‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 39 sur 130 · LA GOUTTE A ALEX A A DU J E · texte numérisé non relu

LA GOUTTE A ALEX A A DU J E

au moins des éléments dont il est composé. A ces preuves d’authenticité relative, nous pouvons ajouter un vers de Lucien que nous commentons dans un autre chapitre et qui montre le goutteux tirant ses remèdes xapi xvjç xocpàvsu (1).

Si l’on parcourt cet ouvrage, on est frappé de l’analogie des recettes qu’il renferme avec celles qu’on lit dans Pline et aussi dans Dioscoride. C’est surtout en ce qui concerne les remèdes tirés des animaux que l’analogie, pour ne pas dire l’identité, est évidente : la fiente de chèvre, la bouse de vache, les pattes de grenouilles coupées et appliquées sur les pieds malades, la belette cuite, l’urine de mulet, les souliers en peau de phoque ou de castor, le sang ou les pattes de lièvre, les souliers en peau d’hyène, le bouillon de renard, d’autres produits encore sont des topiques anti-goutteux que nous avons vu conseiller par Pline ou que nous verrons recommander par d’autres écrivains aussi peu médecins.

Le caractère magique de ces prescriptions n’est pas douteux. Les substances que nous venons d’énumérer n’agissaient pas en vertu de leurs propriétés internes, mais par une force mystérieuse qu elles tenaient de leur mode de préparation et d’administration. Par exemple, l’auteur de la kiranide conseille en ces termes l’urine de mulet : « Si l’on prend en cachette de l’urine de mulet, qu’on la fasse cuire avec de l’huile, de la cire et de la litharge et qu’on l’applique sur le pied d’un goutteux, celui-ci guérira, mais la douleur sera transportée au pied du mulet. On prendra de l’urine de mule, s'il s’agit d’une femme ». Nous retrouverons ce topique antigoutteux : on en usait encore au temps de Philagrius, et c’était si bien un remède magique que l’on croyait nécessaire, pendant sa préparation, de cracher dans la marmite en prononçant certains mots mystérieux.

Les pattes de grenouilles aussi étaient bonnes contre la goutte, mais à la condition d’user des précautions suivantes : « On prend, au nom de quelqu’un, une grenouille vivante,

(i) Lucien. Tragapodagra, vers 17/b Deepeuch.

alors que ni le soleil, ni la lune ne sont sur l’horizon ; on lui eoupe les deux pattes de derrière avec une serpe, on les met dans de la peau de cerf et on les attache la droite au pied droit, la gauche au pied gauche du goutteux qui guérit, ii n’en pas douter ».

Du reste on ne saurait isoler ces recettes de celles qui les entourent : or celles-ci ne concernent pas seulement les maladies, n’affectent pas toujours la forme de remèdes; il y a des formules pour attirer sur soi l’amour, l’amitié, la faveur, pour provoquer la discorde chez ses ennemis, pour obtenir une heureuse traversée, pour avoir des songes de bon augure, pour mettre en fuite les bêtes féroces; il y a un grand nombre de conseils ad libidinem excitandam, des secrets pour jeter des sorts et nouer l’aiguillette.

Telle était la médecine magique. Il en est de la thérapeutique d’Ostanès et de ses adeptes comme de celle d’Esculape et de ses prêtres : elles révèlent une égale défiance de la raison humaine, un égal besoin de mystère. Elles dérivent l’une et l’autre des plus vieilles religions antiques. Elles sont étrangères à la médecine à laquelle on ne saurait les rattacher sans injustice. Elles sont des formes passagères d’une superstition qui ne change pas. Un Alexandrin atteint de podagre chaussait des souliers de castor, un Anglais du xui° siècle chaussera les bottes d’un saint évêque.

Ce serait une œuvre utile que de retracer l’histoire du mysticisme médical. On y apprendrait qu’il n’est pas, qu’il n’a jamais été le produit naïf et spontané de l’imagination populaire, mais qu’il constitue au contraire un ensemble de croyances et de pratiques transmis h travers les siècles par un véritable enseignement, ayant ses origines lointaines en Perse, en Chaklée, dans l’Inde et dans l’Egypte, mais ayant trouvé à Alexandrie sa patrie véritable et son meilleur foyer. On suivrait les traces de son expansion graduelle, non seulement chez les empiriques de Rome et de Byzance, mais encore chez les Arabes, chez les Latins du moyen âge, chez les paysans de nos jours.

LA GOUTTE A ALEXANDRIE

Ce n’est pas sans surprise qu’on verrait un pape du xm° siècle, Pierre d’Espagne (Jean xxi) recueillir dans son « Trésor des pauvres », les recettes les plus absurdes parmi celles que nous avons citées. Dans son chapitre de omni gatta, il reproduit textuellement l’ordonnance concernant les pattes de grenouilles (i), plus loin il recommande la fiente de lièvre en emplâtre contre la sciatique et nomme en toutes lettres son auteur, Kyrcinus. Ailleurs il emprunte à la même source les moyens qu’on a d’exciter à l’amour ou d’y mettre obstacle, de mettre en fuite les démons, de rompre les enchantements et de s’attirer la prospérité. Or, nul livre au moyen âge n’a été plus répandu, plus populaire que le « Trésor des Pauvres » dont le titre indique assez à qui s’adressait l’auteur (2).

