‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 83 sur 130 · L A G 0 U T T E E T I. E R II U M A T 1 S M E · texte numérisé non relu

L A G 0 U T T E E T I. E R II U M A T 1 S M E

Il faut renoncer à cette séduisante étymologie et retenir seulement de la vie de sainte Colette, écrite vers le milieu du quinzième siècle, ce fait que la migraine était dite ii cette époque goutte migraine. Déjà on l’appelait ainsi deux siècles auparavant. Dans une pièce du treizième siècle, que nous citons plus loin, on lit <c goûte migraigne ne vos tenra. »

A côté de la migraine, dans cette pathologie humorale ou goutteuse, venaient se placer les vertiges, les tournements de tète, les avertins, accompagnés ou non de convulsions et de chute, tous accidents avant en commun la soudaineté, la brièveté et la tendance au retour après un intervalle de santé. 11 v eut une goutte caduque ou goutte fèlonesse, qui était l’épilepsie. Les médecins l’expliquaient en disant que l’humeur morbide, que la pituite, au lieu de couler par ses voies naturelles, inondait les membranes et les cavités du cerveau.

Cette goutte cérébrale ou nerveuse se révélait encore par d’autres attaques aussi soudaines et plus graves, une hémiplégie, par exemple. Aussi, les deux mots goutte et paralysie furent-ils de bonne heure associés avant d’être confondus dans l’expression de goutte palazine. Le M. S. 11219 donne des formules ad gutta vel paralisen ubicunque fueril ; ad gutta podagrica ce! artetica sü>e paralisen. Un Salernitain dira de même ad paralysent et ad omnem guttam. La Schola Salernitana a ces mots :

Gutta petens laïus de.rtrum facit hæc paralysent , qui prouvent que les médecins avaient noté de bonne heure la plus grande fréquence de l’hémiplégie du côté droit.

tard, en 1 4 7 1, ne tombe pas dans l'erreur ridicule que nous venons de relever. 11 cite une malade qui souffrait au moins une fois par mois d’une violente douleur de tète quant medici hemigraniam vocant ; « douleur qu’aucun médecin n’avait pu guérir et qui était un héritage de ses aïeux, car toute sa parenté en avait été ou en était affectée. » A. S., mars, t. I, p. 596.

LE MOT GOUTTE

Cette doctrine, qui l’ait de la goutte une vaste diathèse à manifestations multiples, nerveuses aussi bien qu’articulaires, était admise dans tout l’Occident, en Allemagne comme en France, en Espagne comme en Italie ou en Angleterre. Mais si l’origine commune et le sens identique des mots goutte, gotta, go ta, goût ne sont pas contestés, il n en est pas de même du mot gicht, dans lequel les Allemands ne veulent plus voir un dérivé de gutta. Ebstein dit en effet: « Le mot gicht provient, d’après ce que m’a dit mon savant collègue, M. lleyne, du mot originaire anglo-saxon « gihda » qui veut dire douleur (i) ».

Nous n’avons guère qualité pour intervenir dans ce débat; nous remarquerons seulement ceci : quelque étymologie qu’on adopte pour le mot gicht , il faut reconnaître qu’il avait au douzième siècle, du temps de l’abbesse Hildegarde, la même acception que le mot gutta : sous sa forme latine ou sous l une des formes qu’il revêtait dans les dialectes d’alors. Or, ce sens ne rappelle en rien celui de douleur. Déjà, au dixième siècle, ou au commencement du onzième, en Allemagne, Thitmar avait parlé de la migraine goutteuse, migranea de gutta, comme on l’eût fait en France ou en Italie. Mais le langage d’ Hildegarde est plus probant encore. Elle dit, par exemple : « Et si in juncturis membrorum ho minis gicht j ace t, ita quod membra ho minis contrahi et dissolvi cident tir etc. (2) ». Il est évident que le terme gicht ne peut s’appliquer ici qu’à une humeur. Ailleurs, on trouve : « Sed\ et si t/uis virgichtiget est ita quod se totuni contraint etc. (3) »L Du reste, l’éditeur de 1 5 4 4 qui a donné le texte imprimé. d’Hildegarde, n’a pas hésité à remplacer dans la première phrase citée le mot gicht par ceux de gutta paralysis, et ii chanq ger dans la seconde si quis virgichtiget en ceux-ci : si qïiis

s WV3?.‘:A)

(1) Ebstein. La goutte, sa nature et son traitement, trad. de Chambard,

(2) Hildegarde. Liv. 1Y, partie III. Ed. Mignc, col. 1 33 .

