ANTON I US MUSA
Affranchi cl médecin d’Auguste.
Tète de Musa d'après la statue du Musée du Vatican.
Georges CARRÉ et C. NA CD) Éditeurs.
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A. DELPEUC1I. — La Goutte et le Rhumatisme.
Planche IV.
Georges CARRÉ et C. AAUD, Éditent s .
LA GOUTTE A HOME
l'intelligence d'un disciple d’Épicure, d’un élève d’Àsclépiade, de Théraison de Laodicée, qu’il crée de toutes pièces une sorte de code médical, qui, complété par Thessalus, répondra à toutes les exigences de la pratique ; les prescriptions en seront courtes, claires, absolues. Pour son œuvre l'hémison trouve un nom heureux, celui de méthode.
Le méthodisme a eu une trop longue et trop grande influence sur l’histoire de la goutte pour que nous ne rappelions pas brièvement en quoi il consistait. « Des médecins de notre époque, dit Celse, soutiennent, sous l’autorité de Thémison, leur chef avoué, que la connaissance des causes n’apporte aucune lumière au traitement et qu’il suffit d’observer les caractères communs des maladies, caractères qui sont de trois sortes : le resserrement, le relâchement et un •état mixte ; qu'en effet les excrétions du malade sont tantôt trop faibles, tantôt trop abondantes, ou insuffisantes d’un côté et excessives de l’autre ; que ces maladies sont aiguës -ou chroniques, font des progrès, restent stationnaires ou bien diminuent: qu’en conséquence, étant connu celui de ces états auquel on a affaire, si le corps est resserré, il faut le relâcher ; s’il est relâché, le resserrer; s’il éprouve ces deux dérangements, remédier successivement au plus violent; qu’on doit traiter autrement les maladies selon qu’elles sont aiguës ou chroniques, à leur période d’augment, d’état ou
de déclin. L’observation de ces règles constitue suivant eux
la médecine, qu’ils font consister dans une certaine manière, qu’ils appellent méthode , de considérer ce qu’il y a de commun dans les maladies » (i).
La goutte était, dans ce système, une maladie par resserrement, c’est-à-dire une maladie où les excrétions étaient insuffisantes, et dans la pensée des méthodiques, il fallait tenir compte non seulement des excrétions visibles telles que la sueur, l’urine, les matières fécales, mais encore de
(i) Cei.se. Traduction Vedrenes, p. 35.
Dei.peucii.
celles qui se font par des voies insensibles. On ne saurait méconnaître que cette théorie s’appliquait assez bien à la goutte et à quelques autres affections et justifiait dans une certaine mesure l’enthousiasme de ses partisans. Si nous plaçons en face d’un goutteux un phtisique amaigri, sujet aux sueurs et à la diarrhée, il saute aux yeux que ces deux malades ne peuvent appartenir à la même catégorie. Dans les deux cas, la communauté est évidente suivant la formule même de l’école. On voit de suite l’étiquette qui convient, striatum au premier, laxum au second. N’cst-ce pas comme une première ébauche des maladies par accélération laxum ) ou par ralentissement ( striatum ) de la nutrition?
Cette révolution médicale fut accomplie par Thémison, élève d’Asclépiade ; tout le monde est d’accord sur ce point; mais à quelle date le fut-elle ? La chose est plus controversée. Comme les dates précises font souvent défaut dans l’histoire de la médecine, on est obligé de recourir aux rapports de succession qu’on sait avoir existé entre les divers auteurs. Dans le cas présent, on raisonne ainsi : Columelle dit de Celse vir nostræ ætatis ; Celse dit que Thémison fit sa réforme nuper\ Thémison était élève d’Asclépiade et Asclépiade contemporain de Cicéron. Columelle ayant écrit vers le milieu du premier siècle de notre ère, on en déduit que Celse écrivait sous Tibère, et Thémison sous Auguste. On a là une chaîne dont tous les anneaux paraissent se tenir solidement.
