‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 81 sur 130 · L ECOLE AFRICAINE · texte numérisé non relu

L ECOLE AFRICAINE

Au lendemain de la mort de Julien, l’unité morale de l’empire n’existe plus. L’Orient grec et l’Occident latin se préparent à une séparation qui ne tardera pas à être complète, définitive. Chaque moitié du monde devra vivre sur son propre fonds. Or, il n’existe pas de médecine latine; la médecine que I on pratique en Occident est entièrement ..grecque d’esprit et de langue. Il faudra donc improviser, du i o îr au lendemain, un enseignement qui puisse être compris, transmis et appliqué chez les peuples qui n’entendent et ne parlent que le latin.

Pour connaître la source et la nature de cet enseignement nouveau, nous n aurons qu’à suivre les vicissitudes d’une 'même maladie, qu’à chercher ce que devint la goutte, com- :ment elle fut définie et traitée pendant les siècles les plus obscurs du moyen âge. Nous serons amenés à cette conclu- 'j'sion qu’il n’y eut pas de solution de continuité entre la médecine grecque et la médecine de l’Occident. Les différences considérables que l’on remarque entre elles ont leur explication dans les conditions du passage de la première ii la seconde.

Mais si la pratique du moyen âge, dans ce qu elle eut de rationnel et d’utile, dérive de la science grecque, elle fut aussi souillée et avilie par l’immixtion de superstitions populaires, créées et propagées en dehors de toute médecine,

immixtion qui se produisit à la faveur du trouble qui suivit la chute de l’empire. Les médecins grecs avaient maintenu la dignité de leur art contre tous les empiriques et contre tous les charlatans; mais ceux-ci eurent alors leur revanche. Ils virent accueillir leurs fables les plus ridicules, parce qu’en l’absence de médecins véritables elles s'imposèrent à tous ceux qui assumèrent, avec des sentiments divers, la charge de soigner leurs concitoyens. De la le succès d’une littérature singulière, que nous n’osons appeler médicale, et dont il nous faut dire quelques mots parce qu’elle a tenu une grande place, qu’elle remplit de nombreux manuscrits, et surtout parce que la goutte a été un de ses sujets de prédilection.

Il n’existait pas, avons-nous dit, de médecine latine, au sens propre du mot, mais il y avait toujours eu depuis Caton, qui en avait donné le modèle, des essais de médecine populaire relevant à la fois de l’empirisme et de la superstition. Ces recueils de recettes absurdes étaient d’ordinaire rédigés par des hommes étrangers à la médecine et ennemis des médecins : ils ont dû de venir jusqu’il nous à la pénurie où se trouvèrent les Latins à partir du cinquième siècle.

Le plus ancien de ces ouvrages est un poème (i). Serenus Samonicus y donne quelques conseils thérapeutiques dans une langue correcte et presque élégante; il écarte les médications compliquées ou dispendieuses, parce qu’il n’écrit que pour les pauvres :

At nos pauperibus præcepta fera/nus arnica.

Il n’y a, s’il faut l’en croire, aucun bon remède de la goutte aux mille formes : on ne peut que donner au mal quelque relâche, à la douleur quelque soulagement en employant les cautères, les applications de saule, de cyprès, de sureau, de froment, d’éclaire ; la chair de grenouille, le sang d’hiron»^

(i) Serenus Sammonicus. De mcdicina præcepta. Éd. Baudet, coll. Pankoucke. Paris, i8/|5, p. 62.

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delle; en mettant les pieds soit dans le corps chaud encore d’un bouc éventré, soit, comme Serenus l’a lu quelque part (c’est chez Pline l’Ancien), dans une meule de blé au temps des moissons.

Chose plus sérieuse, Serenus établit une distinction très nette entre la podagre et le rhumatisme articulaire aigu. Les deux affections sont traitées en deux paragraphes différents, séparées même par d’autres maladies, telles que le furoncle, l'anthrax, les vomiques et l’érysipèle. Et pourtant le poëme a été écrit sous Septime Sévère, après Soranus, u près Galien, qui ont si malheureusement consommé la •confusion de l’arthritis et de la podagre.

Les livres de Sextus Placitus, de Gargilius Martialis et d’Àpuleius, sur les vertus thérapeutiques des animaux, des herbes, des légumes et des fruits, constituent par leur réunion un traité de matière médicale. Gargilius, qui a résumé Dioscoride, Pline et Galien, parle peu de la goutte : il se borne à conseiller l’usage externe du chou et de la rave (i).

Sextus Placitus (2) recommande les souliers en peau de renard, les onctions à la graisse de lion, de chien, de bouc, •de chèvre et de vautour, et enfin l’application sur le pied malade des premiers cheveux d’un enfant, fille ou garçon. Nous reconnaissons cette recette empruntée comme la plupart des autres à l’Histoire Naturelle de Pline.

L’IIerbarium d’Apulée (3) a joui d’une grande faveur pendant le moyen âge. Il a été le Dioscoride de l’Occident, un Dioscoride abrégé, tronqué, privé de ses notions exactes de botanique, réduit à ses indications thérapeutiques erronées, ■superstitieuses, défiguré enfin par l’addition d’inepties em-

(1) Gargiiii Martialis Medicina, nunc primum édita a Valentino Rose (avec 9a médecine de Pline). Leipzig (Teubner), 1875.

(2) Parabilium medicamentorum scriptores anliqui. Ed. Ackermann. Nuremberg et Altorf, 1788 (contient Sextus Placitus et Apulée).

(3) Ibid. Voir aussi un intéressant manuscrit illustré de la Bibl. Nat. M. S. latin 6862.

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pruntées à Pline l’Ancien ou aux adeptes de l’astrologie alexandrinc. Apulée y recommande aux goutteux la bétoine, l’armoise et la germandrée.

Pline a été l’ancêtre commun des empiriques que nous venons de citer; c’est à lui qu’ils ont emprunté leur médecine et leur haine des médecins. Un autre a fait plus encore : il lui a pris son nom en même temps que ses préjugés. C’est Plinius Secundus, troisième du nom, l’auteur d’un traité de médecine en trois livres (1). Dans le chapitre XXVI du deuxième livre de cet ouvrage, l’auteur énumère un certain, nombre de pratiques populaires prises au hasard dans l’inépuisable recueil de Pline. Il y ajoute seulement une formule d’onguent bien compliquée pour de la médecine domestique, et cette fameuse potion à prendre pendant une année entière et dont nous avons donné la formule dans une note au chapitre de Soranus.

Quant au but que poursuivait le troisième Pline, il est franchement exprimé dans une préface que n’aurait pas désavoué le premier, c’est d’échapper à la fourberie et à la cupidité des médecins. En tête de son Her barium , Apulée reproduit les mêmes idées et presque les mêmes termes. Tous ces opuscules sont de la même époque (commencement du iv° siècle), se complètent les uns les autres, sont inspirés d’un même esprit, révèlent la même ambition ; soigner les gens, amis ou ennemis, invitis etiani rnedicis.

C’est aussi pour que ses enfants puissent, sans l’intervention du médecin, se traiter eux-mêmes et traiter leurs amis, les étrangers et les pauvres vice mutua charitatis liumanær que le Bordelais Marcellus, ancien dignitaire de la cour de Théodose le Grand a écrit son livre de medica mentis, mais ce n’est pas en haine des médecins. Une pensée meilleure parait l’avoir guidé : il faut que les gallo-romains de

(i) Plinii Secundi quæ ferlur una cum Gargilii Martialis medicina. Ed. Val. Rose. Leipzig, i875. d. dS

son temps puissent se passer de médecins parce que bientôt ils n’en auront plus. Il a assisté à la division de l’empire et prévoit les funestes conséquences que cette révolution aura pour l’art médical. Aussi se hâte-t-il de réunir tout ce que la médecine romaine a fait pour le soulagement des malades.

Ma is, par cela même qu’il avait borné ses études aux seuls ouvrages écrits en latin, son livre était condamné à ne valoir guère mieux que ceux de Pline et des autres. Le long chapitre qu’il consacre à la podagre (l’arthritis a fait le sujet du chapitre précédent) n'est qu’un amas sans ordre et sans critique de citations empruntées aux auteurs latins, à Celse, à Scribonius Largus, à son compatriote Ausone. Le rapprochement d'ordonnances sérieuses, dont quelquesunes sont fort compliquées, et de recettes ridicules ou répugnantes, montre assez que Marcellus a pris sans choix et sans contrôle tout ce qu’il avait sous la main. La seule chose qu’il importe de noter, c’est qu’on ne trouve dans son travail aucune trace des doctrines galéniques : les diverses formes de la podagre y sont rattachées à l’apparence symptomatique, non h une pathogénie hypothétique. Il n’est fait aucune mention des quatre humeurs (i).

Voilà tout ce que la littérature latine des derniers siècles pouvait, sous le nom usurpé de médecine, mettre en balance avec les œuvres de la médecine grecque de Soranus à Oribase.

On comprend quel sentiment de dénûment et d’effroi s’empara des médecins dignes de ce nom au moment où se rompirent les liens qui unissaient l’Occident à l’Orient. Ils durent, aux dépens de la médecine grecque, constituer à la hâte une médecine latine. Ils le firent sous deux formes différentes : la traduction pure et simple, l’adaptation. On traduisit quelques livres d’IIippocrate, de Dioscoride, de Soranus, de Galien, d’Oribasc, mais ces ouvrages, pour être utiles, exigeaient des connaissances générales qu’on ne

(i) Marcei.i.i. De medicamentis. Éd. G. Helmreich, Leipzig, 1889.

