a jamais été sur terre, on le trouve en Egypte (i ».

On ne saurait s’étonner que les privilégiés de cette terre, que Ptolémée Philadelphe et maint autre de ses successeurs, qu’un grand nombre des pensionnaires du Musée aient été goutteux. Mais, par une exception que l’on retrouve de nos jours dans une ville aussi opulente et aussi industrieuse qu’Alexandrie, nous voulons parler de Londres, la goutte ne fut pas seulement la maladie des riches, elle descendit dans les quartiers populaires et s’attaqua aux ouvriers. On a sur ce point le témoignage de l’empereur Adrien qui, dans une lettre au consul Servianus, exprime ainsi l’opinion qu’il a des Alexandrins : « C’est bien la race la plus turbulente, la plus frivole et la plus agressive qui soit. Leur ville abonde en ressources, en richesses, en produits de toutes sortes. Personne n’y reste oisif. Les uns soufflent le verre, les autres fabriquent le papier et tous, quelle que soit leur profession apparente ou réelle, tissent le lin. Les podagres y travaillent, les aveugles y ont leur occupation, les chiragres mêmes n’v restent pas sans rien faire (2) ».

La médecine grecque eut donc en Egypte un champ fertile à souhait pour l’étude de la goutte, mais elle y trouva aussi une tradition médicale vieille de plusieurs milliers d'années, des coutumes singulières, une profusion de drogues de toutes sortes et de tous pays. Au contact d’une civilisation si complexe, elle subit quelques changements que nous aurons à définir et à juger. Mais ces changements ne se marquèrent pas tout d’abord et les fondateurs de l’école

(1) Les Mimes d Ilérondas. Traduction française par G. Dalmeyda, Paris.

(3) Vu pi sens, in Ilist Àug. Vie de SaLurnin.

LA (10 U T T K E T L E II 11 U Al A T I S M E

médicale d’Alexandrie continuèrent la route tracée par les Asclépiades leurs maîtres.

Le plus illustre de tous, Erasistrate, garda fidèlement en Egypte les enseignements qu’il avait reçus de Chrysippe de Cnide. 11 ne demanda à la nouvelle cité que le droit et les moyens d’approfondir l’anatomie humaine par de méthodiques dissections. Il avait écrit un livre sur la goutte, et la perte de cet ouvrage est peut-être la plus grande que nous ayons à regretter, car il paraît avoir été le traité classique auquel on renvoyait toujours, qu’on adoptât ou non les sentiments qui y étaient proposés. Asclépiade l’avait discuté dans son livre des Préparations ; Ru fus et Soranus le citent ; Galien le commente avec sa vivacité habituelle ; témoignages assurés de l’autorité qu’il retenait encore longtemps après son apparition.

A défaut de ce livre, quelques fragments tirés d’un autre ouvrage, et cités par Galien, nous donnent quelque lumière sur la manière dont Erasistrate concevait les maladies de la nutrition et la pléthore en particulier. « Lorsque la matière alimentaire distribuée dans les veines n’y est plus digérée, élaborée (c’est le terme même employé par l’auteur èz/üsvoup.svY;) comme de coutume, ni éliminée par une voie quelconque, la plénitude des vaisseaux en résulte nécessairement (i) », et, comme elle augmente avec les apports de la nourriture, il arrive un moment où les veines sont tendues à l’excès et, pour peu qu’une charge nouvelle leur survienne, sont forcées de précipiter leur contenu dans les vaisseaux réservés au pneuma, c’est-à-dire dans les artères. C’était là, on le sait, pour Erasistrate, la cause anatomique, l’explication de l’inflammation. « Mais il faut savoir, ajoute-t-il, que tous les hommes ne sont pas portés aux mêmes maladies ; qu’un même phénomène morbide, la pléthore par exemple, se produise chez plusieurs, la poussée ôpgr( se fait chez tous

(i) Galien. T. VII, p. 587.

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aux endroits qui lui sont habituels : chez ceux-ci au foie, chez ceux-là au ventre, chez d’autres sur les jointures (i) ».

