‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 77 sur 130 · L A G O U T T E E T LE II II U M I T / S M E · texte numérisé non relu

L A G O U T T E E T LE II II U M I T / S M E

provoque, chez ceux qui eu usent, des rappels plus fréquents de leur fluxion. Tous ceux qui en ont pris se plaignent, durant tout le jour, d’avoir du dégoût pour les aliments. Les mixtures composées de cumin, de gingembre et de poivre sont bonnes et combattent ce malaise stomacal, mais rien ne vaut l’adjonction de l’aloès à l’hermodacte. Je vais donc donner cette formule et aussi celles qu’ont imaginées les anciens pour que nous les sachions et n’ayons pas besoin de les demander à d’autres et pour que, si on veut en user à sa guise, on puisse facilement les prendre ici. »

« Formule d’un médicament purgatif très simple à l’hermodacte. R. Hermodacte, une drachme (3g,’,41) ; gingembre, neuf siliques ; poivre, deux siliques ; anis, deux siliques. En une dose. Si l’on veut purger davantage, ajouter quatre siliques de scammonée. La purgation se fait doucement et les douleurs cessent (i). »

On voit les progrès faits dans la connaissance des propriétés du colchique : Jacques Psychriste l’emploie à dose brutale et sans atténuation ; Aétius essaie de corriger l’action irritante qu’il a sur l’estomac ; Alexandre signale les dangers que prépare son action trop prompte pour l’avenir.

Viennent ensuite plusieurs potions à l’hermodacte se ressemblant beaucoup. L’une d’elles, où le colchique est prescrit à la dose de deux grammes environ fait que le malade peut marcher aussitôt. Une autre est donnée sous le nom de Jacques Psychriste, c’est celle que nous avons reproduite et qui fut la première en date de toutes les préparations colchicées. L’auteur conclut : « Voilà ce que m’ont appris sur l’hermodacte mon expérience propre et celle de mes contemporains que j’ai vus l’employer. J’en ai usé longtemps ainsi, mais plus tard j’ai reconnu qu’il était bon de lui associer l’aloès et j’ai essayé de le donner, non plus en potion

(i) Ibid., p. 643 et suiv.

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mais en pilules. Celles-ci, en effet, tout en calmant les douleurs du malade, empêchent qu’il n’ait de continuelles poussées fluxionnaires. En voici la composition : aloès, 2 scrup. ; scammonée, 4 scrup. ; graine de concombre sauvag, une demi-once; hermodacte, une demi-once. Cinq ou six scrupules selon l’état des forces. » Cela faisait de 28r,3o à ■2gI‘,75 de colchique.

Alexandre ne cache pas sa répugnance à prescrire l’hermodacte, auquel il reproche d’irriter l’estomac et de condamner le malade, après une guérison momentanée, à de plus fréquentes ou plus longues atteintes. Les mêmes scrupules se retrouvent exprimés, de nos jours, dans les leçons de Trousseau qui, sur la fin de sa carrière, en était venu, comme Alexandre et comme Sydenham, à se croiser les bras en face d’un accès. Mais, à la différence du français, le médecin grec n’est pas homme à avouer son inaction ; il a recours à un subterfuge. « Il faut savoir, dit-il, qu’il n’y a pas que la potion h l’hermodacte qui soulage les douleurs de la goutte, mais qu’il y en a bien d’autres et parmi elles le remède au coronopus (plant a go coronopus ), qui, h mon sens, n’irrite pas l’estomac comme le fait l’hermodacte et soulage autant, sinon plus, en tout cas pas moins que lui (6) ». Cette potion contenait, avec de la racine de coronopus, du fruit de carthame (cnicus), de l’agaric, du gingembre et du poivre. C’était en somme un simple médicament laxatif.

Nous laisserons de côté les autres antidotes que mentionne Alexandre : on retrouverait parmi eux et des formules en escalier dites y.XT;j.a;, analogues à celle que Rufus rapportait déjà d’après un auteur plus ancien, et ces poudres végétales qu’on devait prendre pendant une année entière. Enfin le livre et l’ouvrage se terminent par une série de médications moins recommandables encore. Quelques-unes

(1) Ibid., p. 647.