LA G OU T TL ET LE IlIIUMATlSME

rencontrait plus en Occident. Les adaptations au contraire rendaient facile la tâche du médecin novice.

On élaguait des traités classiques tout ce qui était théorie pure, tout ce qui ne répondait pas à une utilité immédiate ; on réduisait la pathologie à la sèche mention de quelques symptômes ; quant à la thérapeutique, elle devait subir, avec plus de raison, des changements profonds : il fallait retrancher toutes ces médications savantes où se complaisait la médecine grecque, parce qu elles auraient coûté trop cher en des siècles de misère, et aussi parce qu’elles mettaient en œuvre des substances qui venaient naguère du bout du monde et qui maintenant n’arrivaient plus en Occident.

Nous dirons plus tard quelques mots des traductions, mais nous nous arrêterons surtout aux petits livres écrits en latin, dans les premiers jours du moyen âge. Il ne faut pas mesurer à leur mérite intrinsèque, l’attention, nous pouvons dire la reconnaissance, qu’on leur doit. Ce sont eux en effet qui ont maintenu la tradition médicale, qui ont fourni les éléments de cette première renaissance que le nom de Salerne résume pour nous. Ils ont fait plus : ils ont donné aux médecins, aux clercs et au vulgaire ces notions, ces idées générales, d’où est sorti tout ce qui dans les langues occidentales se rapporte à la médecine et à l’hygiène. Leur influence régnait seule au moment où se formaient les langues romanes. Quand survint l’invasion des traductions arabes ou grecques, apportant avec le galénisme byzantin, une véritable scolastique médicale, leur œuvre était heureusement achevée. L’histoire de la goutte nous permettra de revenir sans trop de digression sur ces différents points.

Il est une première remarque bonne à faire aujourd’hui, à l’heure où l’on fait revivre à nos yeux l’Afrique romaine dans son incroyable prospérité. Ce mouvement qui porta Vindicianus et ses successeurs à revêtir d’une forme latiue la substance, pour ne pas dire le squelette, de la médecine grecque, naquit et se développa sur le sol de l’Afrique.

Vindicianus, Priscien, Cælius et Cassius Félix étaient des Africains. Carthage fut au v° siècle pour l’Occident chrétien ce qu’Àlexandrie devait être deux cents ans plus tard pour les Arabes. 11 y eut là un enseignement médical fortement constitué, possédant sa physionomie propre, sa doctrine directrice et méritant par conséquent le nom d’Ecole, d 'Ecole africaine.

L’Afrique dut être de bonne heure un lieu propice aux études médicales. Comme en notre siècle, la médecine avait pris à la conquête une part aussi glorieuse que la stratégie; le soleil, la sécheresse et la fièvre étant des ennemis plus redoutables encore que les armes des indigènes, l’hygiène non moins que la force avait assuré la paix et la richesse. En témoignage de la crainte des colons et de leur reconnaissance tout ensemble, s’élevaient de nombreux temples consacrés à Esculape(i). Apulée nous dit même que ce dieu protégeait avec une prédilection visible la citadelle de Carthage (2).

Mais, plus que ces manifestations pieuses, les traces d’unetradition médicale, d’un enseignement doctrinal longtemps prolongé, nous prouvent l'existence cl’une médecine africaine. Nous savons en quelle estime était tenu en Afrique le nom de Soranus, dès les années qui suivirent sa mort. Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin nous l'ont dit en termes d’autant plus dignes d’attention que le médecin qu’ils honoraient de leurs louanges était un païen, pis encore, un épicurien avéré. Nous avons émis l’hypothèse <[ue Soranus lui-même avait pu dans sa vieillesse se retirer en Afrique et y former ses derniers élèves. E11 tout cas la médecine enseignée et pratiquée à Carthage portera, dans une large mesure, l’empreinte du méthodisme. Son caractère propre, ce sera un compromis entre la doctrine de Soranus et l’humorisme ancien.

(1) C. I. L. T. VIII, jxissim.

(2) Apulée. Les Floridcs, XVIII, (/ni arcem vestræ Cartliaginis indu hitabili niimine propitius vespicit.

Le contraste entre l’Orient galénique et l’Occident semiméthodique se marque dès les premiers jours de la séparation. Pour le faire éclater aux yeux, il suffit de mettre en opposition les deux figures d’Oribase, médecin de l’empereur Julien (mort en 363), et de Vindicianus Afer, comte des Archiatres sous Valentinien Ier (364-375). Nous connaissons l’œuvre du premier, nous savons qu’il contribua plus que personne à assurer la domination du galénisme, non point par sa collection, inventaire exact de la médecine presque tout entière, mais par sa synopsis, petit manuel conforme à l’orthodoxie dogmatique. Vindicianus Afer eut à remplir une tâche tout opposée; il eut a présider à la naissance et au développement d’une médecine latine et chrétienne, et il semble bien, par les courts fragments qui nous sont parvenus sous son nom, que l’ouvrier n’était pas à la hauteur de l’œuvre (i).

Vindicianus était né en Afrique, d’un père qui était médecin lui-même et avait écrit quelques livres mentionnés par son fils. Aussi après la mort de Valentinien, c’est à Carthage qu’il se retire. Il y devient successivement vicaire en 378, proconsul en 38o ou 38 1 (2). Mais ces honneurs politiques ne l’arrachent pas longtemps à la pratique de son art. Saint Augustin, qui lui avait une grande reconnaissance pour avoir été détourné par lui de l’astrologie, nous le montre sous les traits d’un homme avisé, d’un médecin très habile et très célèbre, d’un vieillard a l’esprit vif et mordant, à la conversation pleine de charme et de gravité, bien que son langage fût dépourvu de toute élégance, sine verborum cu/tu[ 3).

Les morceaux qui nous restent de Vindicianus n’ont pas

(1) Vindiciani Afri quæ feruntur reliquiæ, in Theodori Prisciani, etc. Ed. Val. Rose. Leipzig, 1 8g4 •

(2) Ch. Tissot. Fastes de la province romaine d’Afrique. Paris, 1 885 , p. 265.

(3) Saint Augustin. Confessions, IV, 3, VII, 0. Éd. Migne, p. (iqS et

grande valeur et pourraient d’autant mieux être passés sous silence qu’aucun ne traite de la goutte, s’ils ne révélaient à chaque ligne la préoccupation de faire passer du grec en latin des connaissances médicales qui allaient devenir inaccessibles. C’est ainsi que dans sa lettre à Pentadius, son petit-fils, il lui dit qu’il a mis en latin ce qui, dans les livres d’Hippocrate, concerne les humeurs, malgré la connaissance que ce jeune homme avait du grec, ce qui veut dire sans doute que cette connaissance était rare ou menaçait de l’être, parmi les médecins du temps auxquels s’adressait en réalité l’opuscule en question. Les courts fragments sur l’anatomie, sur les maladies des femmes, que Val. Rose a réunis, sont aussi empruntés à des ouvrages grecs plus étendus.

Ces divers travaux s’inspirent surtout de l’humorisme hippocratique; on n’y lit pas une seule fois le nom de Galien; en revanche 011 y relève les marques d’une influence méthodique. Vindicianus y condamne l’abus des médications violentes, y énumère les maladies dues à la pituite et ajoute et alla eitia quæ cum stricture veniunt. Le mot stricture vaut une profession de foi. Enfin Vindicianus fut le maître de Priscien chez lequel cette fusion des deux doctrines, dogmatique et méthodique, est plus évidente encore.

Nous ignorons la véritable origine de ce compromis entre deux systèmes jugés à bon droit inconciliables, le nom du médecin qui s’est rencontré assez éclectique pour associer à une pathologie franchement humorale un traitement qui avait d’autres intentions que de modifier et d’évacuer les humeurs morbides ou d’en changer le cours. C’est dans l’intervalle de deux siècles qui sépare Soranus de Vindicianus qu’a vécu ce médecin, mais l’histoire médicale ne nous fournit aucun nom qui puisse être le sien. Et pourtant il a fait école et son influence n’a pas été inférieure pour la durée ni pour l’espace à celle des plus illustres.

A défaut de l’œuvre initiale, nous avons un des livres faits pour traduire, résumer et vulgariser la conception nouvelle.

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Nous voulons parler du petit manuel de médecine, encore manuscrit, dont il a été question à propos de Praxagore. Daremberg y avait fait une simple allusion, Costomiris l’a désigné exactement : « La vivacité du style ainsi que le contenu montrent qu’il s’agit d’un traité très ancien et fort important. Dans chaque maladie, il est question : i° des causes; 2° des symptômes; 3° du traitement. Ce traité se trouve à Paris dans le M. S. 2324, loi. i46vo à 209'0 et dans le M. S. 636 du supplément grec fol. 21 à 82, et de plus à Vienne. »

Ce livre, intitulé Diagnose des maladies aiguës et chroniques (m. s., 636), nous offre a propos de chaque affection : l° un paragraphe Cause donnant du mal une explication conforme à la vieille doctrine, ne faisant pas intervenir d’autre humeur que la bile et la pituite, d’autre agent morbide que le chaud et le froid, invoquant les seuls noms de Dioclès, de Praxagore et d’Erasistrate, sans recourir à de plus récentes autorités ; 20 un paragraphe Signes, courts tableaux qui paraissent des imitations en raccourci, et relevées de couleurs violentes, des peintures plus sérieuses de Soranus et d’Àrétée ; 3° enfin un paragraphe Traitement où la médication interne est passée sous silence, ce qui suffirait à en établir les tendances méthodiques, si tout le reste, la nature des pratiques conseillées, le choix des applications locales, les expressions mêmes qu’on y relève ( diatritos et autres) n’étaient déjà des preuves concluantes.

