‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 65 sur 130 · L . 1 G 0 U T 7 E E T LE II II U 1/ A T I S M E · texte numérisé non relu

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Soranus aux goutteux, nous remarquerons qu’il ne manque pas de hardiesse. Si la diète, le repos, les applications chaudes el émollientes ne peuvent être critiqués, il n’en est pas de même de la saignée générale et des scarifications locales, pratiques tout aussi aléatoires que les potions tant blâmées.

Plus intéressante est la conduite de Soranus dans l’intervalle des accès. Quand le goutteux est â peu près remis des fatigues de la maladie et de la demi-diète qui lui a été imposée, on le soumet d’abord à un régime fortifiant : on lui fait parcourir le cycle analeptique, ensemble judicieux de précautions et de pratiques utiles à un convalescent, puis on en vient à la recorporation, au cycle métasyncritique.

Les méthodiques, qui croyaient être les moins chimériques des hommes, ont poursuivi pourtant cette chimère, renouveler, reconstruire de fond en comble la constitution humaine et cela sans en connaître ni la structure, ni les lois, ni les lésions. Certes c'est là une ambition qui, réduite à des visées plus modestes, mérite tout l’effort de la médecine. Reconnaître et corriger les tendances vicieuses de l’économie, prévoir et prévenir les accidents probables, modifier, après avoir guéri une affection temporaire, la diathèse permanente dont elle a été la révélation momentanée, c’est une tâche qu’il nous faut entreprendre tous les jours, tout en la sachant difficile entre toutes. Mais pour avoir chance de réussir, et dans quelle faible mesure, faut-il encore approprier à chaque sujet les moyens assez pauvres dont nous disposons, résoudre pour chacun un problème délicat et complexe à l’excès.

Thessalus et Soranus ne s’embarrassaient pas de ces scrupules. Toutes les maladies dites par resserrement devaient être traitées de même sans distinction d’âge, de sexe, de tempérament. La goutte et l’hystérie, par exemple, nous semblent avoir plus de différences que d’analogies, il n’importe : elles appartiennent à la même communauté, c’est par les mêmes moyens qu’on empêchera un goutteux ou une hystérique de retomber dans leurs accès accoutumés. Ce

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11’est plus d’après un interprète peut-être peu fidèle, c’est d’après Soranus lui-même que nous résumons cette opération merveilleuse, cette métasyncrise, véritable métamorphose.

« Après une série de paroxysmes et de rémissions, quand la maladie est devenue chronique, il faut, pendant les accès, faire ce que nous avons dit, et, dans l’intervalle, fortifier le sujet par les divers modes de gestation, la promenade, la lecture, la déclamation, les onctions, les exercices, les bains, une nourriture variée; il faut ensuite refaire l’organisme, gE7a7'jy-/.p'!vs'.v, par la drimyphagie, un dropax, des ventouses, la paroptesis, une friction locale énergique, des applications de poudres rj\).r.y.z\j.y~x, des demi-bains irritants, des pessaires et des malagmes mordants, la sinapisation, enfin tout le traitement circulaire. Si la diathèse ne cède pas, on fait vomir avec des raiforts, puis on a recours à l’action perturbatrice de l’ellébore blanc, aux voyages sur terre et sur mer, aux eaux minérales, toutes choses dont le mode d’emploi a été indiqué dans nos Commentaires thérapeutiques (1) ».

En somme, que faisaient ces novateurs ? Quand le mal n’était pas trop rebelle, ils demandaient à une stimulation, à un véritable surmenage des fonctions de la peau, ce que leurs devanciers et leurs adversaires obtenaient des reins ou de l’intestin, sans parler de la peau qu’ils sollicitaient aussi, mais avec plus de modération. La différence était surtout théorique : le dogmatique cherchait et croyait trouver une émonction plus abondante par les urines, par les matières fécales, par la sueur ou par ces exhalations insensibles dont les anciens avaient le pressentiment avant d’en avoir la preuve ; les méthodiques prétendaient ne vouloir et n’obtenir qu’une raréfaction des tissus, une dilatation des pores permettant à la matière de circuler mieux et de mieux

(1) Soranus, éd. Y. ltose. Liv. 11, ch iv (de l’hystérie), p. 3a3. Un mol seulement, celui de pessaire, indique, dans le passage cité, qu’il s’agil d’une maladie féminine.

