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ridicules ou répugnants. « L’urine d’homme guérit la goutte, ce qui le prouve ce sont les foulons qui, assure-t-on, sont préservés de la sorte de cette maladie (i). — Les premiers cheveux qu’on coupe aux enfants et en général les cheveux de tous les impubères, attachés autour des membres goutteux, calment, dit-on, les attaques (2). — Des chairs ou des ossements humains, lorsqu’il s’en trouve dans l’estomac d’une hyène tuée, sont en fumigations un remède pour la goutte (3). »
La bouse de vache, les excréments de veau qui n’a pas mangé d’herbe, les loups et les renards cuits vivants, une patte de lièvre coupée sur l’animal vivant et qu’on porte continuellement sur soi, les rats fendus, le sang de belette, la fiente de poule, la cendre de vers de terre figurent avec bien d’autres ingrédients de même nature dans cette étrange matière médicale. Une de ces recettes pourtant mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle porte à croire que l’idée, que Rufus devait affirmer et développer si clairement, de l'utilité de la goutte articulaire en certains cas, était répandue dans le vulgaire et avait déjà suggéré des tentatives thérapeutiques : « En frottant les pieds avec de la cendre de la cuisse ou du pied gauche du caméléon mêlée avec du lait de truie, on y fait venir la goutte (4) ».
Deux anecdotes pour finir : « M. Varron rapporte que Servius Clodius, chevalier romain, vaincu par la violence des douleurs de la goutte, se frotta les jambes avec des sucs vénéneux et que depuis lors ces parties restèrent sans aucun sentiment, mais aussi sans douleurs (5) ».
« Sextus Pomponius, qui eut un fils préteur, et qui tenait le premier rang dans l’Espagne Citérieure, était occupé à
(1) Liv. XXVIII, ch. xviu.
(2) Ibid., ch. ix.
(3) Ibid., ch. xxvii.
(4) Ibid., ch. xix.
(5) Liv. XXV, ch. vu.
LA GOUTTE A ALEXANDRIE
faire vanner ses grains quand il fut saisi par une douleur de goutte; aussitôt il s’enfonça jusqu’au-dessus des genoux dans un tas de blé. Il fut soulagé; ses pieds se dégonflèrent merveilleusement, et depuis il se servit de ce remède (1). )>
Il est difficile, quand on a lu tout ce que Pline a écrit de la goutte, de ne pas se ranger à l’avis de Littré, juge peu sévère d’ordinaire : « Une part notable de son livre est consacrée à la médecine, et certes il est impossible de trouver rien de plus mauvais que cette portion-là... Sa thérapeutique, si on peut se servir de ce mot pour une telle chose, est un ramassis d’absurdités et de superstitions. Ce semble vraiment le livret des recettes de quelque vieux berger, et parfois des formules de quelque sorcier (2) ».
La comparaison est tout à fait juste et Pline lui-même ne l'eut pas contestée. De propos délibéré, il a rempli son livre des pratiques d’un art qu’il savait « le plus menteur de tous ». Malheureusement il a rejeté au trentième livre de son histoire cette profession de foi, après avoir énuméré avec complaisance, dans les livres précédents, les vertus mystérieuses des animaux, des métaux et des plantes pêle-mêle avec leurs propriétés réelles, et sans qu’un mot nous avertît du scepticisme de l’auteur.
Dans ce trentième livre, il esquisse à grands traits une histoire de la magie, où tout n’est pas à rejeter, et qui prouve «qu’il avait sous les yeux des ouvrages fort analogues à ceux qui constituent encore la littérature alchimique. Il fait remonter l’origine de la magie au Persan Zoroastre ; il cite Ostanès et Démocrite comme les plus illustre adeptes de cette prétendue science qui, selon ses propres expressions, « tient les hommes par le triple lien de la médecine, de la religion et de l’astrologie, prévaut chez un grand nombre de nations et commande en Orient aux rois des rois ».
(1) Liv. XXII, ch. l vu .
(2) Hist. nat. Trad. Littré. Collect. Nisard, t. I, p. vit.
Ailleurs, outre Zoroastre, Démocrite et Ostanès, il cite Pétosiris, le roi Archélaus, Orphée, Pythagore, Platon et Aristote, tous noms qui figurent parmi ceux des maîtres de Part dans les manuscrits alchimiques.
Voilà la source où Pline a puisé largement, comme Pavaient fait avant lui Nicandre, Cratevas, Andréas, l’auteur du poème sur les plantes, et Xénocrate d’Aphrodisie, comme devait le faire bientôt ce Pamphile dont parle Galien et qui, ignorant la botanique, s’avisa d’en écrire en empruntant toutes les rêveries d’un petit livre attribué à Hermès l 'Egyptien et contenant les trente-six herbes sacrées des horoscopes (i).
Nous avons dit que, dans une trop large mesure, Dioscoride s’était associé à cette œuvre de superstition. Le mieux que l’on en puisse dire c’est qu’il s’était borné h recopier ce qu’avaient écrit Cratevas et ses autres devanciers, limitant son effort personnel à une étude sérieuse et vraiment scientifique des plantes considérées dans leurs caractères extérieurs et dans leur mode de végétation.
