‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 78 sur 130 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LES ARABES ET LA GOUTTE

La médecine arabe est un rameau de la médecine grecque, rameau aussi peu vivace que la branche byzantine émanée du même tronc. Les Arabes ont été, eux aussi, les élèves des Grecs dont ils ont accepté aveuglément les idées générales et les enseignements cliniques, tout l’héritage, en un mot, hormis cet esprit d’invention et cette passion du changement qui ont fait la gloire de l’hellénisme. On ne leur doit aucun progrès notable en pathologie, mais on peut recueillir chez eux quelques menus faits, quelques médications nouvelles et surtout quelques notions botaniques qui ne sont pas sans intérêt. En théorie ils ont suivi docilement leurs maîtres ; dans la pratique ils ont montré quelque initiative, d’où la diversité des jugements qu’on a portés sur eux.

La genèse de la médecine arabe en explique d’ailleurs le caractère. Elle est née en Egypte, aux premiers jours de la conquête (64o). Or, peu de temps auparavant, quelques médecins alexandrins avaient résolu de constituer un enseignement systématique, d’établir un corps de doctrines dont toutes les parties fussent solidement unies. Ils avaient choisi, pour être la matière de leurs leçons et la règle de leurs sentiments, seize des livres de Galien (i).

(i) Lucien Leclerc. Histoire de la médecine arabe. Paris, 1876, t. I, p. 38 et suiv.

LA GOUTTE ET LE II If U.M A Tl SM E

L’œuvre n’était pas achevée quand survinrent les Arabes r ceux-ci la recueillirent et les seize livres de Galien furent désormais pour eux une sorte de Coran médical. Quelquesuns des auteurs de la réforme vécurent d’ailleurs assez pour présider à cette transmission de doctrines d’une race à l'autre. Ltienne d’Alexandrie et Jean le grammairien furent les premiers maîtres des vainqueurs, les premiers auteurs des traductions en arabe des livres d’alchimie et de médecine. Voilà le vice intime de la médecine arabe : elle est fille- • du galénisme et ne démentira jamais ses origines.

Les nouveaux venus trouvèrent aussi à Alexandrie, pour faciliter leur accession à la médecine grecque, deux ouvrages élémentaires récemment écrits, deux manuels, celui de Paul

d’Egine, assez connu, et celui du prêtre Aaron ou Ahroun. Ce dernier traité portait le nom de Pandectes , était divisé en trente livres ; il fut de bonne heure traduit en arabe. Les- Pandectes sont perdues ; nous savons seulement, par Piazès, qu’Aaron conseillait aux goutteux de prendre chaque jour pendant un an une infusion de mandragore et qu’il usait aussi de Y hier a Her métis , prise au printemps. Cette hierar dont Mésué le Jeune nous donne la formule, contenait de l’aloès, de la coloquinte, de l’agaric, du turbith, de l’iris,, du sagapénum, trois variétés de myrobalans, bien d’autres espèces et enfin de la serpentaire qui servait d’étiquette à la préparation. L 'hier a lier métis était l’hiera à la serpentaire (i).

En dehors de l’Egypte, les Arabes avaient trouvé un autre foyer d’instruction. Les Nestoriens d’Edesse en Syrie avaient été chassés de leur pays par un édit de l’empereur Zénon en 489 ; ils s’étaient réfugiés sous la protection des rois de Perse Sassanides, et avaient fondé à Gandisapora une école qui porta le nom d 'école hippocratique. C’est de là, de cette ville du Khouzistan que sortirent les médecins des-

(1) Mésué le jeune. De simplicibus, art. Dracunculus, etGrabadin, liv.

A. DELPEUCH. — La Goutte et le Rhumatisme-

Planche Y.

Frontispice du livre Practica Jo. Serapionis. Lyon, i5a5, qui contient aussi le Circa instans de Jean Platearius, le Trésor des Pauvres, de Pierre d’Espagne, et quelques autres traités arabes ou salernitains. Les personnages représentés sont désignés ici sous les noms de Jean Sérapion, de Jean Platearius et de Pierre d’Espagne.

