‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 64 sur 130 · L A GO U T T E E T L E 11 11 U M A T / S M E · texte numérisé non relu

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tièdes, seraient adoucissants, comme l’eau froide mêlée à l’eau bouillante. Mais c’est là une conclusion fausse, ce que les Grecs appellent un sophisme. A ce compte, les applications froides conviendraient nécessairement à toutes les inflammations. Aussi avons-nous, nous autres, des médicaments appropriés et aux diverses maladies et à leurs divers temps.

D’autres prônent comme merveilleux chez les goutteux l’acope de crapaud ; d’autres frottent le pied avec de la graisse de phoque, font des souliers avec de la peau du même animal ; d’autres font cuire une bête toute vive, un loup par exemple, et obtiennent, disent-ils un Uniment excellent. Une foule de ces insanités mensongères trouvent créance, surtout quand l'affection n’est pas maligne et laisse l’organisme parcourir lentement ses périodes successives.

La plupart des auteurs ont recommandé le vomissement après le repas, renouvelé deux ou trois lois par mois ; ils croient ainsi combattre l’excès de matière et prévenir les troubles digestifs, sans s’apercevoir que leur remède est pire que le mal, car, par son usage, les gencives se ramollissent, les dents s’ébranlent, les yeux se troublent, la tète s’alourdit, l’estomac lui-même est gravement affecté, et, indirectement tout ce qui est fibreux en souffre. Aussi convient-il surtout de donner peu d’aliments et même de commencer le traitement par une diète absolue.

Beaucoup enfin, parmi les écrivains médicaux, triomphent avec les purgatifs, les lavements acres et les diurétiques. Mais il faut se garder de léser l’estomac par une trop grande variété de médicaments et d’irriter la vessie, car elle aussi est une membrane fibreuse et transmet nécessairement ses troubles au corps entier par l’intermédiaire des organes de même espèce, c’est-à-dire des nerfs (i).

(i) Il y a ici une confusion évidente entre le tissu fibreux et les nerfs. Soranus oublie la distinction si bien établie par Hérophile. Il est vrai que dans ce paragraphe, il oublie aussi les règles du méthodisme qui lui défendaient de rechercher les causes anatomiques des accidents morbides.

SORANUS D ‘ ÉPHÈSE

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J’ai parcouru eu détail les errements des anciens et je trouve futile, long et fastidieux au possible, tout ce qu’ils ont écrit sur la goutte. Aussi je me suis borné à donner en bloc la substance de leurs écrits, en taisant leurs noms que je vais citer maintenant : Dioclès, des affections, de leurs causes et de leur traitement; Praxagore, troisième livre des maladies; Érasistrale, livre sur la podagre, dans lequel il défend d’user des purgatifs, dits en grec catliartica, et promet au roi Ptolémée un malagme dont il ne donne pas la formule, bien qu’il y en ait une qui porte son nom et que quelques-uns lui attribuent ; de nombreux élèves d ' Ilèropliile ; Asclèpiade, livres à (c’est-à-dire contre) Erasistrate; lieraclide de Parente; Thèmison, second livre des maladies lentes, où il se montre tantôt méthodique, tantôt non, saignant au pied et recommandant le vin, confondant les propriétés des cataplasmes, sans distinguer les relâchants des resserrants. Que dire à cela ? On sait bien que le vin coupe les nerfs eu ni vinolentia nervos amputet, et que la saignée détermine un afflux dans la région où elle est faite. Thés salas au moins, dans le second livre du Régime, a institué un traitement imparfait encore, mais conforme aux doctrines méthodiques. »

Certes, l’œuvre de Soranus a beaucoup perdu dans ses passages successifs du grec au latin et du latin au français, et, cependant, à la lecture des pages qui précèdent, c’est contre un jugement trop favorable qu’il faut se mettre en garde; il faut se souvenir des livres disparus, où peut-être les maladies étaient décrites avec autant d’exactitude et de talent. Les écrivains du second siècle, Arétée et Soranus, ont eu cette fortune de briller entre deux nuits profondes ; ceux qui les ont précédés nous sont presque inconnus, ceux qui les ont suivis seraient dignes de l’être. Cet isolement nous les fait paraître plus grands.

