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concilier sa fidelité à la secte et son amour-propre de savant. Si donc l’on veut trouver quelque originalité à sa figure, ce n’est pas sur des questions de doctrine ou de pratique qu’il faut le juger, mais sur quelques traits, comme le précédent, qui nous révèlent l’homme lui-même, tel que l’avaient fait sa naissance et son éducation.
Il était né à Kphèse, l’une des villes les plus riches et les plus savantes de l’Orient, la patrie de philosophes, de poètes, de peintres célèbres, de médecins estimés, comme Rufus et Magnus. Il n’y a guère d’incertitude sur l’époque où il vécut : d’une part, il cite Archigène, de l’autre il était mort quand Galien écrivait son traité de methodo niedendi. On peut donc placer la période scientifique de sa vie sous les règnes d’Adrien et d’Antonin (117-161). Il avait étudié, il enseignait à Alexandrie, qui était devenue, après Athènes, la capitale intellectuelle du monde ancien. Il ne put se soustraire entièrement aux influences de ce milieu où l’on aimait l’érudition, l’esprit, et par-dessus tout la controverse, mais où l’on manquait aussi de la qualité athénienne par excellence, du sens de la mesure. Ce sens manque assez souvent à Soranus : il est ingénieux, quelquefois subtil jusqu’à la puérilité ; il discute dans les formes et abuse d’une dialectique un peu pédante.
On retrouve en partie ces défauts dans le chapitre que Soranus consacre à la goutte : qu’on relève aussi les diverses étymologies qu’il propose dans les deux ouvrages que nous avons de lui, qu’on relise ce qui concerne le mot manie ou les divers noms grecs de l’utérus, qu’on se rappelle la fastidieuse discussion sur la meilleure définition de la phrénitis et l’on connaîtra un côté du talent de Soranus, qu’on a trop laissé dans l’ombre ; on comprendra que Galien ne pouvait refuser quelque estime à un homme qui portait comme lui, dans l’enseignement de la médecine, les procédés appris à l’école du rhéteur. Pour achever la ressemblance ils avaient composé l’un et l’autre un traité de l’âme.
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Grec d’origine et d’éducation, Soranus fut toujours grec i de sentiments. Il vint tard à Home, et la grande ville ne parait pas l’avoir frappé par ses beaux côtés. Il n’en parle •qu’une fois pour esquisser un parallèle entre la femme grecque, bonne mère de famille, et la femme romaine, dont il signale l’ivrognerie, l’incurie, le defaut de tendresse •maternelle. Comme elle est la meilleure mère, la femme grecque est la meilleure nourrice ; la raison, « c’est qu’il faut habituer les petits enfants à la plus belle de toutes les lani gués (1) ». On a plaisir à voir le plus célèbre praticien de Rome parler avec cette indépendance et l’on aime son patriotisme, encore qu’un peu partial.
Née il Alexandrie et consacrée à Rome, la renommée de Soranus fut universelle, ses ouvrages furent lus par tous, médecins ou profanes. On ne s’étonne pas de le voir commenté ou cité par Galien, Oribase, Aétius ou Paul d’Egine, mais il est plus curieux de le voir, malgré ses sentiments •épicuriens, loué par les pères de l’Eglise qui connaissaient et ses livres de médecine et son traité philosophique. Tertullien, qui rappelle et combat sa théorie de l’âme, le nomme methodicæ medicinæ instructissirnus auctor (2) ; saint Augustin rapporte de mémoire un trait de mœurs singulier •qu’il a lu dans le tïsA yuvar/.sûov et qu’on peut y lire encore: •c’est l’histoire d’un roi de Chypre fort laid qui, pour avoir de beaux enfants mettait une belle image sous les yeux de sa femme pendant le coït (3). Il qualifie à ce propos Soranus de medicinæ auctor nobi/issimus (4). Enfin, saint Cyprien, cherchant pourquoi on appelait clinicos, c’est-à-dire alités, ceux qui, pour cause de maladie, n’avaient pu recevoir le baptême dans les formes habituelles, s’exprime ainsi : « Je
(1) Sdkanus. /.oc. cit., p. a 64 cl 286.
(2) Tertult.ikn. De anima, ch. vj.