La même vignette orne la première page d’autres ouvrages sortis de la même imprimerie (Jacques Myt, à J^you), notamment du Canon d’Avicenne (Lyon, i52a), et du maleky dAli-Abbas (Lyon, x5a3). Mais, aux noms précédents sont substitués dans b' premier de ces deux livres les noms de Galien, d'Hippocrate et d’Avicenne, et dans le second ceux d’Ali-Abbas, d’Hippocrate1 et. de Galien.

Georges CARRE et C. NAUD, Éditeurs.

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Georges CARRE et C. N AUD. Éditeurs.

LES ARABES ET LA GOUTTE

califes de Bagdad, et aussi une phalange de traducteurs qui, en peu d’années, firent passer toute la science grecque dans la langue arabe, directement ou par l’intermédiaire du Syriaque. Les Arabes connaissent ainsi les œuvres les plus belles de la médecine grecque, mais il est trop tard ; ils 11e peuvent répudier les doctrines galéniques et ils doivent se borner à classer les notions nouvelles qui leur arrivent dans les cadres étroits qu’ils se sont faits d’avance. On conçoit combien de ces enseignements furent défigurés, mutilés, perdus. Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer le livre du Continent où Razès résume tous les ouvrages traitant de la goutte qu’il a lus, une véritable bibliothèque, au traité des maladies des jointures du même auteur. Le contraste est saisissant, tant le résultat est peu digne de l’effort.

Les premiers noms que nous rencontrons, ceux d’El Kendv, de Mésué l’Ancien et de Sérapion appartiennent au ixe siècle. El Kendy, un des premiers médecins qui fussent de race arabe et de religion mahométane, car avant lui les médecins les plus célèbres de Bagdad ou de Damas avaient été juifs ou chrétiens, Syriens, Persans ou Indiens, El Kendv avait écrit sur la goutte et les maladies articulaires un petit ouvrage qui ne nous est pas parvenu. Razès a extrait de cette epistoln de podagra un remède à boire au commencement et à la fin des accès et renfermant des lier mode ctes frais ; on buvait ensuite une mixture composée de myrrhe, de fenouil, de sucre blanc et de quelques autres ingrédients pour atténuer le mal fait il l’estomac par l’usage des hermodactes « puisqu’on ne connaît pas de médicament qui soulage la douleur [de la podagre) comme le font les hermodactes (1) ».

El Ivendy avait aussi donné une formule de pilules antigoutteuses. Ces pilules, dites pilules fétides , ont joui parmi les Arabes d’une grande faveur ; il v en avait de grandes

(1) Razès. Continent. Édit. Venise, i5oG, fol. a5i v°. Dklpeuch.

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et de petites, fort peu différentes les unes des autres. Voici la formule d’El Kendy : « Aloès, myrobalans citrins sans leurs noyaux, rue sauvage, cuscute de Crète, turbith gomme ammoniaque, opopanax, serapinum, bdellium de Judée, de chaque quatre parties ; pulpe de coloquinte, trois parties ; scammonée, deux parties ; euphorbe, castoréum, cannelle, safran, de chaque une partie ; faire infuser les diverses gommes un jour et une nuit dans de l’eau de poireau ou de chou, piler les plantes et les gommes jusqu’à consistance d’onguent, y ajouter les poudres végétales et triturer le tout jusqu’à mélange intime ; faire des pilules de la grosseur d’un grain de poivre, qu’on fera sécher à l’ombre. En prendre la valeur de deux drachmes dans de l’eau tiède au commencement de la nuit (i). »