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sont dégoûtantes, comme celle-ci, que nous choisissons à cause de sa brièveté : « frotte-toi avec un linge souillé des premières règles d’une vierge; tu n’auras pas la goutte situ le fais (i). » Le reste, formules magiques, incantations juives, applications malpropres ou ridicules, rappelle le charlatanisme des Alexandrins, les superstitions de la kvranide et les inepties recueillies avec tant de soin par Pline l’Ancien. L’auteur, il est vrai, semble rougir et s’excuse de ce qu’il écrit. « Puisque quelques-uns, ne sachant ni s’astreindre à un long régime, ni supporter les remèdes de la pharmacie, nous forcent à soigner leur goutte à l’aide de remèdes dits naturels et d’amulettes, et qu’un médecin éminent doit être muni de toutes sortes de ressources, et doit pouvoir soulager ses malades de toutes les façons, j’en arrive à ces moyens, mais, comme ils sont nombreux ceux qui ont pareille vertu, je me bornerai à ceux qui ont pour eux une longue expérience (2). w

On le voit, la médecine, telle que la pratique et l’enseigne Alexandre, est la servante obéissante du malade dont elle a pour unique souci de capter et de conserver les bonnes grâces. Nous sommes loin, non seulement de la science, mais de la fierté ancienne. La décadence est universelle, absolue : elle n’atteint pas moins les caractères que les intelligences. Le livre d’Alexandre de Tralles, par ses défauts autant que par ses qualités, peut retenir justement l’attention, mais la personne même de l’auteur est peu digne des éloges outrés que lui ont accordés ses contemporains et ses successeurs.

Paul d’Egine, qui vivait au commencement du vnc siècle, a partagé, en Orient et en Occident, au moyen âge et dans les temps modernes, la renommée et l’autorité d’Alexandre

(2) Ibid., p. 653.

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tle Tralles. Et cependant il avait réduit lui-même à leurs justes limites son ambition, son rôle et son mérite, dans une préface qui est un modèle de franchise et de modestie (1). O11 devrait la reproduire en tète de tous les manuels, car elle est la meilleure définition que l’on puisse donner de ces ouvrages, qui ont leur heure d’utilité, mais qui deviennent nuisibles quand ils prétendent remplacer les traités originaux dont ils ne sont en quelque sorte que le squelette décharné.

En somme, Paul d'Égine, il le dit lui-même, a voulu faire quelque chose qui fût intermédiaire entre la collection en 70 livres d’Oribase, que son volume rendait peu abordable, et la synopsis à Eustathe, du même auteur, qu’il jugeait, avec raison, insuffisante à tous égards. La lecture du chapitre consacré à la podagre justifie les dires de la préface. C’est un résumé clair et méthodique de la doctrine galénique, où l’on 11e trouve rien qu’011 n’ait déjà lu dans Aétius ou dans Alexandre. Par contre, quand il s’agit d’un détail de pratique, du meilleur mode d’administration du colchique par exemple, Paul (2) intervient, dit ce qu’il a observé luimême, ce qu’il a appris des autres, et cela en un passage qui constitue un document précieux pour l’histoire des hermodactes.

« Il en est, dit-il, qui, au cours de tout accès articulaire, usent de la purgation aux hermodactes, mais ceci demande réflexion parce que l’hermodacte est mauvais pour l’estomac, détermine du malaise et du dégoût. Aussi est-ce seulement chez ceux qui sont pressés par des affaires urgentes qu’il faut l’employer. De fait, il calme rapidement, en deux jours le plus souvent, et permet de reprendre les occupations accoutumées. Je sais un médecin qui ne donne pas la sub-

(1) Chirurgie de Paul d’Égine, texte grec, avec traduction française par René Briau, i855, p. 33.

(2) Paul d’ÉciNE. De re medicà libri septem. Venise, i528, p. 67 v°.

stance elle-même de l’hermodacte, ni un médicament qui 1» contienne, mais fait cuire l’herbe elle-même auvr,v ty)v et en fait boire la décoction à laquelle il ajoute les espèces habituelles, comme Tache ou Tanis ; et les malades sont Pu rgés et délivrés de leur accès d’une merveilleuse façon ».

