CHAPITRE VII
RUFUS d’ePHÈSE. LES METASTASES
On sait quelle était l’instruction générale clés jeunes Grecs destinés aux professions libérales. Après avoir appris tout ce qu’on pouvait savoir alors des sciences exactes, ils allaient chez le rhéteur et chez le philosophe se perfectionner dans l’art de bien dire et, du moins le croyaient-ils, dans l’art de bien penser. Aussi les œuvres médicales portent-elles souvent bien des traces de rhétorique, et l’empreinte laissée par la philosophie donne-t-elle au langage et aux doctrines une physionomie propre qui permet de reconnaître h quelle secte appartenait l’auteur; non qu’on relève dans les traités de médecine une profession de foi qui n’y serait guère à sa place, mais on y trouve un certain tour d’esprit, une manière de langage qui portent la marque de telle ou telle école. Si bien qu’au lieu de rattacher, comme on le fait d’ordinaire, les principaux systèmes médicaux aux noms des médecins célèbres qui les ont formulés les premiers, on peut faire remonter plus haut leur origine, jusqu’aux philosophes qui les ont inspirés.
Le méthodisme émane d’Epicure; le pneumatisme, de Xénon ; le dogmatisme ou plutôt le logicisme, de Platon. L'indifférence en matière de philosophie, un sentiment assez analogue au positivisme de nos jours créa l’empirisme médical. La chaîne est aisée à suivre qui relie les uns aux
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autres Epicure, Asclépiade, Thémison et Soranus. De même Athénée, Arehigène, Arétée et Hérodote ont personnifié la médecine des stoïciens au premier et au second siècle de notre ère. Enfin, c’est un fait banal que l’association des noms d’Hippocrate et de Platon. Le culte de l’un ne va pas sans le culte de l’autre. Galien poussera jusqu’au fanatisme cette religion philosophique et médicale, en attendant qu’il remplace lui-même Hippocrate et qu’Aristote remplace Platon dans la vénération des siècles suivants.
Par une heureuse fortune, il nous reste trois bonnes études de la goutte, dues, les deux premières à un dogmatique et à un pneumatique, la troisième à un méthodique. Comme nous avons cherché ce que fut la podagre en Grèce, ii Alexandrie et à Rome, nous pouvons, maintenant que l’unité du monde est faite et que tout part de Rome ou y aboutit, dire ce qu’elle fut dans ces asiles purement intellectuels où se réfugia l’indépendance des esprits : l’Académie, le Portique et le jardin d’Epicure. Nos guides seront surtout Rufus d’Ephèse, Arétée et Soranus.
Nul, mieux que Rufus, n’a connu la goutte, n’en a dénoncé les formes les plus graves et les plus insidieuses. Mais, avant d’exposer en détail tout ce que notre sujet lui doit, il nous faut justifier la place que nous lui donnons ici. La plupart des auteurs le font vivre sous Trajan, c’est-à-dire au commencement du second siècle; ils acceptent en cela le dire de Suidas, guide peu sûr. En réalité, Rufus n’aurait pu voir que dans une extrême vieillesse les premières années du règne de Trajan : la période active de sa vie répond au tiers moyen du premier siècle.
Demandons-lui à lui-même le temps où il vivait; employons cette méthode assez défectueuse, mais seule possible ici, qui consiste à placer un écrivain entre les auteurs qu’il cite et ceux par qui il est cité. Or, l’auteur le plus récent que nomme Rufus, dans un passage sur la peste à bubons, est Dioscoride, Dioscoride Phacas, contemporain de Cléopâ-
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Ire (i). Nous avons ainsi un premier point de repère, une limite aux hypothèses qui feraient de Rufus un auteur trop ancien. Si nous ajoutons qu’il n’est nommé ni par Celse, ni par Scribonius Largus, on sera amené à penser que sa notoriété n’a pas commencé avant le règne de Tibère ou même celui de Claude.
C’est précisément sous Claude ou sous Néron qu’il a été désigné, pour la première fois, comme un médecin éminent par Servilius Damocrates qui, dans son poème sur les antidotes, dit, ;i propos du Cuplii : « Telle est la manière dont Rufus disait qu’il fallait faire cette préparation, Rufus, cet homme supérieur, si consommé dans son art (2) ». Nous disons que ce poème a été écrit sous Claude ou sous Néron parce que l’auteur, dans un autre passage, raconte que « Tibère usait, d’un certain antidote et n’en a jamais bu d’autre (3) », indiquant assez clairement qu’il écrivait après la mort de l’empereur, mort survenue en l’an 37. D’autre part, Damocrates est nommé à deux reprises par Pline l’Ancien, mort en 79 (4).