Les passages qui concernent la podagre et l’arthritis, car elles ont l’une et l’autre leur description indépendante (1), sont absolument conformes au plan que nous venons de retracer. En un autre endroit du livre, l’auteur parle du catarrhe comme l’eût fait un Asclépiade des temps hippocratiques.

Nous n’insisterons pas davantage sur un ouvrage dont

(1) Ces chapitres manquent dans le M. S. 23a4.

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nous ignorons Page et l’origine, mais il nous a paru nécessaire de lui faire une place à côté des traités écrits en latin qui s’inspirent des mêmes sentiments éclectiques et émanent peut-être de la même école. Le fait qu’il est écrit en grec porte à penser qu’il a été composé avant les livres de Priscien, de Cassius Félix et de Cælius Aurelianus ; la grande part de méthodisme qu’il contient permet de supposer que Fauteur n’est pas un Byzantin, mais un Occidental, un Africain peut-être, comme ceux dont il nous reste à parler et qui eux aussi avaient usé de la langue grecque dans leurs premiers travaux.

Théodore Priscien est, sans conteste, le médecin le plus savant et l’écrivain le meilleur du groupe des Africains. Son traité de pathologie, qui nous est parvenu sans trop de mutilation, a été l’une des sources principales de l’instruction médicale au moyen âge. L’auteur qui avait écrit jusque-là en grec, comme ses confrères, se décide sur ses vieux jours à composer en latin une médecine pratique, toute d’urgence, præsentaneam , d’où les discussions seront bannies. 11 déplore que les médecins aient abusé de l’érudition, de la philosophie et de l’éloquence; il n’admettra que les médications naturelles, faciles ; il n’ira pas chercher ses drogues dans le Pont, au fond de l’Arabie, au bout du monde ; il se contentera des herbes les plus humbles que la mère nature a dotées de vertus salutaires pour que, partout et toujours, on put trouver un sûr remède. Il nous donne enfin sa devise, la règle de conduite qu’il a choisie et qui est de préférer toujours l’action à la parole.

Nous ne savons à quel point Priscien était dupe de ces grands mots ; qu’il en eût conscience ou non, il obéissait comme Vindicianus son maître, comme C. Aurelianus et Cassius Félix ses contemporains, à une inéluctable nécessité,

(i) Tiieodori Prisciam. Euporiston, libri III. Ed. Val. Rose. Leipzig, a 89 F

Dejlpieucii .

en réduisant la médecine à son utilité immédiate, en saciiliant les remèdes venus de trop loin, ou coûtant trop cher enfin en écrivant en latin.

11 ne faut pas croire cependant que Priscien s'interdise toute considération générale, toute théorie; il aime au contraire à montrer qu’il a des idées à lui. Il est le dernier des grands médecins. Après lui, il n’y aura plus, en fait de pathologie, que des abréviateurs sans originalité, en fait de thérapeutique, que des compilateurs sans jugement.

Nous donnons ici textuellement le chapitre de Priscien intitulé de l’Arthritis, de la podagre et de la sciatique (i).

« Ces maladies dérivent d’une source commune, de la fluxion, de reu/nate. Leur différence de siège seule leur a fait donner des noms différents. L’arthritis débute brusquement par une poussée ( commotatio ) étendue à toutes les jointures ; la podagre commence par une seule, mais, comme on la néglige à son origine, elle gagne peu à peu en étendue et en gravité et finit par occuper tous les ligaments, toutes les articulations. Dans la sciatique, l’unique source des douleurs est l’articulation de la hanche. Cette fluxion, rhumatismus, provient presque toujours de la pituite, humeur froide par excellence, quelquefois cependant elle est viciée et échauffée par d’autres humeurs plus chaudes <pii déterminent les poussées inflammatoires. Souvent ce phlegme, bien que peu épais de sa nature, comme est l’humeur des plaies, s’épaissit par le jeu des jointures et par la pression qu’il subit et cause de la gêne de la marche, des douleurs ou de graves accidents. »

« La guérison de tout cela se fait par les contraires : ce qui donne à la fois le sentiment et la sensation de la chaleur réclame, du moins au début, l’emploi des réfrigérants, plus tard, au contraire, dans les phases suivantes, on usera des applications chaudes, relâchantes et irritantes, qui

(i) Th. Priscien. Liv. II, ch. xxxiv. Éd. Rose, p. 2i5.

LA GOUT T E E N OCCIDENT. — L'ÉCOL E A G R I C A 1 N E 3 a 3

puissent en échauffant, en subtilisant cette humeur viscpieuse et épaisse, la rappeler des articulations occupées par elle. Si au contraire les pieds ou les jointures sont atteints de la forme froide de l’affection, et sont par conséquent enflés et pales, il faut sans tarder recourir aux applications chaudes et irritantes dont nous parlions. »

« Les espèces morbides étant si diverses, il faut laisser à l’initiative et h la sagesse du médecin le choix du traitement convenable, tout en reconnaissant que l’expérience des remèdes peut faire du malade lui-même un bon juge, que la fréquence des attaques et la pratique de ses moyens habituels de soulagement peuvent le faire médecin. Aussi, bien qu’en bonne logique, rationabiliter , les poussées aiguës, chaudes, de la podagre ne doivent être traitées que par des applications relâchantes et adoucissantes, qui puissent localement fortifier et réchauffer les ligaments et les jointures, j’admets qu’on use parfois d’applications vraiment froides, bien qu’elles engourdissent sur le moment plutôt qu’elles ne soulagent. Comme dit l’autre, on parait guéri d’abord, mais pour souffrir ensuite plus gravement et plus cruellement. Notre autorité sur ce point, c’est Hippocrate, notre maître, disant que le froid a toujours été l’ennemi des nerfs. »

« Après avoir exposé brièvement les causes et les origines, il nous reste à dire les meilleures médications et la série des remèdes. Il est certain que les maladies locales ne vont pas sans un trouble du corps tout entier. Les divers organes sont unis entre eux par un lien qui les rend solidaires dans leurs fonctions naturelles. Les diverses parties ont un fond commun et se prêtent un mutuel secours. Aussi ne peut-on venir à bout des affections locales, si on ne leur oppose d’abord des prescriptions et des interventions générales ».

Nous n’entrerons pas dans le détail de ces prescriptions, qui commencent par des onctions d’huile rosat froide ou de toute autre substance styptique sur la tête, pour resserrer et condenser. Nous nous bornerons à quelques remarques générales.

Théodore Priscien compte sur l’hygiène plus cjue sur la thérapeutique proprement dite pour soulager les goutteux : il ne mentionne aucune médication interne de l’accès, suivant en cela les traditions de l’école méthodique. En revanche, c’est l’humorisme, l’humorisme ancien, qui a suggéré la pratique des onctions astringentes sur la tète, sous le prétexte que la goutte, l’arthritis et la sciatique sont dues à la descente d’un flux venu de la tète, c’est-à-dire d’un catarrhe : de capite remua resolutum descendais lias passiones fecit. Nous relèverons ailleurs ces mots et la théorie qu’ils impliquent, remarquons dès maintenant qu’ils sont l’origine d’expressions françaises à peine tombées en désuétude. Ambroise Paré dira de la goutte : « Aucuns

l’appellent descente, vheume ou catarrhe ». A défaut d’autre mérite, les écrivains de la basse latinité, et aussi de la basse médecine, ont celui de nous définir des termes que les médecins de l’Occident ont employés et que la foule a répétés après eux sans toujours les bien comprendre.

Cadius Aurelianus, de Sicca en Numidie (i), est l’écrivain le plus célèbre de l’École africaine. 11 a été tour à tour loué et dénigré sans mesure. Déjà lui-mème se plaignait de la jalousie de ses contemporains et y voyait une preuve de son propre mérite (2). Il nous semble cependant qu’il est facile de lui faire sa juste part ; mais pour cela il faut considérer isolément en lui les deux personnages qu’il a successivement revêtus, le traducteur et l’auteur original.

Nous connaissons le traducteur de Soranus, nous l’avons cité longuement et commenté. Sans lui attribuer un mérite qui n’appartient qu’à son modèle, et quelques reproches qu’on puisse faire à son travail, on ne saurait lui être trop reconnaissant d’avoir assumé une pareille tâche, ni trop regretter qu’il n’ait pas eu plus d'imitateurs.

(1) Sicca Vencroa, aujourd'hui El Ivef en Tunisie.

(2) Celcrum vel acutarum passionum, liber I, init.