Ces dernières lignes se rapportent à une pratique exceptionelle dans l’antiquité. L’usage était de faire des électuaires au miel avec les substances végétales réduites en poudre et d’en délayer une certaine quantité dans de l’eau, du vin, ou tout autre liquide, au moment de s’en servir. On ingérait donc les remèdes en nature et non sous forme d’infusion ou de décoction. De plus, et ce serait une autre dérogation aux habitudes anciennes, l’expression employée par Paul d’Egine porte à penser que ce n’était pas seulement le bulbe de l’hermodacte, mais la plante tout entière, avec ses feuilles et ses semences que le médecin faisait bouillir. Mais c’est là une hypothèse sans autre appui que le mot xôa qui convient mieux à une herbe verte qu’à une racine desséchée.

C’était déjà une entreprise téméraire que de condenser en un petit manuel la médecine entière ; il se trouva cependant des écrivains pour réduire encore l’effort demandé à l’attention, sinon à la mémoire, des Byzantins amis de la médecine. De ce nombre furent Theophanes Nonnos, Michel Psellos et Léon. Le livre de Nonnos, dédié à Constantin Porphyrogénète (901-959), renferme huit courts paragraphes traitant de la podagre et de l’arthritis, de leur cause et surtout de leur traitement ; on n’y relève rien d’original ni d’intéressant (1).

Michel Psellos, le bègue, qui fut précepteur de l'empereur Michel Ducas (1068-1071), a traité de la médecine non en médecin, mais en homme de lettres qui, ayant abordé

(1) Nonnos. Epitomc de curatione morbornm. Golhæ, 1794-1790. T. II, p. 186 et suiv.

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tous les sujets, a cru devoir mettre en vers iambiques toute la pathologie. En quinze vers de ce poëme sont exposés: la pathogénie de l’arthritis et de la podagre dérivées d’une double source, la diminution de la force nutritive et la surabondance des humeurs, conséquence d’une nourriture excessive ; la cause des douleurs, dues à la tension des parties fibreuses sous l’effort de la fluxion ; la distinction purement nominale entre la podagre et l’arthritis ; enfin la formation des tophus qu’engendrent l’afflux d’une humeur terreuse et l’application de remèdes desséchants (i).

Quant à l’opuscule de Léon, philosophe et médecin, ce n’est plus même un manuel, c’est un petit vocabulaire, ne contenant guère que des définitions. L’arthritis, la podagre et la sciatique n’y occupent que quatre lignes (2). La lecture de ces derniers exemplaires de la littérature médicale des Byzantins atténue le regret que pourrait inspirer la perte d’un grand nombre de petits ouvrages analogues dont 011 trouve maint fragment inséré dans les manuscrits qui nous ont conservé des œuvres plus sérieuses.

Il nous faut descendre jusqu’aux derniers temps de l’empire, au règne de Michel VIII Paléologue (1261-1281), pour trouver une œuvre qui ne soit pas la copie servile des premiers galénistes. L’empereur Michel ayant demandé à son médecin, Démétrius Pépagomène, une consultation sur la goutte, celui-ci lui adresse l’opuscule que nous avons et qui étudie successivement « la prophylaxie par le régime, par les médicaments, par les applications locales ; le traitement de la maladie une fois déclarée, à ses diverses phases de début, d’état et de déclin (3). »

(1) Boissonnade. Anecdota Græca, in-8°. Paris, 1829, t. I, p. 225.

(2) Leonis, philosophi et medici conspectus medicinæ in Ermerins. Anecdota medica Græca. Lugd. Bat.. i84o, p. 209.

(3) Demetrii Pepagomeni liber de Podagra. Græcè et latine. Lugd. Bat.,

Pour plus de clarté, car il s’adresse à un profane, Démétrius commence par un petit cours de pathologie générale, dans lequel il traite des divers organes d’élimination dont dispose l’économie: ccs organes sont l’intestin, le foie, le rein qui reçoit des vaisseaux un liquide semblable à du petit lait et le transmet à la vessie ; les autres émondions se font dans l’intérieur môme des organes : les unes constituent la sueur, h transpiration ; les autres, plus subtiles encore échappent à la vue et disparaissent à l’état de vapeur. Quand les jointures ont perdu, pour leur compte, cette faculté d’élimination, les résidus s’accumulent, se corrompent ; le sang lui-même se charge de bile et de pituite et l’on voit naître l’affection à laquelle on a donné le nom de podagre : « C’est la surabondance de bile et de pituite qui engendre la goutte, comme l'a dit Hippocrate, bien que tous les auteurs, ou à peu près, incriminent les humeurs sans distinction ». Cette phrase doit être relevée, car elle offre un des rares exemples que l’on puisse citer de résistance au galénisme absolu, à la théorie des quatre humeurs.