(3) lit. Liv. II, cb. xxxiv. i.I .VA (<•;)

L A GOUTTE E T L E Il II U M A T I S M E

per put ta ni paralysi débilita Lu s est (i). En d’autres endroits encore, le mot de gicht a été traduit soit par goutte, soit par paralysie, soit par ces deux mots réunis. En tous cas, dans l'ouvrage d’f 1 ildcgarde, il ne saurait être considéré comme un synonyme de douleur.

En français, il en était de même : les termes de goutte et de paralysie s’appelaient l’un l’autre ou se fondaient en goutte palazine. Chose curieuse, il est arrivé il cette dernière expression le même accident qu’à la goutte migraine et, un moine s’étant avisé de la traduire par gutta pales tina, au lieu de gutta paralytica , d’autres se sont ingéniés ii chercher à cette variété de goutte une origine orientale en invoquant étrangement la Palestine, saint Lonis et les croisades.

La goutte fut encore accusée de produire d'autres désordres, oculaires ou cutanés : on connaît la goutte sereine, mais il y avait aussi une goutte fesle ou goutte fleautre, ce qui voulait dire goutte fistule. La goutte du visage, gutta oris, est déjà mentionnée par Trotula, vers le milieu du onzième siècle ; l’expression de goutte rose tombe à peine en désuétude ; mais d’autres éruptions, que nous dirions érythémateuses ou eczémateuses, relevaient aussi de la goutte telle qu’on la comprenait alors. Le M. S. 1121g nous dit par exemple : « Si la goutte rendue plus maligne par un mélange de sang et de bile rouge descend vers la région génitale et y détermine du gonflement, de la douleur et une desquamation furfuracée, on fera des onctions dans le pli avec l’huile de la lampe, en ayant soin de toucher à peine à la verge. » C’est une description très claire et une thérapeutique rationnelle de l’intertrigo.

Les termes du M. S... « si tint la maligna ... in inguine

descenderit » pourraient faire croire qu’il s’agit de la goutte en l’aine d’un vieil auteur français. Mais il n’en est rien. Nous

(3) td. Liv. I, ch. xviii.

LE MOT GOUTTE

venons de passer en revue les gouttes nerveuse, cérébrale, oculaire, cutanée; la goutte en l'aine traduit, par un euphémisme, une autre variété tout aussi légitime de goutte, la goutte veineuse, la fluxion hémorroïdaire, qui présente plus nettement encore que les affections précédentes ce caractère de se produire par paroxysmes. Les hémorroïdes, et non le bubon inguinal, sont bien le sujet de la petite pièce intitulée delà goutte en Vaine , comme le prouve le fragment suivant dont la valeur documentaire fera excuser la trivialité (r).

Le personnage qui parle se donne pour un médecin de Salerne qui a complété ses études à Paris, et surtout à Montpellier, et il ajoute :

Je sui bons mires et bien sages :

Je sai garir de toz matages.

Je garis de la goûte en l’aine Qui mettes genz en male paine,

Une goûte plaine de rage ;

Li .i. l’apelcnt mal volage Por ce que sovent va et vient :

Mes por ce qu 'entre le cul tient L apelez-vous la goûte en l’aine...

C’est une goûte trop vilaine :

Nous l’apelons goûte de vains Plus belement à tout le mains Et plus cortoisement que vous, etc.

Puis, après avoir formulé une médication ridicule, il conclut :

Garis serait, sachiez sans doute.

De la très angoisseuse goûte Qui n’espargne nule ne nul C’on apele goûte de cul.