Si l'on fait abstraction de l'hypothèse erronée, connue sous le nom à' erreur de lieu, et qui consistait à faire dégorger les veines trop pleines dans les artères supposées vides de sang, la théorie émise par Erasistrate trahit le but constant de ses elforts, qui fut de ruiner la doctrine humorale de ses devanciers et de lui substituer des notions positives tirées de l’examen des lésions anatomiques. Dans l’exemple choisi, la conclusion implicite des phrases citées est la suivante : la goutte est une phlegmasie des jointures, consécutive à une poussée sanguine, à une congestion locale comme nous dirions aujourd’hui, déterminée elle-même par la pléthore générale de l'économie.

Comment diminuer la pléthore et en prévenir les effets, sur les articulations ou sur d’autres points ? Les moyens sont simples (2) : il faut augmenter un peu la somme des exercices habituels, se faire suer à l’étuve et ensuite prendre des bains; diminuer la quantité des aliments parla suppression du déjeuner et la frugalité du dîner ; choisir des mets moins nourrissants, user surtout de légumes, d’herbes, de citrouilles, de concombres, de melons, de figues, car tout cela maintient le ventre libre et ne coaistitue pas une nourriture trop abondante ni trop forte. Au contraire, il faut s’abstenir presque complètement de viande, de poisson, de sauces préparées au lait ou à la farine. Si l’on a le vomissement facile, il sera bon de vomir après le repas, mais pas trop longtemps après, pour qu’il reste encore quelque chose qu’on puisse rejeter.

Si ces mesures purement hygiéniques ne suffisent pas, si le malaise devient maladie et qu’à la pléthore succède l’inflammation, il faut une médication plus puissante.

(1) / d . T. XI, p. a3f).

(2) Galien. T. XI, p. 287 et suiv.

Il semble aisé cle la déduire de la théorie admise qui rattache tous les accidents à la réplétion vasculaire. Mais il faut compter avec la personnalité d’Erasistrate, avec l’instruction qu’il avait reçue. Il était l’élève de Chrysippe de Cnide qui avait banni de sa pratique et la saignée et la purgation. Aussi, en cas de pléthore, si intense qu’elle fût, il ne recourait jamais aux évacuants ; conduite illogique qui mettait Galien de fort méchante humeur.

Sans le secours d’aucune médication énergique, Érasistrate prétendait dissiper, résoudre toute inflammation née de la pléthore, par les urines, par les sueurs, h l’aide de la diète et des exercices (i). En somme, le meilleur traitement de la goutte était le régime qui en était la meilleure sauvegarde. Il se peut cependant qu’Erasistrate n’ait pas été tout ii fait aussi intraitable que la lecture de Galien le ferait croire. Certes, il repoussait la saignée dont le nom n’était pas même prononcé dans son traité de la Podagre, non plus que dans ses autres livres, mais en ce qui concerne les évacuants, il admettait quelque accommodement. La phrase suivante de Cadius permet du moins de le penser: « Erasistrate, dans son livre de la Podagre, défend d’administrer les purgatifs qu’on nomme cathartiques ». Sans doute il autorisait les purgatifs légers, quelques lavements, juste de quoi assurer la liberté du ventre sans provoquer un flux trop abondant.

En dehors des raisons d’ordre général qui lui faisaient repousser les purgations énergiques, aussi débilitantes a son sens que la saignée, il invoquait un autre motif pour les interdire aux goutteux: « il craignait, dit Celse, qu’en dirigeant le flux vers les parties inférieures, on n’augmentât la pléthore aux pieds ». Ce à quoi Celse répond très justement que les purgations dégagent aussi bien les parties inférieures que les supérieures (2).

(1) Galien. T. XI, p. 246.

(2) Celse. Liv. IV, ch. xxxi.

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On voit combien étaient modique» le» recours qu’Prasistrate offrait aux goutteux, P'ne diète relative, de» sudation», des bain», des exercice» modéré». Il faut y ajouter quelque» applications locale» : dan» son traité de la Podagre il promettait au roi Ptolémée un certain malagrrie de son invention, mai» il négligeait d'en donner la formule. Celui qui portait son nom n avait rien d'authentique, au dire de Soranus i).