« Les fluxions goutteuses n’occupent pas seulement les mains, les pieds et l'ensemble des jointures, mais elles se portent aussi vers l’encéphale, vers le foie et même vers le cœur, et sont alors des plus dangereuses et des plus rebelles ; et si elles proviennent d'une accumulation par trop grande de déchets, elles amènent la mort, à moins que n’intervienne une rapide et énergique purgation (i) ».

« La goutte est à ce point un mal de famille que, si l’on en croit les anciens, elle peut se transmettre par une série d’héritages successifs aux arrière-petits-enfants, si la sobriété du régime, l’usage de purgations fréquentes et appropriées n’y portent remède. » C’est à propos de ces évacuations prophylactiques que l’auteur parle pour la première fois des herrnodactes. Il recommande de se purger tous les mois avec la

(i) Ibid., p. 20.

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; composition suivante : « aloès, une partie ; hermodacte, une demie ; aneth doux ou cannelle, pour modérer l’irritation

! -stomacale cpie cause d’habitude Ihermodaete, une demie ; -scammonée excellente, une demie; on (ait des pilules qu’on 1 , donne suivant les forces et le tempérament du sujet, suivant la quantité d’humeur nuisible et suivant la saison de i l'année ».

Remarquons en passant que cette formule, mal lue dans ; la traduction latine, a donné lieu à une erreur grave.

, Galtier-Boissière, suivi en cela par les auteurs plus récents,

: a dit que Démétrius Pépagomène avait employé les graines

de colchique (1); il n’en est lien; aucune des recettes rapportées par l’auteur grec ne mentionne les semences ; seule la précédente a pu prêter à la confusion si par inadvertance on a lu seminis au lieu de semis. Le fait rapporté par Paul d’Egine est le seul que nous connaissions, qui concerne un emploi de I hermodaete autre que l’usage de la poudre de bulbes.

Si, malgré les précautions prises, la goutte survient, il faut -saigner au pli du coude : « Dans cette première attaque, dit très sensément Démétrius, le sang des veines n’est pas ■ encore altéré gravement; aussi, quelle que soit l’humeur nocive, il faut la chasser par la saignée. Elle court de veine ■ en veine et agit plus par sa quantité que par sa qualité. 'Mais, quand le sang s’est altéré tout à fait et que la maladie ■ est constituée, l’ouverture des veines est plus nuisible qu’utile ». Cette opposition très juste entre la goutte floride permettant la saignée et la goutte atonique le défendant se trouvait déjà formulée presque dans les mêmes termes dans de livre de Paul d’Egine qui l’avait sans aucun doute empruntée à des auteurs plus anciens.

Après la saignée, la purgation. « Il y a une formule purgative qui est bonne pour tous les cas, c’est celle qui est à

(1) Galtier BoissiÈre. De la goultc. Paris, 1860, p. 38.

base d’hermodacte et que l’on prépare suivant les forces du malade, la violence de la fluxion et la quantité d’humeur. Elle est très utile, quelle que soit l’humeur en cause ; j’en ai acquis la preuve par les expériences les plus rigoureuses. Mais il faut que cet antidote soit préparé depuis deux mois, ou au moins depuis un mois, pour que les substances composantes associent mieux leurs vertus et, pour ainsi dire, fassent corps. Cette formule la voici : « Hermodacte, une once ; cumin, pyrèthre, aristoloche, agaric, berle, de chaque six scrupules; globulaire (alypias), autant; mastic, deux

scrup. ; gentiane, noix de galle, deux scrup. ; musc En

donner quatre scrupules avec du vin miellé et de la scammonée suivant l'effet purgatif que l’on désire. C’est de toutes les purgations la meilleure qu’on puisse donner dans les maladies fluxionnaires » (i).

