‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 49 sur 130 · L ECOLE STOÏCIENNE OU PNEUMATIQUE · texte numérisé non relu

L ECOLE STOÏCIENNE OU PNEUMATIQUE

La philosophie naturelle des stoïciens fut, comme leur •morale, dominée par l’idée de force, d’énergie. Ils admettaient l’existence d’une force immanente h tous les corps, qui étaient maintenus, mus et dirigés par elle, et lui donnaient le nom de souffle, d’esprit, de xveup.x. Elle était une, mais avait ses degrés, ses formes, ses apparences, variables avec les corps en qui elle résidait. Tous possédaient une force commune, banale, simple condition de leur existence, c’était la force hectique , le pneuma hecticon ; une force supérieure, dite naturelle , était réservée aux animaux et aux plantes dont elle assurait et réglait la nutrition; enfin, les animaux seuls possédaient la force animale, psychique .

Le pneu ma se mêle à notre sang, remplit notre cœur, parcourt nos artères, porte aux extrémités du corps le sentiment, la vie, le mouvement, rapporte au cerveau, à l’intelligence, les impressions, les avertissements reçus ; il s’alimente et s’entretient aux dépens de l’air extérieur par la respiration ; il est le véhicule de la chaleur innée, ou plutôt il est cette chaleur même, et sous ce dernier nom, comme sous celui de pneuma, il est la mesure de notre énergie, de notre santé, de notre vie (i).

(i) Rufus, p. 1 66 : « Zenon assure que la chaleur et le pneuma sont mémo chose ; les médecins l’ont une distinction : ils appellent pneuma 1 air qui est respiré, et chaleur ce qui résulte du frottement du pneuma; d’autres prétendent que la chaleur est un certain principe de Aie. »

Si l’on s’élève au-dessus des animaux et de l’homme et qu’on envisage la nature entière, c’est encore le pneuma qui anime et gouverne tout. Par une synthèse hardie, le stoïcisme voit dans ce pneuma, dans cette chaleur universelle, le premier moteur, l’unique principe, la divinité.

Nous n’avons pas à discuter cette philosophie ; qu’elle mène au matérialisme, comme on l’a prétendu, ou au panthéisme, comme il paraît plus juste, il n’importe. Il nous suffit qu’elle ait introduit en médecine un principe nouveau. Quand Athénée dit : « Toute maladie commence par une atteinte portée au pneuma » (i) ; quand un de ses disciples, sans doute Hérodote, ajoute : « La santé consiste, non seulement dans l’équilibre des humeurs et dans l’intégrité matérielle des viscères, mais encore dans une juste tension des forces «(2); ils formulent un système hardi, qui n’aura de leur temps qu’un succès éphémère et restera incompris, mais reparaîtra de nos jours sous d’autres noms.

Le pneumatisme, c’est donc le stoïcisme médical. L’adhésion aux principes que nous avons résumés est même le seul lien qui unisse entre ceux qu’on a désignés sous le nom commun de pneumatiques (3). La philosophie stoïcienne imprimait aux âmes un tel souci de l’indépendance, une telle fierté, que les successeurs d’Athénée ne croyaient pas être les membres d’une même secte médicale, ayant un chef, une doctrine, une discipline, mais prétendaient ne tenir que d’eux-mêmes leurs opinions et leurs règles de conduite. Aussi n’est-il guère de question sur laquelle ils ne disputent entre eux et avec leurs maîtres, ce que Galien attribue à la passion de la controverse qui les animait tous. Ils réservaient le nom de pneumatiques à Athénée et à quelques-uns

(1) Introductio, seu Mcdicus, in Œuvres de Galien, t. XIV, p. 699.

(2) Ibid,., p. 727.

(3) « Tous ceux qu’on appelle pneumatiques sont attachés aux doctrines du Portique, Galien, t. VIII, p. 042- »

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Je ses élèves immédiats ; mais Léonidès se proclamait épisynthélique et Archigène se disait éclectique ; Arétée, consulté, aurait réclamé le surnom d’hippocratique.