La plus grave erreur qu’on puisse reprocher à ce chapitre de pathologie s’affirme dès le titre qui proclame l’iden-

ti té cle nature de la goutte et du rhumatisme; il n’y a entre les deux affections d’autre différence qu’une localisation plus ou moins étendue; la podagre est une variété de l’arthritis. Cependant, il ne faudrait pas prêter à Soranus la conception cl’une maladie générale, l’arthritis, ayant des déterminations multiples sur les pieds, les mains, les diverses jointures ou les tendons. La podagre est bien une affection locale et l’auteur va jusqu’à dire dans un autre de ses ouvrages : « un homme dépourvu de pieds ne pourrait être podagre (i) ». Mais l’arthritis elle-même est une affection locale à sièges multiples, ou plutôt c’est la réunion d’un certain nombre d’affections locales. Le seul lien de ces désordres articulaires, c’est cette vague diathèse de resserrement imaginée par Thémison. Nous devions d’autant plus relever la confusion commise par Soranus que les auteurs du Compendium de médecine, d’ordinaire plus exacts dans leurs résumés historiques, l’ont contestée en ces termes : « Pour Cælius Aurclianus (c’est-à-dire pour Soranus), le rhumatisme est tout à fait différent de la goutte. L’intitulé du chapitre 2, de articulorum passione quant Græci àpôptT'.v vocant , et de pedum dolore, quern podagram appellant , prouve que, chez les Grecs eux-mêmes, cette distinction était établie, et qu’elle a été faite dès la plus haute antiquité (2). »

Ce titre prouve, en effet, que la distinction avait été faite, mais il prouve aussi qu’elle ne l’était plus, puisque Soranus réunit dans un même chapitre ce qui faisait jadis la matière de deux chapitres différents.

L’étiologie est conforme aux sentiments des auteurs d’autres écoles. Toutefois, en ce qui concerne l’hérédité, on voudrait autre chose qu’une mention de l’opinion des an-

(1) Soranus, éd. Y. Rose, p. 195.

(2) Monneret et Fleury. Compendium de médecine pratique. j Art. Goutte, p. 373.

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ciens et un renvoi ii un livre que nous n’avons plus. La formule même employée par Soranus laisse croire qu’il n’était pas certain de l’existence d’une goutte héréditaire, bien que eette notion fût devenue banale et datât pour le moins des temps hippocratiques.

Du reste les écrivains médicaux ne paraissent pas avoir tiré grand parti de cette notion, et l’on chercherait en vain, dans leurs livres, un paragraphe sur la prophylaxie de la goutte chez les fds de goutteux. Par contre, dans un petit traité de Plutarque, qui était de quelques années plus vieux ([ue Soranus, on trouve cette phrase : « Au dire de Bion, un dieu qui punirait les fils des méchants serait plus ridicule qu’un médecin qui saignerait le fils ou le petit-fils pour une maladie du père ou de l’aïeul. Je prétends, moi, que ce n’est pas faire œuvre absurbe ou ridicule, mais nécessaire et profitable, que de prescrire aux fils des épileptiques, des aliénés ou des goutteux, les exercices du corps, le régime alimentaire et les remèdes qui leur conviennent, non parce qu’ils sont malades, mais de peur qu’ils ne le deviennent (i). »

Après l’étude des causes, Soranus aborde la description clinique de la maladie, de la goutte seule, car quelques lignes seulement sont consacrées à l’arthritis. Les pages où les symptômes sont énumérés, groupés, dépeints, sont admirables : les signes prémonitoires, le début de l’accès, le siège des douleurs, l’aspect des régions malades, les déformations articulaires, l’apparition des tophus, les ulcérations cutanées, les atrophies musculaires et les changements d’humeur, tout est clair, exact, méthodique au meilleur sens du mot. Du reste, nous donnons plus loin la preuve, inédite, croyons-nous, que les tableaux cliniques de Soranus furent dès l’antiquité estimés à leur prix et jugés les

(i) Plutarque. De sera numinis vindicta. Œuvres morales. Éd. Didot, t. I, p. G78-679.