« Si les précautions indiquées n’ont pas été prises, si, le mal venu, on n’a pas usé des purgations convenables ou du régime nécessaire, le rôle du médecin est d’annoncer au malade d’atroces et de longues souffrances, des nuits sans sommeil, les déformations des pieds et la claudication... Si le malade refuse encore les remèdes évacuants (car j’en sais qui sont très pusillanimes sur ce point), on agira par des clystères ou des applications abdominales ».

Démétrius énumère ensuite quelques médications locales, se loue beaucoup de l’usage, à titre préventif, des pilules persiques, qui étaient des pilules à base d’aloès, et conclut en ces termes où le scepticisme médical se masque assez mal de la foi religieuse : « J’ai dit ce que conseille la science, ce que pensent les médecins les plus éminents en ces matières. Celui qui se conformera fidèlement à mes prescriptions s’en trouvera bien, pour peu qu’il ait l’assistance du ciel, l’intercession de la Vierge mère et le secours de Dieu ».

(i) Dans cette formule, le colchique est prescrit à la close de iSr,5o environ.

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Un caractère curieux de l’œuvre de Déniétrius c’est le i soin qu’il a d’invoquer ii tout propos l’autorité d’IIippocrate, b unême pour les détails les plus simples, les notions les plus [ vulgaires. 11 semble que l’auteur soit efïrayé lui-même de sa hardiesse, pour avoir émis sur la pathogénie de la goutte, [. sur les indications de la saignée, sur quelques autres points t, encore, des opinions que les purs galénistes devaient con- ! sidérer comme des hérésies. Pour se défendre, il use habilement du procédé même qu’avait employé Galien contre i: [-ses adversaires : il se couvre sans cesse du nom vénéré I d'Hippocrate.

Quand Déniétrius écrivait cette consultation, quand Michel Paléologue la lisait, ils avaient l’un et l’autre présentes à la i mémoire l’histoire d’Alexis Comnène et sa longue agonie. ;Les passages sur la goutte remontée, sur la nécessité de détourner la fluxion par des remèdes purgatifs, sur la répugnance de certains malades à accepter cette médication, sur ile rôle qui incombe alors au médecin d’annoncer les conséquences graves de cette faiblesse, paraissent à cent ans d’intervalle un écho du récit émouvant que fait Anne Coinmène, dans l’Alexiade, de la mort de son père(n8o). Les | pages où elle met en scène les médecins de l’empereur, décrit 1 eurs discussions, leurs tergiversations et leurs insuccès, -^ont le meilleur commentaire que nous puissions donner à (ce que les Byzantins ont écrit sur le podagre : aucun de leurs traités ne vaut cette admirable observation que nous traduisons ici presque tout entière (i).

L’empereur était goutteux depuis longtemps et avait ressenti récemment encore de violentes douleurs. Un jour, à hippodrome, il est exposé à un grand vent, le mal quitte ■ es extrémités et se porte sur une épaule ; les médecins ne

(i) Anne Cj.mnène. \ol. Il, p. 3G6 et suiv., in Histoire byzantine. IMlonn, 1878.

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voient pas l’imminence du péril. Seul Calliclès Nicolas prédit à la famille impériale les malheurs terribles qui l’attendent ; il lui dit sa crainte de voir l’humeur qui avait quitté les extrémités se chercher une autre voie et créer un péril de mort. On ne le croit pas, on ne veut pas le croire; et personne, à l’exception de Calliclès, ne conseille de remèdes évacuants parce que l’empereur n’en prenait jamais, il ne prenait d’ailleurs aucun médicament interne. Sur ce point, tous accédèrent à ses désirs et écartèrent la purgation. Alors, prévoyant l’avenir, Calliclès prend une voix grave et leur montre la matière morbide se retirant des extrémités pour se porter d’abord sur l’épaule et sur le cou, puis, en l’absence de toute médication évacuante, frappant les organes primordiaux, le cœur lui-même, et provoquant des accidents mortels. Anne Comnène, qui présidait au débat, se rangea pour sa part à l’avis de Calliclès, mais la pluralité des suffrages l’emporta.