Ainsi, c’est entre ces deux années 37 et 79 qu’il faut placer la vie médicale de Rufus. Une preuve de la justesse de ce calcul, c’est que Rufus est nommé par Archigène qui fut, comme on le sait par Juvénal, le médecin à la mode sous Domitien et dans les premières années du règne de Trajan. On lit, en effet, dans Nicolas Myrepse (sect. XIII de hieris, ch. 20) (5) : « Hier a Archigenis e.v epistola ad Marcum de nielancholia. Hic çero in alio loco ait esse 1ht fi, ». Le texte grec, donné par Daremberg, est plus clair encore (6).
(1) In Œuvres d’Oribase. t. III, p. 607.
(2) Servilii Damocratis quæ supersunt in Poetae bucolici et didactici. Édit. Firmin Didot, p. 123.
(3) Ibid., p. 127.
(4) Pline. Jfist. nat., liv. XXIV et XXV.
(5) Medicæ Arlis Principis, t. II, p. 6/»9 -
(G) Daremberg. Notices et extraits des manuscrits médicaux, etc. ire partie, p. 61.
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Galien, il est vrai, qualifie en deux endroits Ru fus de vswTspoç, l’opposant une lois à Glancias, à Héraclide de Tarente et à Zeuxis, une autre fois à Plistonicus, à Praxagore et ii Philotime. Mais on est toujours le neoteros, le moderne de quelqu’un et entre Rufus et les auteurs les plus récents cités par Galien il y a un intervalle de deux cents ans très suffisant pour justifier une différence d’appellation. Pour Galien, le dernier ancien c’est Asclépiade. Il dit de Nénocrate, contemporain de Rufus puisqu’il est cité par Pline : « Cet homme n’est pas un ancien, il vivait du temps de nos grands-pères ».
Dans quel milieu vécut Rufus? C’est encore la seule lecture de ses œuvres qui nous l’apprencl. S il naquit à Ephèse, s'il y apprit sans doute les éléments de la médecine, s’il y vit même quelques malades (i), c’est en Egypte, à Alexandrie, qu’il pratiqua et enseigna. 11 nomme souvent les Egyptiens, connaît bien leur pays, leurs habitudes (le syrmaïsme, les clystères), leurs maladies (la peste, l’éléphantiasis), leurs expressions populaires (ils appellent le ricin kiki) ; il sait que les marais de l’Egypte ne sont pas dangereux et que Peau du Nil est excellente. Il connaît aussi la pathologie des contrées voisines : les Syriens et les Libyens ont la peste, les Arabes ont la fdaire, et Rufus en a observé un cas ; l’Ethiopie même est mentionnée plusieurs fois. Par contre, il n’est pas question de Rome ni des Romains. L’Italie est rejetée avec la Gaule et la Thrace parmi les pays froids : « On modérera l’usage des lavements acres chez les habitants des pays septentrionaux ou très froids, par exemple, les Gaulois, les Thraces, les Italiens; on pourra être plus hardi il l’égard des Egyptiens et des habitants des autres pays tempérés (2) ».
Rubis est donc un Alexandrin d’adoption; il l’est de corps
(1) Rufus. Œuvres. Édit. Daremberg, p. 20a.
(2) Rufus, in Okiba.se. Liv. VIII, ch. xxiv.
et d’à me ; il continue la tradition ancienne sans s’occuper des novateurs qui, en occident, ont bouleversé la médecine; il ignore Thémison et le méthodisme. 11 admire et commente Hippocrate, enseigne l’anatomie telle que l’ont faite Érasistrate et Hérophile, mais il regrette de ne pouvoir comme eux disséquer des cadavres humains, car l’heureux temps desPtolémée, si dépourvus de préjugés, est passé, et il en est réduit à montrer sur un esclave les parties externes, sur un singe les viscères intérieurs. Ses connaissances n’en sont pas moins très grandes, et il rectifie quelques-unes des erreurs de ses devanciers. Les veines sont toujours pour lui les vaisseaux qui contiennent et distribuent le sang, mais déjà les artères en renferment « une certaine quantité (i) ». Parlant des nerfs, il écrit cette phrase : « Parmi les nerfs, les uns, provenant du cerveau et de la moelle épinière, sont moteurs ou sensitifs, sont appelés nerfs volontaires ou xi'iz'. ; les autres, qui entourent les articulations, sont appelés ligaments a"jvccciy.a (2) ». Ailleurs, il rapporte à Hérophile l’honneur de cette distinction.