Mais, nous l’avons montré, il faut reporter plus haut, jusqu à l’adolescence de Cicéron, c’est-à-dire vers 90 av. J.-C., la mort d’Asclépiade; d’un autre côté, Thémison 11e peut guère avoir prolongé sa vie plus de quarante ou cinquante ans après la fin de son maître. Comme, au rapport de Pline, il était déjà vieux quand il créa le méthodisme, il en résulte que ce système vit le jour vers le milieu du premier siècle, vers 5o av. J.-C. Ce que nous savons de Celse confirmera, nous le verrons bientôt, l’exactitude de notre calcul, mais il en existe une preuve plus curieuse et jusqu’ici inaperçue.
LA GOUTTE A ROME
Dans le premier livre des Géorgiques, exposant les moyens qu’a le laboureur d’améliorer sa terre, ce qui est une sorte de médecine agricole, Virgile dit ceci :
Sæpe etiam stériles inccnderc profuit agros,
Seu plures calor illc vias et cæca relaxat Spiramenta, no vas reniât quà succus in lierbas,
Seu durât magis et venas astringit hiantes (i).
« Souvent aussi, il est bon de mettre le feu à un champ
stérile soit que la chaleur multiplie et relâche les pores
invisibles par où l’aliment pénètre dans l’herbe nouvelle, soit, au contraire, qu’elle endurcisse le sol et en resserre les veines béantes. »
Les mots relaxat , spiramenta, astringit ne laissent place à aucun doute. Virgile applique aux pores de la terre la théorie du laxum et du striatum comme Thémison avait fait pour les pores du corps humain. On ne peut supposer que le poète ait devancé le médecin : c’est donc qu’il connaissait le méthodisme, qu’il l’adoptait au point de chercher dans la pratique des laboureurs une confirmation ingénieuse du système nouveau.
Rien dans la vie ou le caractère de Virgile ne répugne à cette conclusion. Il avait abordé les diverses sciences, et parmi elles la médecine. « En quittant Cremone, dit son biographe, il alla à Milan et peu de temps après à Naples. Là, après s’être adonné avec passion aux lettres tant grecques que latines, il appliqua tous ses soins, tout son zèle à l’étude de la médecine et des mathématiques (2) ». Aussi, a-t-il toujours parlé avec convenance et justesse des choses qui touchent à la médecine, des choses naturelles. Il a fait mieux : louant lapis d’avoir dédaigné, pour soigner son
(1) ViRGir.E. Géorgiques, llv. I, vers 84 et suiv.
(2) Vie de Virgile, par Donat, in édit. Lemaire, t. V II [ , p. 266.
père en danger de mort, les offres les plus alléchantes d’Apollon, il a trouvé pour définir l’œuvre des médecins de son temps et de tous les temps, ces mots qui pourraient nous servir de la plus belle et de la plus fière des devises : Mutas agitare inglorius artes (i), pratiquer sans gloire un art muet.
C’est vers le milieu du premier siècle avant J.-C. que Virgile étudiait à Naples, c’est-à-dire à l'époque même où nous avons été amenés à placer la tentative de Thémison. Il est naturel qu’un poète élevé à l’école d’Épicure ait accepté volontiers une doctrine médicale dérivée du système atomique, qu’il ait parlé, avec une exactitude qui n’a rien sacrifié aux formes poétiques, de choses auxquelles il était initié depuis peu. Enfin, il ne risquait pas d’être incompris: les géorgiques ont été commencées vers 3y av. J.-C. ; l’invention du méthodisme était alors assez récente pour laisser toute son originalité à la métaphore, assez connue pour lui ôter toute obscurité.
Le méthodisme, tel qu’il sortit des mains de son auteur, manquait d’unité et de cohésion. Thémison était vieux, a encore imbu des erreurs d’Asclépiade (2) » et il n’eut pas le temps de parfaire son œuvre. Ce qu’il disait de la goutte en particulier 11’était pas absolument conforme aux principes de la nouvelle école. « Dans le second livre des maladies lentes, dit Soranus, Thémison parle de la podagre tantôt en méthodique, tantôt en non méthodique; il saigne au pied, permet le vin, confond les qualités des cataplasmes et ne distingue pas les relâchants des resserrants » (3).Thessalus devait, sous Néron, fixer la doctrine, et Soranus, un siècle plus tard, devait en faire un magistral exposé.
(1) Enéide. Liv. XLI, vers 3q8.