LA GOUTTE EN OCCIDENT. — L'ÉCOLE AFRICAINE 3a5

Cælius est moins connu comme écrivain original. 11 commence à peine à nous apparaître sous cette forme, grâce aux recherches de Daremberg et surtout à celles de Val. Rose. Le premier a publié un court traité de Acutis passionibus (i) attribué par les manuscrits à un Aurelius; il a montré les analogies que ce petit livre avait, dans le fond et dans la forme, avec le grand ouvrage traduit de Soranus, au point d’en paraître un abrégé, enfin il a soupçonné que le nom d'Aurelius pouvait ne pas être un nom supposé, mais être une altération de celui d’Aurelianus ; cependant il n’émet pas, même à titre d’hypothèse, l’opinion que Cælius et l’auteur du de Acutis passionibus soient une seule et même personne.

C’est Val. Rose (2) qui a identifié Cælius, le prétendu Aurelius et aussi un prétendu Esculapius, auteur d’un petit traité des maladies chroniques qui est à la seconde partie du grand ouvrage de Soranus ce que le de acutis est à la première. On sait qu’en dehors de sa traduction du traité des maladies aiguës et chroniques Cælius avait composé des livres où il avait mis peut-être quelque chose de lui-même. Le pseudo-Aurelius et le pseuclo-Esculapius sont deux de ces livres-là, ce sont les livres interrogationiim ac responsionum ; ils portent encore en maint endroit les traces de cette forme de questionnaire qui leur avait été donnée.

L’épithète de méthodique a toujours été accolée au nom de Cælius. Ceux qui n’ont connu de lui que sa traduction des maladies aiguës et chroniques l’ont considéré même comme le plus exact, le plus sévère des méthodiques. Mais si l’on vient à lire après celai 'Aurelius et Y Esculapius on est frappé du contraste : Cælius emprunte encore à Soranus la substance de son œuvre, il copie des phrases entières du grand

(1) Aurelius. De Acutis passionibus, nunc prirnum in lucem edidit D1 2' Daremberg. Breslau, 18/17.

(2) Val. Rose. Anccdola Græca et græco-lalina. Berlin, 18G4-1872, 2 vol. in-8°.

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traité traduit par lui, mais ces emprunts, ces citations textuelles sont réunies, fondues dans une doctrine franchement humorale et hippocratique. On retrouve ici encore cette association du méthodisme et du dogmatisme qui a été le caractère propre de l’école africaine.

Dès la première ligne de l’Aurelius, l’humorisme s’affirme. « Toutes les maladies de l’homme viennent des quatre humeurs dont il est fait, et, comme l’a dit Hippocrate, doctor noster , c’est par elles que l’on est sain, c’est par elles que l’on est malade (i). Les affections aiguës naissent du sang ou de la bile rouge. Elles passent vite ou tuent rapidement. Les affections chroniques naissent de la pituite et de la hile noire. » Quelques lignes plus loin, sans se soucier de la contradiction, Cadius énumère les maladies chroniques dues au resserrement, les stegnopathies e t, parmi elles, l’arthritis, la podagre, le lumbago et la sciatique. Puis vient un exposé complet de la doctrine méthodique qui parait être une traduction littérale de Soranus.

C’est dans le petit traité consacré aux maladies chroniques et placé, pour une raison inconnue, sous le nom d’Esculapius (peut-être que c’était là le premier mot d’une préface perdue) (2), que l’on trouve la description sommaire de la sciatique, du lumbago, de l’arthritis et de la podagre. Quatre chapitres distincts leur sont réservés (ch. 44-47), par une dérogation aux habitudes des écrivains récents de la médecine grecque. Il ne faut pas voir là une réaction voulue contre la confusion si regrettable établie ou maintenue par Rufus, Àrchigène, Soranus et Galien, mais plutôt l’influence du milieu, de ce monde latin où le rhuma-

(1) Le texte de l’Aurelius est altéré en ce point. Nous le rétablissons à 1 aide d une phrase d’Isidore de Séville, évidemment empruntée à l'ouvrage de Cælius. (Isidore. Étym. , TV, ch. 7~3o). Rabanus Maurus a la même phrase, mais il la copie sans doute dans Isidore (Ed. Migne, t. III, p. 5oo).

(2) Dans la préface des maladies chronicjues, Soranus parle d Àsclépius et donne à ce mot une étymologie bizarre.

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tisme articulaire avait toujours été si nettement individualisé que les médecins sérieux et les empiriques ignorants s’accordaient pour lui faire une place à part dans le cadre nosologique, place voisine d’ordinaire, mais non toujours, de celle de la podagre.

« La podagre, dit Cælius (1), est ainsi nommée parce que c’est une douleur du pied. Nous reconnaissons les goutteux à une douleur chronique du pied, commençant par le gros orteil, c’est-à-dire le pouce, ou par la plante, ou par l’extrémité de celle-ci. Tantôt la couleur n’est pas modifiée ; tantôt il v a rougeur et gonflement, accompagnés de douleur ou

d’enoourdissement avec sensation de froid. Il v a deux vao «

riétés, la goutte chaude et la goutte froide; on les distingue ainsi : La goutte chaude est celle qui s’accompagne de tuméfaction et de rougeur; la goutte froide n’a ni gonflement ni rougeur, mais elle est très douloureuse et ceux qu’elle tient vieillissent avec leur mal. Ils peuvent certes recevoir quelque secours, quelque soulagement, mais ils ne peuvent pas guérir complètement, parce que leur affection est intense toujours et chronique, c’est-à-dire très longue; la goutte froide est encore dangereuse et pénible parce qu’elle cause la pierre dans les reins, provoque des douleurs extrêmes, affaiblit les malades et les irrite. Cette forme de goutte est cruelle et longue parce qu’elle provient du phlegme et de la bile noire. La goutte chaude vient du sang et de la bile rouge, aussi frappe-t-elle surtout les hommes jeunes et admet-elle un secours et un allègement rapides. »

« Etudions la douleur locale. Elle commence par le gros orteil, par la plante ou par le talon, occupe un seul pied, et, sans qu’il y ait eu la moindre blessure, empêche le malade de se servir de ce pied, tout comme s’il y avait reçu un coup

(1) Nous suivons le texte donné par Gariopontus (Bàlc, r 536 , p. 287) en le rectifiant sur certains points à l'aide du texte imprimé dans lixperimentarius mo.dic.inx. Strasbourg. 1 5 4 4 •

ou une blessure. Quelquefois le mal cède de lui-même. II peut ne se montrer qu’une fois par an; mais le plus souvent il provoque deux accès (i). )>

« Tous les goutteux, en général, doivent s'abstenir de vin de femmes, de viandes, de légumes et de mets trop lourds fa', (fastidiosi) ; éviter aussi la colère, la tristesse et toute cause d’irritation. Quant au traitement particulier, il faut appliquer les remèdes comme nous l’avons dit souvent: opposer le froid au chaud, l’humide au sec et inversement. En effet, contraria contrariis curantur. »

« S’il s’agit de goutte chaude, qu’un seul pied soit pris, qu’il y ait grande douleur, tuméfaction et rougeur, que les forces l’âge et la saison le permettent, il faut saigner au bras du côté sain et (3), dix jours après, purger le ventre, user du dropax, de la sinapisation, des onctions à l’huile de coloquinte, couvrir le corps d’une poussière siccative dans la salle de bains ou au soleil. Il est bon encore d’appliquer localement un mélange des sucs de morelle, de coriandre et de jusquiame. »

Nous passons sous silence les minutieuses prescriptions de Cælius, empruntées presque toutes à Soranus. Nous ne retiendrons que les lignes suivantes :

« En cas à' ulcérations pierreuses, on appliquera l’emplâtre

de dattes et le médicament ainsi composé S il existe des

indurations fibreuses, cluritia nervorum , on appliquera sur le sièrre des douleurs et de la rétraction, locis dolentibus et contractas, le malagme diachylon dur qu’on fera ramollir dans de l’eau tiède. »

Après cet exposé thérapeutique qui montre assez son caractère méthodique, Cælius, pour maintenir la balance

(1) Experimentarius : « Quelquefois, il y a un seul accès par an, quelquefois deux. iNon seulement un seul membre, mais le corps tout entier peut être pris. »

(2) Experimentarius : et leguminibus vetustioribus.

(3) Expcr. : post sex dies.

égale entre les deux doctrines, termine le chapitre et le livre entier par ces lignes où le dogmatisme hippocratique est franchement avoué, puisqu’elles sont une citation presque textuelle d’un passage du Pronostic : « Dans toutes les maladies que nous venons d’étudier, il faut faire appel à un médecin qui consulte assez les forces du patient pour ne pas lui nuire, loin de lui être utile. Lebon médecin est celui qui connaît le passé, le présent et l’avenir. A lui seulement on peut abandonner la tache de rendre la santé au corps humain. » Un peu plus haut Cælius avait ingénieusement concilié l'ancien humorisme et le système galénique des quatre humeurs en disant : la goutte froide provient de la pituite et de l’atrabile, la goutte chaude de la bile et du sang.

La comparaison de ce chapitre de Cælius avec celui qu’il avait traduit lui-même de Soranus en diminue beaucoup le mérite. Cependant il est juste de faire honneur à l'auteur latin d’une bonne analyse des diverses formes de la goutte et de leurs signes locaux. Non seulement les formes aiguë et subaiguë de la podagre, avec leurs divers degrés, sont bien isolées, mais les ulcérations minera, les concrétions pierreuses lapides , les déformations, les nouures, daritia nevvorum, les rétractions fibreuses ont leur place légitime dans la description. Quant à la matière médicale, c’est celle de Priscien, c’est aussi celle de Soranus, à peu de chose près. Elle ne comprend guère que des plantes vulgaires communes ii tous les pays que baigne la Méditerranée : aucune espèce exclusivement orientale n’v figure.