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s’éliminer. Mais, clans les cas difficiles, ces médecins si soucieux de l’intégrité de l’estomac, si timorés en fait de médications internes, n’hésitaient pas à recourir aux interventions les plus subversives ou les plus dangereuses, à la clrimyphagie et aux vomissements par les raiforts, dont nous avons décrit les répugnantes péripéties, enfin à l’ellébore, la drogue la plus redoutée à juste titre de la pharmacopée ancienne. Les uns et les autres s’accordaient au fond plus qu’ils ne le croyaient sur la nature des maladies chroniques, véritables empoisonnements, et sur les conditions de leur guérison par une thérapeutique toute dépuratrice. Seulement chaque parti avait ses faiblesses : les dogmatiques ne ménageaient peut-être pas assez l’estomac de leurs clients, mais il faut avouer que les méthodiques soumettaient la peau des leurs à de dures épreuves.

Le chapitre de Cælius se termine par une sorte d’index bibliographique dont nous rappelons le début : « J’ai parcouru en détail les errements des anciens et je trouve futile, long et fastidieux au possible tout ce qu’ils ont écrit sur la goutte, etc. ». Cette phrase n’est certainement pas de Soranus, non plus que les suivantes. 11 n’eût jamais parlé ainsi de vieux maîtres respectés de tous. La vérité est que le traducteur seul, que Cælius, pour abréger une tâche déjà longue, a retranché du livre qu’il avait entrepris dé rendre en latin des pages qui nous eussent été précieuses, n’en conservant que les points de repère, quelques noms propres et quelques titres d’ouvrages. Ces courtes mentions ne se comprendraient pas sous la plume de Soranus qui aimait les longues discussions, qui en a rempli les premiers chapitres de son traité, chapitres traduits en entier par Cælius, moins pressé d’en finir.

Moschion, du reste, n’agira pas autrement quand il traduira le Traité des Maladies des femmes du même Soranus. 11 condamnera aussi d’un mot « les erreurs des vieux médecins », leurs pratiques insupportables, et il dira négligemment qu’il a préféré les passer sous silence, « pour ne

son A \U S D'ÉPHÈSE

pas paraître avoir chargé ses phrases de mots vains et inutiles au lieu d’écrire quelque chose (i) ». Ce sont presque les expressions de Cælius.

Malheureusement, si on a retrouvé le texte grec mutilé par Moschion (2), rien 11e peut nous consoler des coupures laites par le traducteur des Maladies aiguës et chroniques. Encore si ces coupures eussent porté sur la critique des médecins empiriques et sur la longue série de leurs médicaments ! Soranus semble en effet s’ètre complu à mettre sous les yeux du lecteur les preuves de l’incohérence des empiriques et de la crédulité populaire. Tout ce développement est marqué d’une évidente ironie. Il n’est peut-être pas étranger à l'entreprise de Lucien, à cette Tragopodagra où l’on retrouve et la même érudition et le même scepticisme. Du reste les deux écrivains n’étaient bien loin l’un de l’autre, ni par l’âge, ni par les opinions. Les méthodiques tenaient à honneur de rattacher leur système à la doctrine d’Epicure, mais Sexlus Empiricus remarque avec raison qu’il serait plus juste d’en rapporter l’origine à la philosophie de Pyrrhon.

Lucien de Samosate a sa place marquée dans l’histoire de la goutte, entre Soranus et Galien. A peine plus jeune que le premier, il a connu la médecine antique, si riche d’idées, si libre d’allures, avant de tomber sous le joug uniforme du dogmatisme galénique.

Il a écrit la Tragopodagra et peut-être Ocype. Ces deux dialogues, inégaux en mérite littéraire, dénotent une égale et parfaite connaissance de la goutte : il y a, dans l’un et dans l’autre, tant de détails pittoresques exactement rendus, un sens si juste de la vérité clinique qu’ils ne peuvent avoir été écrits que par un malade ou par un médecin. Nous croirions volontiers que Lucien était goutteux et avait vécu son

(1) Sohanus, éd. Y. Rose, p. 61.

(2) Ibid., p. 325.

mal avant de le décrire. II nous donne d’ailleurs gaiement les leçons de sa triste expérience et son ironie spirituelle devance de longtemps la bonhomie souriante de Sydenham. lél le enseigne déjà aux victimes de la podagre un scepticisme résigné.

Si l’on néglige les ingénieuses fictions de l’auteur, on peut reconstituer le tableau de la goutte telle que la connaissait Lucien. Mode de début, symptômes, traitement, il y a là, sous une apparence légère, tout un chapitre d’excellente pathologie. Aussi Sennert reproduira la Tragopodagra tout entière il la suite de son traité de l’arthritis, Sydenham lui empruntera le discours de la goutte sur les inutiles efforts tentés contre elle, enfin van Swieten donnera les vers de Lucien comme le meilleur commentaire des aphorismes de Boerhaave : il les citera plus de quarante fois.