Après Diodes, Pr axagore et Krasistrate, Sorariu» mentionne dans son index bibliographique « de nombreux élève» d llérophile ; Aselépiade livre» a Krasistrate ; Héraclide deTarente />. Paissant de coté Aselépiade que nous retrouverons à Home, nous devons nous arrêter un instant aux noms d llérophile et d’Iléraclide parce que leur influence a été grande sur les écrivains qui ont étudié Ja goutte après eux, et surtout sur les praticien» qui l ont traitée.

Ils sont les auteurs d'une révolution médicale qui substitua aux médications simple» et presque uniquement diététiques des anciens une véritable débauche thérapeutique. Ils continuaient l’un et l’autre, en J exagérant, la tradition de Cos, comme Krasistrate celle de Cnide ; et cette double tendance des esprits à accorder ou à refuser leur confiance aux remède» de la pharmacie permet de reconnaître dans la suite des temps les disciples, les héritiers, conscients ou non, des deux fameuse» écoles.

llérophile avait fait une découverte qui aurait dû modifier quelque peu les idées que les anciens se formaient de la douleur goutteuse, modifier surtout l’explication qu’ils en donnaient. Il avait montré que sous Je nom de nerfn on entendait des choses fort différentes et il avait séparé les nerfs proprement dits, moteurs ou sensitifs, des ligaments arti-

( t) Morb. chron , liv, V, ch, tt.

culaircs et des tendons. Mais les médecins eux-mêmes tinrent peu de compte de cette distinction; quant au langage populaire, il a conservé jusqu’à nos jours une erreur réfutée depuis plus de deux mille ans (i).

Les préceptes d’Hérophile disant qu’il n’est aucune maladie qui ne réclame des remèdes (2); qu’il n’est pas jusqu’aux plantes que l’on foule aux pieds qui n’aient de grandes vertus (3); que les médicaments sont des mains divines, (/j eurent un meilleur succès et trouvèrent à Alexandrie des esprits merveilleusement préparés à les accueillir.

Héraclide de Tarente (5) se rattachait par son maître Mantias à la secte d’Hérophile ; il joignait la science botanique de l’un au zèle thérapeutique de l’autre. Il répudiait d’ailleurs toute théorie, ne croyait qu’à l’expérience et cherchait partout, pour les soumettre à ce contrôle, des remèdes acceptés de toutes mains. C’était donc un empirique au meilleur sens du mot. Mais il n’est pas de doctrine qui puisse plus difficilement que l’empirisme se maintenir dans les limites de sa définition, et, malgré le grand savoir et la bonne foi dont le loue Galien, Héraclide connut les excès et les erreurs des empiriques vulgaires. Il ne sut pas se garder assez des préjugés qui l’entouraient. C’est dans le milieu où il vécut, milieu si différent de celui ou avaient appris et enseigné les Asclépiades, qu’il prit les éléments les plus suspects de sa thérapeutique, l’abus des médicaments et l’emploi de certaines herbes considérées comme les antidotes de tous les poisons, les remèdes de tous les maux.

Au temps de l’odyssée, l’Egypte était déjà célèbre par ses

(1) Rufus d Éphèse. Œuvres. Éd. Daremberg, p. i85.

(2) Celse. Liv. V, préface.

(3) Peine. Liv. XXV, ch. v. Pline donne à la phrase d Hcrophile un sens qui nous paraît inacceptable.

(4) Scr. largus. Lettre dédie.

(5) Héraclide vivait dans le second siècle avant J.-C. Soranus qui respecte d’ordinaire l’ordre chronologique le nomme tantôt avant, tantôt après Asclépiade.

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drogues, ses poisons et ses médecins (i); quelques siècles plus tard, ses habitants se vantaient encore d’être les gens les mieux portants du monde et attribuaient ce privilège à l’excellence de leur hygiène prophylactique : « Chaque mois, pendant trois jours de suite, dit Hérodote, ils provoquent des évacuations (cette pratique se nommait le syrmaïsme), poursuivant la santé à coups de vomitifs et de clystères, dans la pensée que toutes les maladies de l’homme proviennent de son alimentation (2) ».