Quand la poussée fluxionnaire eut duré sa durée habituelle, elle céda d’elle-même et le malade se rétablit. Mais six mois ne s’étaient pas écoulés que le danger reparaissait pour l’empereur, accablé d’ailleurs sous le nombre et le poids des occupations journalières, sous le souci des alfaires publiques. 11 se plaignait d’étouffement, d’angoisse, sentait comme une lourde pierre écraser sa poitrine et lui couper toute respiration. Les médecins cherchaient la cause de ces troubles ; ils palpaient les artères de la main, trouvaient des modifications diverses du pouls, mais ne pouvaient en découvrir la raison. L’empereur ayant le régime modéré et sobre du gymnase ou du camp, ils invoquaient les contentions d’esprit et les soucis continuels: le cœur s’était enflammé, avait attiré à lui tous les déchets du corps. D'où un mal cruel qui, sans trêve aucune, étranglait l’empereur comme avec un lacet.

La maladie empirait, n’avait aucune rémission: Alexis ne pouvait se coucher sur un côté ni sur l’autre, ne pouvait tirer son haleine qu’avec la plus grande peine. Tous les

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médecins furent appeiés à une nouvelle consultation, mais ils différaient de sentiment sur la nature du mal et par conséquent sur le traitement h instituer. Rejetant toujours les purgations, ils eurent recours à la saignée, mais l’incision de la veine au pli du coude n’apporta aucun soulagement ; le malade respirait à peine, en menace perpétuelle de suffocation et de mort. Enfin l’administration de l’antidote aux poivres c'à vwv TTS-goctov (1), amène une détente, on se félicite on ne sait comment manifester sa joie, on chante des actions de grâces. Hélas! ce n’était qu’une vaine apparence. Trois ou quatre jours après, la même suffocation et la même angoisse reviennent, le mal s’aggrave encore, les congestions viscérales, l’œdème des pieds se montrent, puis la diarrhée, l’asphyxie et la mort.

Ce qu’Anne Comnène décrit ici en termes saisissants, c’est la mort par le cœur si fréquente chez les goutteux. Son récit nous montre à quel point étaient oubliés les enseignements les plus sages de la médecine ancienne. Callielès se •souvient seul des belles pages où Rufus a étudié les métastases; les autres agissent comme eût agi à leur place Alexandre de Tralles, leur modèle à tous. Pour ne pas. déplaire à leur malade, pour n’assumer aucune responsabilité périlleuse, ils ne prennent aucune initiative et laissent aller les choses jusqu’à la catastrophe sans rien tenter pour la prévenir. Ils reculent devant l’emploi de ces remèdes héroïques où l’hermodacte, c’est-à-dire le colchique, était associé à d’autres espèces purgatives, car il n’est pas douteux que, par le mot de purgations, Anne n’entende cette sorte de médicaments.

Dans cette première partie de son histoire, le colchique est regardé par tous comme une drogue purgative, douée

(1) Le ôta tv.wv TZî-ipzbi v était composé de poivre commun, de poivre blanc, de poivre long, de gingembre, d’anis, de thym et de miel. V. Oribase, *t. V, p. iôo et Paul d’Égine, liv. VII.

d’une action élective sur les matières pituiteuses, cause habituelle de la goutte. Cependant il semble que de bonne heure les Byzantins aient reconnu les dangers de cette substance employée seule et à haute dose; ils en ont en effet diminué graduellement la quantité prescrite, et lui ont associé dans leurs formules la scammonée ou d’autres espèces de même vertu. C’était soupçonner que les effets bienfaisants du colchique n’étaient pas absolument liés à ses propriétés cathartiques, mais qu’il y avait en lui autre chose, comme dira Avicenne.

Les Byzantins, Jacques Psychriste, Aétius, Alexandre de Tralles ont eu la gloire de commencer et de poursuivre l’étude clinique du colchique d’automne. En signalant ses effets surprenants sur la douleur goutteuse, son influence redoutable sur la marche ultérieure de la maladie, ses propriétés purgatives quand il est ingéré à haute dose, son action irritante sur l’estomac, ils ont prouvé par le meilleur des arguments, par l’expérience clinique, que l’hermodacte n’était autre chose que notre colchique. Les Arabes, meilleurs botanistes, achèveront cette démonstration et lui donneront une rigueur plus grande, une apparence plus scientifique.

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