En médecine, Rufus est un disciple d’Hippocrate, mais un disciple indépendant. S’il admire et loue son modèle, il sait aussi, mieux que personne, signaler le danger de quelques-uns de ses enseignements. Il consacre un petit traité de V Interrogatoire des malades à la nécessité de demander au malade lui-même ou à ceux qui l’entourent tout ce qui peut éclairer la nature et la gravité de la maladie. II ne se dissimule pas qu’il agit ainsi à l'encontre de la pure doctrine du maître, mais il va au-devant de l’objection et y répond : « J’admire sans réserve Hippocrate pour sa finesse (sôtp'.-i xx); elle l’a souvent conduit à de belles découvertes; néanmoins, je recommande au médecin qui veut être ins-
(1) Rufus Œuvres, p. i83.
(a) Ibid., p. i03.
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trait de toutes choses, de ne pas négliger non plus les interrogations (i) ».
11 est humoriste, cela va sans dire, mais il est surtout clinicien : aussi lui doit-on la plus belle application des théories humorales aux difficultés et aux surprises de la pratique. Nous voulons parler des accidents soudains et graves survenus au cours de la goutte et rapportés à un déplacement du principe morbide, à une métastase. A Rufus commence l'histoire de la goutte viscérale, de la goutte remontée.
Mais il habite Alexandrie : s’il connaît peu les Romains, ceux-ci ne le connaîtront guère davantage; son nom leur parviendra, grâce à un poème botanique, celui que cite Damocrates, mais ses œuvres sérieuses seront longtemps ou ignorées ou méconnues : il ne jouira pas d’une bruyante renommée. Il attendra jusqu'à Galien un retour de faveur que lui devait bien le législateur sévère de la secte logique, car Rufus en fut peut-être le représentant le plus accompli.
Rufus, qui a beaucoup écrit, avait parlé souvent de la goutte. Dans son traité du Régime, dans son ouvrage sur le diagnostic des maladies chroniques, ce sujet ne pouvait être oublié ou écourté; mais il avait aussi consacré à cette affection une étude particulière, dont on ne sait si elle constituait une monographie indépendante ou si elle n’était pas simplement une des sections de son traité de médecine populaire. Cette seconde hypothèse qui se fonde sur ces mots de Razès : Rufus in libro ejus ad vulgus de dolore arliculoram et co/ica (2), nous paraît la plus probable ; elle concorde mieux avec le caractère de l’œuvre telle que nous la connaissons, car la thérapeutique y tient la plus grande place.
(1) Ibid., p. 218.
(2) Rufus, p. 4 y G .
Du texte lui-même il ne nous reste que quelques fragments reproduits par Oribase et par Aétius, mais une vieille traduction latine, découverte par Littré (i), nous rend, sous une forme barbare, il est vrai, l’œuvre tout entière, à peu de chose près. Pour analyser le petit traité de Rufus, nous userons surtout de cette traduction, nous aidant par endroits des extraits de Razès, d’Aétius et d’Oribase qui permettent de la contrôler et de la rectifier en quelques points 2).
Dès le début, Rufus appelle l’attention sur les métastases goutteuses : « Le pire c’est quand la fluxion se retire des articulations ; on tombe d’un péril dans un autre: on en meurt en peu de temps, ou bien l’on est frappé de pneumonie ou d’apoplexie, ou bien il suroient quelque autre maladie aiguë ».
La phrase qui précède n’est pas l’indication sommaire et incidente d’une notion banale, c’est l'affirmation concise d’une doctrine personnelle, que Rufus a développée ailleurs dans toute son ampleur et sur laquelle il est revenu comme sur un sujet qui lui plaisait entre tous et qu’il avait fait sien. Il avait la conscience, et il s’en fait gloire, d’avoir fait œuvre originale et utile, d’avoir bien mérité de la médecine.
Pour Rufus il est au moins deux causes occasionnelles à ces complications. La première, c’est l’application intempestive du froid : « il ne faut pas trop refroidir les parties malades; du fait d’un refroidissement excessif l’inflammation se porte au dedans, les jointures s’affaissent, les douleurs deviennent plus fortes et des inflammations se fixent ii l’intérieur » (3). L’autre cause de la goutte remontée, c’est l’interruption trop rapide d’un traitement interne : « On ne doit pas renoncer brusquement ni d’un coup aux médicaments internes; je ne conseille pas non plus de cesser
(1) Littré. Revue de philologie , t. I, i845.