Le clystère, conseillé dans les plus vieux traités de médecine que nous ayons (3), avait toujours été d’un fréquent usage chez les Egyptiens qui l’avaient peut-être employé les premiers. Ils revendiquaient, du reste, l’honneur de la découverte pour un de leurs oiseaux, pour l’ibis, qui s’injecterait de l’ea,u dans l’intestin a l’aide de son bec. Chabas a donné de cette légende une explication très plausible. « Cette fable ridicule, dit-il, s’explique par une confusion qu’a pu faire le narrateur grec entre l’ibis et le roi Thôt dont le nom s’écrit précisément au moyen de l’hiéroglyphe de cet oiseau (4) »• Or, Thôt passait pour avoir le premier enseigné aux hommes la médecine et ses moyens d’action.

Un papyrus récemment publié et traduit, le papyrus Ebers 5), nous renseigne mieux encore sur la matière médicale de la vieille Egypte; il nous montre quelle en était déjà, ti'ois mille ans avant notre ère (6), la richesse et l’incohérence. « Les médicaments égyptiens, dit Joret, étaient de nature essentiellement complexes; on comptait dans la

(1) Od vssée, IV, v. 22ç)-233.

(2) Hérodote. Livr. Il, ch. lxxvii.

(3) II. Brugscii. Notice raisonnée d’un traité de médecine datant du xiv° siècle avant notre ère, et contenu dans un papyrus hiératique du Musée Royal de Berlin. Leipzig, i8G3.

(4) Chabas. La médecine des anciens Égyptiens, antiquité des clystcrcs, etc. , in Mélanges égyptologiques, ira et 2° séries. Ghalon, 1862-64, p. 66.

(5) Papyros Ehers. Édit. II. Joachim. Berlin, 1890.

(6) D'après Chahas, Acucl. des inscriptions, l. IX, 1878, p. 111.

Delpklcii. 7

plupart d’entre eux jusqu’il dix ii douze substances différentes; à cet égard, la pharmacopée pharaonique a servi de modèle ii celle des Grecs et a devancé celle des Arabes (i) ».

C’est donc en Egypte que devait naître la polypharmacie. L’école empirique l’adopta la première. Certes, Sérapion et Héraclide montrèrent une heureuse hardiesse en faisant ingérer à leurs malades l’opium, la ciguë, la jusquiame, considérées plus souvent jusqu’alors comme des poisons que comme des remèdes, mais ils eurent le tort de les mêler ensemble et de leur associer d’autres ingrédients. Le procès de ces compositions hétéroclites, nous le savons, n’est pas jugé encore et elles trouvent des défenseurs. Il est possible que quelques-unes d’entre elles, parmi les plus simples, acquièrent, par la correction réciproque de leurs éléments, des propriétés nouvelles, mais cet avantage hypothétique ne saurait compenser la nécessité où elles réduisent le médecin d’agir en aveugle, de prescrire sans se rendre un compte raisonné du choix des drogues, de leur nombre, de leur dose, sans pouvoir contrôler l’action ou l’inertie de chacune d’elles prise isolément. En tout cas, il était bon de rappeler que la polypharmacie n’est pas née d’une lente,, méthodique et sérieuse observation, mais qu elle a été recueillie par une école médicale d’Alexandrie comme un legs des traditions locales, qu’elle est un souvenir et un vestige des superstitions les plus étrangères à la médecine véritable. L’histoire des médications instituées contre la goutte nous en fournira mainte preuve.

Nous avons quelques-unes des formules d'IIéraclide. Ce sont surtout des préparations calmantes faites pour soulager les douleurs de toute nature et apaiser en même temps les craintes du malade. Aussi renferment-elles presque toutes de l’opium. Les empiriques de l’école d’Alexandrie surent

(i) Ch. Joret. Les plantes dans l’antiquité et au moyen âge. Paris, 1897,

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les premiers reconnaître et mettre à profit les propriétés de l'opium, la double action qu’il a sur le physique et sur le moral de l'homme. On trouve, par exemple, dans le traité des antidotes de Galien une préparation d’Héraclide destinée à rendre inoffensives les plaies faites par les bêtes féroces, à modérer les plus violentes douleurs, à calmer les attaques d’hystérie. Elle contenait du suc de ciguë, de la jusquiame, du castoreum, du poivre blanc, du costus, de la myrrhe et de l'opium (i).