Yindicianus Afer, Théodore Priscien, Cælius Aurelianus ont surtout lu Soranus ; ils feignent d’ignorer Galien dont ils ne prononcent pas une fois le nom. C’est sans doute pour réagir contre cette exclusion arbitraire d’une partie, la plus volumineuse sinon la meilleure, de la littérature médicale, que Cassius Félix a écrit son livre (i).

( t) Cassius Ff.lix. Do mcdicina, clc. Éd.Val. Rose. Loipzig(Teubner), 1879.

C. Félix est lui aussi un Africain. Il donne le nornpunique d’une plante (page 32) ; il parle des tatouages que les femmes maures portent sur la figure (page 20); il cite volontiers Vindicianus; enfin le manuscrit parisien qui contient son opuscule (m. S. latin 6 1 1 4) le qualifie d 'Antensis, mot que Val. Rose corrige avec raison en Cirtensis. Jl serait donc né à Constantine, où précisément l’on a trouvé une inscription portant son nom (C. I. L. Tome vin. 4° y566 . Ce dernier argument n’a pas grande valeur, le nom de Cassius Félix se lisant dans d’autres inscriptions recueillies en divers pays; mais, même en l’absence d’autres indices, la parenté du stvle de C. Félix et de celui de Cælius suffirait à les rapprocher comme deux compatriotes et deux contemporains.

Le titre est celui-ci : « Cassius Félix, de Cirta. Livre de médecine, selon la secte logique, traduit du grec en latin sous le consulat d’Artabure et de Calepius. » (an 447;- L’auteur a surtout mis à contribution Galien ; Philagrius et Vindicianus Afer ont fourni quelques préparations. Mais il ne faut pas se méprendre sur le caractère de ces emprunts. Cassius Félix ne cherche pas une doctrine à opposera celle de ses compatriotes, il n’émet aucune théorie, il rassemble seulement quelques médications ignorées ou dédaignées par eux. De sorte qu’à le lire on ne le trouve pas très différent de ceux qui se proclamaient méthodiques; il parle la même langue et vante comme eux la règle des cycles, chère aux disciples de Soranus.

« La podagre, dit-il, est une affection des extrémités fibreuses des pieds, entraînant l’impossibilité de marcher. Elle débute par une sensation douloureuse dans le gros orteil, survenue sans cause immédiate, accompagnée de rougeur au niveau des articulations et s’exaspérant la nuit. Quand le mal augmente, d’autres jointures se prennent, les doigts se déforment et s’indurent; à la longue enfin, et l’affection devenue chronique, il se fait des trajets fistuleux, donnant issue à des pierres pareilles à du plâtre. Au moment de l’accès, une sorte d’engourdissement parcourt les

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membres du malade qui éprouve une sensation tantôt de -chaleur, tantôt de froid. 11 y a en effet deux variétés : la goutte froide et la goutte chaude. On les distingue ainsi. Dans la goutte chaude, il y a chaleur brûlante, douleur extrême, rougeur et tuméfaction. Dans la goutte froide, il y a .gonflement et pâleur. On les guérit l’une et l'autre en opposant les réfrigérants à la goutte chaude, les réchauffants et les discussifs ( ejectoria ), que les Grecs appellent diaphoniques, it la goutte froide. La podagre diffère de l’arthritis par la localisation : le malade souffre du membre inférieur seul dans la première, de toutes les jointures dans la •seconde » (i).

Nous connaissons les œuvres de Priscien, de Cælius et de Cassius Félix; nous en avons dit le caractère, le but et le sens; il nous reste à rechercher par quel concours de cir constances ces trois petits livres sont devenus, pendant plusieurs siècles, la source unique où ont puisé tous ceux qui, •en Occident, ont voulu acquérir quelques notions sérieuses de médecine.

S’ils ont eu ce privilège, ils le doivent à ceci qu’ils ont été écrits en Afrique, dans un pays soumis à la domination des Vandales, c’est-à-dire loin de l’Italie et de ses agitations. A la faveur d’une courte période de calme et de tolérance, ils ont pu être préservés, recopiés, gardés enfin assez longtemps pour que, la crise de barbarie pure une fois passée, ils aientpu apporter sur le continent les éléments d’une instruction médicale rudimentaire.

Ces livres sont du même temps, or l’un d’eux, celui de Cassius Félix, porte une date précise, il a été écrit sous le consulat d’Artabure et de Calepins, c’est-à-dire en l’année 447- Le fait vaut qu’on s’y arrête un instant. L’Afrique et la Numidie sont alors aux mains des Vandales, Carthage a été prise en /| 3 9 . La manière toute romaine dont Fauteur date

(1) Ibid., ch. 5a.

son livre n’a rien qui doive étonner ; elle ne saurait infirmer l’opinion qui fait de lui un Africain, sujet des rois Vandales. En /1/17, Genséric est en bons termes avec l’empereur d’Occident, auquel il paie tribut. Cette situation ne doit se modifier que quelques années plus tard, à la mort de Valentinien 111, en /|55.

Nous n’avons pas à rechercher si les Vandales ont mérité, plus que les autres envahisseurs, le renom de barbarie qui les suit clans l’histoire. Il se peut que leur invasion en Italie, que le sac de Rome aient été marqués par des violences plus sauvages encore cpie celles dont d’autres peuples s’étaient rendus coupables, mais il faut reconnaître qu’en Afrique, dans ce qu’ils considéraient comme leur domaine propre et leur séjour définitif, ils ont montré une tolérance, un respect des lettres, dont la médecine doit leur garder quelque gratitude.

« Au contact des vaincus, la rudesse des barbares du Nord s’était peu à peu adoucie ; ils devenaient sensibles aux agréments d’une vie moins grossière, ils commençaient h se douter confusément du charme des lettres et des arts (i) ». Dracontius, un poète africain qui vivait dans la seconde moitié du ve siècle, nous les montre assis côte à côte, avec les Romains, aux cours des grammairiens (2). Enfin, témoignage plus probant encore, l’historien delà guerre des Vandales, Procope, opposant leurs mœurs à celles des Maures indigènes, qui étaient alors ce qu’ils sont aujourd’hui, en trace une peinture qui conviendrait aussi bien aux Latins de la Rome impériale ou aux Grecs de Byzance. « Dès qu’ils furent les maîtres de l’Afrique, ils prirent tous l’habitude des bains journaliers, des tables chargées de tout ce que la terre et la mer produisent de délicat et d’excellent. Couverts d’or, vêtus de soie, ils passaient leur temps au théâtre, a

(1) G. Boissier. L’Afrique Romaine. Paris. i8q5, p. 260.

(2) Dracontius. Eci. Duhn. Leipzig.

l’hippodrome, clans tous les lieux de plaisir, et surtout à la chasse. Danseurs et mimes, concerts et spectacles continuels, ils aimaient tout ce qui peut charmer les oreilles et les yeux. Beaucoup habitaient des jardins riches de sources et d’ombrages. Ils banquetaient sans cesse et se livraient à tous les raffinements de l’amour (i)».

De tels voluptueux durent être doux aux hommes de lettres, ornement nécessaire de leurs fêtes, doux surtout aux médecins, auxquels appartenaient les lendemains. La ■ooutte en particulier devait commencer à être fréquente j parmi eux quand Bélisaire les extermina en 534 -

Le calme qui suivit la prise de possession de leur pays par les Vandales parut aux Africains un bienfait d’autant plus grand qu’ils étaient seuls à en jouir. Ce ne sont pas seulement des poètes de cour, comme Dracontius et quelques autres dont on a recueilli les fragments, qui témoignent de la tranquillité et de la richesse de l’Afrique au milieu du trouble universel. C’est aussi Martianus Capella, l'écrivain carthaginois qui a été un moment, pour l’Occident, ce qu’ Aristote devait être plus tard, qui a fourni à la fois le cadre et la substance d’un enseignement encyclopédique dans son livre au titre singulier : des noces de Mercure et de la philologie. Devenu vieux et pauvre, après avoir été riche et puissant aux derniers jours de la domination impériale, il parle de Rome comme d’une ville sur son déclin et de l’Afrique comme d’un pays prospère (2).

On peut rapprocher de nos médecins du ve siècle cet autre compilateur qui lui aussi a dépouillé Pline et dont les sept arts libéraux, auxquels on joindra plus tard la médecine, constitueront tout le programme des écoles occidentales. Par eux et par lui, Carthage a bien été l’éducatrice du moyen âge.

(1) Pkocope. De bcllo gothico, II, ch. 6.

(2) Martianus Capella. EL Teubner. Leipzig, 1866, liv. VIII, p. 2x3 et iiv. IX, vers 907 et suiv.

Quand la domination byzantine succéda à celle des Vandales, la médecine africaine continua son œuvre d’adaptation, de vulgarisation, jusqu’au jour où la ruine définitive de Carthage en 698 dispersa pour jamais une école dont le rôle et les services, dont le nom même a été méconnu jusqu’à ce jour. Et pourtant elle comble presque seule le fossé qui sépare la médecine ancienne de la renaissance salernitaine, elle occupe u tilement les trois siècles les plus barbares et permet de renouer la chaîne des traditions (1).