(2) Cælius Aukelianus. Morb. chron., liv. I, chap. i.
(3) Id., liv. V, ch. n.
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C’est clans le livre de Soranus, traduit par Cælius, que nous chercherons la pathologie de la goutte selon l’école méthodique. Nous relèverons seulement ici une première et fâcheuse conséquence des idées de Thémison. Il dédaignait la recherche des causes et l’étude des symptômes propres à chaque maladie, pour s’attacher uniquement à quelques syudromes généraux, à quelques communautés, comme il disait, évidentes pour le médecin le moins instruit. Cela conduisait à restreindre à l’extrême le cadre de la pathologie, ii rapprocher, à réunir des entités morbides qui auraient dû rester distinctes. Dans son zèle de simplification, le méthodisme devait oublier tant de caractères qui éloignent le rhumatisme articulaire aigu de la goutte. Il ne tenait compte ni de l’âge, ni des causes : comment n’aurait-il pas confondu les deux affections ?
Cependant, médecins et profanes les distinguaient encore au temps de Thémison. Cicéron, par exemple, voulant montrer que la volonté ne suffit pas pour vaincre la souffrance, dit qu’il « pourrait nommer un grand nombre d’hommes courageux qui, pendant de longues années, ont été torturés par d’atroces douleurs, du fait de la podagre (i) ». Il s’agit ici de concitoyens, d’indifférents, à qui il peut, sans trop de scrupule, attribuer une maladie aussi mal famée que la goutte, mais quand il parle de la santé de sa femme, il a soin d’éviter l’expression malséante : « Terentia magnos dolores articulorum habet (2) ». Le rhumatisme articulaire est une maladie décente dont les causes sont avouables.
Lucilius marque aussi nettement la non-identité des deux maladies dans ce vers (3) :
Quod deformis scnex, xpOpi T'.y.oç ac podagrosus, où il emploie le terme grec qui correspond le mieux à notre
(1) Cicfron. Tuscul. Quæst,, liv. II, ip.
(2) Jd. Lettres à Atticus, liv. I. lettre 5.
(3) Lucn.ius. Satires, liv. 1\. Fragm. Poct. rom. Éd. Bæhrcns, p. 181.
mot rhumatisant. Enfin, ce passage de Vitruve mérite d’être rappelé : « Les maladies dont la guérison est difficile dans les lieux dont il est parlé plus haut (les lieux exposés au vent) sont les rhumes, Ycirthritis, la toux, la pleurésie, la phtisie, les hémoptysies et en général toutes les affections qui réclament non des débilitants, mais des fortifiants. La difficulté de leur guérison vient en premier lieu de ce qu’elles sont causées par le froid (i) ». L’arthritis de Vitruve n’est et ne peut être autre chose que notre rhumatisme articulaire aigu, maladie a frigo re, plus anémiante que toute autre et exigeant davantage encore le recours à la médication tonique.
Le même Vitruve est moins heureux dans un passage (2) où l’on aurait tort de voir la première mention de la goutte saturnine et 011 il dénomme podagre les affections articulaires survenues aux pieds des ouvriers qui boivent les eaux malsaines qu’on trouve dans le voisinage des mines et notamment des mines de plomb.
Pline l’Ancien, énumérant les propriétés, réelles ou imaginaires, des diverses plantes, aura soin de dire nettement si elles sont employées contre la podagre ou contre l’affection articulaire, ou contre les deux à la fois. Musa et Scribonius Largos éviteront de même la déplorable confusion faite si longtemps entre les deux maladies. L’origine de cette erreur remonte aux premiers temps de l’école d’Alexandrie, aux plus anciennes recherches d’anatomie pathologique. L’étude des lésions obscurcit les résultats de l’observation clinique; de la similitude du siège, de l’analogie des phénomènes inflammatoires, on eut tort de conclure à l’identité de nature.
Nous voici arrivés au règne d’Auguste : nous aurons désormais pour nous guider des documents moins fragmen-
(x) Vitruve. Liv. I. Éd. Panckouke, p. 72. (2) Id., liv. VIII, ch. ni.