Une formule antigoutteuse, c’est aussi tout ce qui nous reste de Mésué, Jouhanna ben Massouih, le maître d’Honein et l’un des écrivains les plus estimés de la vieille médecine arabe. Contre la goutte froide, il recommandait les pilules de chitaredj, plante qu’il associait aux hermodactes, à la coloquinte, à diverses autres espèces et à Videra picra . Le chitaredj dont le nom revient souvent dans les livres arabes paraît être un lepidium ou passerage, le Aeictoi cv de Diocoride(2). Il convient aussi de mentionner cette phrase de Mésué citée par Razès dans le continent : « Le Colchique, coricds, est très utile contre la goutte froide. »

Sérapion nous est mieux connu que ses prédécesseurs, grâce à son traité de médecine en VII livres, qui nous a été conservé. La traduction latine de Gérard de Crémone est assez claire et permet de juger la méthode de l'auteur arabe. Il ne met rien de son propre fonds, mais emprunte tout à un petit nombre d’auteurs dont il est facile de reconstituer la liste. Ce qu’il dit de la podagre, de l’arthritis et de la scia-

(1) Avicenne. Édit, de Venise, 1G08, t. II, p. 3o8.

(2) V. Ibn-el-Beithar. Trad. L. Leclerc, n° 751, i36q et 1 549-

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ti([ue, il le prend à Galien, à Philagrius et surtout à Paul d’Égine. Il compose son livre comme l’aurait fait un Byzantin des derniers siècles, ajoutant seulement à sa compilation quelques médicaments inconnus des Grecs et tirés des régions voisines de l'Irak, tirés de l’Inde surtout. Les symptômes sont passés sous silence, à peu de chose près, et l'auteur, après quelques lignes d’étiologie banale et de pathogénie galénique, s’étend longuement sur la thérapeutique de l’affection.

Nous relèverons cependant dans le chapitre XX11I (i), où il traite brièvement des causes et de la nature de la goutte, de l'arthritis et de la sciatique, une comparaison ingénieuse ,en une remarque clinique judicieuse. Après avoir énuméré quelques-unes des causes antécédentes : oisiveté, excès de coït, ivrognerie, arrêt des évacuations accoutumées et surtout des hémorroïdes, il ajoute : « Cela diminue la chaleur naturelle, le corps devient plus humide, les résidus ne sont plus détruits et la matière s’accumule ; de même l excès de nourriture et l’insuffisance de la digestion diminuent aussi la chaleur naturelle, comme une brassée de bois vert jetée sur un feu 'petit et Languissant. » Quand nous parlons aujourd’hui de la combustion insuffisante des matières azotées, notre langage ne diffère pas beaucoup de celui de Sérapion et nous pourrions lui emprunter sa pittoresque comparaison.

Le fait clinique à noter est le suivant : « Des jointures que frappe la maladie, aucune d’ordinaire ne revient à son intégrité première, surtout s’il s’agit de sciatique, d’arthrite tics hanches ou de podagre. Au contraire les douleurs des autres jointures peuvent se résoudre complètement, par exemple quand c’est l’humeur sanguine qui prédomine. Les jointures des hanches et des pieds peuvent bien revenir

(i) Sérapion in Practica Joannis Serapionis, etc. Lyon, i5a5, liv. IV, ch. xxni, fol. 44.

L A G < ) U T T E E T 1. E K HUM A Tl .S M E

momentanément à leur état normal, niais le mal revient pour la moindre cause, en raison de la prédisposition de ces parties. »

11 y a là une observation juste, que Sérapion en soit le véritable auteur, ou qu’il l’ait empruntée à de plus anciens que lui, comme il est probable. Le retour à l’état normal des jointures frappées par le rhumatisme articulaire aigu est un des caractères distinctifs de cette affection comparée aux autres variétés de rhumatisme ou à la goutte.

