‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 66 sur 130 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l’hUMORISME DE GALIEN

.An rec Galien commence la décadence de la médecine antique. Après lui elle ne fera que répéter les formules qu’il lui aura imposées, et, pendant près de quinze cents ans, reviendront sous la plume des médecins les mêmes descriptions et les mêmes théories. Cette médecine que Galien, avec une merveilleuse habileté, représenta comme un retour ii la pure doctrine hippocratique, était fondée en réalité sur une conception personnelle et arbitraire de la physiologie et de la pathologie humaines; elle substituait à l’ancien et vague humorisme, ce cadre si commode et si souple donné par les Asclépiades à leur nosologie, un humorisme étroit, système néfaste qui arrêtera dans leur progrès, qui fera reculer même, et la médecine et les autres sciences de la nature, car il avait l’ambition de tout comprendre et de tout régler.

L’Orient surtout sera le domaine du galénisme ; l’Occident latin sera soustrait pendant quelques siècles à son influence et verra même se produire une sorte de renaissance qui ne devra rien au médecin de Pergame. Mais la traduction des livres arabes, la dispersion des Byzantins après la prise de leur ville assureront à Galien une suprématie universelle, absolue. L’histoire de la goutte nous permettra de suivre cette évolution des doctrines et des destinées médicales et de comprendre comment le nom du

plus savant clés médecins a pu devenir synonyme de routine servile et de fanatisme intolérant.

11 y a en effet un contraste évident entre l’homme et son œuvre. Galien savait tout ce qu’on pouvait savoir de son temps; il avait ajouté au patrimoine commun de précieuses découvertes en anatomie et en physiologie; il avait la plus haute idée de son art et croyait sincèrement que pour reconnaître et traiter la plus simple des maladies aucune notion n’était indifférente; il appelait à son aide toutes les sciences de la nature, depuis la physique jusqu’à la météorologie, toutes les sciences de l’esprit, depuis la logique jusqu’à la psychologie, et à l’occasion il maniait ces ressources avec une prodigieuse dextérité.

Mais cette science dont il était si fier, que valait-elle ? Peu de chose. Alors qu’aujourcl’hui, après tant de progrès accomplis dans les sciences physiques ou naturelles, nous pouvons leur emprunter à peine quelques notions utiles à la pathologie, Galien fonda sa médecine entière sur une physique et sur une physiologie rudimentaires ou inexactes. Il crut que les quatre éléments, les quatre qualités, les quatre humeurs étaient des vérités éternelles. Qu’il s’agisse des maladies, de leurs causes et de leurs symptômes; des médicaments, de leurs propriétés et de leurs indications, des tempéraments et de leurs variétés, il nous ramène toujours à cette conception un peu trop simple du monde organisé.

Par un artifice ou une illusion singulière, il prétendit tenir ces principes d’Hippocrate lui-même. Le traité des Airs et des Lieux avait bien enseigné l’influence, sur la santé de l’homme, des conditions extérieures, de la température, des changements atmosphériques, des vicissitudes saisonnières, et allait jusqu’à dire que la météorologie et l’astronomie n’étaient pas étrangères à la médecine, mais il n’y avait pas là une pathologie nouvelle. Hippocrate n’avait rien changé à la philosophie médicale de ses maîtres. Si parfois il s’en est écarté, comme il est arrivé précisément

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I pour la goutte, ce n’est pas au profit de l’humorisme, nous | l’avons montré.

Aussi n’est-ee pas ii un des livres authentiques, mais au I traité de la Nature de l'homme que Galien a emprunté les I premiers éléments de son système. Quoi qu’il en dise, la | Nature de l’homme n’est pas d’Hippocrate, mais de son I. gendre Polybe : on a sur ce point les témoignages formels | d’Aristote et de son élève Ménon (i). C’est à Polybe seul « qu’appartient l’idée de faire concorder les humeurs de i l’homme avec les saisons de l’année et les principes élél mentaires du monde, idée qui ne rencontra d’ailleurs que : peu de faveur auprès des médecins, même parmi les Asclé- | piades, .et dormit durant cinq siècles au moins, jusqu’au jour où Galien la tira de l’ombre pour en faire la clef de ; voûte du nouvel humorisme.

