CHAPITRE XIV
LE MOT GOUTTE
Jusqu’ici, quand il nous est arrivé d’employer le mot goutte, nous lui avons laissé le sens limité qu’il a aujourd’hui et nous en avons usé, pour la commodité du discours, comme d’un synonyme exact de podagre. Nous pouvions agir ainsi sans crainte d’équivoque : nous ne faisions que traduire une expression grecque ou latine par son équivalent actuel. Mais, à partir du jour où le mot gutta entre dans le vocabulaire médical du moyen âge, on ne peut plus s’en servir sans dire quel sens on lui donne, celui que lui attribuaient les contemporains ou celui qu’il a maintenant, car ces deux sens sont fort différents.
Il convient donc de rechercher à quelle époque il est apparu, quelle en a été la première forme et la première acception. On ne saurait suivre l’évolution des doctrines relatives à la podagre et aux affections de la même famille qu’elle, on ne saurait comprendre ce qu’en ont dit les médecins, depuis Salerne jusqu’à nos jours, si l’on ne connaît pas l’histoire de leur nom vulgaire et les vicissitudes qu’il a subies.
L’étucle préalable de la médecine occidentale aux premiers siècles du moyen âge était une condition nécessaire de cette recherche, car c’est à cette époque que le mot goutte apparaît, traduisant une notion qui était alors banale, mais qui allait s’effacer pour quelques siècles sous l’action de la médecine grecque retrouvée. Ecrit pour la première fois au
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xui° siècle, le mot goutte eût été un anachronisme : il doit être reporté dans son temps et dans son milieu véritables, c’est-à-dire quatre ou cinq siècles plus avant.
La plupart des auteurs reproduisent, sans y changer grand’chose, cette phrase de Guilbert : « Goutte. Ce nom peu scientifique, donné à la maladie que nous allons décrire, méritait de naître dans un siècle barbare : en effet, si l’on en croit les plus savants glossaires, il s’est montré, pour la première lois, dans un écrit d’un certain Radulphe qui florissait en 1270 (1) ».
Le passage invoqué par les glossaires et par Guilbert est loin d'être le plus ancien où se lise le mot goutte, mais il est assez piquant et il y a lieu d’en donner le texte exact. Raoul Boeking (Radulplnis Bockingus), moine dominicain, était le confesseur de saint Richard, évêque de Chichester. Quelques années après la mort de l’évêque, mort survenue en 1253, il écrivit sa vie; elle a été imprimée dans les Acta Sanctonun . Il y raconte divers miracles et, entre autres, le suivant : « Un certain Richard de Catham remplissait les fonctions d’intendant, de bailli, comme on dit vulgairement, dans la maison de saint Richard. Cet homme avait de fréquentes attaques de goutte, maladie qu’on nomme podagre ou arthritis, gutta quam poclagram vel arteticam çoeant. Or, un jour il en souffrait au point de ne pouvoir remuer les pieds. Le saint évêque l’apprit et lui envoya la paire de bottes, botas , qu’il portait d’habitude; le malade s’en chaussa et aussitôt on put voir par sa pleine guérison ce que le contact des pieds sacrés du bienheureux Richard avait pu communiquer de vertu à la peau d’un animal mort, car la guérison fut si complète, comme lui-même le répétait bien haut, qu’il ne sentit jamais plus la moindre atteinte de son mal (2) ».
(1) Glii.bkrt. De la goutte et des maladies goutteuses. Paris, 1820, p. 3.
(2) Acta Sancl. T. IX, p. 3o5.
Avant l’époque (1260 it 1270), où le moine Raoul écrivait, Villehardouin, mort en i2i3, avait clit dans son histoire de la quatrième croisade (1) : « Li Quiens (comte) Hues de Saint-Pol qui malades ere d’une grant maladie de Go/e qui le tenait es génois et es piez ». Garnier de Sainte-Maxence, dans sa vie de Thomas Becket écrite en 1172, avait célébré les miracles accomplis sur la tombe du martyr : les morts ressuscités, les bossus redressés, les gains guéris (2). Enfin, Ditmar (976-1018), qui fut évêque de Mersebourg, avait écrit dans sa chronique : « Du temps de l’abbé Godescalk, il y avait un moine nommé Alvric, dont la tête eut beaucoup à souffrir de la migraine, affection qui a deux causes et vient soit de la goutte, ex gui ta, soit des vers (3) ».