La thérapeutique varie selon l’humeur que l’on suppose prédominer. Est-ce le sang ? On pratique une saignée, puis on donne des laxatifs : myrobalans citrins, prunes, tamarins, fumeterre, absinthe, aloès, scammonée, turbith, agaric, pulpe de coloquinte, graines d’indigo et autres espèces. Est-ce la bile ? On donne des cholagogues comme la médecine faite avec du suc de roses, du miel et de la scammonée, ou encore le remède laxatif aux coings; on applique sur le pied malade des adoucissants, ou même, si la douleur est violente, un cérat à l’opium et au suc de mandragore ; on peut encore user avec grand profit des affusions froides. Enfin est-ce la pituite qu’il faut incriminer ?On aura recours aux vomitifs, aux clystères ; on prescrira les pilules fétides, les pilules de chitaredj, les pilules d’hermodacte et les pilules indiennes, ces médicaments devant être pris dans l’intervalle des accès.

On le voit, c’est l’ancienne pharmacopée alexandrine, enrichie de quelques nouveaux produits venus pour la plupart de l’Inde, tels que les myrobalans, fruits provenant de diverses variétés de terminalia ; l’indigo ; le tamarin, que les Arabes ont ajouté avec la casse et le séné aux purgatifs en usage. Nous avons dit ce qu’étaient les pilules de Chitaredj et les pilules fétides, nous ne savons au juste ce qu’étaient les pilules indiennes dont parle Sérapion: Avicenne et Mésué le Jeune donnent chacun une formule différente de pilules ainsi nommées et aucune n’est dite applicable à la podagre. Quant aux hermodactes, Sérapion

LES ARABES ET LA GOUTTE

1rs employait souvent et sons toutes les formes. Dans son Antidotaire, septième livre de sa Pratique, il donne la composition de divers remèdes à l’hermodacte blanc.

Peu d'années séparent Sérapion qui vécut dans la seconde moitié du ixe siècle et Razès qui mourut en 902 : c’est dans ce court intervalle que s’est complété le travail des traductions arabes. Le premier 11’avait connu que quelques auteurs de valeur inégale, dont le plus savant, Galien, n’avait laissé sur la goutte que des notes insuffisantes ou inexactes ; le second, au contraire, a lu, sinon utilisé, les ouvrages les meilleurs dont la goutte avait été le sujet aux diverses époques de la médecine grecque ; il les a lus, résumés, commentés parfois; et comme il avait fait de même pour toutes les maladies, pour toutes les parties de l’enseignement médical, il en est résulté ce livre étrange, informe, véritable chaos, qu’on appelle le Continent , et qui serait, s’il en existait une traduction nouvelle et directe, l’œuvre la plus précieuse de la littérature arabe.

Le livre XII est consacré aux maladies des jointures ; on y trouve pêle-mêle une foule de citations, trop courtes en général, empruntées à un grand nombre d’auteurs. Razès, ou plutôt l’éditeur de ces simples notes, n’a suivi aucun plan ; le désordre est tel que les mêmes extraits s’y lisent plusieurs fois, qu’il est souvent difficile de faire la part de chaque auteur cité et de dire où commence l’exposé de ses sentiments et où il finit, qu’on ne peut toujours saisir les moments où Razès prend la parole en son propre nom. Malgré ces réserves, ce livre justifie assez bien, pour sa part, le titre de l’ouvrage entier et contient presque tout ce qui a été écrit sur la goutte avant Razès.

Tel qu’il est, il nous permet d’établir la liste des auteurs

(1) Razès. Liber helchauy, id est continens... per Salium Faventinum erroribus purgatus, etc. S. 1. n. cl. (Venise, i5oG?), fol. 2/11 v° cl suiv.

([lie Razès avaitlus avant d’écrire sur la goutte et les maladies articulaires. La voici : Hippocrate, les Arabes connaissaient d’Hippocrate ce que nous en connaissons nous-mêmes ; Galien, Razès cite sous le nom de Galien et ses œuvres légitimes et certains traités apocryphes qu’on y joignait déjà, comme la thériaque àPison ; il va'sans dire que le fameux passage des médicaments selon les lieux (meamyr des Arabes) est reproduit une fois de plus; Dioscoride ; lin fus; Archigène ; Oribase ; Philagrius ; Alexandre de Traites; Pan! d'Egine ; Thèodosius ; un certain nombre de médecins arabes : le juif Masserdjouih ; Abou-Djorreid, le moine; Isaac Ishaq, (ils d’IIonein) ; Mésué ; Sèrapion ; Abdo lis ben Yesid, auteur d’un traité intitulé « Mémorial de Thérapeutique » ; les deux Thabarj , le père et le fils. Ajoutons à cela une formule collective el Khousy, dont la traduction latine dit « Chusiidest quædam congregatio hominum » et qui s’applique sans aucun doute aux médecins nestoriens de l’école persane de Djoundisabour (Gandisapora), située dans le Khousistan ; el Khousy veut dire les gens du Khousistan. Enfin, Razès cite quelquefois soit d’après Thabary, soit directement, les livres indiens.