Nous ne croyons pas que l’on puisse méconnaître à ce tableau, ni surtout il ces derniers mots, la fluxion liémor-

(i) Œuvres complètes de Rutebcuf. Edit. Ach. Jubinal, 187/1-75, t. III, p. 192.

roïdaire. Le court poëme, d’où ces vers sont extraits, est du xm° siècle, il est publié à la suite des œuvres de Rutebcuf, en même temps qu’une Erberie, à laquelle nous avons emprunté les expressions de goule (este et de goule migra igné. Mais Rutebeuf lui-même, s’il n’est déjà l’auteur de la pièce précédente, a parlé de la goutte en homme qui a quelque teinture de la médecine de son temps, et cela dans une autre Erberie (Li diz de l’Erbcrie ou Erberie Rutebeuf) (i).

Il y fait parler un charlatan, venu de Salerne et d’autres régions de l’Italie avec une provision d’herbes de grande vertu :

De toute fièvre sans quartainne Gariz en moins d’une semainne,

Ce n’est pas faute ;

Et si gariz de goûte flautre :

Jà tant n’en iert (sera) basse ne haute,

Toute l’abaL.

Ce la vairine doit cul vos bat,

Je vos en garrai sanz débat, etc.

On retrouve ici la goutte fistule et la goutte en l’aine de tout à l’heure, c’est-à-dire l’écoulement lacrymal et les hémorroïdes ; la localisation anatomique de ces dernières est donnée avec une précision toute médicale.

Dans une seconde partie, en prose eelledà, l’orateur se donne comme l’élève et l’envoyé d’une dame « qui a nom madame Trote (évidemment Trotula) de Salerne et sa-

chiez que c’est la plus sage dame qui soit enz quatre parties dou monde », puis il vante un remède contre les vers : « Por la maladie de vers garir (a vos iex la veeiz, à vos piez la marchiez) la meilleure herbe qui soit els quatre parties dou monde, ce est l’ermoize. Ces famés c’en ceignent le soir de la Saint-Jehan, et en font chapiaux seur los chiez, et client que goûte ne avertinz ne les puet panre n’en chiez, n'en braz, n’en pié, n’en main En cele Champaigne où je sui

(i) Ibid., p. 57.

LE MOT GOUTTE

neiz l’appele-hon Marrebore, qui vaut autant comme la meire des herbes etc. ». Enfin dans sa conclusion il dit : « Vous seriez gariz de diverses maladies et de divers mahainz, de toutes fièvres sanz quartainne, de toutes goûtes sans palazine, de l’enflure dons cors, de la vainnc dou cul c’ele vos débat ».

Nous avons reproduit quelques fragments de ces trois pièces du xin° siècle, qui ont entre elles de nombreux rapports, qui se complètent et s’expliquent l'une l’autre et ont peut-être un même auteur, parce qu’on trouve, sous les grossièretés voulues, un aperçu exact des idées médicales du temps. Ce qu’on y dit de la goutte des divers membres, de la migraine, des vertiges, de la paralysie, de l’eczéma, des hémorroïdes, ne doit rien à l’imagination populaire, c’est un legs, un souvenir fidèle de la pathologie du moyen âge telle qu’elle était avant les Arabes et les Grecs, avant même les Salernitains. Il n’est pas jusqu’à cette coutume de se coiffer la tète avec de l’armoise, coutume que symbolise encore le surnom vulgaire de couronne de Saint- Jean donné à cette plante, qui ne rappelle une pratique très ancienne, puisqu'elle est mentionnée par Dioscoride : Les Cappadociens se faisaient des couronnes avec une herbe que certains nommaient armoise et qui était l’ambrosie. Enfin ce nom de mère des herbes n’était pas une expression populaire propre à la Champagne, comme le dit Rutebeuf, puisque, dans le Circa instans, Platearius s’exprime ainsi : Artemisia, quæ mater herbarum dicitur, et ce surnom de l’armoise se retrouve encore sous la plume d’autres écrivains du même temps.

Le sens premier et la valeur du mot goutte durant le moyen âge, du ixc au xm° siècle, nous paraissent suffisamment établis. Il n’était pas un terme médical, technique, mais il traduisait dans la langue vulgaire des notions médicales sérieuses, dernier écho de l’école néo-latine, de l’école africaine. Aujourd’hui encore, quand il se rencontre, écrit ou

parlé, avec son acception la plus large, c'est à cette lointaine origine qu’il doit nous reporter et, si l’on se rappelle ce (pie fut cette médecine occidentale, on peut aller plus loin et dire qu’il établit un lien entre nos idées actuelles sur la diathèse arthritique et les doctrines humorales de la vieille médecine grecque, par-dessus le galénisme et sa longue domination. Mais le plus souvent nous faisons de cette expression un simple synonyme de podagre et il n’y a guère de confusion possible ni d’obscurité.