Voici les propres paroles de Polybe : « Le corps de i l’homme a en lui sang, pituite, bile jaune et bile noire;, c’est en cela que consiste sa structure intime; c’est par là qu’il est malade ou qu’il est sain. La santé est parfaite quand ces humeurs sont dans un juste rapport de combinaison, de force et de quantité et que le mélange en est parfait; il y a maladie quand l’une d’elles est en défaut ou en excès ou qu’elle se sépare au sein de l’organisme et n’est plus combinée avec le reste ».

« La pituite augmente chez l’homme pendant l'hiver ; car, étant la plus froide de toutes les humeurs du corps, c’est celle qui est la plus conforme à cette saison. Au printemps, la pituite garde encore quelque force dans le corps, mais le sang augmente; le froid en eflet se relâche, les eaux du ciel surviennent et le sang en est accru du fait des pluies

(i) Dans l’Anonyme de Londres, plusieurs passages de ce traité sont cités sous le nom de Polybe ; un seul, le paragraphe 9, est mis sous le nom d’ilippocrale, mais il ne tient pas au reste du traité, est une interpolation évidente, empruntée sans doute à un livre que nous n’avons plus. Celui-là d’ailleurs est conforme à la vraie doctrine hippocratique.

et des chaudes journées. Ce sont, de toute l’année, les conditions qui sont les plus conformes à sa nature, car il est humide et chaud. En été, le sang a de la force encore, mais la bile s’accroît aussi dans le corps et demeure ainsi jusqu’à l’automne. La pituite est faible surtout en été, saison qui, étant sèche et chaude, lui est naturellement contraire. Le sang est au minimum en automne, saison sèche et qui déjà commence à refroidir le corps humain ; c’est alors au contraire la bile noire qui est abondante et domine. Dans l’année régnent tantôt l’hiver, tantôt le printemps, tantôt l’été, tantôt l’automne; de même dans l’homme prévalent tantôt la pituite, tantôt le sang, tantôt la bile, d’abord la bile jaune, puis celle qu’on nomme noire (i) ».

Galien reprit donc ces idées oubliées, il les présenta comme des axiomes indiscutables et en déduisit toute une pathologie, toute une thérapeutique; véritable révolution qui eut sur l’histoire médicale de la goutte et des autres maladies humorales une action néfaste. La théorie des quatre éléments, des quatre qualités, et de leurs quatre degrés, des quatre humeurs, des quatre saisons de l’année et des quatre âges de l’homme devint le cadre obligé de toutes les descriptions, et, à défaut de Galien lui-même, ses disciples violentèrent la clinique pour l’enfermer dans ces limites tracées d’avance.

L’auteur du nouvel humorisme a laissé à d’autres le soin de rédiger, de codifier la pathologie qui en dérivait nécessairement. Il n’a pas soumis ses idées à une épreuve décisive, il ne les a pas condensées dans un traité didactique à l’usage des étudiants. Lui le Xoyt'atpoç, le médecin verbeux, qui a écrit si longuement sur tous les sujets, qui n’a pas dédaigné de s’adresser aux commençants et de guider leurs premiers pas, il n’a pas laissé un seul livre de pathologie

(i) De la nature de l’homme, dans Œuvres d Hippocrate, t. VI, p. 39 et suiv.

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proprement dite. Nous n’avons donc aucune description de la goutte signée du nom de Galien. Il a parlé souvent de cette maladie, mais chaque lois il l’a fait incidemment, en peu de mots.