Les glossaires de du Cange, de Lacurne de Sainte-Palaye, de Raynouard renferment encore nombre d’exemples montrant le mot goutte, employé sous sa forme latine, française ou romane, aux xie, xn0, xme siècles. Mais toutes ces citations sont empruntées h des chroniqueurs ou à des poètes, aucune ne l’est à un médecin : et pourtant la littérature médicale était déjà riche à cette époque, grâce aux Salernitains. Le mot goutte n’est pas absolument proscrit de cette dernière, mais il y est rare. Il y a un contraste évident entre la facilité avec laquelle Gote et ses équivalents viennent sous la plume des écrivains profanes et la répugnance que paraissent éprouver les médecins à l’employer. Ce fait seul fait soupçonner que le mot a une origine populaire.
Au ixe siècle, le mot gutta est déjà en usage pour désigner une maladie, ou plutôt un ensemble d’affections. Nous avons cité un manuscrit (M. S. 11218) où on lit une formule u acl gulta artetriiica nui podagrica qui in juncturas sedit »,
(1) Villehardouin, § 129.
(2) La vie de saint Thomas le martjr. Éd. Ilippeau. Paris, i85g, p. 2o4.
(3) Thietmari chronicon, in Monum. Germ. Hist. Éd. G. -II. Perlz, t. III, p. 788. Hanovre, 183p.
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mais il n’v a là qu’une interpolation un peu moins ancienne que le reste du manuscrit, qui remonte au ix° ou même au vin0 siècle. En revanche, on ne saurait élever la même objection au sujet du M. S. 11219, dans lequel le est liber medicinalis dont il a été déjà question. Or, c’est à mainte reprise et dans le corps même de cet ouvrage, que le mot g ut ta se rencontre avec une acception et dans des conditions qui nous apprennent la véritable origine et le sens exact de ce mot, au ixc siècle, date du manuscrit.
Nous relevons les mentions suivantes : « Ad gutta artevica vel podagrica qui in juncturas resedit (fol. 121); incipiunt curas ad gutta podagrica (fol. 121 vo) ; item potio ad gutta vel paralysim ubicunque fuerit (ibid .) ; » enfin ces mots plus explicites encore : « Unguentum barbaricum ad guttam ubicunque fuerit, in renis vel in geniculis aut in pedibus aut in brachiis vel in omnibus juncturis (fol. 122 vo) ». Ces exemples, et d’autres encore que nous passons sous silence, éclairent le sens qu’on donnait alors au mot de goutte : il désignait une disposition générale, une diathèse qui pouvait se révéler par diverses affections telles que l’arthritis, la podagre, le lumbago et d’autres encore.
Comment avait -on été conduit à employer dans un sens pathologique aussi large un mot qui paraissait se prêter mal à une pareille extension? Le même manuscrit nous le fait connaître. On y lit, en effet, à quelques lignes d’intervalle : « ch. 42 : Incipiunt curas ad humorem podagricum et artericum; ch. 43 : Incipiunt curas ad gutta podagrica vel artetica vel paralisen ». Il est évident que gutta et humor sont ici synonymes et que le premier mot remplace une expression du latin classique par un terme vulgaire, bref, parlant aux yeux.
Cette gutta, en effet, n’est pas une humeur quelconque, ce n’est pas le flux qu’on dit envahir goutte à goutte les jointures, c’est l’humeur qui tombe de la tète, c’est la pituite, soit qu’elle s’échappe au dehors par les narines, soit qu’elle atteigne par les voies profondes les organes inté-
rieurs. C’est, eu somme, l’humeur qui dégoutte de la tête, et les trois langues grecque, latine et française ont usé tour à tour pour en désigner les effets de trois termes identiques de sens et d’origine, ceux de xoracnafyjjisç, de clestillatio et de goutte. La théorie médicale des catarrhes était née d’un fait d’observation grossière, l’écoulement nasal qu’exagère l’influence du froid, le langage populaire, naturellement plus trivial, fit de la « goutte au nez » une étiquette commune à toutes les affections catarrhales. Faisait-il autre chose que traduire d’un mot plus pittoresque les termes plus savants de phlegme et de pituite?