La foule n invente rien que des mots ; elle u’observe, ni ne réfléchit; ce que l’on attribue à l’expérieuce anonyme des siècles n’est le plus souvent qu’une rêverie vieille de plusieurs miliers d’années, éclose dans le cerveau de quelque prêtre de la Perse ou de la Chaldée et transmise par les voies si sûres de la tradition orale chez les peuples ignorants. En somme il en est du mysticisme médical comme de l'astrologie et de l’alchimie. L'histoire de cette dernière, telle que Berthetot l’a reconstituée, éclaire l’histoire des deux autres. Les trois superstitions sont inséparables : elles ont les mêmes origines, ont subi les mêmes vicissitudes.

Nous ne saurions terminer sur ces réflexions l’étude de la goutte chez les Alexandrins, ce serait juger avec trop de sévérité Héraclide et ses disciples que de paraître les confondre avec les herboristes et les empiriques grossiers dont nous avons rappelé et condamné les errements : ce serait oublier aussi qu’à côté de cette école, qui se réclamait d’IIérophile comme de sou premier chef, il y avait en Egypte

(1) Une faute d'impression ou de copie a fait mettre araneam au lieu de ranam.

(2) Le Trésor des Pauvres. A la suite des œuvres de Mesuc.

i iG

d’autres médecins dont les doctrines et les pratiques se rattachaient aux enseignements d’Erasistrate.

Ils constituaient une secte pleine de vitalité, sinon d’éclat, puisqu’on la retrouve debout plusieurs siècles plus tard et digne encore des attaques de Galien. On devine quels sentiments devait leur inspirer la vue des excès thérapeutiques d’Héraclide et de ses élèves. Malheureusement rien ne reste de leur œuvre et nous pourrions croire qu’ils ont assisté résignés et muets à cette invasion de la médecine par les préjugés populaires, si leur enseignement n’avait suscité le plus hardi, le plus heureux des réformateurs, Asclépiade de Bithynie. Celui-ci clut le meilleur de sa doctrine à Epicure et à Erasistrate; il suivit les traces de ces deux maîtres en combattant à la fois le mysticisme en philosophie, l’abusdes drogues en médecine, deux choses souvent associées partout, mais qui ne le furent jamais aussi étroitement qu’à Alexandrie.

L’Egypte ne vit pas cette révolution. Ce n’est plus en Orient que se consacrent les renommées, que se fondent les systèmes, c’est à Rome, où Asclépiade introduit pour la seconde fois la médecine grecque, non plus à titre précaire, comme au temps d’Archagatus, mais en maîtresse obéie des esprits et des corps.

Dans la pénurie oii nous sommes de textes médicaux, c’est à un philosophe, à Philon le Juif, que nous demanderons la conclusion de ce chapitre. Comme tous les philosophes qui l’avaient précédé, Philon aimait la médecine et lui empruntait volontiers ses exemples et ses comparaisons; il estimait les médecins, honorait leur indépendance et louait leur charité (i). Il avait même appris d’eux ce qu'était la goutte et il nous le redit : « Le sang des veines perd tout ce qu’il a de vital, le fluide artériel n’est plus renouvelé, vivifié

(i) Voir deux très beaux passages. Philonis judæi opéra. Éd. Mangev, in -fol. , 17/12, t. I, p. 187 et t. II, p. Ü37.

LA GOUTTE A ALEXANDRIE

par l’air extérieur d’où il émane ; les fibres se relâchent et se détendent, laissant les membres sans lien, sans cohésion et sans force, parce qu’un flux d’une humeur salée et amère s’est insinué peu à peu; celle-ci, enfermée dans d’étroits espaces, cherche en vain une issue, comprime les parties voisines, est comprimée par elles et engendre ainsi d’atroces, d’intolérables douleurs. C’est l’origine de l’arthritis et de la goutte, affections auxquelles on n’a trouvé aucun remède etqui sont au-dessus des efforts de l’art humain (i) ».

Ces lignes contiennent une explication de la goutte où le pneuma a son rôle ; il y a là l’ébauche d’une pathogénie que les stoïciens Athénée, Archigène et Arétée pousseront à ses dernières conséquences ; elles répètent aussi une fois de plus cet axiome que la goutte est incurable. Et pourtant Philon avait grande confiance dans le zèle et le talent de ses concitoyens, témoin ce passage où l’on peut voir une allusion aux succès de l’école empirique : « Certains médecins, habiles à soigner toutes les affections, toutes les maladies, les moindres malaises, ne peuvent en donner une explication tant soit peu exacte ou seulement plausible, d’autres, au contraire, d’une rare éloquence, exposent dans la perfection les signes, les causes, les remèdes, toute la médecine enfin, et sont absolument incapables de traiter un malade et de lui apporter le moindre secours (2) ». La remarque n’était pas seulement spirituelle, elle était, elle est encore d’une saisissante vérité.

(1) Ibid., t. II. P. 433.

(2) Ibid., t. I, p. if)(j.

Page 1