‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 89 sur 130 · LE R NE. — LES ARABISEES · texte numérisé non relu

LE R NE. — LES ARABISEES

ne s’agit pas ici de l’échange de quelques produits venus des pays de l’islam, mais de toute une matière médicale et de toute une pharmacologie. Drogues simples ou composées, modes de préparation et d’administration, tout est commun.

Les Juifs auraient été les agents de ces échanges, plus commerciaux que scientifiques, et c’est la part de vérité que l’on accorde à la légende qui fait fonder Salerne par quatre médecins, un Grec, un Latin, un Arabe et un Juif. Mais, si l’on considère qu’à cette époque les médecins juifs étaient recherchés dans le monde entier, que leur présence à Salerne même est signalée dès le x° siècle, qu’ils étaient indifféremment les médecins des papes, des rois et des califes, on sera porté à leur réserver un rôle moins humble. Ils ont pu introduire à Salerne, avec les drogues orientales, des notions, des habitudes thérapeutiques, des livres mêmes ou du moins des traductions plus ou moins étendues, car ces Juifs étaient alors, plus encore qu’ils ne le furent jamais, voyageurs, cosmopolites et polyglottes.

Enfin il faut se rappeler que, non loin de Salerne, était le Maghreb, beaucoup plus rapproché relativement qu’il ne l’est aujourd’hui. Tous les pays étaient proches où l’on pouvait se rendre sans perdre de vue les côtes et en faisant de nombreux arrêts. Grâce à la Sicile, la navigation était facile entre le golfe de Salerne et l’ancienne province d’Afrique. Carthage était ruinée, mais dès les premières années du \e siècle, une nouvelle école médicale, école éphémère, était née et avait grandi dans une autre ville africaine, à Cairouan. Ishaq ben Amran,le Juif Ishaq ben Soleiman, Abou- Djafar, Ebn Eddjezzar, l’auteur des Ephodes, s’y étaient succédé et avaient écrit beaucoup. Quelques-uns de leurs ouvrages, ceux d'Ishaq ben Soleiman, par exemple, qui traitaient des fièvres, des urines, des médicaments simples et des aliments avaient pu parvenir à Salerne peu de temps après leur rédaction. Le fait que ces médecins arabes ne sont pas cités par nos Salernitains ne prouve pas qu’ils fussent ignorés d’eux. On empruntait, sans l’avouer, aux infi-

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tlclcs, cl le moine Constantin pourra, sans scrupule et sans reproche, s’approprier les œuvres considérables, célèbres même, qu’il traduisait mot à mot.

Ainsi se trouvaient déduites les conséquences fatales du choix de Salerne comme métropole médicale, comme cité hippocratique. La géographie et l’histoire s’accordaient pour en faire le point de contact et d’union de trois littératures médicales : la grecque, la latine et l’arabe. De ces divers éléments est née la médecine salernitaine, telle que nous la montre la collection publiée par de Renzi.

Il serait oiseux d’étudier séparément les traités que nous avons énumérés. Il nous suffira de traduire, à titre d’exemple, le chapitre où Cophon parle de la podagre i ) : « Si c’est le phlegme qui, en se portant sur les pieds, y cause la goutte, on le saura par l’urine qui sera blanche et épaisse, par l’aspect de la région qui sera sans rougeur. Au début de l’alFection, on fera des fomentations locales avec de l’eau de paille d’orge, de l’eau de mer chaude ou de l’eau salée. On purgera avec la benedicta (2), le catharticurn, Y Hier a picra, ou avec les pilules Theodoricon ypericon , ou encore on prendra des liermodactes, on les triturera, on les fera cuire dans du miel et de l’eau et on en fera boire au malade. O11 prescrira le même clystère que nous avons conseillé pour la sciatique (polypode, agaric, coloquinte, pyrèthre, hermodaetes, casse en bois, de chaque un peu ; faire bouillir dans de l’eau de mer ou de l’eau salée jusqu’à réduction de moitié et donner en lavement). »

(1) Collect. Salernitana, t. II, p. 35a.

(3) Pour la benedicta, voir plus loin, p. 377 : « Catharticum impériale , dit l’antidotaire de Nicolas, veut dire purgatif à l'usage des empereurs et autres personnes délicates. En cflet, il purge sans souffrance et convient surtout aux hommes gras qui sont toujours constipés. » Il contenait de la scammonée, des hcrmodactes et diverses épices ou substances aromatiques. — L hiera picra, c’est le purgatif à l’aloès recommandé par Galien. Le theodoricum vpericum c’est le remède de Théodoret au millepertuis (theodoretuni Ivypericum) ; il renfermait de 1 aloès, de la coloquinte, de la scammonce et bien d'autres ingrédients.