(3) Soranus. Gynæc. Edit. Bosc, p. aoi.
(4) August. (ion Ira Julianum Pclag., liv. V , c 1 1 . xiv, col 1 . Migne, vol. X, p. 8 1 3.
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ne sais où l’on a pris ce nom, à moins que quelque grandi lecteur d’ouvrages peu connus du vulgaire n’ait trouvé ce mot dans Hippocrate ou dans Soranus (i) ». Voulant résumer en deux mots toute la littérature médicale saint Cyprien choisit les noms d’Hippocrate et de Soranus. C’est là une association que nous retrouverons dans les manuscrits du moyen-âge.
Tertullien et saint Cyprien étaient de Carthage, saint Augustin était né à Tagaste et mourut à ilippone : c’étaient donc trois Africains. Il semble qu’il y ait eu dans le nord de l’Afrique, et dès les années qui suivirent la mort de Soranus,. car Tertullien est né à peu près il l’époque où mourait celui-ci, c’est-à-dire vers 160, un foyer particulier où sa gloire se maintint plus brillante, d’où elle rayonna sur tout l’occident chrétien. Il y eut, sans aucun doute, à Carthage, une école qui transmit de génération en génération les enseignements de Soranus et suscita les entreprises qui nous l’ont fait le mieux connaître. Cælius Aurelianus, qui traduisit le livre des maladies aiguës et chroniques, était de Sicca, en Numidie ; l’auteur qui, sous le nom réel ou supposé de Moschion, a traduit le traité des maladies des femmes, était lui aussi un africain. Peut-être Soranus, que les mœurs romaines ne paraissent pas avoir séduit, était-il venu finir ses jours sur la terre Africaine. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle expliquerait, si elle était vérifiée, un certain nombre de points importants de l’histoire de la médecine en Occident. Nous aurons à revenir sur ce sujet.
C’est par Cælius seul que nous connaissons le chapitre de Soranus sur les maladies articulaires. Nous croyons à la fidélité de l’interprétation, une page exceptée, que nous relevons plus loin. La lecture de cette version et de celle de Moschion, leur comparaison avec les fragments grecs retrouvés du traité des maladies des femmes, réhabilitent quelque
(i) Sanct. Cæcil. Cypriani, clc. Écl. Baluze. Paris, 1726, p. 1 56 -
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peu la mémoire assez maltraitée des deux traducteurs ; ils a’ont pas défiguré leur modèle ; ils ont abrégé, souvent ; par bonheur, ils n’ont rien ajouté.
Du reste, pour qu'on pût mieux comprendre ce que 1 histoire de la goutte doit à Soranus et à Cælius, nous avons traduit intégralement et nous donnons ci-dessous le chapitre des Maladies Chroniques intitulé : « De l’Arthritis et de la Podagre » ; nous aidant, pour mieux éclairer le texte, souvent obscur et mutilé, de quelques passages de Galien, de Cassius Félix, de Plinius secundus, de Moschion et aussi du texte grec des maladies des femmes de Soranus lui-
même.
Maladies chroniques. Livre, V. Chapitre II.
De l’affection articulaire que les Grecs nomment Arlhritis et de la douteur des pieds qu’ils appellent Podagre.
« Ces deux maladies ont tiré leur nom de la partie souffrante : l’une de l’ensemble des articulations, l’autre du pied seul. Le mot podagre, d’après les Grecs, viendrait encore soit de l’entrave, de la prise aypa, soit de la douleur férine qu’on ressent, puisque nous avons le tort d’appeler agreste i'ypiov tout ce qui est sauvage (i).
La distinction de ces deux affections est facile, évidente. La podagre est une douleur limitée aux pieds ; l’arthritis c’est la douleur d’un grand nombre de jointures ou de toutes, soit qu’elle débute par le pied pour embrasser ensuite les autres articulations, soit qu’elle suive une marche inverse, ce qui fait dire à quelques médecins que l’arthritis est un genre, la podagré une espèce. Aussi les Grecs donnent-ils avec rai-
(i) Cette dernière étymologie, bizarre, inacceptable, a séduit Isidore de Séville: il reproduit textuellement la phrase de Cælius. Etym., IV, 7, 3o.