Un passage seulement a quelque importance : il est tiré du traité sur la composition des médicaments selon les lieux [ 1). Il a été souvent reproduit; Oribase en a fait un chapitre de sa synopsis et Aétius le cite à propos de la sciatique, nous prouvant ainsi l’un et l’autre qu’ils ne connaissaient pas plus que nous dans l’œuvre de Galien une étude de la goutte plus complète ou meilleure que celle-ci.

a De la. sciatique, de la goutte et de l’arthritis. La sciatique et la podagre sont de la même famille que l’arthritis. Ce qui constitue l’arthritis quand toutes les jointures sont prises, limité à la seule articulation de la hanche se nomme sciatique, limité au pied podagre. Le plus souvent la podagre commence par une seule pointure, mais, avec le temps, elle les envahit toutes. Ces trois affections ont un élément commun, un excès d’humeur occupant l’articulation affectée; celle-ci remplie et dilatée dans tous les sens, les parties nerveuses (fibreuses) qui l’entourent sont distendues, c’est ce qui cause la douleur (2). Quelquefois l’humeur en mouvement est de nature sanguine, mais le plus souvent elle est pituiteuse ou constituée par un mélange de pituite et de

(x) Liv. I, ch. n, t. XIII, p. 33 1 .

(2) Galien a exposé dans un antre endroit (t. XVIIIa, p. 82) celte pathogénie des douleurs goutteuses que les Byzantins, les Arabes et les Arabistes reproduisent textuellement : « Les inflammations goutteuses résultent d un llux tombant sur les jointures des pieds. Le flux occupe d’abord la cavité articulaire elle-même, puis tout ce qui l'entoure jusqu’à la peau. La jointure remplie, comme nous le disons, les ligaments qui l’entourent sont nécessairement distendus ; mais les nerfs ni les tendons ne participent vraisemblablement à l'inflammation ; ils ne souffrent que par suite de la distension qu'ils subissent ; la preuve en est qu’on ne voit jamais un goutteux être pris de spasmes comme il arrive d’ordinaire dans l’inflammation des nerfs et des tendons. » On le voit, Galien n’était pas arrivé à une distinction absolue des divers éléments groupés sous le nom de nerfs.

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bile, ou de cette dernière avec du sang. On pourrait préciser davantage et dire que ce n’est pas une humeur pituiteuse, mais une humeur crue, c’est le vrai mot, qui domine le plus souvent dans l’arthritis. Elle est épaisse comme du pus épais, mais, par un séjour prolongé dans les jointures, elle devient non seulement plus épaisse encore, mais plus visqueuse. Ainsi se forment les tophus ; une fois qu’ils se sont produits, on ne peut espérer voir revenir tout à fait la jointure à son état ancien ».

« Il est facile de distinguer les humeurs, causes du mal, par la coloration des parties, par les symptômes concomitants, par l’épreuve thérapeutique. Les caractères dus à la couleur et les signes diagnostiques que l’on en tire sont familiers h tous ; ceux que fournissent les symptômes, pour n’ètre pas évidents et clairs pour tous, ne sont pas difficiles h reconnaître. Le mélange de sang et de bile, par exemple, donne au malade une sensation de chaleur intense qui est exaspérée par les applications chaudes, calmée au contraire par les applications froides. Mais pour le diagnostic de l’humeur, cause du mal, il faut utiliser aussi : l’existence passée, selon qu’elle était active ou oisive, que les bains étaient pris après ou avant les repas ; la mesure ou la nature de cette activité physique et de cette alimentation ; la saison de l'année; le climat ; comme aussi l’âge, la constitution, toutes choses dont j’ai souvent et en maint endroit montré l’action. »

« Le traitement doit commencer par l’évacuation de l’humeur reconnue nuisible. S’il y a pléthore, il faut avant tout pratiquer une saignée, puis on donnera une purgation et on usera en temps et lieu des remèdes que nous dirons. »

Ce qui précède est une sorte de canevas. Galien trace les grandes lignes d’une description de la goutte et renvoie le lecteur pour en combler les lacunes à ses diverses études de pathologie générale. Nous l’avons dit, il n’a pour aucune maladie rempli lui-même cette tâche, reculant sans doute devant l’étendue de la besogne. A la prolixité habituelle de

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