Cette petite bibliographie nous offre trois problèmes intéressants à discuter: l’absence des auteurs latins, l’omission du nom de Soranus, la mention des livres indiens. Sur le premier point, nous serons brefs. La lacune que présente le Continent n’a rien qui puisse étonner ; si R.azès a passé sous silence les noms des médecins latins, c’est qu’il ne les connaissait pas. La rupture était complète entre l’Occident et l’Orient, le latin était incompris, c’était une langue mourante ; et puis les Arabes avaient tout appris, tout reçu des Grecs qui avaient toujours feint d’ignorer qu il y eût quelques bons ouvrages écrits en latin.

La seconde omission cause plus de surprise et mérite plus d’attention : le nom de Soranus ne se trouve pas dans le Continent, pas plus dans le reste de l’ouvrage que dans le douzième livre : il y brille, on peut le dire, par son

LES ARABES ET LA GOUTTE

i ibsence. Et cependant les Arabes devaient lire dans Galien, ■dans Oribase et ailleurs, le nom et l’éloge du médecin l’Éphèse ; il semble que ses livres auraient dû être demanlés parmi les premiers aux empereurs de Byzance, aux i eestoriens de Perse pour être traduits en Arabe, lus et : commentés. Il n'en fut rien. C’est que les Arabes n’eurent pas à choisir les sources de leur instruction : ils reçurent et admirèrent tous les livres qu’on leur envoya, quels qu’ils fussent. Or, au moment où se firent les traductions en arabe, Galien régnait seul en Orient : il avait triomphé, plus qu’il ne l’aurait voulu lui-même, du méthodisme et de - j son meilleur champion: la doctrine était morte et les noms { de ses adeptes oubliés, celui de Soranus comme celui de Thessalus ou de Thémison.

Mais, ceci établi, constatons un fait, non signalé encore, crovons-nous, et qui rend à la fois plus évidente et plus étrange l’omission que nous venons de relever, c’est qu’une I partie au moins des livres de Soranus a été connue de Razès, qu’il l’a lue, résumée, citée sans se douter de son origine, i Bien plus, par une piquante ironie, les fragments qu’il nous donne du grand méthodique nous sont présentés sous le couvert, sous le nom de Galien.

Un grand nombre de citations, dans les divers livres du Continent, sont précédées de ces mots : « de iibro signer a m attributo Gallieno ». Or, ce livre des signes était un recueil tiré des œuvres de Soranus. La preuve en est facile à donner : Qu’on lise dans le Continent (liv. III, p. 71) l’extrait du livre des signes concernant l’angine ; qu’on se reporte ensuite au traité traduit par Cælius (liv. III ch. II) ; et l’on sera frappé de la ressemblance, de la quasi-identité des deux passages et l’on s’étonnera qu’il n’y ait pas plus de différence entre le latin de Ferragutet celui de Cælius. On pourrait établir des confrontations pareilles entre les paragraphes où l’auteur du livre des signes traite de la pleurésie, de la pneumonie, des vers, et les paragraphes correspondants de Cælius. La comparaison, qui pourrait s’étendre à bien d’au-

très chapitres, permet même d’éclairer sur quelques points le texte si altéré de Cælius. Mais il est une épreuve plus décisive encore : c’cst de mettre l’extrait du Continent qui concerne l’inflammation de l’utérus, extrait tiré lui aussi du livre des signes (Continent iiv. IX, p. 190), en regard, non plus d’une adaptation plus ou moins fidèle, mais du texte même de Soranus, car la citation est empruntée au Traité des maladies des femmes que nous avons (liv. II. chap. II . Le latin du Continent est une traduction évidente du livre grec (1).