Sorauus mentionne des pilules, catapotia miiltis ex speciebus confecta , prescrites par Sérapion et par Héraclide contre le flux intestinal, et un vin à la myrrhe, au pavot et au safran qui fait penser au laudanum de Sydenham (2). Enfin, dans un livre sur lesdaêtes dangereuses, Trspl Orjpuav, Héraclide donnait la composition de son ennecipharniacum , mixture formée des neuf substances suivantes : la myrrhe, l'opopanax, l’opium, la racine de bryone, l’écorce d’aristoloche longue, la racine de pyrèthre, les semences de rue sauvage (peganum harmala), le cumin d’Ethiopie et les semences de triphyllon (trèfle bitumineux) (3).

Deux de ces préparations, la première et la dernière, sont des thériaques, au sens propre du mot, les plus vieilles que nous connaissions, les plus vieilles sans doute auxquelles un médecin sérieux ait attaché son nom. Galien, énumérant un certain nombre de ces remèdes, les range, en effet, dans l’ordre suivant : thériaques d’IIéraclide de Tarente, de Cratevas, de Dioscoride, de Niger, d’Iollas, de Rufus d’Ephèse (4). C’est nous dire qu’Iïéraclide un des premiers, sinon le premier, a introduit dans la médecine grecque des errements qu’elle avait méprisés jusqu’alors ; c’est nous dire aussi à quelle date et sous quels auspices a commencé le

(1) Galien. Éd. Kuhn, t. XIV, p. 181.

(2) Soranus. in Gœlius Aurelianus, liv. Iü, ch. xxi.

(3) Galien. Loc. cit., p. 18G.

(4) Galien. Ibid., p. G.

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traitement de la goutte par de prétendus spécifiques, car les thériaques et les drogues dites spécifiques ont la même origine, ont puisé leurs éléments aux mêmes sources superstitieuses, ont la même composition. L’histoire est curieuse* et bonne à rappeler, puisque les antidotes de la podagre ont survécu aux thériaques tombées dans l’oubli.

On sait quelle peur les Egyptiens avaient des bêtes féroces et des serpents venimeux et quelles pratiques étranges cette peur leur avait inspirées : l’application ou, plus rarement, l’ingestion de certaines plantes, de certaines matières animales, passait parmi eux pour préserver des morsures ou au moins pour en conjurer les dangers. Il n’y avait là aucune observation, aucune expérience; c’était pure chimère, simple mysticisme. Il suffit de lire la composition, le mode d’application de ces remèdes et surtout les règles bizarres qui devaient présider à la récolte et à la préparation des plantes pour en être convaincu.

C’est de là pourtant, de cette médecine populaire, absurde ou répugnante, qu’est née l’une des médications de la goutte qui ont rencontré le plus de faveur, même de nos jours. Si quelques herbes, pensait-on, ont cette vertu de prévenir ou de guérir la morsure des serpents et des autres bêtes dangereuses pour l’homme, elles peuvent aussi mettre à l’abri d’accidents moins effrayants mais aussi graves, à l’abri dès empoisonnements et des maladies réputées incurables. Rien ne s’oppose à cette extension de leur pouvoir, celui-ci étant fondé, non sur une connaissance raisonnée de leurs propriétés réelles, mais sur l’hypothèse d’une action mystérieuse et quasi divine.

Ainsi les thériaques devinrent des alexipharmaques, de véritables panacées. Elles furent le remède suprême des maladies désespérées, de celles que la médecine était encore tentée d’abandonner à elles-mêmes comme elle l’avait fait jadis. Toutes les affections qui sont au-dessus des ressources médicales, soit par leur évidente gravité, comme certains traumatismes, soit par leur apparence mystérieuse comme

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