La goutte se jette à l’improviste sur les jointures (Ocvpe, v. 4); ceux qu’elle frappe ne disent pas la véritable nature de leur mal, mais s’ingénient à lui trouver quelque prétexte ridicule (v. 6 et 7). « Chacun se leurre de mensonges, on s’est foulé ou heurté le pied; c’est du moins ce qu’on dit à ses amis à qui on tait la cause vraie. Mais ce qu’on ne dit pas, comme si personne pouvait l’ignorer, le temps luimême, quoi qu’on en ait, finit par le découvrir (v. 8-12) ». Cette vérité, la voici, telle que l’expose au médecin le maître du jeune Ocype : a Tout ce qu’on t’a raconté est pur mensonge. Ocype ne s’est blessé ni à la course, ni à la lutte, comme il le prétend. Voici ce qu’il en est. Il est rentré à la maison en parfaite santé, ayant beaucoup mangé et beaucoup bu; le malheureux s’est jeté sur son lit et s’est endormi; il était seul ; dans la nuit il se réveille criant comme un possédé et nous effravant tous : « Oh ! d’où me vient ce mal atroce ?

Un démon m’a donc pris le pied et me l’arrache? » Et pendant toute cette nuit, assis seul sur son lit, il se lamente sur son pied d’une voix de crieur public. Enfin, comme une trom-

(1) Œuvres de Lucien . Kd. Didol, p. SoV

SOB A N US D’EPllESE

petle, le chant clu coq annonce le jour : Ocype peut se lever et venir à moi (v. io3-i 16) ».

Le début subit après une soirée plus joyeuse et plus libre que de coutume, le réveil au milieu de la nuit, les douleurs terribles et les plaintes bruyantes, l’accalmie au chant du eoq, ce sont aujourd’hui les éléments classiques de toute description de l’accès de goutte; mais Lucien avait de son temps quelque mérite à les connaître et à les grouper en un tableau saisissant, car aucun des médecins dont nous avons parcouru les œuvres 11e l’avait fait avant lui. Nous n’oserions en conclure que la médecine antique ait payé a la goutte un tribut moins lourd que la médecine des temps modernes, ni que nos confrères de la Grèce et de Rome aient été des modèles de sobriété, bien que Galien ait placé la goutte parmi les maladies qu’il était particulièrement honteux de rencontrer chez un médecin (1).

Comme il a dit le début de l’accès, Lucien nous dit la douleur goutteuse, son intensité extrême, ses modes variés. Pour l’auteur de la Tragopodagra, c’est un feu qui parcourt les membres, brûlant comme la lave de l’Etna, c’est un supplice plus terrible que ceux de Tantale, d’ixion ou de Sizyphe ; c’est un trait aigu enfoncé dans les chairs, trait invisible et secret, se glissant au plus profond de nos jointures. La douleur frappe successivement le pied, le genou, la cheville, le talon, la hanche, la cuisse, la main, l’épaule, le bras, le coude, le poignet; elle les mange, les dévore, les brûle, les serre, les consume et les écrase. La goutte, c’est la déesse amie des cataplasmes, qui rode autour des lits, craint de toucher le sol, broie les jointures, les indure et les déforme (2).

Pour l’auteur d’Ocype, la douleur transperce le pied de

(1) Galien, t. XVII1 2», p. i5o. Le texte porte : « Une forte arthrilis ou quelque chose d’analogue ». mais il n’est pas douteux qu’il ne s’agisse d’une maladie comme la goutte, duc aux excès.

(2) Lucien. Tragopodagra, passim.

ses pointes, tend les nerfs du pied et de la jambe comme im archer tend la corde de son arc; le malade, immobilisé tout entier, tremble à l’idée de remuer le pied, faible comme un enfant saisi de terreur. C'est que la goutte est un abîme de souffrances, c’est plus que le brodequin de fer des criminels mis à la question, c’est un mal terrible, intime, au-dessus des forces de l'humanité (Ocype, pcissim).

La marche de la maladie est bien connue de Lucien : elle débute la nuit, se calme au point du jour, cloue le malade au lit pendant deux semaines environ, pour revenir « aux premières heures du printemps, quand la prairie est toute verdoyante d’herbes nouvelles, qu’au souille du zéphyr les arbres se couvrent de feuilles délicates et que la malheureuse hirondelle fait entendre ses plaintes dans nos demeures (i) ».