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plus beaux ; ou les réunit, ou en fit un recueil de morceaux choisis, sous le titre de Livre clés Signes. Razès a eu ce livre sous les yeux et lui a emprunté de nombreux fragments, sans en soupçonner la véritable origine (i).

Parmi les rares lacunes qu’on peut relever dans la description de la goutte de Soranus, il en est deux qu’on ne saurait attribuer à l’ignorance de l’auteur. L’exacerbation nocturne des douleurs, ce caractère propre de l’arthropathie goutteuse n’avait certainement pas échappé à l’observation de Soranus non plus que de ses devanciers, et cependant elle n’est pas notée par eux en termes explicites. C’est un profane, Lucien de Samosate, qui nous montrera le premier un podagre dont les souffrances diminuent au « chant du coq». Après lui, le compatriote et le contemporain de Cælius, Cassius Félix nous dira que l’accès commence par une douleur du gros orteil, survenue sans cause, accompagnée de rougeur et magis nocturno tempore.

L’autre omission non plus ne peut être reprochée bien sévèrement à Soranus, car elle lui est commune avec tous les médecins qui ont écrit sur la goutte avant le xvic siècle. Nous voulons parler des dépôts tophacés de l’oreille. Soranus ne mentionne que les dépôts périarticulaires, les plus fréquents d’ailleurs, et cependant il est certain que les concrétions goutteuses ont eu à toutes les époques les mêmes sièges de prédilection. Les oreilles des malades dont on nettoyait les foyers crayeux à la curette devaient porter le sceau de la maladie ; il ne pouvait guère ne pas en être ainsi chez le sophiste Polémon qui disait avec tant de résignation à ses médecins, à Soranus lui-même peut-être : « Creusez et taillez la pierre dans les carrières de Polémon (2) ».

Cependant, les écrivains de la période classique, les satiriques mêmes, toujours en quête d’un détail pittoresque ou

(1) Voir cliap. xn.

(2) Philo strate. Vie des sophistes. Liv. I. Polcmon, 26.

son A NUS D'ÉPllÈSE

ridicule, n’ont pas relevé ce trait si visible de la physionomie goutteuse. Il nous faut descendre jusqu’au temps de Sidoine Apollinaire, jusqu’au ve siècle, pour trouver, dans une lettre du futur évêque de Clermont, ce croquis assez réaliste, ce portrait d’un parasite : ce II a des oreilles énormes d’éléphant; autour du conduit, la peau est tout ulcérée ; le rebord est parsemé de nodosités pierreuses, d’espèces de verrues pleines d’une humeur tophacée... je ne parle pas du reste, de son corps informe perclus de podagre, écroulé sous la graisse, de ses mains noueuses gantées de compresses et de cataplasmes, etc (i) ».

Sur les débuts du mal, sur la mauvaise grâce que mettent les maladesà le reconnaître et à l’avouer, sur sa marche, ses rémissions et ses retours, sur les causes de sa ténacité, Soranus n’est pas moins exact que sur les signes euxmêmes ; la localisation des lésions anatomiques dans les ligaments et les tendons est une indication incomplète, ce n’est pas une erreur.

Ce qui est plus grave, encore que la faute en soit moins à Soranus qu’à son école, c’est l’absence dans cette magistrale étude de toute mention des complications viscérales. La goutte remontée n’existe pas pour notre auteur. Elle ne peut exister, car elle suppose une maladie générale, unique sous des apparences variables ; elle suppose la présence dans l’organisme d’un principe morbide, d’un poison, d’une humeur se portant çà et là, passant d’une région à l’autre et créant un danger de mort quand elle se fixe sur un des organes vitaux. Or, c’était là, pour les méthodiques, des notions impossibles à vérifier, inutiles à posséder, alors même qu’elles seraient vraies. On peut voir, par cet exemple, combien la médecine pratique dépend, quoi

(i) Gerit et aures immanitate barrinas , quarum fistulam biforem pellis uLcerosa circumvenit , saxeis nodis et tofosis humore verrucis per marginem curvum protuberantibus , etc.