Ces réserves faites, cherchons dans les cinq livres de la Matière Médicale (2) quelles substances végétales, minéralesou animales étaient utilisées contre la goutte. Il est un contraste frappant que nous avons déjà noté : la médecine populaire n’use que d’applications externes; la liste de celles-ci comprend une cinquantaine de noms; un seul médicament interne est mentionné, l’amome.
Les substances destinées aux applications locales sont aussi variées que possible, empruntées qu’elles sont aux trois règnes de la nature et à l’homme lui-même. Ce sont, et nous en passons peut-être, l’amome, les feuilles de peuplier noir, les feuilles et l’écorce de saule, le marc d’olive, le suc de figuier, la farine d’orge, les coings, les lentilles, les raves,.
(1) Galien. T. XI, p. 797 et 798.
(3) Dioscoride. De materia mctlica. Lipsiæ. 1839-1830. 2 vol.
L A G OU T T E A A L E X A ND El E
les choux, la farine de fénugrec, la chicorée, la courge, l’arum, la racine de cyclamen, le panax, le scordium, h» giroflée, l’androsace, la pariétaire, la joubarbe, la jusquiame, la coralline, le concombre sauvage, la noix de ben, la farine d’ivraie, les feuilles de sureau, les feuilles d’héliotrope, l’aristoloche et enfin la racine de chanvre pour les tophus.
Le règne minéral est représenté par le bitume, le natron, le soufre, la rouille, le sel, la pierre d’assos, la pierre gagates, les briques ; le règne animal par les escargots avec leur coquille, les belettes grillées et réduites en cendre, les méduses, le suif de bouc, la fiente de chèvre, la bouse de vache. Enfin Dioscoride mentionne le lait de femme et le sang menstruel.
Si nous ajoutons à ces remèdes antigoutteux d’autres qui étaient en usage pour toutes les douleurs des jointures, comme la crasse raclée par la strigile sur le corps des baigneurs, la boue, mélange de sueur, d’huile et de poussière, que fournissaient les lutteurs de la palestre, on aura une collection d'ingrédients qui ne déparerait pas le papyrus Ebers.
Sous le nom de Dioscoride, mais d’un Dioscoride plus jeune, on a un traité des Euporistes où l’on lit (Livre I, ch. 234) : « Aux podagres et aux arthritiques conviennent les médicaments suivant pris par l'estomac : l’amome en décoction, l’androsace dans de l’eau, le suc de petite centaurée, la décoction de mauve, la rue sauvage bouillie avec de l’aneth, le suc de malabathrum pris avec les aliments, la germandrée en décoction, la bétoine dans du vin. La chair de vipère est bonne aussi » (i . Enfinune autre collection de remèdes rangés par ordre alphabétique, d’après le nom des maladies auxquelles ils sont destinés, porte les noms de Dioscoride et de Stéphanus d’Athènes. Elle existe dans divers manuscrits, notamment dans le manuscrit grec 2181. Le chapitre Tcepl trooayp'.xwv (fol. 4 1 v°) énumère quelques-unes des applica-
(1) Ped. Dioscokidis. Opéra. Francfort. i5g8.
lions externes mentionnées par Dioscoridc dans sa Matière Médicale et quelques autres dont il ne parle pas.
Dans ces deux ouvrages, dans l’avant-dernier surtout, on retrouve quelque influence de la médecine sérieuse, mais les autres, quelque forme qu’ils affectent, quel que soit leur auteur, Nieandre ou Cratevas, Dioscoride ou Pline, n’appartiennent pas ii l’histoire de la médecine; ils relèvent d’une autre histoire, celle de l’empirisme ou plutôt du mysticisme médical.
Il y a eu, pendant de longs siècles, deux courants parallèles que l’on confond trop souvent : la tradition médicale dépourvue de mystère et d’imposture, telle que la maintenaient des praticiens honnêtes et instruits, et la superstition médicale qui s’était grossie à Alexandrie de tout ce que la magie orientale avait ajouté il la masse des vieilles fables égyptiennes. Le tort de Pline et des autres compilateurs étrangers à la médecine a été de mêler deux choses aussi distinctes, aussi contraires, et c’est le grand mérite de Celse d’avoir gardé son livre pur d’une semblable altération.
L’histoire de la goutte nous a déjà montré comment ont procédé ces compilateurs, ces rhizotomes qui ont recueilli sans discernement les rêveries des Masses de la Perse et des Prophètes de l’Lgypte. Un dernier exemple encore nous paraît nécessaire. Il y a un livre singulier connu sous le nom de Kiranides (les reines) et donné comme l’œuvre du roi des Perses. Le titre de la traduction latine, liber physicomedicus kiranidarum kirani , id est régis Persarum (i), la suscription d’un manuscrit de Madrid xoipavi* (2), des
citations d’Olympiodore et de Georges le Syncelle, qui renvoient soit à la kyranis, soit aux livres kiranides, prouvent l’antiquité, sinon de l’ouvrage lui-même tel que nous l’avons,
(1) Ivirani kiranides. Liber physico-medicus kiranidarum kirani id est regis Persarum, etc. 1 638 , in-8°.
D’après le traducteur, ce livre résulterait de la fusion de deux autres, l’un portantle titre précédent, l’autreécrit par Uarpocration et dédié par lui à sa fille.
(2) Fabricius. Biblioth. græca, t. 1, p.