(2) Nous avons aussi mis à profil l’article d’E. Muller et Eug. Fournier, dans le Journal des Savants, 1881.
(3) Ibid., p. 287.
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subitement l 'usage des diurétiques qu’on avait coutume de prendre; il faut les supprimer peu à peu, sinon on s’expose à l’apoplexie ou à quelque autre affection incurable, comme j’ai su qu’il était arrivé à Cléon (i) de Magnésie. Souffrant des jointures, il prenait l’antidote à la centaurée; puis, se sentant soulagé, il cessa d’en boire. 11 fut pris d’une affection convulsive, eut une attaque d’apoplexie et mourut. Je connais encore un autre malade qui fut victime des mêmes accidents ; seulement il était robuste et se purgea beaucoup; aussi se tira-t-il d’affaire; mais ayant cessé tout d’un coup les lavements, il mourut. Il est donc nécessaire d’arriver à évacuer graduellement les humeurs invétérées dans la crainte que ces humeurs pernicieuses séjournant dans le corps et s’accumulant ne causent une mort subite. Le mieux est donc, je le répète, de ne pas renoncer brusquement à l'ingestion de ces drogues. Mais si l’on juge que le malade en a pris assez, sans qu’il lui soit bon encore de reprendre sa boisson habituelle, il faut qu’il n’en boive plus autant, ni tous les jours, mais qu’il en diminue la dose de plus en plus, évitant la suppression brusque » (2).
11 est inutile d’insister sur le danger des applications froides : notons seulement qu’avant Ru fus on n’en avait signalé que les conséquences locales; mais ce que dit Rufus des médicaments internes est plus intéressant. Nous avons
(1) Le texte latin porte Clemmagniti conLigisse et Littré dit en note: je ne sais comment restituer ce nom propre altéré. Nous proposons d’admettre que le traducteur a réuni deux mots ensemble et qu’il y avait dans le texte grec KXstov p.ayvij"r); k’-uye.
(2) Rufus. p. 277. — Cullen, parlant de la poudre de Portland, dont nous avons donne la composition, ne s’exprime pas autrement que Rufus : « Toutes les fois que j en ai vu faire usage pendant le temps prescrit, ceux qui y ont eu recours ont été, en elfet, délivrés entièrement de l’affection inflammatoire des articulations, mais ils ont ressenti plusieurs symptômes de goutte atonique et tous, immédiatement après avoir fini ce médicament, ont été attaqués d’apoplexie, d’asthme ou d’hydropisie mortels. » Cullen. Trad. Bosquillon, t. I, p. 35/|.
vu comment étaient constituées ces drogues: c’étaient des poudres végétales, le plus souvent diurétiques ou laxatives, dont on faisait, avec du miel, un électuaire. Si l’on rapproche l une de l’autre la phrase de Rufus où il dit que ces médicaments remplaçaient la boisson habituelle et celle de Celse portant qu’ils étaient pris au cours du repas, il apparaît clairement que pour suppléer au vin défendu et activer la dépuration urinaire, les goutteux délayaient, à chaque repas, une certaine quantité d’électuaire et usaient de ce breuvage. C’est da ns ce sens qu’il faut entendre le mot polio.
Les anciens croyaient qu’il était nécessaire d’absorber en nature la substance médicamenteuse et qu’une simple infusion ne su disait pas. Aujourd’hui encore les poudres antigoutteuses les plus renommées se prennent de cette façon (i).
Rufus 11e se méprend pas sur le mode d’action de ces antidotes, ni sur la cause véritable des accidents qui suivent leur abandon. Il dit nettement que les poisons morbides lormés dans 1 organisme du goutteux, n’étant plus évacués comme ils l’étaient auparavant grâce aux propriétés diurétiques ou laxatives des espèces employées, s’accumulent et déterminent souvent la mort. L’observation qu’il cite, celle de Cléon de Magnésie, pourrait être intitulée goutte, urémie, convulsions, coma et mort ; ou encore auto-intoxication, insuffisance rénale et mort. On voit combien il est loin des erreurs alexandrines, de la foi en une vertu mystérieuse et magique des simples.