Lettre de Sidoine Apollinaire à son fils Apollinaire. Coll. Nisard, lettre XXVI, p. 73.

qu’on en ait dit, de la pathologie générale. Rufus est dogmatique et humoriste : il connaît, il discute avec un sens admirable les accidents viscéraux de la goutte ; Soranus est méthodique, il ne les voit pas.

Mais il ne peut ignorer ce que Rufus et d’autres en ont dit. Aussi, à propos des médicaments internes dont il condamne l’usage, il exprime une opinion dont on a quelque peine à admettre l’absolue sincérité : « On peut lire de vieilles observations de malades qui pour avoir usé régulièrement de ces médicaments internes ont été atteints d'affections aiguës, sont morts d’apoplexie, de pleurésie, de pneumonie ou ont souffert de cette gêne continue de la respiration que les Grecs nomment Sacxvsiav. » D’où il semble résulter que les malades soignés selon la Méthode étaient à l’abri de ces complications graves et que ces dernières étaient l’effet d’un véritable empoisonnement médicamenteux.

On le voit, Soranus est un critique sévère de la thérapeutique traditionnelle : il blâme la cautérisation des jointures parce qu’elle détermine une réaction trop vive, l’usage des purgatifs et des diurétiques, parce qu’ils lèsent l’estomac ou la vessie. Enfin, il a poussé «à l’extrême cette crainte de l’action interne des médicaments qui a dominé si longtemps la médecine ancienne. Aussi, quand il s’agit, non plus d’une intervention momentanée, comme est nécessairement une purgation, mais d’une thérapeutique journalière, prolongée pendant une année et plus, il devient plus tranchant encore et n’hésite pas à accuser les médications spécifiques de la goutte, les préparations à la centaurée, au scordium, à l’aristoloche et à tant d’autres espèces de causer les plus grands malheurs, de précipiter souvent l’issue funeste de la maladie. Si on lui objecte les nombreux succès attribués à ces drogues populaires, il répond avec beaucoup de finesse qu’ils ne sont pas dus à ces drogues elles-mêmes, mais au régime excellent que devaient suivre les malades pour être en état de prendre leur remède favori.

son anus D'ÉnriÈSE

Lorsque Soranus critiquait si vivement la pratique des «dogmatiques, il n’est pas douteux que le souvenir de Rufus ne fût présent à sa pensée. Les vieilles observations dont il parle sont peut-être celles-là mêmes qui sont résumées dans le petit livre sur les maladies des jointures, où le diciccntaureum et le clioscordium sont mentionnés, sinon conseillés, et où l’on menace d’une mort rapide ceux qui en interrompent trop brusquement l’usage ; où les purgatifs et les diurétiques ont leur place et leur rôle parmi les agents de la .thérapeutique h instituer.

Cependant le nom de Rufus n’est pas prononcé, la fameuse biera h la coloquinte n’est pas clairement désignée, elle est -enveloppée dans la condamnation générale des médicaments purgatifs. Chez un homme aussi savant qu’était Soranus, aussi soucieux de montrer son érudition, ce silence ne laisse pas d’étonner, d’autant que Rufus était un Ephésien comme lui et que ses travaux ne pouvaient être ignorés ni dédaignés. Le mieux, pour la gloire de Soranus, est de penser que, forcé par ses convictions méthodiques de rejeter toutes les •opinions émises, toutes les pratiques conseillées par les dogmatiques et par Rufus, il a préféré épargner à la mémoire de son compatriote l’offense d’un blâme direct, absolu. Une remarque semble confirmer cette hypothèse, c’est que dans un autre chapitre de son livre il cite avec éloge un Lphésien, Magnus, dont il dit ex nostris (i), c’est-à-dire a un de nos concitoyens » et non « un de nos amis », car Magnus était un médecin pneumatique comme Agathinus et Archigène, nommés immédiatement après lui ; or le pneumatisme était aussi éloigné que le dogmatisme du système de Thémison et de Thessalus. Mais, dans cette occasion, Soranus était heureux d’attribuer à un compatriote le mérite de la priorité sur un point qui ne touchait en rien aux doctrines de l’un ou de l’autre.

Sans reproduire les détails du traitement conseillé par

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(i) Cælixjs. Acut. Morb. Liv. IT, ch. x, p. g6. D Kl. PIC Cil .

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