L’usage a prévalu de leur donner à tous une même quali- Jication et celle de pneumatique leur convient, car le rôle joué par le pneuma dans leur philosophie et dans leur médecine mérite de caractériser une doctrine et une école, à la condition de laisser à ce pneuma les attributs si vastes que les stoïciens lui reconnaissaient.

L’école pneumatique eut sa théorie de la goutte : nous en trouvons comme une ébauche dans ce qui nous reste d’ Athénée, d’Archigène et d’Hérodote ; nous en avons l’exposition complète dans le chapitre célèbre d’Arétée.

Athénée, d’Attalie en Pamphilie, ne nous a pas laissé une seule ligne qui concerne la podagre, ou du moins une seule ligne signée de son nom, mais il est facile de recounaître le reflet de son enseignement dans certains passages du plus célèbre des stoïciens de son temps. Sénèque, philosophe et valétudinaire, aime la médecine : il a lu Hippocrate et sait par cœur quelques-uns de ses aphorismes ; enfin, il a la goutte, une goutte chronique, presque cachectique, compliquée d’angine de poitrine. lia pu faire sur luimême de minutieuses observations, mais, comme sa philosophie, sa médecine est courageuse et attristée. Il sait que la goutte a ses retours périodiques réglés comme une fièvre quarte il, qu’il ne peut espérer une guérison complète, mais de simples répits, qu’il doit s’estimer heureux si les accès reviennent moins souvent et si les douleurs sont moins aiguës (2).

Les lignes suivantes sont plus curieuses : « On a mal aux pieds; on ressent des élancements dans les jointures; on dissimule encore ; on prétexte line entorse, un accident dû

(1) Sénèque. Quæsl. Nat., liv. III, ch. xvi.

(2) Id. De vit. beat., ch. xvii.

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h quelque exercice trop violent. Le mal est ii son début, on doute encore, on lui cherche un nom ; mais quand il a atteint les chevilles et rendu les pieds méconnaissables, il faut bien avouer que c’est la goutte ».

La remarque de Sénèque nous semble, aujourd’hui, toute naturelle sous la plume d’un homme de lettres, mais elle se retrouve sous une forme presque identique dans Soranus et dans Arétée. Le passage correspondant de ce dernier est célèbre et partout cité. Or, il est difficile d’admettre que les deux médecins grecs aient emprunté quelque chose au philosophe latin ; le mieux est de supposer qu’il y avait là une sorte de lieu commun, tombé dans le domaine public au moment où celui-ci écrivait. Peut-être Lavait-on lu d’abord dans le livre d’Athénée. Nous le croirions d’autant plus volontiers que Sénèque a puisé, sans aucun doute, à la même source, la théorie qu’il donne delà goutte.

« Les plus grandes douleurs siègent dans les parties du corps les plus maigres : aussi les ligaments nervi, les jointures, tout ce qui est étroit souffre cruellement quand le mal s’y est une fois enfermé. Mais aussi, ces parties s’engourdissent rapidement et, par l’excès même de la douleur, en perdent le sentiment ; soit que le pneuma, spi/Ttus, arrêté dans son cours et altéré, perde sa vertu propre et le pouvoir qu’elle lui donne de nous avertir, soit que l’humeur corrompue, ne trouvant plus d’issue, se neutralise elle-même et atténue la sensibilité des parties qu’elle remplissait. C’est pourquoi la goutte des pieds et des mains, toutes les affections des vertèbres et des parties fibreuses ont des temps de relâche quand l’insensibilité a succédé aux vives douleurs. De tous ces maux, seules les premières atteintes sont cruelles, mais la violence de l’accès s’émousse par sa durée même, et c’est l’engourdissement qui marque la fin de la souffrance (i) ».

(x) Sénèque, p. 78.

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