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« Mais il arrive souvent que la podagre résulte d’une fluxion d’humeurs chaudes. Si l’on est en été, on enduira d’abord la région douloureuse avec de l’onguent populeum ou on appliquera du suc de morcllc (solatrum), dans de l'huile rosat, ou du suc de plantain, ou du suc de pourpier, ou du suc de vermiculaire dans la même huile ou du mucilage de psyllium, ou du suc d’hièble, ou mieux encore du suc de sureau. Tout cela pour diminuer la chaleur. Un autre moyeu efficace c’est de maintenir longtemps les pieds dans de l’eau froide. Après sept jours, si les forces du malade le , permettent, on purgera ainsi : R. tamarins 3 drachmes, détremper dans de l’eau de violettes, couler et donner dans du sirop de violettes ou du sirop rosat. Ou encore on donnera des myrobalans citrins détrempés avec de l’eau chaude ou froide, ou de la casse détrempée dans de l’eau de violettes, ou Y ox y laxcitivuni, ou le psillilicurn laxcitivuni (1). »

« Si c’est le sang qui est en cause, on aura les signes suivants : les parties seront très tuméfiées et rouges ; si on les presse avec le doigt, on y laissera comme un trou ; l’urine sera rouge et épaisse. On usera des mêmes remèdes que cidessus. Mais, après le troisième jour, on saignera le pied malade au-dessus du gros orteil. Comme dans cette forme il y a d’habitude beaucoup d’inflammation, on purgera avec des tamarins, de la casse, ou des myrobalans citrins... S’il n’y a pas eu d’évacuation on prescrira un clystère à la tryphera sarracenn (2), au camphre et au suc de mercuriale mélan-

(1) L oxydaxativum était un mélange de suc de grenades au vinaigre, de sirop de prunes et de sirop de violettes, auquel on ajoutait des tamarins, de la casse et de la scammonée.

L ' electuarium psylliticuin contenait, entre autres substances, du psyllium, de la scammonée, du santal blanc, du santal rouge, des roses rouges et de la gomme adragant.

(2) Le tryphera Sarraceruca était aussi une composition laxative : elle associait les myrobalans citrins, cbebules. indiens, bcllirics et emblics, la casse, les tamarins et la manne. Malgré son nom grec, le tryphera était arabe par sa composition et sans doute par son origine. Nicolas Myrcpse donne une

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gés, ou avec des myrobalans chébules et le même suc, ou encore avec le suc de mauve associé ii l’huile rosat. Il est bon encore de boire deux fois par jour du mucilage de psyllium. »

Telle est, sans parler de quelques formules d’applications locales, la médication antigoutteuse d’un des plus illustres Salernitains. Les autres ajoutent encore à cette riche pharmacopée. C’est ainsi que, dans sa Practica brevis, Jean Platearius énumère, à propos de l’a r thritis, qu’il entend au sens de Galien, une foule de préparations, parmi lesquelles la benedictahermodactylorum , les pilules arthritiques, Y /liera logadion (i), Y electuarium frigidum (2) de Cophon et bien d’autres.

Ces préparations ne sont pas tombés en désuétude depuis bien longtemps. Recueillies au début du xn° siècle par Nicolas dit Præpositus, dans son antidotaire, elles furent réunies de nouveau vers la fin du xm° siècle, par un autre Nicolas, qui vivait à Constantinople et portait le surnom de Myrepse. La compilation de ce dernier, qui avait ajouté de nombreuses formules au livre salernitain, devint en i353, par ordonnance de Jean le Bon, la pharmacopée officielle de la France et garda ce privilège jusqu’à l’apparition du premier codex medicamentarius { i638). Entre temps, en i588, avait été imprimée la première pharmacopée écrite en Lançais, celle de Brice Bauderon.

formule sous ce titre : « Autre antidote tryphera composé par Isaac. » Elle était dite sarracena quia a Sarracenis inventa, et tryphera ah auclore, vel tryphera ici est jucunda. Platearius. Gloses à lantidotaire de Nicolas.

(1) L Hiera Logadion, ou hiera de Logadios de Memphis, est décrite dans les mêmes termes par Nicolas Præpositus et par Nicolas Myrepse. Elle renfermait de la pulpe de coloquinte, des grains de cnide, de la scammonée. de l’agaric, de l’aloès, du polypode, de l’euphorbe, des ellébores blanc et noir et un grand nombre d’espèces destinées à modérer et à corriger « la nuisance et acrimonie » des précédentes.

