LA GOUTTE ET LE H II L M A T I S M E
suaclés qu’ils fussent de son inutilité, les médecins de la Cour ne pouvaient décrier un médicament placé sous le patronage direct de l’empereur, considéré par lui comme sa meilleure sauvegarde contre les accidents, les maladies et les crimes, à telles enseignes qu’il le faisait préparer pour lui-même solennellement et à grands frais et que cette préparation était devenue la raison d’être et la fonction principale des archiatres. Soranus, indépendantpar situation et par caractère, pouvait proscrire la thériaque avec tous les antidotes, les médecins du palais ne le pouvaient sans ruiner leur crédit, sans ôter à leur auguste client un élément précieux de sécurité morale en un temps où elle était difficile à acquérir ou à conserver.
Nous ne saurions, pour les raisons que nous avons dites, exposer en détail le traitement que Galien prescrivait aux goutteux. On trouve bien dans ses traités thérapeutiques l’indication de quelques médications locales, mais elles n’ont rien d’original : il les emprunte aux auteurs qui l’ont précédé et surtout à cet autre Àsclépiade surnommé à bon droit Phar/nacion. Quant aux médicaments internes, il se borne, dans les livres que nous avons, à citer la podagre parmi les maladies auxquelles conviennent le mithridate et l’antidote Tyrannis (i), préparations fort voisines de la thériaque et h dire en passant que l’aristoloche ronde est utile aux goutteux (2).
Galien insiste davantage sur une médication préventive, qu’il devait conseiller, car elle était conforme aux idées pathogéniques qu’il avait adoptées. « Il faut, dit-il, évacuer les goutteux et les arthritiques au commencement du printemps, soit à l’aide d’un purgatif, soit par la saignée. J’ai guéri de nombreux malades qui depuis trois ou quatre ans étaient par intervalles affligés de douleurs aux pieds, soit
(1) Galien. T. XIV, p. i52 et suiv.
(2) Id. T. XI, p. 836.
L’ Il U MO RI S M E DE GALIEN
en purgeant l'humeur surabondante, soit en pratiquant une saignée. Mais il est clair que oeux-là avaient observé en toutes choses une grande modération, car, pour les débauchés, les ivrognes et les gloutons, il ne servirait pas à grand chose de les purger ou de les saigner : ils ont bien vite accumulé une nouvelle masse d’humeurs crues, par leur vie déréglée; il ne faut même pas entreprendre leur traitement. Mais, à ceux qui sont dociles, on sera fort utile en provoquant une évacuation au cours du printemps et en les amenant à vivre d’une vie active et saine » (i).
Cette pratique delà saignée ou de la purgation printanière chez ceux que l’on juge exposés aux maladies humorales s’est perpétuée jusqu’à nos jours ; elle tombe h peine en désuétude en certains pays. Elle a vécu autant que l'humorisme, étant née avec lui. La plus ancienne mention que nous en connaissions est l’aphorisme d’Hippocrate : « Ceux à qui la saignée ou la purgation convient, doivent être saignés ou purgés au printemps » (2).
Nous avons dit que le galénisme trouva pour le formuler et le répandre des disciples dévoués. Les plus zélés, les plus célèbres paraissent avoir été Philagrius et Oribase, le premier pour avoir composé un volumineux traité de pathologie qui fournit à ses successeurs, et en particulier aux Arabes, la matière et le modèle de leurs descriptions, le second pour avoir rédigé sous le nom de Synopsis un petit manuel où les enseignements de Galien étaient résumés clairement, mis à la portée de tous.
Ce que l’on sait de Philagrius se réduit à ces lignes de Suidas : « Philagrius, né à Macra, en Lycie, selon Eugenator, ou plutôt né en Epire, comme il le dit lui-même dans sa lettre à Philémon sur l’induration du foie, fut élève de
(1) Galien. T. XI, p. 272.
(2) Hippocrate. Aphor., scct. VI, 47. T. IV, p. 67/1 .