O11 ne saurait s’étonner que Rome n’ait participé en rien à cette œuvre conservatrice. Au v° siècle, elle était dépeuplée, ruinée par les pillages successifs qu’elle avait subis ; l’Italie entière était la proie d’une tourmente inouïe. Mais, l’orage passé, Rome 11e reprit pas sa place et son rôle ancien de capitale intellectuelle de l’Occident. La faute en est surtout aux évêques de Rome, à leur indifférence en matière d’instruction profane. Restés en communication avec l'Orient, avec la cour de l’empereur dont ils se disaient les sujets, ayant sous leurs ordres un grand nombre de prêtres et de moines qui parlaient à la fois le grec et le latin, ils auraient pu, aux heures d’accalmie, être les initiateurs ou au moins les protecteurs du mouvement de translation de la science d’Orient en Occident. Ils n’en firent rien. Rudes et ignorants pour la plupart, ils furent encore amenés par les nécessités de leur politique à combattre, sous prétexte d’arianisme, les moins farouches des barbares, ceux qui auraient pu maintenir quelque ombre de la civilisation ancienne, et au contraire à favoriser, à porter au premier rang, celui de tous les peuples envahisseurs qui était le plus grossier, le plus rebelle à toute culture, le peuple Franc.

Aussi c’est loin de Rome et de ses pontifes qu’il nous huit

(1) C’est sans doute aussi pendant cette période que Moschion écrivit son abrégé des Maladies des femmes de Soranus. Moschion était certainement Africain, et appartenait selon V. Rose au vie siècle. V. Sorani Gynæciorum, etc. Éd. Val. Rose. Leipzig, 1882, p. iv.

I chercher ce que devint l’étude de la goutte en Italie au IL vie siècle. Théodoric règne à Ravenne, gouverne en véri- , table Romain et ramène un peu d’ordre et de prospérité dans la péninsule. Les Ostrogoths continuent pour la médecine l’œuvre bienfaisante des Vandales. 11 est assez piquant de constater que ces deux peuples ont été les plus maltraités parles historiens. Théodoric a ses archiatres comme un empereur : l’un d’eux, Anthimus, adresse à Thierry Ier, roi d’Austrasie, une lettre, qui nous a été conservée, sur l’hygiène de la table (i); un autre, Helpidius, ajoute aux nombreuses applications locales conseillées aux goutteux, une mixture de son invention, c’est l’Oxyra Helpidii, sorte de vinaigre aromatique (2).

Cassiodore (3), le ministre tout-puissant de Théodoric et de -ses successeurs, aime les lettres et la médecine ; il a pu lire dans sa bibliothèque Hippocrate, Galien, Cælius Aurelianus, d’autres encore. Aussi ne perd-il aucune occasion, même la J plus imprévue, même la plus futile, de nous prouver l’étendue de ses connaissances médicales et l’aisance spirituelle avec laquelle il sait traiter les sujets les plus sévères.

En 535, le comte Vuinisad, gouverneur de Pavie, demande un congé : il a la goutte et veut aller aux eaux. Cassiodore lui répond au nom du roi Théodat une lettre qui est bien le : plusétrange document administratif qui soit. Elle commence ainsi : « Pour honorer ton illustre naissance et reconnaître ta fidélité éprouvée, nous t’avons confié, pour la gouverner ; pendant la paix, cette ville de Pavie que tu as si bien dé- ; fendue pendant la guerre ; et maintenant te voilà envahi subitement et imprégné tout entier des humeurs bourbeuses de la podagre et tu nous demandes la permission d’aller aux eaux Bormiennes, eaux siccatives et particulièrement effi-

(1) Anthimus. De observatione ciborum epistulc. Écl. V. Rose. Leipzig,

(a) Œuvres d’Oribase, t. "VI, p, 3g8.

(5) Cassiodoiu:. Lettres. Liv. XX, lettre 29. Écl. Migne, col. 817.

caces contre cette affection ». Cassiodore se livre ensuite à une débauche d’aphorismes, de saillies, de jeux de mots à peine traduisibles, sur la goutte et son incurabilité. C’esl une mort vivante ; on est réduit tout vivant à l’état d’une chose inerte ; la douleur cède, mais elle laisse une suite plus redoutable qu’elle'; comble inoui d’infortune, il n’y a plus de maladie et il reste un malade! Enfin, après avoir déploré l’humiliation d’un vaillant soldat habitué à s’avancer fièrement ii cheval et obligé maintenant de se faire porter sur les épaules de ses serviteurs, il termine en conseillant un double traitement thermal, interne et externe : « On attaque ainsi la goutte des deux côtés à la fois; on la force à courber la tête et à s’avouer vaincue ».

Quelles étaient ces aquæ Bormiæ si puissantes contre la podagre? C’étaient les eaux de Bormio, dans la Valteline, eaux chaudes (4o°), sans grande minéralisation, que l’on •emploie encore, intus et extra , contre les formes chroniques du rhumatisme et de la goutte. On les utilise aussi sous forme de boues, comme au temps de Cassiodore, car c’est bien h cette dernière pratique que se rapportent les expressions citées : « utere igitur aquis illis, primum potu de enitoriis, deinde thermarum exhibitionibus siccativis . »

Les eaux de Bormio comptent parmi les premières qui aient été étudiées au quatorzième siècle. A vrai dire, leur usage n’avait jamais été abandonné, et de nombreux malades, venus d’Italie, de Suisse et d’Allemagne avaient continué à y affluer comme autrefois. Mais, dans la première moitié du xive siècle, en i336, un médecin, Pierre de Tussignano, se transporte à Bormio, analyse les eaux comme on pouvait le faire alors, les soumet à la distillation dans un alambic, examine le résidu obtenu, s’enquiert de toutes les propriétés organoleptiques, et conclut que ces eaux sont nitreuses (c’est-à-dire alcalines) avec quelque chose de sulfureux. Elles conviennent, dit-il, aux gouttes, pourvu qu’il n’y ait pas de mutilation, et à toutes les douleurs de jointures. .. On prend d’abord un bain entier, puis on reçoit

l’eau sur la tète et sur la nuque et surtout sur le membre malade ». L’auteur date son ouvrage du i3 mars i336, dum es s et in clictis balneis (i). Aujourd’hui les noms de source de Cassiodore et de source des Ostrogoths rappellent justement le long et brillant passé des eaux de Bormio.

C’est pour une grande part, on le sait, à Cassiodore que nous devons d’avoir conservé les livres de nos Africains et en particulier ceux de Cœlius. Or, ces livres furent, selon l’expression de Daremberg, la somme médicale de l’Occident du vi° au xe siècle. On se bornait à inscrire en marge des manuscrits les recettes qui pouvaient venir à la connaissance de leurs possesseurs, moines ou médecins, recettes qui émanaient presque toutes de l’école néo-latine, sans mélange sensible de théories ou de procédés empruntés à la médecine byzantine. C’est ainsi que l’ouvrage de Priscien est presque doublé dans les manuscrits par l’addition de formules sérieuses ou ridicules. Celles qui concernent la goutte n’offrent aucun intérêt.

Cependant on rencontre aussi des opuscules qui, au moins par leur titre, ont la prétention d’être des travaux originaux. Ce sont encore des formulaires, ou restés anonymes ou placés à tort sous le nom d’auteurs toujours les mêmes (2). Il existait par exemple un prétendu antidotaire de Cassius Félix, un petit traité de matière médicale, de simplici medicina attribué à Priscien, enfin un livre tiré des ouvrages de Cælius Aurelianus (3).

Un manuscrit de Bamberg contient ce dernier; on y trouve mentionnés un certain nombre de cataplasmes, d’emplâtres, d’onguents antigoutteux, sans grande nouveauté, et aussi cette pratique répugnante que nous avons déjà rencontrée sous une forme un peu différente : « gorger un âne de son

(x) P etki de Tussignano. Liber de balneis Burmi, dans la collection de Balneis. Venise, in-fol., 1 553 , p. 1 g4 -

(2) Cassius Félix. Éd. Rose, p. 219.

(3) PuisciEN. Éd. Rose, p. 4oi.

Delpeuch.

LA GOUTTE ET L E lt II U M A T I S M E

pendant quinze jours, le tuer, lui ouvrir immédiatement le ventre et y mettre les pieds jusqu’à ce que la chaleur vous pénètre ». Ces procédés ne rappellent en rien l’Esculapius et il y aurait quelque injustice à les attribuer à Cælius Aurelianus (i).

Plus importants pour nous sont deux manuscrits de Paris qui nous ont fourni quelques renseignements utiles. Le premier (man. 11218) est du vin0 ou du ixe siècle; il renferme, entre autres choses, un fragment des gynéria de Vindicianus, sa lettre à Pentadius, un résumé très succinct de pathologie méthodique portant ce titre caractéristique Dogmida Epogratis et Galieni et Surani (nous aurons ii revenir sur cet opuscule) et enfin un liber confeccionarius qui renferme des extraits du pseudo-Esculapius, c’est-à-dire de Cælius. Le traitement de la goutte chaude notamment est reproduit textuellement : si fuerit podagra calida cum tumore frigidis adjtUoriis curentur ; fovenda loea, etc. (fol. I23v0) (2).