(2) L électuaire froid de Cophon, c’était l'élecluaire au psyllium, auquel Cophon avait ajouté de la rhubarbe, du séné, des graines de lumeterre et autres espèces laxatives.

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Dans ces divers recueils, dans le codex lui-même, on retrouve les vieux remèdes de Salerne, moins nombreux seulement à mesure que les éditions se succèdent et que les idées se modifient sous l'influence des premiers chimistes, de Charas et de Lémery surtout, moins compliqués aussi, a mesure que l’on s’éloigne du règne des Arabes, qui furent les principaux fauteurs de cette pharmacopée exubérante.

Nous avons indiqué brièvement la composition de quelques-unes des préparations antigoutteuses conseillées par les Salernitains ; nous nous arrêterons un peu plus longtemps à deux d’entre elles, en raison de leur réputation plus grande et de leur maintien plus prolongé dans les formulaires des pays occidentaux : la benedicta et les pilules arthritiques.

Les Bénédictes, la Benedicta simplex aussi bien que la Benedicta lier modactijlor uni , étaient des remèdes au colchique, ne différant l’un de l’autre que par la dose du principe actif. « La Benedicta, dit Nicolas Præpositus, est ainsi nommée parce qu’elle est bénie de tous ceux qui en prennent et qui ont bien les affections contre lesquelles elle a été inventée; elle est bonne pour la goutte arthritique, la podagre à forme froide; elle purge les reins et la vessie, i> Suit une formule énumérant, outre les hermodactes, une vingtaine d’espèces, ou purgatives comme le turbith et la scammonée, ou stomachiques comme le gingembre, le safran et le macis, ou diurétiques comme l’asperge et le fenouil (1).

Cette médecine se modifiait suivant les indications ; dans ses gloses sur l’antidotaire de Nicolas, Mathieu Platearius, fils de l’auteur de la Practica, nous expose ces modifications et leur raison cl’être. A propos de la goutte, il dit : « La podagre est une espèce d’arthritis qui provient tantôt d’une humeur froide, tantôt d’une humeur chaude; dans ce dernier cas, la bénédicte ne convient pas, il faut donner

(x) Antidotarium ÎNicolai in Joannis Mesuæ Damasccnis opcra. Venise, in-fol., 1623, p. 1G7.

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l’élecluaire de suc de roses indiqué contre la goutte chaude: mais si on a affaire à la goutte froide il faut donner la benedicta hermodaclylala en y mettant trois fois plus d’hermodacLes que d’habitude. »

La Pharmacopée de Bauderon reproduit la formule de Nicolas et la paraphrase ainsi (i) : « La bénédicte est ainsi nommée, pour ce que bénignement et sans violence elle purge le flegme, en quelque part qu’il soit, mesme des joinctures. La base est le turbith, la vertu faible duquel est fortifiée par le sel gemmé, et augmentée par l’Esule et sa tardivité est accélérée par le Diagrede (scammonée) et conduite aux joinctures par les Mermodattes. Les médicaments aroraatics y sont mis, et Salïran, tant pour inciser et atténuer le flegme épais et lent, que pour la défense du cœur, ventricule et autres viscères, contre la nuisance des purgatifs, la chaleur desquels est modérée par les roses; les semences diurétiques y sont mises tant pour consumer les vents que pour désoppiler, et conduire par la voye de l’urine et menstrues la portion du flegme atténuée par les aromatics : le sucre et le miel y sont mis pour déterger et corriger l’aspreté et siccité de toute la composition, et conserver les espèces en leur vigueur ».

Pour ce qui est des doses, l’hermodacte figurait pour cinq drachmes dans un total de deux livres et l’on donnait au malade gros comme une châtaigne de la benedicta simplex. Guy de Chauliac donnait « les benedictes à demy once (2) ».

Les pilules arthritiques étaient ainsi composées (d'après Nicolas) : « Pilules arthritiques bonnes contre l’arthritique et la podagre. R. hermodactes, turbith, agaric, aa 4 drachmes, casse en bois, nard indien, girofle, xylobalsamum et carpobalsamum (3), macis, galanga, gingembre, mastic,

(1) Pharmacopée divisée en deux livres avec une ample paraphrase de M. Brice Bauderon. Lyon, x 6 1 1 . p. 265.

(2) La grande chirurgie de Guy de Chauliac. Ed. Nicaise, p. 582.