Naumachios, vécut après Galien, exerça surtout la médecine à Thessalonique et écrivit 70 volumes médicaux, sans compter bien d’autres ouvrages et des commentaires sur Hippocrate ».
L’un de ces traités était consacré ii la goutte : Oribase cite un médicament contre les tophus tiré du cinquième livre sur la goutte ; Aétius extrait du même ouvrage de nombreux et longs passages; peut-être même, comme nous l’avons indiqué, est-ce à Philagrius qu’il emprunte les quatre tableaux schématiques destinés à nous montrer les divers aspects de la podagre. Cette description en effet, fort différente par le fond et par la forme des fragments qui la précèdent et purement galénique d’inspiration, rappelle un chapitre d’un autre livre d’Aétius, où Philagrius, nommé cette fois, définit les huit dyscrasies de la rate, chaude, froide, sèche, humide, bilieuse, atrabilaire, pituiteuse et sanguine et en établit le diagnostic différentiel sur les mêmes signes qui servent à opposer Lune h l’autre les diverses variétés de goutte.
On peut donc négliger, comme déjà connue, la pathologie générale de Philagrius, mais il convient d’insister sur sa thérapeutique. On y relève à regret un goût immodéré pour la polypharmacie, mais on y trouve aussi justement louées et utilisées une pratique excellente, la friction journalière de tout le corps pendant la vie entière et surtout une des médications les plus puissantes qui aient été dirigées contre la goutte, la médication alcaline, dont c’est, croyons-nous, la première apparition dans l’histoire.
Philagrius savait prévenir, soulager, guérir la podagre, du moins il l’affirmait; sa thérapeutique était, suivant l’occasion, prophylactique, palliative, curative. Nous allons l’envisager sous ces trois aspects : « Sachez-le, tous ceux qui veulent se garder de la goutte, surtout les sujets de tempérament humide et froid, se trouvent bien des frictions et des onctions avec un mélange d’huile et de sel finement pulvérisé, non point au moment de l’inflammation et des douleurs, mais dans les rémissions, à moins que le tempérament ne
V HUMORISME DE GALIEN
soit absolument sec. Après ces frictions, la chaleur naturelle augmente, ce qui est anormal se dissipe, les résidus excrémentitiels se consument ; les parties malades sont rendues plus fortes et plus résistantes de toute manière chez ceux qui se donnent cette peine chaque jour, matin et soir, dans les périodes de calme, comme nous l’avons dit, et usent de ce remède pendant leur vie entière. Aussi pouvons-nous assurer que ces frictions suffisent à elles seules, pourvu qu’on ne suive pas un trop mauvais régime, qu’on évite les grands refroidissements, les excès vénériens, les fatigues et, d’une manière générale, qu'on 11e commette pas de trop grands écarts » (1).
Ces dernières prescriptions un peu banales, Philagrius les développait ailleurs et disait : « Quand la goutte est devenue chronique, il n'est pas de guérison parfaite, mais si au début elle est traitée avec soin, elle peut disparaître complètement. Aussitôt que l’on sent une douleur au pied, au niveau du gros orteil ou du talon, douleur qu’on ne peut attribuer à un coup ou h une cause analogue, il faut supprimer le vin, diminuer le repas du soir, passer faim la plus grande partie du temps, éviter les indigestions et le coït, prendre des aliments légers, se faire vomir avec des raiforts plusieurs fois par mois; employer les frictions et le massage avant le repas et marcher beaucoup » (2). Si la goutte revient malgré ces précautions et passe à l’état chronique, il faut recourir h la dérivation intestinale, sans se départir du régime précédent ; il faut employer les remèdes qui chassent la bile et prendre, par exemple, gros comme une fève de scammonée mêlée avec du sel, et cela plusieurs fois par an, ou seulement avant l’époque du retour habituel des accès.
(1) Aétivs. Douzième livre, p. ^2.
(2) La traduction de Razès d’où ce passage est tiré dit : Fricationem et impressionein corporis ante cibum. Razès, Continent, loi. 2/19. Masser vient du grec Mâcasiv presser dans ses mains, pétrir.
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