Que dans les manuscrits cités humeur soit synonyme de pituite et par suite de goutte, cela n’est pas douteux. Les médecins occidentaux, nous l’avons vu, n’avaient pas adopté le système galénique des quatre humeurs, ils étaient restés fidèles au vieil humorisme, à la doctrine des catarrhes ; ils considéraient comme des effets de la seule pituite un certain nombre de maladies chroniques qui procédaient par paroxysmes isolés, par fluxions passagères, séparées par des rémissions plus ou moins complètes. Ainsi se trouvaient groupées sous la même rubrique des affections bien différentes les unes des autres par leur siège, leur durée, leur apparence, leur gravité, mais ayant toutes ce caractère commun de procéder par poussées successives plus ou moins fugaces, la migraine, la podagre, les hémorroïdes et quelques autres qui font encore partie d’un domaine commun.
Les profanes, dans l’Occident latin, ne pensaient pas autrement que les médecins. Serenus Samonicus inscrit en tête d’un passage de son poëme : humorihus et perfrictionibus medendis [ i), alors qu’il s’agit de douleurs vagues et de refroidissement, de goutte et de fraîcheurs. Sextus Placitus a des remèdes ad humores, ad omnes humores, comme on en aura plus tard ad guttas , ad omnes guttas (2). Saint Jérôme a ce
(1) Serenus Samonicus, chap. ix.
(2) Sextus Placitus, in Medicæ Àrtis principes, p. 684 et 689.
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remarquable passage : « Les livres nous apprennent que certains malades, souffrant de l’affection articulaire et des •humeurs de la podagre et podagræ humoribus , s’étant vus réduits par la confiscation de leurs biens ;i une table frugale, Ut ii une pauvre alimentation, sont revenus ii la santé. C’est \ qu’ils n’avaient plus le souci d’administrer leur maison, ni l’excès de la bonne chère, deux choses qui brisent le corps et l’àme à la fois i ».
De môme, parlant de la podagre, Grégoire de Tours, au , viü siècle, ne connaît pas d’autre expression. Il nous montre .une abbesse retenue au lit par une humeur podagrûjue ; racontant ailleurs les miracles de saint Martin, il emploie le mot humor tout court dans le sens de catarrhe pituiteux, iciest-à-dire de goutte : « Charisigèle, référendaire du roi Clotaire, avait les mains et les pieds déformés par la goutte, mb humore contractas (2). »
Un auteur du seizième siècle, Gaspard Barthius, dit très justement : « La goutte, chez les Français, désigne la podagre sans autre raison que celle-ci : les écrivains du moven
•âge (textuellement seini-prisci ; ailleurs, il parle des siècles demi-latins), n’usant pas du terme grec (podagre) et n'ayant ipas de terme latin équivalent, ont adopté à la place celui humor (3). » Schneider, qui cite et confirme l’opinion de i Barthius, ajoute cette remarque qu’en employant le mot g "ulta dans son hortulus , Strabon Gallus s’est conformé ad liane popularem intelligentiam, à cette manière populaire d’entendre la maladie en question (4).
(x) Saint Jérôme. Adv. jovinian.
(2) Grégoire de Tours. Miracles de saint Martin, I, ch. xxv.
(3) G. Barthius, in Schneider. De catarrhis, Iib. Y, sect. If, cap. 1.
(\) Schneider. Liber spccialissimus, p. 520.
D’après Schneider, Paul Diacre (écrivain du vin* siècle) aurait nettement désigné la pituite sous le nom de goutte : « Similiter gultarn vTieumatus vocal pituitam Paulus Diaconus. » Mais il ne donne pas l’indictfliort précise de cette citation et nous n’avons pu la vérifier.