LA GOUTTE A ROME
taires que ceux où nous avons été réduits jusqu’à cette heure. Le premier en date des traités de médecine qui nous ont été conservés est celui de Celse, qui l’a écrit dans les premières années du règne d’Auguste, avant la grave maladie de ce prince en l’an 20, avant la faveur de Musa (1). Celse pouvait donc dire de Thémison qu’il avait écrit récemment, nuper.
Le livre de Celse est un modèle de clarté et d’élégance, mais le fond est loin de valoir la forme. Cela est vrai de tous les chapitres, mais par-dessus tout de celui qui concerne « les affections des mains, des pieds et des jointures ». La goutte aurait dû, selon sa coutume, mieux inspirer un homme de lettres, car Celse n’était que cela. S’il avait pratiqué, si peu que ce fut, la médecine, il aurait observé, dans le milieu où il vivait, assez de goutteux pour nous donner de leur maladie une peinture plus originale et plus ressemblante et ne pas se borner à traduire les aphorismes célèbres d’Hippocrate sans y ajouter un mot.
Heureusement, si la partie descriptive est absente, le traitement est exposé avec soin, avec méthode et résume clairement la pratique des élèves d’Asclépiade. Voici cette thérapeutique. Dès la première menace, il faut saigner ; si cette opération est pratiquée tout h fait au début, elle peut préserver, souvent pour l’année entière, quelquefois pour toujours. D’autres précautions se sont montrées aussi efficaces : l’usage du lait d’ànesse, grâce à ses effets laxatifs ; l’abstinence, pendant une année entière, de vin, de boissons vineuses, de femmes.
Si, malgré cela, la crise survient, il faut recourir à la gestation. On peut s’étonner de voir cette méthode théra-
(1) Le nom de Musa, médecin et favori d'Auguste, ne se lit pas dans le livre de Celse, peu avare pourtant de citations, et les méthodes employées par lui avec succès y sont condamnées d avance. Ces deux raisons invoquées par Bianconi (epist. de Cclsi ablate) nous paraissent décisives, rapprochées surtout des conclusions auxquelles nous sommes arrivés pour Thémison.
LA GOUTTE ET LE Itll I MATISME
peutique appliquée à une affection aussi douloureuse que la goutte et aussi amie du repos ; mais, dans un chapitre antérieur, Celse, après avoir dit qu’il ne fallait jamais user de la gestation dans le cas de douleurs générales ou partielles, ajoute cette restriction : « sauf quand la douleur siège uniquement dans les parties fibreuses (i) », ce qui était le cas delà goutte chez les anciens.
Les divers modes de gestation doivent être mesurés aux fo rces et aux ressources du patient. Celse les range dans l’ordre suivant en commençant par le procédé le plus doux; le bateau dans un port ou dans une rivière, le bateau en haute mer, la litière, enfin la voiture qui est le mode de gestation le plus dur. On peut suppléer à ccs prescriptions coûteuses en plaçant le sujet dans un lit suspendu que l’on balance, ou tout simplement dans un lit dont on a surélevé deux des pieds et que l’on fait osciller. Sans aucun doute, tout cela est emprunté à Àsclépiade.
Il faut user de cette gestation le matin, puis on doit se faire transporter en un lieu de promenade et là, si on a la goutte aux pieds, on marche, s’asseyant et se relevant fréquemment. Avant le repas et sans prendre le bain habituel, on se fait frotter doucement, on transpire et on se fait arroser d’eau à peine dégourdie. Alors on fait un repas médiocrement substantiel au cours duquel on prend quelques substances diurétiques (2). Enfin chaque fois que l’on éprouve de la pesanteur d’estomac on se fait vomir.
Le traitement local varie selon les caractères de l’afïection. Celse admet trois types cliniques :
i° Il n’y a pas de gonflement. Ce qui convient, ce sont les fomentations chaudes, les bains de pieds dans de l'eau de mer ou dans de l’eau salée aussi chaude qu’on peut le
(1) Cf.i.se. Liv. II. ch. xv.
(2) Celse donne (liv. II. ch. xxxi) la liste des espèces diurétiques ; parmi elles figurent le persil et l’absinthe qui l'ont partie de la poudre composée mentionnée par Ru lus et recommandée, croyons nous, par Asclépiade.