Peut-on conjurer cette menace et jouir de quelques années de tranquillité? Oui, si l’on s’abstient de tout remède, si l’on prend son mal en patience ou plutôt si, l’oubliant, on agit comme un homme alerte et vigoureux. Lucien nous donne en exemple un goutteux qui a mérité trois années de répit pour avoir, malgré son infirmité, descendu les escaliers vermoulus, suivi les chemins mal pavés, foulé les cailloux pointus ou l’argile glissante, évité comme il a pu les rouesdes voitures dans les rues fréquentées, et cela avec des piedsgoutteux incapables de courir et de franchir plus de deux stades en cinq jours, beau résultat qui lui vaut cette apostrophe élogieuse de la goutte : « Comme tu as le vol agile,, ô le plus rapide de mes courriers! » (2).

Mais le passage le plus célèbre et le mieux documenté de la Tragopodagra est celui où la Goutte énumère toutes les tentatives faites inutilement contre elle. Nous donnons ici une version nouvelle de ce discours, parce qu’il n’a pas toujours été exactement traduit : il est certains vers qu’on

(1) Lucien. Tragopodagra, v. 4a -5o

(2) Id., Ibidem, p. 801.

S on AN US D’EPHESIi

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ne peut comprendre si l’on ignore tel menu détail de la médication antigoutteuse au second siècle de notre ère.

La Goutte reproche, non sans cause, aux humains d’avoir usé pour la combattre de toutes sortes d’ingrédients (i). « Chacun a son système à essayer. On triture les plantains et les persils, les feuilles de laitue, le pourpier sauvage, le marrube, le potamogeton, les orties, la consolide; on emploie les lentilles nées dans les marais, le panais cuit, les feuilles de pécher, la jusquiame, le pavot, les bulbes, l’écorce de la grenade, l’herbe aux puces, l’encens, la racine d’ellébore, la soude, le fenugrec dans du vin, le frai de grenouille, la colymbas, la galle du cyprès, la farine d’orge, les feuilles de chou cuites, le plâtre dans du garum, les crottes de chèvres des montagnes, les excréments humains, la farine de fèves, l’efflorescence de pierre d’Assos; on fait cuire des crapauds, des belettes, des lézards, des chats, des grenouilles, des hyènes, des cerfs, des renards. Quel métal n’ont pas essayé les mortels, quel suc, quelle sève coulant en larmes ? Tous les animaux ont donné leurs os, leurs nerfs, leur peau, leur graisse, leur sang, leur moelle, leur urine, leur fiente et leur lait. Les uns boivent le diatessaron , les autres le di’octo , la plupart le di hepta. Celui-ci se purge avec Chiera, celuilà est berné par les paroles magiques d’un imposteur, cet autre niais se laisse prendre aux sortilèges d’un juif; un dernier demande son soulagement à la kyranide ».

Il serait facile de justifier chaque terme de ce curieux discours; toutes les plantes, tous les animaux énumérés par Lucien avaient leur place dans la matière médicale des anciens ou dans l’arsenal de la médecine populaire. Nous avons cité, chemin faisant, un grand nombre de ces recettes peu sérieuses, nous n’y reviendrons pas. Mais nous nous arrêterons un instant aux dernières lignes qui appellent quelques réflexions.

(i) Tragopodagra, v. 1 4 9- 17 T

« Les uns boivent le diatessnron ». Lucien désigne ici une préparation célèbre, récemment introduite dans la thérapeutique et connue sous divers noms: elle était dite dialessarnn ou telrapharnicicon (i), parce qu’elle était formée de quatre éléments; mystère, parce qu’on croyait mieux éveiller la curiosité populaire par une apparence de secret. En réalité, le mystère était fort simple et n’avait rien de bien nouveau. En voici la formule d’après Aétius : gentiane, aristoloche, baies de laurier et myrrhe, parties égales en poids. Une demi-cuillerée dans de l’eau chaude tous les jours, comme médicament préventif (2).

Ces quatre plantes entraient déjà, isolées ou réunies, dans un grand nombre d’antidotes antigoutteux; le mérite de les avoir associées était donc assez mince et l’on se consolerait de ne pas connaître l’auteur de la formule. Une épigramme grecque, citée par E. Miller, nous le nomme pourtant : « Ce n’est pas maladroit à Quintus d’avoir découvert ces quatre choses : la gentiane, le laurier, la myrrhe et l’aristoloche (3) ».