Deepeccij. -j3
Le mot goutte, sous sa forme latine, est donc apparu, au plus tard, an neuvième siècle; il voulait dire humeur, pituite, et n’était qu’une traduction triviale de ces deux mots. On comprend qu’il soit propre à l’Occident et qu’aucune expression équivalente ne se rencontre dans la langue médicale des Byzantins ou dans celle des Arabes. La doctrine purement galénique qui régnait en Orient s’y opposait. Ce contraste ne laissera pas d’embarrasser les médecins latins du douzième siècle et des siècles suivants. Leur pathologie générale, empruntée aux Arabes et par eux à Galien, ne donnant aucune place à la goutte, envisagée comme une diathèse, ils seront obligés ou de laisser de côté ce mot qu’ils qualifieront de barbare, ou d’en réduire le sens aux limites étroites qu’il a aujourd’hui.
En revanche, il est resté longtemps dans le vieux langage français, il reste encore dans le langage de nos jours, où elles vont peu à peu s'effaçant, des traces évidentes de l’acception si étendue qu’a eue le mot goutte à ses origines. On entend parler quelquefois encore de goutte sciatique, de goutte sereine, de goutte rose, mais la goutte migraine, la goutte caduque ou félonesse, la goutte palazine et d’autres encore sont oubliées. Nous dirons quelques mots de ces de rnières parce qu’elles sont moins connues et que leur caractère véritable n’a pas toujours été bien défini.
La migraine, en raison de ses retours périodiques si marqués, fut de bonne heure rattachée au catarrhe pituiteux, c’est-à-dire à la goutte. Non seulement on admit une migraine goutteuse, migranea ex gutla, mais on dit la goutte migraine comme on dit la goutte sciatique. Les formes latines Jiemicrania , he/nigranea , migranea, migrana, fu rent les étapes intermédiaires entre le grec ïjar/.pavf a et le mot français migraine. La filiation est sûre et aisée à suivre dans ses dégradations successives.
Mais il était arrivé ceci que, parallèlement et par 1 effet de transformations analogues, une autre expression latine
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avait abouti h cc même mot de migraine. Nous voulons parler de l’expression maluni granatum, pomme grenade. De sorte qu’un même terme se trouva désigner et la céphalée paroxystique, et le fruit du grenadier, et plus tard aussi le projectile (pii se fend et éclate à la manière de la grenade. Cette homonymie accidentelle a causé dans l’esprit d’un moine ignorant une confusion assez plaisante qu’il vaut la peine de dissiper, puisqu’on en voit encore la mention sérieuse dans les dernières éditions du Glossaire de Du Cange.
On lit dans ce Glossaire : Gutta malogranata. Hemicraniœ species quam Galli vocant Pome grenade. Le lecteur est renvoyé à la vie de sainte Colette par Stephanus Juliacus. On pourrait en conclure qu’à une certaine époque notre migraine, à nous autres médecins, s’est appelée en français pomme grenade, mais il n’en est rien. Si l’on se reporte au passage visé, on y lit bien l’histoire d’une religieuse qui souffrit beaucoup d’une douleur de tète et spécialement pa. ssione g utile malogranatæ, au point d’en être comme folle, et qui resta sans aucun soulagement jusqu’à ce qu elle se fût appliqué sur la tète le mouchoir tout trempé des larmes de sainte Colette, mais on y trouve aussi une note qui explique l’erreur du moine et permet de la rectifier. Celte note est ainsi conçue : « In vit a il/. S. gallice dicilur, la goutte migraine i) ». La vie écrite en français par Pierre de Vaux, confesseur de Colette, portait donc goutte migraine et non goutte pomme grenade. Mais le traducteur latin, Stephanus Juliacus, rencontrant ce mot de migraine et ne connaissant sous ce nom que le fruit du grenadier, l’a rendu par gutta malogranata, se disant sans doute que c’était là une fort heureuse métaphore et que l’éclatement de la grenade exprimait d’une façon merveilleuse la souffrance du malade dont la tête se fend (2).
(1) Yila ex Gallico Pétri a Yallibus sive a Remis et latine reddita a Stéphane Juliaco, num. 234-
(2) L’auteur des Miracles de sainte Colette, qui écrit quelques années plus