(3) Xylobalsamum et carpobalsamum, rameaux et fruits du baumier de la Mecque (amyris opobalsamum).

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usa foeticla, fenouil, anis, saxifrage, semences d’asperge, petit-houx, roses, grémil, sel gemme aa 2 drachmes; scammonée, une once; aloès autant que de tout le reste. Faire la masse avec du suc de fenouil ou d’ive arthritique (ivette) ».

Ces pilules avaient une grande analogie de composition avec la benedicta, aussi Bauderon dit-il à leur propos : « Ceux qui auront en leurs boutiques ces pilules s’en pourront servir au lieu des bencdictes pour être composées quasi des mesmes médicaments et semblables en vertu (i) ».

Elles étaient souvent désignées sous le nom de pilules des quatre maîtres ; voici pourquoi : Jean Platearius dit, dans sa Practica, qu’elles étaient communément prescrites par Ferrarius, Petroncellus et Mathieu Platearius. Archimathæus les modifia quelque peu, aussi peut-il dire qu’il soignait les goutteux pilulis nostris ad artheticam frigidam. Les hermodactes, le turbith et la scammonée étaient toujours la base de la préparation, mais ils étaient associés h d’autres épices et à d’autres gommes (2). On ajouta désormais le nom d’Ârchimathæus aux noms cités par Platearius. Mais la distinction primitive entre les pilules arthritiques tout court et les pilules arthritiques des quatre maîtres se maintint longtemps : elle est très nettement établie par Arnaud de Villeneuve qui donne les deux recettes dans son antidotaire, en faisant précéder la seconde de ces mots : ce pilules arthritiques des quatre maîtres, cl’un effet assuré, meilleures que les précédentes contre la goutte et la sciatique, plus commodes que la benedicta et que l’hieralogadion dans l’arthritis froide (3) ».

La confusion faite quelquefois entre les deux formules a eu ce résultat de faire naître des doutes touchant la chronologie des maîtres salernitains et l’existence même de quel-

(1) Brice Bauderon. Pharmacopée, p. 3a4.

(2) Collect. Salem. Practica cTArchimalhæus. t. V, p. 3Gi.

(3) Arnoldi de Vii.i.anova. Opéra ornnia. Bàlc, i585. Antidot., p. 43o.

ques-uns d’entre eux (i). Elle se remarque, par exemple, dans le livre manuscrit d’un élève de Salerne, qui a écrit un siècle au plus après Àrchimathæus. Nous voulons parler de Richard l’Anglais qui conseille en cas d’arthritis froide de purger avec les pilules arthritiques, ou encore avec la benedicta, ou « avec les pilules des quatre maîtres salcrnitains, savoir Archimathæus, Petroncellus, Ferrarius,Platearius 2) ». Suit la formule qui est celle de Platearius et non celle d’Archimathæus, comme il aurait fallu. On sait que cette association de quatre noms, cette formule, les quatre maîtres, resta populaire à Salerne et servit d’étiquette à nombre de choses absolument étrangères à nos quatre Salernitains.

Beaucoup des drogues prescrites à Salerne avaient une origine orientale : nous avons cité latryphera, dite sarrasine (c’est-à-dire arabe, dans l’espèce) parce qu’elle avait été découverte par les Sarrasins ; il y avait aussi des pilules arabiques (ant. de Nicolas) qui, avec de l’aloès, de la brvone, de la scammonée, contenaient, elles aussi, les cinq variétés de myrobalans ; enfin d’autres pilules dites « pilules aux cinq variétés de myrobalans » étaient aussi asiatiques que les précédentes et trahissaient leur origine par leur composition. Elles étaient, comme la tryphera, employées contre l’arthritis et contre la podagre.

Mais, en dehors même du choix des substances presque toutes orientales, la pharmacie de Salerne était empruntée tout entière aux Arabes. Si, en regard de l antidotaire de Nicolas, on place celui de Mésué, l’analogie est évidente ; si on oppose à lzz/’s medendi de Cophon, aux tablettes de Salernus, et à quelques autres opuscules thérapeutiques le liber servitoris d’Abulcasis, les petits traités d’Eben Gueffith (Ibn Ouafed) et d’El Kendy, on reconnaît que les premiers

(1) Daremberg n'a pu éviter la méprise ; il ne cite pas le passage d’Arnaud et il ne connaissait pas le texte encore inédit d'Àrchimathæus. Voir Daremberg, Glossulae quatuor magistrorum , etc. Naples, i852, p. xxxi.

(2) Practica Richardi, in M. SS. 6967 et 7066.

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