Outre les accidents cérébraux et pulmonaires, il mentionne aussi les diverses variétés de coliques qui peuvent alterner avec la goutte, la précéder ou la remplacer. Malheureuse-
(1) Nous copions dans le prospectus qui accompagne la poudre de Pistoia • « 11 faut délaver avec beaucoup de soin dans un demi-verre d'eau froide ou de café tiède une dose (ou un petit paquet) de la poudre et avaler toute la substance, le matin à jeun. » Le traitement dure une année entière sans interruption.
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ment le texte publié par Littré est très altéré en cet endroit et celui de Razès est trop concis : « Inter artheticam et colicam quædam fît attributio, ita quod quidein laborantes co/ica passi surit artheticam vehementer » (i). Il n’est pas douteux que ce mot de colique, aussi vague autrefois que maintenant, ne désigne aussi bien les crises hépatiques ou néphrétiques que les douleurs limitées à l’intestin. Rufus lui-même dit ailleurs que « l’expulsion des calculs rénaux et vésicaux dissipe la douleur du côlon, c’est-à-dire la colique » (2).
La question des métastases avait aux yeux de Rufus une telle importance qu’il lui avait consacré une étude spéciale qu’Oribase nous a conservée et qui est certainement le plus brillant chapitre de pathologie générale que l’antiquité nous ait laissé. On le croirait écrit d’hier et nous ne saurions mieux le comparer qu’à la magnifique leçon où Trousseau étudie les diverses manifestations de la diathèse goutteuse, leur utilité ou leur danger et cherche une réponse à cette question émouvante : faut-il traiter la goutte ?
La leçon de Rufus est intitulée Tw&pl à-Koav.rppÿ-ii)'/ . Bussemaker et Daremberg traduisent des dépôts. Mais en réalité y.rdr/.rpp.y. veut dire davantage : c’est la d’Hippocrate,
qu’il définit ainsi dans les Epidémies (3) : r/.v/V.r, ce qui, par rapport à une affection, survenant après guérit et, survenant avant, prévient. Nous pensons que le meilleur titre à donner au travail de Rufus serait le suivant: « des suppléances morbides » (4).
Voici, aussi fidèlement traduits que nous l’avons pu faire.
(x) Razès, in Rufus, p. 5 1 3.
(2) Rufus, in Oribase, t. IV, p. 97.
(3) Épidémies, liv. VI. sect. III, ch. xxm.
(4) Rufus, in Œuvres d'Oribase. Edit. Bussemakuk et Daremberg, t. IV, p. 83.
Le mot français décharge se rapproche aussi beaucoup par le sons du mot a7:da/.7]up.a.
les principaux passages de l’auteur grec : « Parmi les maladies qui surviennent à l’homme, il en est où le rétablissement est dû aux soins du médecin, il en est d’autres où il résulte d’une substitution, d’un remplacement par d’autres accidents. J’ai dit ailleurs les moyens de traiter médicalement, et aussi les diverses sortes de régime et les remèdes particuliers de chaque affection. Je vais dire maintenant quels incidents morbides se présentent utilement et dissipent la maladie ancienne, sans que le médecin fasse rien pour cela : je le fais pour que celui-ci ne vienne pas entraver un effort utile. Quelques-uns en effet voyant une douleur de la hanche ou d’une autre jointure, un gonflement des parotides, une dysentérie, un ictère ou telle autre des nombreuses affections dont nous allons parler, en ont méconnu la nature, et, croyant à quelque complication fâcheuse, n’ont pas osé lui faite bon accueil et la favoriser. S’efforçant au contraire d’y mettre obstacle, avant qu’elle ait pu rendre quelque force à l’organisme, ils ont aggravé les accidents. Pour moi, en montrant dans le présent livre ce qu’il faut détourner comme un événement fâcheux et ce qu’il faut au contraire stimuler, pousser plus avant au lieu de le faire disparaître, j’espère avoir fait une œuvre de grande conséquence pour notre art tout entier ».
a On m’objectera que la découverte n’est pas de moi, qu’IIippocrate autrefois a dit maintes choses pareilles, jë l’accorde (i). Mais que ne trouve-t-on pas dans l’œuvre écrite d’Hippocrate ? Aussi, si je réunis tout dans un seul et même livre, ajoutant ce qu’on a appris depuis et distinguant bien chaque chose, cela ne fera pas un travail si ingrat ».
Après cet exorde, dont on aime l’accent de franchise et de fierté, Rufus étudie successivement l’utilité de la fièvre
(i) Voir dans noire conclusion ce qu’il est dit des œuvres hippocratiques.
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