Ce n’est point ici le lieu de rechercher quel était le caractère primitif du livre des signes, et pour quelle raison le nom de son véritable auteur était ainsi méconnu. La question, pour intéressante qu’elle soit, nous entraînerait trop loin. Nous nous bornerons à chercher dans le XII0 livre du Continent si quelque fragment extrait du livre anonyme concerne la podagre et l’arthritis. Or, on y lit ceci: « Du livre des signes. 11 arrive aux goutteux une inflammation douloureuse du pied ; la douleur commence tantôt par le gros orteil, tantôt par le talon, tantôt par la plante. Cette inflammation peut entraîner un changement de couleur relativement au reste du corps, ou au contraire laisser la coloration normale ; la douleur peut s’accompagner d’une chaleur ardente, ne pas donner de sensation de chaleur du tout ou encore déterminer une sensation de froid intense. Le mal peut occuper les deux pieds en même temps ou se propager aux jambes, au genou, à la vessie eth l’estomac (2)». Ici le résumé est si succinct qu’d 11e permettrait pas à lui seul, d’en déterminer la source, si nous ne pouvions invoquer les exemples plus probants que nous avons notés.

11 se termine, ou paraît se terminer par ces deux phrases

(1) Soranus. Éd. Yal. Rose, p. 3 1 4 et 3i5. V. aussi le passage correspondant de l’abrégé de Moschion. Ibid., p . 54 -

(2) Razès. Loc. cil., fol. 242 v°.

LES A U A B ES ET J. A GOUTTE

(|iii n’ont pas leurs analogues dans Cælius : « Chez quelques-uns les testicules s’allongent ; quand la maladie se prolonge, les jambes et les cuisses deviennent enflées. »

L’œdème des membres inférieurs est une complication fréquente de la goutte cachectique et compliquée d’atrophie rénale ; la mention de ce symptôme n’a rien qui puisse étonner sous la plume de Soranus ; elle manque pourtant au chapitre de Cælius tel que nous l’avons. Par contre, l’allongement des testicules est un signe plus inattendu. Qu’entendait Razès par ces mots longi fient testiculi, l’œdème des bourses, la varicocèle, le relâchement du scrotum ? C'est cette dernière affection qu’il nous paraît avoir voulu désigner. En effet Avicenne, dans sa description de la goutte, qu’il emprunte certainement pour une grande part au Continent, s’exprime ainsi : « Un des accidents qui arrivent aux goutteux est un allongement de la bourse des testicules, prolongentur oscea testiculorum (i) ». Comme il ne donne pas la phrase suivante concernant l’œdème des jambes et des cuisses, on ne peut douter qu’il n’ait en vue le simple relâchement du scrotum.

Cette difformité d’ailleurs était bien connue des anciens, qui la nommaientr/facosfs. Paul d’Egine la définit ainsi : « le relâchement de la peau du scrotum, sans que les parties qu’il renferme y participent, donne lieu â la rhacosis, maladie fort disgracieuse (i) ». Il décrit ensuite les procédés opératoires conseillés par Léonidès et par Antyllus pour y remédier. 11 est probable, en effet, que cette ptose scrotale est assez fréquente chez les goutteux ; quelques faits observés par nous-mêmes nous portent à le croire. Mais il n’y a là rien de particulier aux podagres et tous les arthritiques, au sens étendu du mot, présentent plus ou moins

(i) Avicenne. Œuvres. Venise, itioS. T. I, p. 970.

(a) Paul d’Egine. Ed. R. Briau, p. a86. Nous ne savons pourquoi René Briau traduit f( paxow.; par le rhacosis.

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