Quintus était un savant anatomiste, un homme spirituel, un praticien malheureux. Il parait avoir été fort sceptique en médecine, car Galien lui reproche, en la déclarant indigne de son talent, cette boutade : « Examiner la couleur des urines, c’est l’affaire d’un peintre »; et cette autre plus sensée : « Le chaud, le froid, l’humide et le sec, ce sont des expressions de bains publics ». Le diatessaron n’eut sans doute pas le succès espéré, car Quintus fut obligé de quitter Rome, chassé par la réputation que lui faisaient ses confrères

(1) Il y avail dans la pharmacopée ancienne d’autres préparations portant ces noms ; mais elles avaient d'autres formules et d autres indications.

(2) AÉtius. Douzième livre. Ed. Gostomiris p. 122.

(3) E. Mir.i.r.n. Journal des savants. 1881, p. 87.

L’épigramme raille Quintus d’avoir donne comme originale et nouvelle une médication fort ancienne. Quintus. élève de Marinus et maître de Satyrus, vivait dans la première moitié du second siècle.

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de perdre tous ses malades. Et pourtant, il était, au dire de (•Galien, le meilleur médecin de son temps (i).

Le odÉ-ti et le ot’cy.-ro mentionnés ensuite par la Goutte ^étaient deux préparations ne différant l’une de l’autre que par l’absence ou la présence d’un élément. On lit clans le Synopsis d’Oribase : ce Voici quel est le médicament aux -sept ingrédients : millepertuis une once, centaurée trois onces, ivette trois onces, gentiane cinq onces, aristoloche i ronde une once, agaric trois onces, persil une once, miel d'Attique cinq livres. La dose est d’une drachme qu’on prend avec trois cyathes d’eau pendant une année entière) (2) » Dans certaines formules, la germandrée remplaçait le persil, dans d’autres ces deux espèces étaient réunies aux autres. On avait alors le ci’oxtco (3).

L’hiera, c’est le purgatif sacré à la coloquinte, le remède de Paccius, de Ru fus et d’Archio'ène : nous en avons Ion-

guement parlé.

Quant aux charmes et aux sortilèges, ils ont toujours été en faveur auprès de malades dont la médecine ancienne se plaisait un peu trop à proclamer l’incurabilité. Des incantations en langue hébraïque figurent de bonne heure dans les formulaires gérées ou romains. Dans un autre endroit de la Tragopodagra, Lucien lui-mème introduit deux prétendus médecins syriens, deux charlatans de Damas qui, « poussés par la faim et la misère, parcourent la terre et la mer, vendant pour toutes les douleurs un onguent, recette de famille -dont ils ont juré à leur père, à son lit de mort, de 11e pas divulguer le secret n (v. 26b et suiv.).

Reste ce vers d’une interprétation plus difficile :

’Ooi Oîpa-îiav sXa6s ~apà zrj: xoçoxvo'j (v. 17/1).

La source à laquelle le malade de Lucien demande sa gué-

(1) Gai.ien. T. XIV, p. 603.

(2) Oribase. T. V. p. 556.

(3) Paul cI’Égike. Liv. VII, ch. 11.

rison ne peut être qu’une source superstitieuse, étant nommée la dernière après les pratiques menteuses des charlatans et des sorciers; d’autre part, le nom de y.c.pa vo? est étrange et l’article féminin plus étrange encore.

Tels sont les éléments du problème à résoudre : ils nous paraissent imposer la solution que nous avons déjà fait pressentir : a un dernier demande son soulagement au livre kyranis (ou kyranos) 7 ;api vfc (sous eut. y.o'.càvoy ». Or,

nous l’avons vu, ce livre existe. Nous avons dit ce qu’il était, ce qu’il contenait de remèdes magiques ou grossiers, destinés à guérir la goutte et une foule d’autres affections, sans, parler d’autres vertus plus mystérieuses. Lucien ne pouvait mieux terminer sa revue plaisante des drogues antigoutteuses que par la mention de cet ouvrage en qui s’est résumé pendant de longs siècles la médecine mystique, comme en d’autres l’astrologie ou l’alchimie.

L’érudition de Lucien en matière de goutte était donc d’une rare étendue. Par une rencontre piquante elle le conduit aux réflexions mêmes de Sénèque. Le stoïcien avait dit : « Vous ne guérirez jamais, car votre mal est incurable ; estimez-vous heureux s’il revient un peu moins souvent et si les accès en sont moins douloureux ». Le sceptique fait dire à la Podagre : « Ceux qui usent de remèdes et osent lutter contre moi encourent ma colère. Pour les autres je me fais douce et clémente. » Et le chœur, s’adressant aux goutteux, donne en quelque sorte la moralité de la pièce : cc Que la longue pratique et l’habitude de votre mal vous servent de consolation. Ayez le cœur joyeux, oubliez vos souffrances et surtout laissez-vous railler et plaisanter. C’est votre lot désormais (v. 325-333) ».

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