Ce manuel de médecine dérive directement de nos Latins d’Afrique ; il en est de même du suivant représenté par le manuscrit 11219. Celui-ci est du ix° siècle et appartenait jadis à l’abbaye d’Echternach (Luxembourg); il contient un grand nombre de morceaux relatifs aux plantes médicinales, aux arbres, aux poids et mesures, aux instruments de chirurgie, à l’interrogatoire des malades, à la saignée, aux maladies des femmes ( gynéria de Vindicianus), un petit traité introductif (tractatus ysagogus) franchement méthodique, et enfin un travail plus considérable et plus intéressant.

Celui-ci mériterait d’être publié et étudié en détail, car il renferme des notions curieuses sur un grand nombre de

(1) M. S. du ixe siècle, dont il existe une copie à Paris (M. S. 11220). L’auteur de cette compilation cite entre autres auteurs Vindicianus, Plinius. Stephanus, Thcodoretus.

(2) On lit aussi à cette même page une recette ad gulla artetritica aut podagrica et c’est la première fois que nous voyons apparaître dans 1 histoire medicale le mot goutte avec cette acception.

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sujets, sur les maladies vénériennes par exemple et sur la variole pour laquelle il conseille un traitement différent suivant que les pustules sont blanches ou noires. L’auteur parle une langue un peu meilleure que celle qu’on trouve d’ordinaire dans les manuscrits de cette époque ; il paraît avoir écrit assez longtemps après nos médecins du v° siècle, peut-être à une époque voisine de la confection du manuscrit.

Ce livre, qui est peut-être le même qu’un liber therapeaticus du ixe siècle (i), découvert à Londres par Daremberg(2) est intitulé : « liber rneclicinalis de omni corpore ho minis têraupetica. Hoc est collectant ex libris multis philosophorum specialiter a capite, etc. ». Comme il arrive presque toujours, l’auteur de cette compilation n’est désigné ni au commencement ni h la fin, mais, précisément à propos de la goutte, il s’est peut-être nommé en toutes lettres : Potio ad podagra (j lise dicitnr catapodia (jueni ego Terrentianus accepi et per annos vi dolui cum in ætate javenili annorum xxxvi esseni. Cette potion est bonne contre toutes les formes de podagre il; qui sont au nombre de sept, savoir : lente, rapide, froide, chaude, déformante ( constrictiva ), ulcéreuse, pierreuse. Elle guérit toutes les podagres. Elle évacue tout le mal par les urines entrois ou quatre mois; elle augmente beaucoup et continuellement la quantité des urines. On la prend pendant des mois entiers. Prenez-la pendant 366 jours et si, pour une cause majeure, le nombre des jours de l’année n’est pas complet ajoutez-y en prenant sur l’année suivante, etc. Nous connaissons ce genre de remèdes, que Soranus blâmait déjà. Celui que prenait Terrentianus est composé d’aristoloche ronde, de cardamome, de persil de Macédoine, de myrrhe, de haies de laurier et de centaurée. On remarque dans les lignes précédentes une énumération complète des formes cliniques de la goutte, à peu près semblable à celle qui résulte des

(1) Les maladies y sont divisées en striclæ, solutx, commixtæ.

(2) Daremberg. llist. des Sciences médicales, I, p. 2/17.

indications thérapeutiques établies par Cælius (in pseudo- Esculapius) ; la mention des formes ulcéreuses et pierreuses, de la goutte avec retraction est une particularité commune aux deux auteurs. Ajoutez à cela que les mofs de goutte lente ou rapide [larda, citata ) employés dans le sens de goutte chronique ou aiguë sont empruntés au vocabulaire des méthodiques; enfin que quelques lignes plus haut (ch. ia fol. 1 2 1) l’auteur a donné le traitement de la goutte chaude et de la goutte froide dans les mêmes termes que Cælius et que le manuscrit 11218. Nous pouvons conclure de tout cela à une action prépondérante, sinon exclusive, de l’École de Carthage.

L’histoire de la goutte nous a permis de suivre les vicissitudes de la médecine occidentale au moyen âge, de montrer qu’elle a vécu d’emprunts, mais d’emprunts indirects, cà la science grecque; qu’elle a tiré ses éléments propres, ses caractères originaux d’une sorte d’adaptation faite par des mains connues, en des pays qu’il est facile de préciser. Mais l'action maîtresse des néo-latins du ve siècle sur l’instruction médicale des siècles suivants ne doit pas faire oublier que, pendant quelque temps, en un point limité, l’Orient byzantin a eu en Occident, en Italie, un foyer d’où la médecine purement grecque, riche de faits, de théories et de remèdes, aurait pu se répandre sur tout le monde latin, si elle n’avait trouvé dans l’ignorance et la barbarie des peuples occidentaux des obstacles infranchissables à son expansion. L’étude de la goutte éclaire encore ce point obscur de l’histoire médicale et fait voir quel rôle effacé a joué l’empire byzantin dans la diffusion des lumières aux vi°, vn° et vin0 siècles, malgré l’existence et la prospérité de cette enclave grecque en plein pays latin, l’Exarchat de Ravenne.

Après la victoire de Narsès, en 552, et l’établissement de l’Exarchat, d’autres archiatres remplacèrent au palais ceux des rois Goths; la médecine qu’011 fit à Ravenne et dans le pays d’alentour fut absolument grecque; elle ignora la

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médecine néo-latine. Ayant sous les yeux les œuvres classiques des anciens, recevant journellement les livres, les nouvelles, les produits de l’Orient, elle pouvait dédaigner les ébauches des médecins de Carthage et leur pauvre thérapeutique. Aussi le contraste est-il saisissant entre les manuscrits qui proviennent du nord de l’Italie et ceux dont nous parlions tout à l’heure. Ces derniers nous offrent de petites encyclopédies où des disciples de Soranus tentent un rudiment de pathologie générale, où Cælius Aurelianus, sous le nom d’Aurelius ou d’Esculapius, résume un traité complet de pathologie, où Vindicianus Afer expose en quelques pages les maladies des femmes. Les manuscrits au contraire qui proviennent de Ravenne ou des villes voisines traduisent les œuvres anciennes ou récentes de la médecine grecque, de Rufus à Alexandre de Tralles, y ajoutant des extraits de manuels aujourd’hui perdus, et surtout des recettes empruntées à la pratique des médecins orientaux, de Jacques le Psychriste à Jean le grammairien.

En raison même de leur composition, ces manuscrits se répandirent moins que les autres dans l’Occident latin ; ils y étaient moins faciles à comprendre et surtout moins faciles à utiliser. Ils ne tenaient aucun compte des conditions nouvelles que le malheur des temps avait imposées à la Gaule, à l’Espagne, à la Germanie; ils ne mettaient pas la médecine à la portée de leur ignorance, la thérapeutique à la portée de leur pauvreté. Aussi furent-ils sans influence sur les connaissances médicales du moyen âge ; ils parvinrent, assez tard, dans quelques bibliothèques, mais ils y restèrent lettre morte.

La meilleure preuve et le meilleur exemple que nous puissions en donner, c’est l’histoire d’un manuscrit célèbre, le plus précieux de tous ceux qui concernent la goutte. Nous voulons parler du manuscrit latin 10233 de la Bibliothèque Nationale (ancien 621 du supplément). Il provient de Ravenne, a été écrit peu de temps après la ruine des Goths, est resté plusieurs siècles dans la bibliothèque du chapitre

tic Chartres et a été apporté à Paris à la fin du siècle dernier. Il contient la plus ancienne traduction latine de la synopsis d’Oribase et le traité de la goutte de Rufus, celui que Littré a publié.

Il a été écrit au vu0 siècle, ou même d’après quelques-uns au vi° ; en tout cas, le texte latin qu’il donne pour la première fois ou qu’il reproduit d’après un modèle plus ancien, porte sa date avec lui : il remonte au temps des Goths.

A propos de l’isatis, il dit: « Isatis, herva rjnam linctores hervci vitrum vocant et Goti uvisdile (i).» Ce manuscrit vient de Ravenne, avons-nous dit; on y lit, en effet, des mentions comme celles-ci : « Emplâtre immotum , que je tiens de Martyrius, archiatre à Ravenne ; épithème diaspermatum que je tiens de Maxime, droguiste à Ravenne ; enfin, cette observation plus explicite encore faite à propos de l’épithème diapsicon « les droguistes de Ravenne mettent deux setiers d’eau, etc. ».

Le contenu de ce manuscrit intéresse l’histoire de la goutte à plusieurs titres : il nous a conservé le traité de la goutte de Rufus ; il renferme, sous forme d’additions à la synopsis d’Oribase, des recettes antigoutteuses émanées de diverses sources ; enfin, à la suite de l’œuvre de Rufus, il donne un extrait concernant la podagre, d’un manuel inconnu.

Nous avons longuement insisté sur l’ouvrage de Rufus ; nous n’y reviendrons pas. Les additions à la synopsis sont presque toutes d’origine grecque : la composition des formules, la forme même de la traduction qui respecte les désinences grecques, tout le démontre.

Il existe cependant une exception qui mérite d'être notée. L’auteur des additions à la synopsis du manuscrit 10233 a eu connaissance du livre de Priscien, car il cite textuelle-

(1) Le mot barbare u\’isdile est certainement lorigine des noms vulgaires du pastel ou isatis, vouède et guècle.