Par contre, pendant quatre siècles au moins, le mot goutte a embarrassé la plume des médecins qui ne savaient trop quel accued lui faire, ni quel sens lui donner. Les premiers Salernitains, ou du moins les plus anciens dont nous ayons les œuvres, semblent l’ignorer, à l’exception de Trotula. Dans les livres de Cophon, de Petroncelli, de Platearius, où l’arthritis, la podagre et la sciatique ont chacune leur chapitre distinct, on ne lit pas une fois le mot de goutte, déjà vieux pourtant de plusieurs siècles. La langue médicale de Salerne, dérivée surtout du latin de Cælius, dédaigne cette expression populaire, encore qu elle s’adapte absolument aux doctrines qui dominent encore en Occident. Mais, dès le commencement du xn° siècle, le mot proscrit envahit la littérature médicale. L’antidotaire de Nicolas dit que la Bencdicta est bonne ad guttam arthriticam (i); Afflatius donne le diamannis pro guta. caloris omnium membrorum (2 ; Bartholomæus commence sa description de l’arthritis en ces termes : « Àrtetica passio est in juncturis membrorum quæ vulgariter gutta appellatur (3) ». Et ce mot vulgariler, écrit à cette date, confirme ce que nous avons avancé dans les pages précédentes.

Un autre salernitain du même temps, Archimathæus ,4)

(1) Anticlotaire de Nicolas, in Mesuæ opéra. Venise, 1G23. p. 1G7.

(2) Collect. Salernit. T. II, p. 353.

(3) Colleclio Salernitana, L. IV, p. 358.

(4) Ibid. T. V, p. 3Gi.

LE MOT GOUTTE

est plus hardi ; il adopte sans réserve l'expression nouvelle, s’en sert couramment et commence ainsi l’un de ses chapitres : « La Goutte, gutta, survient en diverses régions, mais surtout dans les jointures : les coudes, les hanches, les o-enoux, les articulations des mains et des pieds, et on la dit

goutte parce qu’elle provient d'humeurs Huant peu à peu et goutte à goutte vers ces diverses parties ». A partir de ce moment, on usera sans scrupule du vocable nouveau, l’appliquant tantôt aune diathèse générale dont les affections articulaires ne sont qu’une localisation fréquente, tantôt à ces affections seules. Les rédacteurs du Poème de santé, l’auteur anonyme d’un traité sur les urines et leur sémiologie l’emploient daus son acception la plus large ; il en est de même des inconnus qui ont ajouté au texte légitime de Bartholomæus une série de formules comme les suivantes : ad gutam coralem et ad otnnes galas (la gutta coralis est sans doute le rhumatisme articulaire aigu) ; ad omnes guttas matrem herbarum artemisiam etc.

Mais déjà, on le voit, Archimathæus a commencé à limiter le sens d’un terme qu’il j ugeait trop vague, il a le premier ébauché ce travail de restrictions successives qui a abouti à l’acception si étroite qu’a le mot goutte aujourd’hui, au moins parmi les médecins. Cette opposition entre la langue vulgaire, héritière et gardienne de la médecine ancienne, et le langage dit scientifique s’est marquée de bonne heure. Dès la première moitié du xv° siècle, Antoine Guaynerio, de Pavie, la formule en termes précis : « Le mot goutte, dans certains cas, désigne la descente, le flux cl’une humeur quelconque vers une partie quelconque de notre corps ; c’est ainsi que le vulgaire nomme goutte toute fluxion humorale tant vers la poitrine que vers un autre organe indifféremment. D'autres fois le mot goutte désigne uniquement la douleur des jointures causée par une humeur venue d’autres organes et envahissant leurs cavités. Les organes en effet se renvoient l’un à l’autre leurs superfluités; ainsi se forme la goutte, appelée de cc nom par

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