(2) Ibid. T. VI. P. 388.

la goutte en occident.— l- Ecole africaine 343

ment le début du chapitre de la podagre, sans nommer d’ailleurs personne. Mais c’est là un lait isolé. Le manuscrit de Laon, postérieur à celui dont nous parlons est plus grec encore, s’il se peut : il mentionne une foule de recettes et, détail caractéristique, un certain nombre de remèdes à l’hermodacte : celui-ci par exemple, dû à Théodoret : « hermodaete 1 4 siliques, cumin, gingembre, de chaque, 4 siliques, en une dose» ; un autre, dont il est dit : « purgatif éprouvé qui agit admirablement, enlève les douleurs et rend la santé immédiatement»; enfin, une poudre à l'hermodacte . due à l’archiatre Theophanes.

Comment et à quelle époque notre précieux manuscrit futil porté à Chartres ? La question n’est pas dépourvue d’intérêt. S’il était prouvé que ce manuscrit du vne siècle, que le manuscrit 9332 qui est du ix° siècle et qui contient, avec la synopsis, le traité de médecine d’Alexandre de Tralles et la matière médicale de Dioscoride, et qui a appartenu également au chapitre de Chartres, que d’autres encore, conservés dans la même ville, y sont parvenus peu de temps après leur rédaction, 011 serait amené à attribuer aux clercs de Chartres des connaissances médicales beaucoup plus étendues que n’étaient les leurs en réalité (1).

Les manuscrits dont nous parlons ont été peut-être rapportés d Italie par Fulbert, qui fut évêque en 1006, mais on a la preuve qu’ils 11’étaient pas à Chartres auparavant.

Dans les dernières années du x° siècle, le moine Richer (2), élève de Gerbert, se rend à Chartres, auprès d’Héribrand « homme plein de science et de bonté », pour y compléter quelques notions médicales qu’il tient de son maître. 11 sait qu’il trouvera là les aphorismes d’Hippocrate. Il les

(1) M. l’abbé C 1er val, auteur d'un livre sur les Écoles de Chartres au moyen âge, du vu au xvie siècle, n’a pas évité cette méprise. Nous rectifions dans les pages suivantes d’autres erreurs portant sur les noms propres, sur le nom des plantes et sur quelques autres points.

(2) Riciiek. Liv. IV, 5o. Palrologie. Rome, x 38 , col. 1 4 G - 1/17.

lit, en clïet, mais il n’y puise que des indications pronostiques sur les maladies, et comme cette connaissance purement théorique ne lui suffit pas, il demande à lire le livre intitulé : Concordance d' Hippocrate, de Galien et de Soranus. Héribrand l’a et le lui prête, car il possède tout ce qui concerne la pratique, « toutes les ressources de la pharmacie, de la botanique et de la chirurgie. » Si l’évêque, si les moines de Chartres avaient eu dans leur bibliothèque la synopsis d’Oribase ou le traité d’Alexandre, Richer n’eût pas manqué de les lire et de nous les signaler.

Les mots Concordia Ypocratis, Galieni et Surani ne sauraient désigner la synopsis et encore moins le livre d’Alexandre de Tralles ; ils s’appliquent sans doute à un petit traité méthodique identique ou analogue à celui que contient le manuscrit 11218 et qui porte un titre bien voisin du précédent : Dogmida Epogratis et Galieni et Surani. On y lit peu de choses sur la goutte, quelques formules d’applications locales empruntées à Cælius (fol0 i23v0).

En revanche, quelques années plus tard, Richer eût trouvé, auprès de Fulbert, un enseignement plus sérieux. Fulbert était originaire d’Italie, il y avait appris la médecine ; il l’aimait et ne cessa qu’à regret de la pratiquer après son élévation à l’épiscopat. Nous avons de lui quelques lettres curieuses à ce sujet. Il écrit à l’évêque Adalberon de Laon, inquiet de la mauvaise santé de son amiFbale(i) : « Je vous envoie trois potions de Galien et autant de thériaques diatessaron ; vous trouverez facilement dans vos formulaires leur mode d’action, d’emploi et de conservation. Je vous envoie aussi le cabaret ( vulgago ) que vous m’avez demandé pour vous, bien qu’à votre âge je ne vous conseille pas d’user d’un pareil vomitif, mais plutôt de celui-ci que l’on peut renouveler sans danger : raiforts et oxymel ; ou encore, chose meilleure pour un vieillard, bornez-vous à secouer par

(1) Fulbert. Epist. IV. Érl. Migne, col. 195-196.

des pilules laxatives la paresse des intestins. Je vous envoie donc 90 de ces pilules. Du reste croyez bien que tout ce que j’ai vous appartient. »

Dans une autre lettre écrite au même Adalberon par Ilildegaire (1), celui-ci lui annonce, au nom de Fulbert dont il est le secrétaire, l’envoi d’une potion leva et lui donne des renseignements minutieux sur la manière de prendre cette potion purgative et d’en favoriser les effets.

Nous ne savons de quelle maladie était atteint le client occasionnel de Fulbert; ce pouvait être de la goutte : l’hiera purgative, l’antidote diatessaron étaient des médications classiques de la podagre. La potion leva d’IIildegaire, les potions de Galien de Fulbert représentent sans aucun doute Y hier a picra de Galien, la potion purgative à l’aloès; le cabaret ( asarum europæum ) était un agent émétique fort usité avant que l’on connût l’ipéca. Quant à la thériaque diatessai-on, c’est le vieil antidote de Quintns, composé de gentiane, d’aristoloche, de myrrhe et de baies de laurier. Ce remède était connu depuis longtemps sous ce nom de thériaque; il avait été employé à défaut de la véritable thériaque, celle d’Andromaque, contre la morsure des bêtes venimeuses. Cassius Félix dit, en parlant des piqûres de scorpion : etiarn et theriacam diatessaron in potione dabis (2). »

Cette expression resta; on la trouve encore dans les pharmacopées du xvii° siècle. Charas et Lémery (3) disent que la thériaque diatessaron est appelée thériaque des pauvres parce qu’elle « se fait en peu de temps et à peu de frais et qu elle convient particulièrement aux pauvres. )) Le mot de thériaque avait du reste depuis longtemps une acception plus large, il ne voulait pas seulement dire un dompte-venin,

(1) Ibid., col. 26G.

(2) Cassius Félix. Ed. Rose, p. 168.

(3) Cités par J. Bernhard. La Thériaque, i8g3, p. 72.

Un glossaire, un alphita, publié par de Rnazi dans la collection salernitaine, dit : ail, thériaque des paysans.

mais s’appliquait à tous les remèdes qu’on croyait héroïques,

tous les spécifiques.

Avant de quitter l’histoire de notre manuscrit 10233, nous relèverons encore une particularité qui trahit son origine byzantine ; c’est l’importance donnée à la podagre. Cette prépondérance que nous avons notée dans les œuvres d’Aétius et d’Alexandre de Tralles se retrouve ici plus évidente encore. Il semble qu’on ait affaire à un livre écrit spécialement pour un goutteux. Il n’en est rien cependant, car on remarque ce même défaut de proportion dans un grand nombre de manuscrits; il existe notamment dans le manuscrit 9332 qui était jadis à Chartres, comme le précédent, et contient en grande partie les mêmes additions à la synopsis; il est plus accusé encore dans le manuscrit de Laon, 424, qui contient, à la suite du IXe livre de la synopsis, une longueliste de médications antigoutteuses que nous avons déjà signalées.

Au contraire, dans les livres de l’Ecole africaine et dans les manuscrits qui en relèvent, la goutte est réduite à sa juste part. Il y a, sous cet aspect, un contraste absolu entreles deux littératures, celle qui vient de l’Orient par voie de simple traduction et celle qui a subi un remaniement, unerefonte, avant de revêtir la forme latine.

A côté de l’Exarchat grec de Ravenne, vivaient les Lombards qui ont laissé, eux aussi, une réputation de tolérance et de culture relatives. Dans Ravie, leur capitale, dans d’autres villes encore de leur royaume, les lettres étaient en honneur : il y avait des écoles publiques où des grammairiens et des philosophes enseignaient les arts profanes et parmi eux la médecine. Malheureusement, le seul document médical qui nous soit resté de ce pays et de ce temps, c’est le poème de Benedictus Crispus qui devait être archevêque de Milan de 688 à 72b. Cet ouvrage n’est qu’un exercice d’écolier, renouvelé de Serenus Samonicus ; les vers consacrés à la goutte n’ont rien qui mérite l’attention ni dans leur forme-

LA GOUTTE EN 0 GCI DENT. — V É C OLE AFRICAINE 'Slq

peu correcte, ni dans leur fond peu médical. Tels qu’ils -sont, ils servent à marquer une étape: ils prouvent la persistance, en Occident, de cette coutume fort ancienne de mettre en vers les choses de la médecine et de l’histoire naturelle.

Mais, tandis qu’autrefois les philosophes et les médecins les plus sévères ne dédaignaient pas d’user ainsi du rythme poétique pour mieux graver leurs enseignements dans les mémoires, maintenant cet usage est tombé dans le domaine de la médecine populaire. Salerne recueillera ce genre littéraire et lui fournira sa dernière et meilleure matière avec le Régime de santé.

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